COIN DE SALON
tableaux. Je me fis même un jour blâmer vertement par un spécialiste de ce genre de décoration, pour avoir demandé à quel endroit on planterait les clous pour les tableaux. En disant mon horreur pour cette richesse qui me semblait si pauvre, j'avais, à ce qu'il paraît, commis un sacrilège; et cependant je persiste dans mon opinion, d'autant que la toilette a besoin d'être vue également dans le rapport de tons du décor, et que le décor du haine dans la vie comprend souvent des tableaux... heureusement.
Quels compagnons plus agréables, dans une pièce où l'on reçoit, où l'on cause, que des tableaux, des tableaux choisis, des tableaux qui parlent à votre imagination ou à votre émotion, des tableaux à qui vous aussi, aux heures de recueillement, vous puissiez parler ! Vous les regardez, et ils semblent pour vous se parer de mille grâces. Etes- vous joyeux? ils s'éclairent; ils ont une gaieté à eux qui chante à l'unisson de la vôtre. Avez-vous de la peine? Ils seront vos confidents ; ils gardent vos secrets mieux que vous-même, et ils ont une mémoire qui, parfois, à la minute décisive, remet la vôtre sur la voie. Il n'est pas d'amitié plus douce, plus attentive, plus variée, plus jeune que celle-là ; et les professionnels qui prétendent au profit d'un décor de style — ô combien ! — exiler les tableaux, ne savent pas le crime qu'ils commettent contre l'art d'abord, et ensuite contre la joie psychique de leurs clients. .
« La peinture, écrivait Raiberti, le poète italien, me fait l'effet du raisin. Si au mois de février on voit apparaître au dessert une assiette de raisins, on leur fait fête, on les savoure grain à grain, on en garde pendant plusieurs jours le goût et le souvenir. Ainsi, quand je me trouve à l'improviste en face d'un beau tableau dans la maison d'un ami, j'en suis frappé, je l'examine avec attention, je remarque le coloris, les effets de lumière, la perspective, le dessin, les attitudes, l'expression des visages, j'entre enfin dans les intentions de l'artiste, je suis charmé, je jouis. » Un mur sans tableau, c'est une assiette sans raisin.
Quant aux meubles, les grands couturiers se sont écartés avec tact de ce mobilier spécial, qui constitue le mobilier industriel : en dehors souvent — pas assez souvent, cependant — de toute idée de style historique ou autre, ils ont choisi des meubles qui meublaient sans encombrer, qui étaient simples sans vulgarité, et qui relevaient d'une belle matière. Par ainsi ils se sont gardés des excès faciles ; ils sont
demeurés dans la tradition française, toute imprégnée d'élégance et de gaieté, et ils ont mis dans leurs salons, où les femmes se plaisent tant à vivre, des meubles de salon qui ne sont pas une contrefaçon anémiée des meubles de jardin. Tel est le décor dans lequel les grands couturiers livrent leurs très pacifiques batailles. <'. Tout ce qui décèle une économie, a écrit Balzac, est inélégant. » Dans les plus glorieux salons où s'élabore la mode, on a eu garde, selon ce principe, de se montrer inélégant. Nous allons voir maintenant comment y viennent les visiteuses.
SALON DE VENTE