‹ Les Createurs de la ModeChapitre 3 sur 18 · CALLOT SŒURS · texte numérisé non relu

CALLOT SŒURS

caractère pour surgir un jour du passé, avec une grâce non pas vieillie, mais jeune éternellement.

Et cela nous amène à nous arrêter un peu sur la définition de la mode. Qu'est-ce que la mode? D'où vient-elle? Comment vit-elle ?

Elle est, semble-t-il, l'ensemble des moyens dont on use dans la parure extérieure, pour plaire : elle est, à côté de la beauté naturelle, une beauté faite d'artifice, ou elle est un ensemble d'artifices heureux pour accompagner la beauté naturelle; elle est le désir insatisfait de l'actualité, l'imagination instable, la fièvre du changement et même de la contradiction, le manque volontaire et absolu de logique et de raison, le caprice érigé en devoir, et l'entêtement à combattre ses précédents excès par d'autres excès. C'est pour cela que la mode concorde si parfaitement avec les lois qui régissent l'humanité : elle nous prend de force; c'est un abus qui s'insinue et auquel on cède, moins par absence de raison que par coutume à ne point résister ; abus d'ailleurs que l'on sent quelque flatterie à subir, et dont, pour ce motif, le joug paraît léger à porter.

C'est en vertu des lois d'imitation que nous obéissons à la mode, et c'est presque par une protestation constante contre ces lois d'imitation que la mode tente d'être créatrice.

Peut-être trouvera-t-on excessif, à propos de la mode, qui semble si rieuse et si volage, d'invoquer le témoignage d'un grand philosophe. Mais il nous faut citer, du regretté sociologue Gabriel Tarde, quelques lignes qui nous éclairent sur le rythme évolutif de la mode.

« L'homme, écrit-il, n'échappe, et toujours incomplètement, au joug de la coutume que pour y retomber, c'est-à-dire pour fixer et consolider, en y retombant, les conquêtes dues à son émancipation temporaire. Quand il a

SALON DE VENTE

CHÉRUIT

beaucoup de vitalité et de génie, il en sort de nouveau, et se conquiert encore, mais de nouveau se repose, et ainsi de suite. »

De là vient que dans la forme qui semble absolument nouvelle — et j'entends par forme non pas un élément isolé d'une toilette, mais la toilette entière — nous pouvons relever des réminiscences de costumes antérieurs parfois très lointains, et ces réminiscences ont ceci de particulier qu'elles ne vont pas non plus isolément. Lorsqu'une invention de la mode voit le jour, et qu'elle est marquée d'une réminiscence — toujours inconsciente, je me hâte de le dire, de la part de l'auteur — l'analyse des formes révèle une simultanéité constante des différences entre les éléments d'un costume. Ainsi, si la jupe rappelle une jupe du dix-septième siècle, il y a presque une certitude pour que le manteau, le chapeau, la chaussure, imaginés pour cette jupe, rappellent le manteau, le chapeau, la chaussure imaginés pour accompagner la jupe du dix-septième siècle.

C'est aussi que la mode se plaît aux contrastes : il lui faut procéder par antithèses pour frapper l'opinion et émoustiller le goût. Et nous constatons ceci : lorsqu'une mode est entachée d'un excès qui prête au ridicule, elle monte de la rue sur le théâtre où on s'en raille. Mais lorsqu'une mode répond au goût de la minute où elle se produit, lorsqu'elle témoigne d'une élégance vraie et d'une fantaisie juste, elle descend du théâtre dans la rue, et, après avoir fait ses preuves aux feux de la rampe, elle se lance — et comment ! — dans la circulation. Il en est ainsi parce qu'une des raisons qui contribuent à l'évolution de la mode, à ses excès et à ses caprices, c'est que dans toutes les classes de la société il y a des femmes qui veulent prétendre, sinon donner le ton, au moins le prendre.

« L'ambition démesurée de paraître ce qu'on n'est pas », a écrit un moraliste, amène à des affectations outrées ; la mode subit des ajoutés, des compléments extravagants , déraisonnables ; s'entretenir sérieusement de mode, imaginer, chercher, c'est déjà du bonheur; mais, décider souverainement des parures, servir de modèle aux autres, censurer impunément tout ce qui n'est pas dans le mouvement, voilà le rêve : voilà la tentation à laquelle certains bons esprits succombent. La poudre qu'on jette aux yeux est si agréable...

pour celui qui la jette ! Et voilà ce que c'est que la mode : besoin de changement, désir de plaire, désir de paraître, soif immodérée de se faire remarquer, douce joie à mentir aux autres sur son propre état, si bien qu'on arrive à se mentir à soi-même ; voilà les petites causes qui l'engendrent, et ces causes

ont parfois de grands efsuccessives étapes se désociale, un état d'âme de presque précise du pro- Au milieu de cette multiplicité de caprices, on leur et aussi de pondéragrand couturier. Celui-ci excentricités et les extravathode qu'il s'impose pour j a des heures de répit qui dans le calme, et avec une

fets, puisque de l'étude des gage une expression de vie la civilisation, une mesure grès. »

nuée d'appétits, de cette comprend le rôle d'initiateur qui est réservé au défend la mode contre les gances, et, dans la mésa création de modèles, il lui permettent d'innover presque certitude de succès.

Aussi le grand coudegré supérieur dans une poration à part, et cela tiéme siècle, et même au avait déjà des grands cou-

En 1805, au début c'étaient M. Leroy, M""Desmond, M"^' Minette et siècle, vers 1706, c'étaient Dufresne, M""" Lejeune, dix-septième siècle, c'é- Marie-Thérèse, M"" Charmond et Prevet, Billard,

On en pourrait cid'une bonne réputation ment aux statuts de la étaient parfois d'une sévérité qui nous étonne. C'est ainsi qu'on lit dans les premiers statuts des couturières, datés du 30 mars 1675 :

« Art. XI. — Les maîtresses couturières seront tenues de faire bien et deuèment les ouvrages commandez ou non commandez, le tout bien coupé et cousu, de bonne étoffe, bien et fidellement garnis et étoffez ; de bien mettre, appliquer et enjoliver ce qu'il conviendra pour leur perfection, le tout à poil droit, fds, fleurs et figures, à peine d'amende et des dommages-intérêts des» parties. Et pour empescher les fraudes, les jurées seront tenues d'aller en visite

turier est-il non pas un corporation, mais une corest si vrai qu'au dix-huidix- septième siècle, il y turiers.

du dix- neuvième siècle, jeaux, M"" Jandot et Bré- CoUian ; au dix-huitième M"" Bernard, Philippe, Saint-Marc, Murgalet ; au taient Bandelet, tailleur de pentier , Villeneuve , Re- Bonnemain, Fauve, etc.

ter encore qui jouissaient et satisfaisaient parfaitecommunauté, statuts qui

au moins deux fois l'année chez toutes les maîtresses, et leur sera payé dix sols par chaque maîtresse, pour chaque visite; et, bien qu'elles fassent plus grand nombre de visites, ne leur sera payé ce droit que pour deux par chacun an. »

Chez les grands couturiers d'aujourd'hui, les faiseuses célèbres d'autrefois ne se reconnaîtraient pas, non point tant à cause de l'organisation d'alors en confrérie, et des textes qui régissaient le travail, qu'à cause du développement que les grandes maisons sont désormais obligées de donner à leur installation.

Le quartier a changé tout d'abord : les grandes faiseuses d'autrefois

GALERIE DE VENTE

étaient logées rue Montorgueil, rue des Petits- Champs, rue Sainte-Anne, rue des Fossés-Saint- Germain-l'Auxerrois, etc. Et puis, elles tenaient étroites boutiques, d'autant mieux que longtemps elles n'eurent pas de patentes spéciales, et furent exposées à la fureur et aux amendes de la corporation des tailleurs « qui avaient le privilège exclusif de confectionner indistinctement tous les vêtements des deux sexes. »

Et dans les boutiques, des ouvrières travaillaient : il n'y avait pas pour la vente, la commande, l'essayage, un local distinct de l'atelier.

Aujourd'hui, les salons des grands couturiers sont d'un luxe inouï ; tout ce que le goût mondain peut imaginer de confort et de seyant s'y trouve réuni : de fait, on ne peut que mal juger l'effet d'une toilette lorsque le décor qui l'encadre est insuffisant.

Car il y a un rapport certain entre la mode du costume et la mode de l'ameublement. En ce moment, la vogue est aux intérieurs clairs, aux couleurs légères et vives, aux jaunes, aux gris, aux rosés, aux bois laqués ou cirés, ou dorés, et cela fut peut-être déterminé par l'amour qui se manifeste des tons clairs, mais chauds et francs, jusqu'à la brutalité, dans la toilette féminine.

Qui, d'ailleurs, expliquera les comment et les pourquoi du goût ?

Le goût n'est pas le privilège d'une caste; on pourrait même affirmer qu'il ne s'achète pas et qu'on ne peut en faire la culture que dans un terrain naturellement propice; un homme qui nait sans cette prédisposition à sentir justement l'harmonie de lignes justes et de couleurs justes aura beau posséder les trésors les plus innombrables, il ne saura jamais acquérir cette qualité de tact et de délicatesse dans le choix du décor et des objets dont il s'entourera. Ceci n'est pas le cas de nos grands couturiers qui font montre d'une science trop affinée du goût dans la parure de nos belles contemporaines, pour en être dépourvus quand il s'agit d'entourer cette parure du décor qui lui convient.

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