SONNETS
"ï Tous avez tout le jour été près de mon cœur * Et pourtant je le sens plein de mélancolie; Je sais trop que mes mots sont de ceux qu'on oublie, Je sais que ce doux rêve est pour vous sans douceur.
Mais dans vos yeux aimés j'ai vu la folle ardeur, La souffrance de ceux que l'amour Humilie ; Votre main s'attarda dans la mienne, affaiblie, Votre bouche a connu le frisson du bonheur.
Et c'est pourquoi, au fond de mon âme enfantine, Hanté par vos baisers, malgré tout j'imagine De gais matins, de calmes soirs, de tendres nuits
Où vous seriez sans fin la vierge défaillante, La désirable sœur qui berce nos ennuis, La souriante amie et la plaintive amante.
/■^'est en vain que je me rebelle : l'été luit. ^*^ Tous mes désirs sont accoudés à ïa fenêtre, J'aspire la splendeur, votre amour me pénètre Et dans le jardin dont je rêve, je vous suis.
Vous avancez parmi le mauve encens du buis, Les seins joyeux sous le linon. Vous riez d'être, Loin de tous, la bergère à qui la paix champêtre Verse la bonne ivresse et le divin ennui.
L'azur vous vêt de mousseline sous les branches; Le soleil, pétale à pétale, sur vos hanches Effeuille la clarté de sa lointaine fleur.
Votre sourire est rose et blond dessous l'ombrelle, Les jasmins blancs font des colliers de tendres pleurs . . . Ah ! que ne suis-je auprès de vous, sous la tonnelle.
-co-
NI l'air du renouveau, ni le soleil limpide. Des fleurs déteignent. Lourd de silence et de pâleurs Ce jour est un linceul où se perdent des pleurs, Qui sent la pierre usée, le fer, la feuille humide.
L'espace est fatigué comme une maison vide, Et soi-même on attend sans force ni chaleur Que l'esprit se réveille. ■ — - O passant, ta douleur Est-elle à tes pensers ce qu'à ton front ces rides ?
Vain, l'amour dépensé se disperse, de celle Dont le regard rêvé m'eût assuré : je scelle Par ce clair témoignage un idéal espoir.
Et pour sa solitude aucun vrai souvenir ! Au-dessus des toits gris ce rayon, dans le soir, Que le flot limoneux de la nuit va ternir.
CE fleuve ensoleillé qui traîne sa tristesse A travers la splendeur des palais et des ponts, Sous l'azur -qu'il ocelle et réfracte, répond A ma secrète nostalgie, à ma détresse.
Allant par les degrés de marbre à sa richesse, Devers l'aval plus chaud plutôt que vers l'amont, Je ramerai pour que bientôt l'ombre des monts Me réconforte, en la rousseur du jour qui baisse.
Laissant dans la clarté goutter les avirons Pour mieux suivre le vol éploré des hérons Disparaissant au loin dans l'or du soleil rouge,
Ou sans rien voir et d'un roulis mol éventé, Vers la nuit, vers la mer astrale et triste et douce J'irai glissant, loin du désir et des cités.
D'ébène la première et l'autre d'acajou, Et cette autre de palissandre, mes armoires Gardent chacune son trésor et son histoire : Le reflet d'une femme y dort en ses bijoux.
C'est Ygraine la blonde ou Blanche aux cheveux roux, Ou c'est Messalina l'antillaise et la noire Qui vient de son parfum effleurer ma mémoire Quand le battant s'entrouvre et que mon cœur est doux.
La splendeur sombre m'attendrit comme un vieux moine. Alors, brocarts nacrés, coupes de calcédoine, Cassettes lourdes de senteurs et de frissons,
Sur le marbre empourpré je disperse et j'entasse Les joyaux endormis que j'éveille et qui sont De l'amour qui revient et du regret qui passe.
'habite une cité de songe, souterraine.
Mon palais à la fois splendide et sépulcral Vibre de pierreries et de métaux où traîne Un souvenir marin, céleste et minéral.
Mon âme, en harmonie adamantine, égrène, Parmi le friselis soyeux et sidéral, Les sachets de Sylviane ou de la blonde Irène Avant de s'assombrir en lointain vespéral.
Descendra-t~elle, éblouissant dieux et portiques, La svelte vierge élyséenne, hiératique Offrande de la mer et du soleil pleuré ?
Ou méconnu, loin de la viride lumière,
Prince d'un monde obscur, par maint rêve adoré,
Languirai-je sans fin sous les feux de mes pierres ?
vit
QUE la nuit redescende et touche ton visage Avec ses mains de sœur aux tiédeurs de printemps ; Dolente, afin de t'assoupir ainsi, longtemps Que leur paume odorante éteigne un vain mirage.
Que les yeux de la nuit, que ses lèvres très sages, Son adorable joue et sa voix qui t'attend, Et ses bras d'épousée heureuse au cœur chantant T'affaiblissent d'amour, plus qu'aucun paysage.
C'est assez t' attendrir ce soir et désirer. Vois la troublante nuit se pencher pour mirer Sur ton âme - — ô douceur - — - sa tristesse éternelle.
Bois le saphir, bois l'or ardent de ses prunelles,
Etreint sa volupté du chant de ta douleur,
Dans ses cheveux aimés que s'épanchent tes pleurs 1
/"^ 'était dans le parfum d'une fête expirante,
^-^ Quandles femmes, drapant leurs seins nus de splendeur,
Couvrent les escaliers d'un flot vivant de fleurs,
Aux portes de la nuit, lourde d'ombre amarante.
Blonde sous le velours nocturne, éblouissante, Plus blanche que ne l'est la lune en sa pâleur Qu'orne maint diamant, elle apparut. Douceur Perdue au fond de sa prunelle indifférente I
Qu'elle était belle ! A son bras blanc le bracelet De saphirs pleins de nuit dans l'ombre étincelait. Ses mains semblaient de fins joujoux de porcelaine.
Sa lèvre et ses yeux purs ont gardé leur dédain, Cependant qu'elle allait disparaître, lointaine, Comme en le ciel pâli quelque étoile, au matin.