‹ Les Createurs de la ModeChapitre 17 sur 18 · ATELIER DE BRODEUSES · texte numérisé non relu

ATELIER DE BRODEUSES

mière artificielle : et tandis qu'on disposait dans les salons, aux volets maniables, des rampes et des lustres d'électricité, on permettait au fourreau de ne plus pratiquer une discrétion pudique à l'excès. Sous leurs modèles, les mannequins sont donc de belles dames opulentes, de belles

daines adulées, de belles dames qui, à la fin de la journée, ne seront plus que d'anonymes trottins, à l'élégance lustrée, à la coquetterie parcimonieuse, lesquels trottins rentreront dans un intérieur humble, où la vertu a une mine singulièrement revêche, et où le devoir offre pour récompense un surcroît de fatigue rebutante et de lassitude. Et c'est peut-être pour cela et aussi à cause du milieu où, professionnellement, elles sont tenues, qu'il Y a chez les ouvrières plus de gaieté franche que chez les mannequins. S'il nous est permis, en passant à travers les ateliers, de soulever le voile mystique des anciennes croyances, rappelons que le patronage des couturières est attribué à quatre figures de l'hagiographie chrétienne: sainte Anne, saint Dominique, sainte Lucie et saint Louis; c'est même ce dernier qui, lui, est le plus généralement reconnu dans les statuts de confrérie des dix-septième et dix-huitième siècles.

Cependant une sainte semble avoir conquis, sur le pieux roi de France, tous les ateliers, et cette sainte, qui ne protège pas spécialement les couturières, mais est une sainte redoutée de la jeunesse, cette sainte se nomme sainte Catherine. C'est de sainte Catherine d'Alexandrie, vierge et martyre^ qu'il s'agit.

On sait qu'autrefois — cela se voit encore dans les Flandres et en Espagne — on avait l'habitude de vêtir les statues de saintes au jour de leur fête ; on les couvrait d'ornements fort riches dont la garde était confiée aux confréries de jeunes filles, qui avaient telle sainte pour patronne.

Dans les confréries patronnées par sainte Catherine, il était d'usage que le soin de vêtir la sainte et de la coiffer fût réservé à la fille la plus âgée. De là l'ancien dicton : « Coiffer sainte Catherine ».

Dans les Ardennes, les petites filles chantent un cantique en l'honneur de la sainte, et c'est l'occasion d'échanges de jouets et de bonbons ; à Paris, la sainte est fêtée dans les ateliers de couture et de modes avec une gaieté qui, pour celles dont les années s'additionnent, menaçantes, dans le célibat, est le commencement de la résignation sinon de la sagesse.

Si nous en parlions un peu : voici une sainte dont le sort est peu enviable : les jeunes filles l'ont en horreur, et les hommes — pas tous les hommes, il est vrai — s'en raillent. Et pourtant rien n'est plus injuste. Si le proverbe franc-comtois dit :

La sainte Catherine Amène toujours la vouëtine,

c'est-à-dire la neige, les frimas (2 '5 novembre), faut-il en conclure que la fille qui a passé vingt-cinq ans, la vieille fille, comme on la désigne dédaigneuse-

ment, soit déjà l'arbre desséché que le proverbe couvre de neige, l'arbre incapable de porter des fruits?

Je ne veux pas montrer ces vieilles filles de vingt-cinq ans qui se marieront et apporteront à leur mari tout ce que l'être huraain peut envier, dans une campagne, 'c'est-à-dire et l'agrément de l'esprit et la plasticité accomplie des formes. Celles-là sont les heiareuses et les sensées. Elles ont compris que le mariage hâtif prépare les incompatibilités précoces, les caprices cou-

les MANNEQUINS

pables, et souvent d'irrémédiables déchirements. Vingt-cinq ans, au contraire, c'est l'âge des derniers troubles de sentiment aveugle, ou, si l'on aime mieux, le premier instant où le cœur se laisse éclairer parla raison. (J'admets que ce n'est point là une règle sans exception.) Qui sait? Dans les lassitudes et les déceptions de la vie commune, toutes choses qui conduisent au divorce, ou fomentent l'adultère, la vieille fille, enfin mariée, résistera plus que la jeunesse rougissante, mais infiniment curieuse.

Celle dont je veux parler ici, c'est de la vieille fille qui restera telle jusqu'à la fin de ses jours et qui est presque née telle. Ah ! celle-là, au lieu de me donner envie d'une moquerie, m'inspire la plus profonde pitié, et souvent la plus sincère admiration.

Toutes les vieilles filles ne sont pas hargneuses, laides, jalouses, désagréables, maussades, aigries par un célibat aussi pesant qu'involontaire. Il en est, au contraire, d'adorablement belles, capables d'allumer les plus violentes passions, restées seules néanmoins, mais résignées dans leur isolement; le cœur tout débordant de tendresses longtemps contenues, mais versant toutes ces tendresses, tout ce besoin d'affection, sur des têtes humbles, sur des faibles, dont elles sont la consolation ; se faisant le réconfort de ceux qui souffrent,

ATELIER DE JUPIÈRES

sans jamais trouver, elles, les douces esseulées, qu'un travail continu achève de mûrir, le baume capable de sécher la plaie qui les ronge sourdement.

Il en est de ces vieilles filles, qui, simplement, sans la solennité de

vœux monastiques, sans la mise en scène d'un abandon terrestre, se font tacitement la promesse de vivre, en dehors de leur travail, une vie de dévouement et d'abnégation ; pourquoi ? Parce que, jeunes filles, elles ont cru à la réalisation d'vin rêve longtemps caressé, et que ce rêve s'est évanoui sans jamais prendre^une forme qui en assurât l'événement. Et elles vont tout droit devant elles, sans être aimées, mais non sans amour ! Car elles aiment, les vieilles filles ; elles aiment d'un amour qui ignore la trahison ; elles aiment sans pouvoir bien préciser l'objet qui les enchante. Elles aiment pour aimer, vaguement, mais éternellement. Elles sont comme des anges égarés sur la terre, n'ayant plus de sexe, si l'on en croit Justinien, mais se souvenant des cieux, si l'on en croit le mot du poète.

Voilà pourquoi je me sens mal à l'aise quand j'entends railler les vieilles filles ; et cette fête de la sainte Catherine, que les ateliers féminins célèbrent bruyamment, éveille, au contraire, en mon âme, des sentiments de mélancolie que pourrait bercer un lamento de violoncelle.

Mais, bah ! Faisons trêve au recueillement triste. A voir les ouvrières dans leurs réfectoires, on remarque qu'elles n'ont pas encore l'estomac détraqué; à les rencontrer dans la rue, on note qu'elles n'ont rien perdu de leur gaieté; et cela qu'elles aillent au travail ou en reviennent.

Si, de hasard, un matin ensoleillé, vous passez un peu avant 9 heures sur le terre-plein de la place de l'Opéra, arrêtez-vous et guettez avec attention un spectacle délicieux que Paris peut seul offrir. Dans le cadre d'une splendeur peu commune que fournissent la façade de l'Opéra et les immeubles qui bordent les boulevards, les rues Auber, Halévy, du 4-Septembre, de la Paix et l'avenue de l'Opéra, voici qu'une foule s'avance : c'est l'armée du travail qui va aux ateliers, effectif venu des faubourgs par les omnibus ou de la banlieue par la gare Saint- Lazare ; du large escalier du Métropolitain, un flot vivant jaillit par spasmes successifs, tel le sang qui s'échappe d'une artère ouverte en bonds que rythment les battements du cœur; il y a là des fillettes qui sont presque des jeunes filles, des jeunes filles et des femmes, vêtues humblement de choses usagées, dont elles savent d'un rien relever l'élégance.

Dans ce débordement intense de passantes pressées — il faut arriver à l'heure pour signer la feuille de présence — c'est un jeu incessant de couleurs, jeu adorable ; et ce sont des bavardages hâtifs, des rires qui fusent en cascades, des yeux qui brillent sous des voilettes, des mèches qui voltigent, ondulées, rebelles aux épingles, des fleurs et des panaches qui émergent sur les grands chapeaux, des talons, souvent un peu bancals, qui martèlent l'asphalte d'un pas triomphant, et des mains qui savent, comme on ne le sait nulle autre part, empoigner la robe et la relever juste assez pour laisser deviner un bas bien tiré, à la nuance du jour.

Jadis, au temps de Molière et de Corneille, on allait à la galerie du Palais pour voir les achalandages des lingères.

« Toîit ce que l'art humain a jamais inventé « Pour mieux charmer les sens par la galanterie, « Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté <<• Se descouvre à nos yeux en cette gallerie... « Icy quelque lingère, à faute de succe:^ « A vendre ahondamm^ent , de colère se picque « Contre les chicaneurs, qui, parlant de proce:^, « Empeschent les chalands d'aborder sa boutique [i). » Aujourd'hui, c'est sur la place de l'Opéra que l'on voit passer toute cette phalange jeune et active, ouvrières, vendeuses, mannequins, qui sont les collaboratrices expertes et fières de ceux qui créent la mode ; elles n'affectent

pas cependant des allures de prêtresses aux âmes hermétiques ; elles sont

(i)'Vers gravés sur la planche célèbre d'Abraham Bosse.

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