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temps de l'impératrice Elisabeth, morte en 1761, et qui, si l'on en croit la Correspondance secrète de Métra, n'avait pas moins de « huit mille sept cents habits complets, des déshabillés innombrables, et une multitude infinie d'étoffes de tous genres en pièces ou coupons. » Marie-Antoinette elle-même ne risquait pas de n'avoir rien à se mettre : on trouve, dans les mémoires de M"" Campan, les lignes suivantes qui sont curieuses à relire :
'•' Marie-Antoinette avait ordinairement pour l'hiver douze grands habits, douze petites robes dites de fantaisie, douze robes riches sur panier servant pour son jeu et pour les soupers des petits appartements.
« Autant pour l'été. Celles du printemps servaient en automne. Toutes
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ces robes étaient réformées à la fin de chaque saison, à moins qu'elle n'en fit conserver quelques-unes qu'elle avait préférées. On ne parle point des robes de mousseline, percale ou autres de ce genre : l'usage en était récent ; mais ces robes n'entraient pas dans le nombre de celles fournies à chaque saison : on les conservait plusieurs années.
« Le valet de la garde-robe présentait tous les matins à la première femme de chambre un livre sur lequel étaient attachés les échantillons des robes, grands habits, robes déshabillées, etc. : une petite portion de la garniture indiquait de quel genre elle était. La première femme présentait ce livre, au réveil de la reine, avec une pelote. Sa Majesté plaçait les épingles sur tout ce qu'elle désirait pour la journée; une sur le grand habit qu'elle voulait, une sur la robe déshabillée de l'après-midi, une sur la robe parée pour l'heure du jeu ou le souper. »
Par ainsi, Marie-Antoinette n'avait que l'embarras du choix.
C'est le même embarras qui étreint la femme élégante quand elle se trouve chez le grand couturier. Devant elle, elle voit passer des toilettes que l'on va essayer, des toilettes que portent des dames qui viennent d'essayer, des modèles que promènent les mannequins, que sais-je, tout cet arsenal infiniment délicat et flatteur de la beauté.
Au milieu de toutes les défenses qui
sont faites à notre liberté individuelle, il n'y
a plus de loi somptuaire, comme en 1563, pour
interdire aux sujettes de la troisième République
« de se vestir et habiller d'aucun drap de toille d'or
ou d'argent, user de pourfileurs, broderies,
passements, franges, tortils, canetilles, reca-
mures, velours, soyes, ou toilles barrées d'or
ou d'argent, soit en robbes, soyes, pourpoints,
chausses, ou autres habillements » ; ni comme
• en 1629 où la loi proscrivait l'usage de « toute
broderie de toile et fil, et ymitation de broderie, rebordement de filets en toile et de coupure de rabats; collets, manchettes, sur quintins et autres linges, et tous points-coupez, dentelles et passemens et autres ouvrages de fil aux fuzeaux, pour hommes et pour femmes, en quelque sorte et manière que ce puisse être » ; ni comme en 1634, 1644 à 1677, où les ordonnances « contre le luxe et la superfluité dès habits » se multiplient chaque année.
Ce qui n'empêchait pas les grands couturiers du seizième siècle de tourner les édits, ainsi qu'en fait foi ce passage de Marie de Romieu, dans son Instruction pour les jeunes datnes (1573) :
« Je vous dis que la richesse de l'habillement consiste grandement à rechercher auec diligence que le drap de soye, toile ou aultres estoffes, soient bien fines et de meleures qui se puissent trouuer. Car s'habiller de gros drap, comme vous en cognoissez quelques-unes, ne peut auoir que mauuaise grâce. D'auantage, l'habillement doit estre ample et plantureux, mais non tant que cela puisse apporter empeschement . Il n'importe pas peu d' auoir l'accoustrement ainsi ample, car il n'y a rien de si mauuaise grâce que de veoir aller une dame auec un accoustrement affamé. Comme i' entends vous dire cy-après, en vous discourant, les paricularitez, ie veux encores que les accoustremens ainsi amples soient enrichis de bandes, descoupures, esgratigneures, broderies et autres semblables enrichissimens, et, quelques fois, qu'ils soyent tout simples. Car cette variété d'accoustremens à grande parade sent ie ne sçay quoy de gentil. »
Et plus loin, pour dégoûter de l'économie — cette Marie de Romieu était du même avis que Balzac — elle brosse le petit tableau suivant, qui est délicieux :
« Je vous dy que c'est une chose bien laide de porter long temps
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BÉCHOFF-DAVID
est le pauvre damas, dra cy-apres : ie m'atmeure, il aura encore
une mesme robe : mais c'est encore bien pis, quant on s'apperçoit que d'une robbe l'on en faict une autre, la retournant, là faisant retaindre, ou autrement, comme a fait une damoiselle, que vous cognoissez bien, qui ne s'estime pas de petite qualité, et, à la vérité, elle tient quelque lieu : laquelle, ayant fait faire à ses nôpces une robbe de damas blanc, et, pour l'auoir portée plusieurs années, l'ayant desia bien salie, la fist retourner et mettre le dedans dehors, et ainsi la porta très bien, vingt bonnes années après, de dimenche en dimenche. Mais, estant desia bien deschirée, la fist retaindre en iaune, tant pour faire sembler qu'elle changeait de robbe, qu'aussi pour ce qu'en cesîè coulleur là les déchirures paroissoient moins que sur le blanc ; et mesmés, d'autant que desia en son aage le blanc n'est pas bien séant, enuiron un an après, commençant ce damas à s'user à bon escient, nostre damoiselle se résolut de despecer sa robbe, et du plus usé en fist une frange autour d'un manteau violet, et du demeurant en fist des manchettes, lesquelles en peu de iours estans deuuenues en filet, en fist un dessus de toille de lin découppé : voilà Testât aujourd'huy auquel Nous verrons ce qu'il en devientends bien que deuant qu'il bien des affaires. »
Certes, voilà une cousine germaine du seigneur Harpagon avec laquelle nos Parisiennes n'ont aucun rapport, et plutôt que d'avoir à son foyer une ménagère si obstinément économe, le mari le plus soucieux de ne point voir s'enfler outre mesure le budget de sa conjointe, s'empresserait de conduire lui-même celle-ci chez le grand couturier.
Il n'y -a: pas d'exemple, est-il besoin de le dire, qu'on ait été contraint d'employer la force pour enseigner à une femme d'aujourd'hui le chemin des grands couturiers.
Mais je reviens à la femme élégante « qui n'a plus rien à se mettre », et qui entreprend sa tournée obligatoire chez les grands couturiers.
La voilà dans les sa-
Ions : en attendant que la vendeuse qui a l'habitude de s'occuper d'elle en ait fini avec une autre cliente, elle regarde, touche d'une main experte une étoffe, en chiffonne une autre, suit des yeux un mannequin qui passe en manteau de voyage ou en toilette du soir, écoute des noms que l'on prononce à mi-voix, salue d'un petit signe de tête une figure vaguement de connaissance, cause un instant avec une amie qui en est déjà à l'essayage, respire le parfum très délicat, fait de mille parfums divers, qui flotte dans toute la maison ; se grise en un mot de ce qu'elle voit, de ce qu'elle respire, de ce qu'elle rêve, de ce qu'elle devine, de ce qu'elle espère ; cette griserie, c'est la fièvre de coquetterie qui passe comme un frisson, à fleur de peau,
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et prépare les nerfs à des joies qui, pour être toujours renouvelées, n'en gardent pas moins une extraordinaire saveur d'inédit.
Cette femme élégante ne fait nullement profession de cultiver le proverbe grec qui incite les individus à se connaître soi-même, et maintenant que sa vendeuse l'a prise, elle se laisse faire : la vendeuse sait mieux qu'elle ce qui convient à sa ligne, à sa silhouette, et il est inutile qu'elle-même, cliente, se fatigue à heurter sa volonté, contre une volonté plus experte que la sienne.
Ainsi, japrès des tâtonnements, après des discussions de couleurs, de formes, d'objet, après de longues heures martelées avec des «si je faisais cela»
et des « cela ira très bien à madame», la femme élégante se retire, prête pour les essayages qui dureront des semaines. Et soyez assuré qu'en quittant le grand couturier il lui est promis d'avoir pour la saison, vraiment quelque chose à se mettre.
Mais à côté de la cliente facile, de celle qui ne demande qu'une chose :
être belle ou sembler belle, ce qui est la même chose ou presque, il y a celle qui se voit autrement qu'elle n'est, exige un modèle qu'elle a remarqué sur le dos d'un mannequin aux hanches effacées, au corsage avare, à la taille mince, au port élancé, sans songer un seul instant que ce modèle s'accommodera mal de sa forme à elle, abondante et fatiguée. Pour dissuader cette cliente, d'autant plus irascible que pour elle l'outrage du temps est plus difficilement effaçable, il faut une extraordinaire diplomatie, un vocabulaire inépuisable d'euphémismes, ce à quoi les vendeuses parisiennes s'entendent à merveille.
Et la journée se passe ainsi : on cause beaucoup ; mais on prend également beaucoup de commandes et de mesures ; on procède à un nombre incalculable d'essayages ; on a, suivant les époques, les coups de feu où tout le monde est sur les dents; et l'attrait de ces heures passées dans le milieu où il se crée de l'élégance est tel que des Américaines, des Russes, et d'autres élégantes ne font souvent le voyage de Paris que pour venir renouveler leur garde-robe et prendre le vent du jour. Elles ont entendu parler d'une forme, d'une ligne, d'un tissu, que l'on annonce comme devant faire fureur, et, sans plus attendre, elles veulent, des premières, savoir de quoi il retourne ; il faut que leur réputation de femmes élégantes ne soit pas prise en défaut : il faut qu'elles finissent, grâce à la rapidité et à la sûreté de leur information, par laisser entendre qu'elles aussi collaborent un peu à la mode, et que, si elles ne la créent pas, elles en sont les bonnes fées.
Et puis il faut bien remarquer que si la mode a pour finalité d'alimenter l'élégance dont nous avons la soif, l'œuvre du grand couturier qui crée un chefd'œuvre est plus compliquée, puisqu'il faut que ce chef-d'œuvre s'applique à un corps humain, et que ce corps humain devra ne point trahir le chef-d'œuvre.
Il faut bien le dire, sans être accusé toutefois d'avoir poussé les grands couturiers à violer le secret professionnel, l'effort de ceux-ci doit tendre souvent à corriger la nature. Toutes les femmes n'ont pas une anatomie à satisfaire les lois presque immuables de l'esthétique. Il en est bon nombre qui ont les saillies insuffisantes et la ligne indigente ; d'autres, subissent le contre-
coup de leur vie physiologique, par des déformations que le miroir accuse dans l'intimité du cabinet de toilette, mais que la toilette doit dissimuler; d'autres encore, chez qui l'âge s'inscrit en exubérances adipeuses, pensent arriver à mentir, par les artifices heureux — et parfois tyranniques — du costume, aux accusations excessives du volume et aux aveux mathématiques de la balance. Et c'est le grand couturier qui est le confident de toutes ces petites — et graves — malformations, qu'il s'agit d'escamoter.
Au dix-huitième siècle, et même avant, on voulait avec les fards, les poudres et le reste, que toutes les femmes parussent avoir le même âge ; non que les jeunes se fussent volontairement aggravées d'une hâtive maturité, mais parce que les vieilles étaient habiles dans l'art de retarder à leur profit l'aspect des joliesses qui se fanent, hélas! trop vite. Aujourd'hui, on ne prétend plus à paraître du même âge ; on aspire seulement à ne point laisser deviner exactement l'âge que l'on a ; et c'est au grand couturier qu'incombe en partie cette rude et difficile besogne, dont il se tire, est-il besoin de le dire, avec une galanterie géniale, et, aussi, avec la complicité du corset, cet ennemi sournois et meurtrier dont les femmes acceptent la torture sans jamais se
plaindre.
Aussi, la femme subit-elle l'ascendant du grand couturier à qui elle confie le soin de défendre sa beauté, sa ligne, sa silhouette; quand elle a pénétré dans les salons, et qu'elle a été conquise par l'élégance qui se révèle à son regard, elle est tout entière à l'artiste qui va la vêtir.
« La mode, a écrit Baudelaire, doit être considérée comme un symptôme de goût de l'idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d'immonde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de reformation de la nature. >/
C'est bien cela : reformation de la nature, pourvu que cette reformation ne sorte pas de l'élégance, et tende de plus en plus au chic, c'est-à-dire à une originalité individuelle qui s'accorde avec une appétence collective du goût contemporain.
Voilà ce que les femmes sont heureuses de venir chercher une à une, chez le grand couturier. Comme elles ont le
culte de leur beauté, de leur forme, de leur galbe, elles vieni j,«^5 nent lui demander de les vêtir, en les laissant deviner au
\^^w regard exercé : elles tiennent à ce qu'on n'ignore point leurs
qualités physiques, puisqu'il y a toujours moyen de dissimuler leurs défauts, et elles se rendent à ces fameux salons, à ,, ^e\ \ ces prises de mesure, et à ces essayages, comme à une consul- Vf \li \ tation.
Deux fois par an cependant, en février, pour les modes d'été, et en août, pour les modes d'hiver, les salons des grands couturiers sont envahis par ixne foule dont les préoccupations sont absolument différentes de celles des clientes élégantes habituées d'y fréquenter ; cette foule est celle des couturières et des commissionnaires de toutes les contrées civilisées, qui viennent, en achetant des modèles pour les saisons prochaines, faire provision de goût et interroger la mode, déesse énigmatique et capricieuse, qui se plaît à laisser la grand' ville dépositaire de ses secrets.
Et c'est un spectacle délicieux, même pour les regards les plus blasés, que ce défilé « de la collection » — c'està-dire de la série des modèles récemment créés par la maison — devant des professionnels et des professionnelles qui sont tour à tour Américains, Anglais, Argentins, Brésiliens, Allemands, Autrichiens, Italiens, etc. Ceux-ci sont assis autour des salons — car ils occupent les côtés de plusieurs salons — causant peu, très attentifs, faisant au passage l'analyse rapide du modèle qui leur est montré, et supputant la chance de succès possible de ce modèle dans leur clientèle.
Pour les mannequins, ces journées sont des journées de fatigue ; mais elles n'en font rien paraître : souriantes, gracieuses, très femmes, très diverses en leurs apparitions camèléonesques, elles promènent à travers les salons, en ordre réglé, et un à un, chaque costume ; elles passent, s'avancent, s'arrêtent, tournent, continuent, font vingt fois, trente fois, le même geste, le même pas, la même volte, poui disparaître, puis reparaître quelques minutes après, vêtues d'une autre toilette, dont les équipes d'ouvrières les ont parées avec hâte.
Et l'on imagine aisément les heures et les endroits où l'on rencontrera ces costumes de ville et ces falbalas de soirées, ces manteaux de voyage que l'on remarquera sur le pont d'un paquebot ou dans le couloir d'un wagon de luxe, et ces sorties de fêtes dans lesquelles, comme de grands oiseaux
à la fierté inquiète, les belles et les aimées envelopperont leurs élégances surmenées. Pour un peintre et pour un poète, il y a, dans ces défilés, de la joie et du rêve ; et je gagerais que c'est en sortant de voir ainsi '< une collection » que Jungblutli eut l'idée de ce livre.
Je ne parle pas de la conception technique des costumes : je m'en tiens au seul point de vue de la vision et de la sensation kaléidoscopique qu'elle doit imprimer sur la rétine de ces commissionnaires à qui l'on fait la faveur de cette représentation unique et rare, longue comme trois tragédies. Etoffes précieuses au dessin inédit, tissus souples ou rigides, qui semblent conquérir la forme, ou la caresser, gazes qui ne s'amusent à aguicher le regard que pour en mieux déjouer — à demi — la curiosité ; broderies qui évoquent la richesse
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