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CHAPITRE IV

LES ATELIERS S LA DIVISION DU TRAVAIL H LES APPRENTIES DU COSTUME DESSINÉ ET DES IMPROVISATIONS SUR LE MANNE- QUIN d LA MANUTENTION m LES MANNEQUINS m PSYCHOLOGIE ET PSYCHOPATHIE S LA SAINTE-CATHERINE, ETC. H H H il H

ANS ce dernier chapitre, nous traverserons les ateliers : ce sont les vraies coulisses de l'élégance ; et les conditions du travail n'y peuvent plus être comparées à ce qu'était le travail autrefois. Les ateliers d'un grand couturier constituent un organisme très complexe ; chacun a sa part de la besogne générale ; chacun a des attributions nettement définies et réglées, à défaut des volontés syndicales, par une sorte de coutumier spécial à chaque centre industriel. Ainsi l'a voulu la division du travail. Maintenant, on est presque spécialisé, et si l'on borne son ambition à vivre du produit d'un travail sans avenir d'amélioration, l'on a des chances de passer toute cette vie dans la même partie du travail.

Mais il faut reconnaître que chez les grands couturiers, où la division du travail est pratiquée avec une particulière ampleur, les ouvrières sont capables d'être des mains habiles dans plusieurs spécialités. Il y a là un personnel trié sur le volet, qui, avant d'entrer dans la maison célèbre, a fait ses preuves en des maisons de moindre envergure.

Corsagières, manchières, jupières, apprêteuses, fourrures, manteaux, plisseuses, ajusteuses, tailleurs, lingerie, manutention, dessinateurs, autant de mots qvii servent à désigner chacun

un atelier. Et, dans chaque atelier, c'est toute la hiérarchie de la première, de la seconde, des premières mains, des mécaniciennes, des petites mains, de l'apprentie, dont les débuts ont été faits dans la situation d'arpette, c'est-à-dire de la petite à qui l'on réserve les courses et qui grimpe les étages. Du temps où il y avait des corporations, au dix-septième siècle, par exemple, il ne pouvait y avoir qu'une apprentie par maison. On lit, en effet, dans le statut des couturières de 1675, cet article les concernant ; « Chacune maîtresse couturière ne pourra avoir en même temps plusieurs apprenties ; ainsi se contenteront d'une seulement, laquelle sera de bonne vie et mœurs et sera obligée pour le dit temps de trois années. Et ne pourra la maîtresse en )rendre une autre qu'après les dits trois ^ ans ou au moins pendant la troisième année, à peine d'amende et de nullité

du brevet. Leur sera néanmoins permis d'employer un grand nombre de compagnes ou filles de boutique pour travailler à leurs ouvrages. »

Aujourd'hui, encore que le tra-

vail de l'apprentissage ne soit pas réglementé partout ainsi qu'il conviendrait, il y a une apprentie par atelier, ou presque, et cette apprentie apprend vraiment son métier. Ceci a l'air d'une naïveté; il semble en effet que l'apprentissage doit désigner le temps pendant lequel un mineur adolescent apprend la pratique d'un métier. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi, et il y a des patrons qui oublient leur devoir au point de ne voir, dans l'apprenti, qu'un garçon ou qu'une fille de course, que le contrat

d'apprentissage permettra de mal rétribuer. Mais revenons aux ateliers, sans plus nous attarder à la question de l'apprentissage.

Il y a l'atelier des dessinateurs, où l'on cherche des modèles ; où surtout on fixe les modèles créés. Car, parmi les grands couturiers, il en est qui travaillent comme des architectes, d'autres comme des fleuristes. Les premiers, avant de prendre la matière dont sera fait le vêtement, méditent sur des épures. Le crayon ou le pinceau à la main, ils cherchent la forme, le ton, l'allure, le tissu ; ce n'est que lorsqu'ils ont tout arrêté définitivement qu'ils font exécuter le modèle, d'après les cotes du dessin. D'autres ont

une façon d'improviser qui sent davantage la fièvre du génie : ils drapent des étoffes sur un mannequin, ils cherchent des garnitures ; ils voient leur création prendre corps sous leurs doigts à mesure qu'ils réalisent et arrêtent par des épingles ce que leur imagination et leur goût leur suggèrent: ils règlent petit à petit leur harmonie de couleur, font et défont un pli, essaient un revers, retirent un retroussé, ajoutent un ruban ou une dentelle, trouvent le gabarit d'un bouton, fixent une boucle, que sais-je? auscultent pour ainsi dire chaque battement de leur successive inspiration; ils chif-

fonnent, tendent, plaquent, font bouffer, allongent, élargissent, pincent, biaisent, croisent, et ce n'est qu'après qu'ils ont tout établi, au point qu'il n'y aurait plus qu'à coudre, que le dessinateur intervient pour copier le modèle, épingle sur le mannequin.

Il y a également le grand couturier qui, après avoir jeté une première idée sur le papier, en poursuit le développement sur le mannequin, à moins qu'il ne fasse le contraire, en ébauchant la réalisation sur le mannequin et en achevant de déterminer l'idée sur le papier. C'est lorsque le modèle est achevé qu'on le baptise, et, lorsque ce modèle a un succès persistant, on le reprend, on y apporte de légères modifications pour le rajeunir, et on lui donne un nouveau nom de baptême.

La manutention est un des services les plus importants : elle représente, dans les maisons de premier ordre, un fonds énorme de capitaux immobilisés ; on y trouve le présent, l'avenir, et le passé de la mode ; les pièces d'étoffe que l'on réserve T)our la saison prochaine, les pièces entamées des nodes en cours, et les coupons restant des modes lîérimées ; et les dentelles, et les broderies, et tout ;e qui constitue le matériel de la manutention et de son service connexe, la mercerie.

Pour les étoffes, on sait ce que cela représente; autrefois, il y avait — je parle de plusieurs siècles — toute la variété des draps, depuis les draps bien coiffés, jusqu'aux draps d'iraingne ei jaglolés, les houracans^ les biffes, les brunettes, les drogtiets, Vétamine, le galabrun, la limestre, les draps de sire, les tiretaines, \ espagnolette, les flanelles, les landrins, les mahons, les molletons, les pinchina, les ratines, la sommière, et tant d'autres draps, velours, satins et moires, etc. Aujourd'hui, la liste n'est pas moins longue avec les satins Liberty, Circé, Vestale, royal, chatoyant, Gildis, profane, majestueux; les lamés, Damas, lampas, Zoraya; les crêpes de Chine, météore, phénicienne, charmeuse, ruisselants, ondine, sable, frissonnante et d'autres tissus encore, tels o^& peau de soie, peau de daim, muscadin, peau charmante, drap délicieux, satin Janus, satin Béatrice, satin douillette, etc.

Dans une maison comme celles que nous visitons, le mouvement de la manutention est prodigieux. Il y faut de l'ordre, du soin, de la méthode, et une comptabilité suivie avec attention, sans quoi

ce serait la perte sèche et le. coulage. Des images, plus que ces lignes, feront connaître ce que sont les ateliers, ces foyers d'étonnante activité, où le travail s'accomplit, toujours pressé, dans une fièvre de production qu'ignoreront toujours les clientes, et dans une fantasmagorie de tons, qui est la griserie d'un œil délicat.

Il y a en effet, entre l'atelier et le salon d'essayage, un très curieux contraste de tension nerveuse. A l'atelier, on est plein de hâte, il y a de la besogne qui attend; il y a même parfois de la besogne en retard, non que le grand couturier fasse profession d'inexactitude, mais parce qu'il y a dans ce métier — non ! — dans cet art, des <■< moments de presse » et des « coups de feu ». Et toutes les maisons, grandes et petites, dépensent des trésors d'émulation, tandis que les navettes des machines à coudre dansent dans leur petite logette une gigue effrénée. Au salon d'essayage, au contraire, on est affairé, mais avec calme: la cliente seule se permet d'avoir des nerfs et d'être pressée; on l'écoute avec une patience angélique et un sérieux imperturbable : critiques, remarques successives, palabres, les essayeuses debout, à genoux, penchées, étonnantes de souplesse et de résistance, ont l'air de tout écouter, de tout absorber, sans d'ailleurs entendre, occupées qu'elles sont à leur travail ; mais ces essayeuses qui rhabillent la cliente avec une sage lenteur comme si elles prenaient plaisir à prolonger la conversation avec elle, ce qui flatte infiniment cette dernière, les essayeuses, qui, dès que la cliente sera sortie, feront «au galop» parvenir à l'atelier le costume à achever ou à corriger; les essayeuses ne trahissent nulle hâte dans leur attitude, dans leur geste, dans leur sourire même, ce sourire qu'il faut pour les remarques les plus indifférentes, ce sourire industriel, ainsi qu'on pourrait le qualifier. L'essayeuse a « tout son temps à elle »; elle vient de promettre le costume pour un jour ou une heure, qui ne permet pas de perdre une minute : qu'importe ! la précipitation c'est pour les ateliers ; dans les salons d'essayage, c'est l'eau tranquille, avec des reflets de ciel apaisé.

C'est aussi que la mentalité qui règne au salon d'essayage n'est plus la même que celle qui se manifeste dans l'atelier : à l'atelier on est un peu à l'étroit ; en dépit des efforts accomplis par les patrons pour améliorer la vie matérielle et hygiénique de leur personnel, il est évident que la place n'est pas excessive où se dépense le labeur ; et si dans l'atelier on ne manque pas de gaieté, cette gaieté, les coudes serrés, n'est pas d'une essence particulièrement raffinée. Mais cette gaieté correspond absolument au travail : l'atelier, c'est le coin du travail manuel ; on n'y a point de- préoccupation de psychologie artificielle.

Et cela m'amène à parler un peu des mannequins, non de ceux qui sont en osier ou en toile grise bourrée de crin et montés sur pied de bois, mais des mannequins en chair et en os — pas trop de chair et

pas trop d'os — dont la fonction est de promener les modèles dans les salons du grand couturier et parfois au pesage des hippodromes cotés. Leur situation morale est tout à fait spéciale : on ne leur demande que d'être belles, d'avoir de la ligne, du galbe, « de la branche », de savoir marcher, remuer et placer les bras, écarter du pied la traîne d'une robe, adapter leur visage de jeunesse à une expression qui soit celle du costume dont on les revêt. Et puis, quand elles ont fait cela toute la journée, elles déposent les jupes somptueuses et les manteaux cossus, et elles reprennent leur trotteur qu'elles ont laissé le matin, et qu'elles déposeront le soir sur une chaise au pied de leur lit.

Certes, parmi les mannequins, il en est dont la situation ne tarde pas à évoluer, et qui, soit à droite, soit... à gauche, trouvent après les heures de travail le refuge souhaité de leurs émotions sentimentales : à ces mannequins-là, nous souhaitons beaucoup de bonheur ; mais ce ne sont point eux qui nous préoccupent.

Les mannequins à qui nous songeons sont ceux qui ne vivent que de leur destin de mannequin, et qui à l'âge où leur beauté déclinera, où leur forme s'épaissira de maturité, achèveront leur carrière comme employées. Celles-là sont attachantes de psychologie ; car elles ont à passer de la tâche qui flatte les instincts féminins de coquetterie et de luxe, de la tâche où elles ont le droit d'être des dominatrices plastiques, mises en vedette, et admirées, à la fonction obscure où elles auront le devoir d'être ignorées, ou, ce qui est plus cruel encore, d'être oubliées.

Il ne faut pas voir les choses autrement qu'elles ne sont : pour que la santé morale du mannequin fût invulnérable, il faudrait que la jeune fille enveloppât son âme d'un triple airain, ainsi que l'enseigne le poète; et ce serait là demander l'impossible.

Dans les heures où les mannequins ne paradent pas, elles sont dans leur salle, à causer, à lire — peu — , à se monter la tête entre elles par des racontars de

pure féerie ; à se faire faire les mains, à se tirer les cartes. Autrefois, sous la toilette, dont elles devaient faire triompher l'invention, elles portaient jusqu'au cou le foiirreau noir qui était leur uniforme, leur servitude, leur empêchement de goûter un instant de rêve complet sous la richesse des falbalas... Ainsi, lorsqii'elles présentaient un corsage décolleté, le décolletage ne découvrait qu'une poitrine, que des épaules et que des bras hermétiquement dérobés sous le taffetas noir. On a cru que c'était là une tradition qu'il était temps de déclarer désuète, que l'effet de la follette nç serait complet que présenté avec la caresse d'un épiderme

découvert, et au besoin sous l'éclat d'une lu-

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