LES BUREAUX DU PERCEPTEUR
Huit jours après les événements que nous venons de raconter, Léon Mersey et sa mère étaient installés dans la petite maison qui devait être désormais leur résidence
Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la perception, où l'on admettait le public, et le cabinet particulierdu percepteur; an premierétage, les chambres de Léon et de sa mère. Dans les combles, il y avait une chambretle pour une servante que l'on venait d'engager. Derrière la maison s'étendait un jardinet, où les plantes potagères abondaient plus que les fleurs; mais, tout au fond, une coupole de feuillage, formée de deux ifs soigneusement taillés qui confondaient leur verdure au dessus d'un banc de pierre, produisait l'effet le plus gracieux. De plus, les murs très-bas permettaient à la vue o'errer sur les vergers voi-ins, et même sur la pittoresque campagne des environs de la ville. Habitation et jardin avaient un aspect modeste; néanmoins ils devaient présenter un grand charme à de pauvres Parisiens affamés d'air pur, de soleil, de tranquillité, et qui s'inquiétaient plus de l'être que du paraître.
C'était un matin, à l'issue du déjeuner. Madame Mersey, assise dans un fauteuil de cuir, en face d'une fenêtre ouverte, tricotait un bas de laine, tandis que son fils lui faisait la lecture du journal. Le temps était magnifique; un rayon de soleil pénétrait dans la chambre en même temps que les émanations parfumées de la campagne. On entendait au dehors le faible et monotone bourdonnement des insectes, quelques chants d'oiseaux. Par malheur, la bonne dame ne profitait que d'une part restreinte dans les trésors que prodiguait la nature; comme on pouvait en juger à ses yeux ternes, elle était aveugle ou a peu près.
Madame Mersey, âgée d'environ soixante ans, avait une figure vénérable, sur laquelle le malheuravait laissé une empreinte de mélancolie. Elle semblait avoir été fort belle, et en dépit de son âge elle conservait dans sa mise je ne sais quoi de propret, de coquet même où se trahissait le respect de soi-même. Ses cheveux blancs étaient soigneusement lissés sous son bonnet de linge. Malgré l'expression de mélancolie habituelle à ses traiis, un sourire s'énanouissait sur ses lèvres quand elle se trouvait, comme en ce moment, auprès de son fils chéri dont elle était adorée.
La lecture durait depuis quelque temps déjà; mais Léon ayant toussé deux ou trois fois, sa mère l'interrompit.
— Assez pour aujourd'hui, mon enfant, - lui dit-elle,
— tu te fatigues... Et si ces malheureux crachements de sang, qui me font si grand peur, allaient revenir!
— Des crachements de sang! — répéta Léon a'un ton léger, mais en mettant son journal décote; — y pensezvous, chère mère? Il n'est plus question de cela... Ce nouveau genre do vie me convient merveilleusement. Je ne me suis jamais aussi bien porté ; d'ici à deux mois je serai gros et vigoureux comme un paysan. Ah ! chère maman, si de votre côté vos pauvres yeux ne me donnaient pas tant d'inquiétude !
— Il faut se résigner, Léon ; tu sais ce que nous a dit ce célèbre oculiste de Paris ; ma maladie est la cataracte, et on ne pourra m'opérer que dans six mois, un an peut-être. D'ici là armons-nous de patience.
Et elle étouffa un soupir.
— Quel bonheur pour moi, — reprit Léon, — le jour où vous pourrez admirer le ravissant pays où nous sommes, jouir de tous les avantages de notre situation présente !... Aussi fais-je dès à présent des économies afin de payer l'opérateur quand ce jour tant désiré sera venu.
— Cher enfant ! tu vas encore t'imposer des privations, te charger peut-être d'un surcroît de travail... Et quand je songe que tu pourrais être riche, que tu avais le droit d'espérer...
— Allons, mère, — interrompit Léon d'un ton grondeur, — vous revenez encore sur la succession de la tante Maledan ! Vous m'aviez promis de n'en plus parler.
— Soit, laissons ce sujet puisqu'il t'est désagréable. Aussi bien Dieu, dans notre malheur, ne nous a pas abandonnés, et notre position actuelle nous offre bien des compensations. Mais, dis-moi, mon enfant, n'as-tu rien appris de nouveau à l'égard de ton protecteur inconnu?
— Rien encore, bonne mère: cependant peut-être aujourd'hui même aurai je des renseignements précis sur ce point. Le cautionnement de ma place a été fait par un notaire de Paris qui a refusé de nommer le bailleur de fonds; mais j'ai chargé mon ami du ministère, Adrien Belval, de s'informer auprès de ce notaire trop discret. Adrien est très-rusé, très-tenace ; certainement il finira par dépister la personne généreuse qui prétend se dérober à notre reconnaissance, et, comme je vous le disais, je compte recevoir aujourd'hui même une lettre de lui. — En ce moment la porte s'entr'ouvrit et un jeune employé du bureau annonça à monsieur le percepteur qu'on l'attendait en bas pour affaires administratives. — C'est bon, je descends, — répondit Mersey.
— Et vous, maman, — poursuivit-il, — à quoi emploierez-vous le temps, pendant que j'encaisserai l'argent du fisc et que je griffonnerai des quittances ? Vous vous ennuierez, je le crains.
— Fancbette viendra me tenir compagnie... D'ailleurs, quand tu es dans ton bureau, j'entends souvent ta voix d'ici, et elle me réjouit le cœur... tiens, comme celle de cette fauvette qui chante là-bas dans le jardin!
Léon déposa un baiser sur le front de la vieille aveugle, et descendit les marches quatre à quatre pour aller à son devoir.
Le bureau de la perception était, selon l'usage, une pièce toute nue, séparée en deux parties par un grillage; l'une destinée au public, l'autre réservée au percepteur et à ses employés. Les murs n'avaient pour ornements que des affiches, oes avis et des arrêtés, rédigés avec ce ton d'exquise politesse que le fisc prend envers les contribuables. Des bancs, quelques tables, une solide caisse de chêne, composaient le mobilier.
La personne qui réclamait la présence de Mersey était Mourachon, qui, en sa qualité de secrétaire de la mairie, avait divers intérêts à régler avec le percepteur de Z"\ On avait admis dans l'enceinte privilégiée le glorieux bossu, toujours tire à quatre épingles, toujours pommadé, musqué, et dont la boutonnière était, ce jour-là, ornée d'une énorme rose mousseuse. Léon Mersey expédia lestement l'affaire qui l'amenait et sembla fort disposé à le
congédier. Mais ce n'était pas le compte de Mourachon ; il éprouvait le besoin de se livrer à ses vanteries habituelles, non-seulement devant le percepteur, maiseneore devant les employés, joyeux jeunes gens qui propageaient volontiers les anecdotes piquantes dont ils avaient connaissance. Aussi se renversa-t-il sur sa chaise de paille et glissant ses pouces dans les entournures de son gilet, il dit de ce ton hardi et familier qui lui était ordinaire :
— Eh bion, percepteur, avez-vous des nouvelles d'Oscar? Il a fait une retraite fort triste, une véritable retraite de Moscou... Je le rencontrai le matin do son départ, quand il se rendait à la gare, et, sur ma foi ! j'ai craint un moment que les gens du pays ne lui jetassent des pierres. Il a dû recueillir de fort vilains propos sur son passage...
— Monsieur Mourachon, — interrompit sèchement Mersey, — je vous ai dit déjà qu'Oscar de Vareilles était mon ami de jeunesse et que je ne saurais écouter vos propos malveillants. Tant pis pour les gens du pays' s'ils ajoutent foi aux absurdes calomnies qui ont cours ; quant à moi, je n'en crois pas un mot et, encore une fois, je vous serais obligé de n'y jamais faire allusion en ma présence.
Mourachon parut un peu interdit par cette verte apostrophe ; mais il ne tarda pas à recouvrer son assurance.
— Bien, bien, monsieur Mersey, — reprit-il ; — au fait, vous avez peut-être raison, car Martinval, qui donne des soins à ma sceur, prétend, lui, que le véritable auteur de la mort du conseiller de Vareilles est le docteur Gilbert.
— Et cette opinion est sans doute aussi fausse que l'autre... Mais on m'avait assuré, monsieur Mourachon, que vous éiiez uniquement occupé de galanterie.
Mourachon se mit à rire avec affectation.
— Ah ! ah! — dit-il, — ma mauvaise réputation estelle parvenue jusqu'à vous, percepteur? Je gage que vous savez déjà ma récente aventure avec les dames de Berligny?
— Les dames de Berligny ! — répéta Léon en levant la tête.
— Justement, vous les connaissez, je crois ; c'étaient les dames qui se trouvaient dans le vagon avec vous et Oscar de Vareilles, lors de votre premier voyage dans le pays... une vieille maman qui a un chien roquet des plus hargneux, puis une belle personne blonde, à la taille fine, au pied de duchesse et à la main de reine...
— En effet, — répliqua Léon avec embarras, — je me souviens... Mais quelle est donc cette aventure?
— Mon Dieu ! on a brodé beaucoup sur un fait qui, de ma part, était tout simplement un acte do chevalier français. Mais, si vous voulez savoir la vérité exacte, je peux vous la conter sans fausse modestie.
— Je l'apprendrai avec plaisir.
Alors le bossu, avec toutes sortes de clignements d'yeux et de sourires à double entente, exposa comment il s'était épris de mademoiselle Henriette de Bertigny et comment il avait eu l'idée de la suivre, sans lui parler, quand elle allait en promenade avec sa tante au bord de la rivière.
— Vous connaissez peut-être, monsieur Mersey, — poursuivit-il, — l'endroit qu'on appelle le moulin Blanc, à une demi-lieue d'ici... Non? eh bien, sachez donc que ce moulin est précédé d'un vaste réservoir où les eaux ont une profondeur et une violence inouïes. Tout ce qui tombe dans le tourbiUon est aussitôt emporté et précipité sous la roue de l'usine. Or, comme ces dames longeaient la rive, suivies de leur domestique, tandis que je marchais discrètement à une vingtaine de pas en arrièro, mademoiselle Henriette aperçut tout à coup, au milieu du courant, un magnifique lis d'eau, — les botanistes n'ont jamais pu savoir quelle plante le poétique bossu désignait sous ee nom, — une grande fleu,r blanche, de l'odeur la plus suave, qui avait pousse là et qui, soutenue par ses tiges
robustps, se balançait à la surface des flots. Aussitôt, la charmante Henriette, s'écria avec la vivacité d'une enfant gâtée qui ne reconnaît pas d'obstacles :
cr — Oh ! la ravissante fleur... je la veux... qu'on aille me la chercher !
» Vainement le domestique, sa tante elle-même, lui remontrèrent-ils que ce serait s'exposer à une mort certaine. Elle n'entendait rien.
» — Je la veux... je la veux! — répétait-elle en me regardant.
» Je compris et je m'approchai.
» — Vous l'aurez, mademoiselle, — lui dis-je ; — vous l'aurez ou j'y perdrai la vie!
» Et, avant qu'on eût pu faire le moindre effort pour me retenir, je m'élançai, la tête la première, au milieu du formidable courant. Quoique je ne sois pas trop mauvais nageur, j'avouerai que d'abord je me crus perdu ; les flots, avec une force irrésistible, m'entraînaient vers la roue du moulin, et mes habits gênaient mes mouvements. Néanmoins je tirai vigoureusement ma coupe et je revins vers la fleur qui se balançait à la surface de l'eau. Trois fois j'étendis la main pour m'en emparer, trois fois je fus culbuté par le courant. Enfin je parvins à la saisir, et avec des peines inouïes, je l'arrachai de sa tige. A moitié suffoqué, épuisé, haletant, je nageai vers le rivage, où j'arrivai, non sans de nouvelles lutiesetde nouveaux dangers. Je me traînai presque mourant aux pieds de la belle enfant, et je lui dis en lui présentant le lis:
» — Vous désiriez cette fleur, mademoiselle ; la voici. » Henriette pleurait d'attendrissement; madame de Bertigny se confondait en éloges exagérés sur mon dévouement chevaleresque. D'autres personnes, qui se trouvaient là, battaient des mains avec frénésie. Mais moi j'avais hâte démo dérober à ces témoignages d'admiration, et; après avoir salué les dames de Bertigny, je m'empressai de regagner la ville.
A la suite do ce récit, où le bossu, comme on le voit, avait singulièrement embelli la réalité, Léon Mersey dit avec une gaieté railleuse:
— C'est là, monsieur Mourachon, un trait digne d'Amadis de Gaule ou de don Galaor. J'imagine qu'au sortir de la rivière vous eussiez pu poser pour l'Amour mouillé! Mais cet héroïsme a eu sa récompense sans doute, et il a dû vous ouvrir la maison des dames de Bertigny?
— Peut-être oui, peut-être non, — répliqua le bossu ; — ceci est de la vie privée, percepteur, et, si j'ai consenti à raconter une aventure qui est connue de tout le monde, malgré les fables dont on la dénature, je n'entends pas aller plus loin... Brisons donc là, s'il vous plaît, — ajoutat-il en se levant; — je retourne à la mairie, où le devoir m'appelle, car vous savez sans doute, monsieur Mersey, que le maire s'en repose absolument sur moi du soin d'administrer la commune... Elle n'en est pas plus mal administrée pour cela, peut-être... Adieu donc, percepteur ; adieu, mon cher.
Il fit un signe de la main et allait se retirer ; Léon le retint.
— Un moment, monsieur, — s'écria-t-il ; — vos paroles tendraient à faire croire... Je vous somme d'expliquer...
— Je n'expliquerai rien, — répliqua Mourachon d'un ton majestueux ; — je mu pique d'être un homme discret, et pour aucune considération je ne dirai ce que je ne veux pas, ce que je no dois pas dire... Je sais, — ajouta-t-il en regardant un des employés, jeune gaillard à figure moqueuse qui compulsait des contraintes,— je sais que quelqu'un ici pourrait donner certains détails sur certain sujet, et serait fort disposé sans doute à raconter co qu'il a vu ou cru voir... Mais, je ne souflre pas qu'on épilogue sur mes affaires ; et, morbleu! je n'entends pas raillerie.
Il remit son chapeau et sortit du pas imposant d'un suisse de cathédrale qui précède son curé.
ELIE BERTHET
Léon Mersey le laissa partir et, se tournant vers son employé, demanda brusquement :
— Qu'a voulu dire cet olibrius? Le savez-vous, monsieur Raymondin ? — Raymondin, qui avait lui-même de grands succès auprès du beau sexe de Z"", ut qui était surtout parfaitement au courant des petits scandales de la ville, répondit, sans lever les yeux, que monsieur Mouracbon passait pour être bien accueilli de mademoiselle de Bertigny, la nièce du député. — C'est lui qui le dit ou du moins veut le faire croire, — reprit Léon avec colère. — Quelle demoiselle de rang élevé et de ;.oût délicat daignerait regarder cet imbécile, cet avorton diflorme ?
— La figure n'est pas mal, monsieur, et puis Mouraclion vous a une langue dorée... Enfin il est reçu dans la maison Bertigny avec des circonstances et à dos heures capables de donner beaucoup à penser.
— Encore une fois c'est lui qui le dit, — reprit Léon avec indignation ; — mais c'est la plus lâche, la plus infâme, la plus stupide des médisances.
— Vous avez peut-être raison, monsieur, — répliqua Raymondin, déconcerté par la véhémence du percepteur ; — et pourtant monsieur André que voici (et il désignait l'employé principal) n'a pu oublier ce que nous avons vu ensemble une fois.
— Qu'avez-vous donc vu ? je tiens à le savoir.
Ainsi pressé, Raymondin raconta commentée trouvant un soir avec André dans les rues de la ville, ils avaient reconnu Mourachon qui se glissait furtivement vers la maison Bertigny. Ayant suivi le bossu par curiosité, ils l'avaient vu s'arrêter devant une petite porte du jardin et frapper d'une certaine manière. Aussitôt on avait ouvert la porte et Mourachon était entré. Les deux amis avaient eu la patience de rester longtemps en embuscade pour s'assurer à quelle heure il sortirait, et c'était seulement aux approches du matin que le bossu s'était esquivé en prenant les mêmes précautions.
Mersey écoutait ces détails avec une impatience visible.
— Et voilà sur quoi l'on fonde ces suppositions abominables, — reprit-il ; — mais vous, André, vous êtes plus sensé que cet étourneau de Raymondin... Qu'y a-t-il do vrai dans cette niaise histoire?
— Tout est vrai, monsieur, — répliqua André, beaucoup moins timide que son camarade; — et il paraît quo nous ne sommes pas les seuls qui ayons vu Mourachon entrer ainsi la nuit dans cette maison... Aussi, malgré le haut rang et la fortune de la jeune demoiselle dont il s'agit, n'est-il personne dans la ville qui n'ait d'elle la plus fâcheuse opinion.
— Taisez-vous... tf'est de la folie! — s'écria Mersey en frappant du pied. — Je vous défonds, messieurs, de vous faire l'écho de ces bruits odieux, et si j'apprenais que dans mes bureaux quelqu'un se serait permis... Mais en voilà assez... Songez à votre devoir.
Aucun des employés n'osa souffler. Ils se remirent à griffonner sur leur papier administratif, en échangeant a la dérobée un regard qui voulait dire :
— Hum ! Il n'est décidément pas tendre, le nouveau patron !
Le percepteur, en effet, semblait être d'une humeur exécrable. Plusieurs contribuables s'étant présentés, il leur parla avec rudesse, les chicanant sur toutes choses. Son irritation ne semblait pas près de diminuer lorsque entra le facteur.
— Pour monsieur Mersey ! — dit l'homme de la poste en glissant une lettre dans le guichet.
Léon la prit avec empressement; cette lettre était celle qu'il attendait de son ami Adrien Belval. Il se hâta de l'ouvrir et la parcourut avidemment.
Bientôt on le vit pâlir; la main qui tenait le papier tremblait d'une manière sensible. Il se leva et dit d'un ton qu'il s'efforçait de rendre ferme:
— Monsieur André, tenez la caisse en mon absence; je reviens à l'instant.
Et il passa dans son cabinet.
Cette pièce, fort modeste et fort simplement meublée, avait pour principal ornement une petite bibliothèque renfermant des livres de choix. Sur un côté de la muraille on voyait un trophée d'armes, composé d'un sabre d'officier d'infanterie et d'une paire de pistolets, le tout surmonté d'une croix de la légion d'honneur dans un cadre de bois noir; ces objets étaient de précieuses reliques que Léon conservait en souvenir de son père. Sur la muraille en face se trouvait un second trophée, composé de fleurets, de masques et de gants d'escrime. Cet étalage avait probablement pour but de frapper l'attention des contribuables qui passaient devant le cabinet du percepteur avant d'entrer dans les bureaux, et de leur apprendre que le percepteur avait des armes, qu'il savait s'en servir, qu'au besoin il ne manquerait pas de défendre l'argent du fisc avec courage.
Après avoir refermé la porte derrière lui Léon se jeta dans un fauteuil et, se cachant le visage dans ses mains, versa d'abondantes larmes.
Deux mots suffiront pour expliquer son émotion. Belval lui annonçait que, à force de ruses et d'entêtement, il avait réussi à découvrir le nom du protecteur mystérieux de Mersey. Ce protecteur était monsieur de Bertigny, qui jouissait, on s'en souvient, d'une grande influence auprès du ministre, et qui de plus avait voulu contribuer personnellement au succès de la sollicitation en fournissant le cautionnement exigé par la loi. Or, Léon ne connaissait pas monsieur de Bertigny et ne l'avait jamais vu ; cette intervention si puissante, si efficace, ne pouvait donc être due qu'à l'influence des dames qui, presque à son insu, avaient été ses confidentes. Il l'attribuait surtout à cette charmante Henriette qui, malgré sa réserve, lui avait laissé voir tant desympathie, Henriette qu'il aimait sans son être rendu compte jusque là, et qui, grâce à Mourachon, était devenue un objet de scandale pour la ville entière.
On comprendra donc aisément les angoisses et les colères du loyal jeune homme en apprenant quelle dette de reconnaissance il avait contractée envers mademoiselle de Bertigny. Quelques heures auparavant cette découverte l'eût rempli d'orgueil et de joie ; maintenant elle l'humiliait, elle l'irritait; il voulait repousser ce bienfait qu'il n'avait pas sollicité, donner sa démission. Cependant, plus il y réfléchissait, plus il lui semblait que l'opinion publique devait être, comme il arrive trop souvent, égarée par de fausses apparences. Cette belle, noble et chaste jeune fille recevant chez elle, la nuit, le grotesque Mourachon, offrait de plus en plus à son esprit une idee monstrueuse, absurde jusqu'à l'extravagance.
— Eh bien, je saurai la vérité! — dit-il enfin avec résolution. Il essuya soigneusement ses yeux ; puis, certain que la curiosité hostile de ses employés ne trouverait plus aucune trace de larmes sur son visage, il rentra dans le bureau et reprit son travail accoutumé. Au bout de quelques instants, il demanda en affectant l'indifférence: — Monsieur Raymondin, vous qui semblez parfaitement savoir ce qui se passe dans la ville, pouvez-vous me dire si monsieur le député de Bertigny est à Z'" en ce moment?
— Oui, oui, monsieur: la chambre a pris ses vacances, comme vous savez, et depuis deux jours le député est revenu pour...
— Bien, je vous remercie.
Le percepteur s'absorba dans ses comptes, et, jusqu'au soir, n'eut aucune distraction nouvelle. L'heure où les bureaux se fermaient pour le public étant arrivé, il laissa les employés achever de mettre en ordre le travail du jour et monta chez lui.
Quand il redescendit quelques instants plus tard, il élait fraîchement rasé, en habit et en pantalon noirs,
bien chaussé et ganté avec élégance. Il donna brièvement ses ordres pour le lendemain et quitta la maison.
Tant que les commis avaient été en sa présence, pas un n'avait quitté la plume et levé les yeux do dessusses paperasses. Mais, dès qu'il fut sorti, tout le bureau fut en l'air.
— // s'est mis sur son trente et un, — dit un des employés. — Où diable peut-il aller ainsi?
— Faut voir ça, — dit un autre.
Raymondin, le plus leste, fut expédié pour observer secrètement la direction que prenait Mersey. Au bout de dix minutes, il rentra tout rouge et tout essoufflé.
— Eh bien? — demanda-t-on avec curiosité.
— Il va chez les Bertigny... Je l'ai vu s'arrêter devant la maison... Ah ça! toutes ces histoires de Mourachon l'intéressera ient-elles véritablement?
Comme les suppositions allaient bon train sur les motifs de cette visite, André, le chef de bureau, dit d'un ton moqueur à ses camarades :
— Avec tout le respect que je vous dois, mes petits enfants, vous êtes des niais... Le patron, en qualité de nouveau fonctionnaire, est obligé do mettre sa carte chez les notabilités de la ville, et il ne pouvait se dispenser d'en mettre une chez le député de l'arrondissement... Voilà toute l'affaire, et il u'esl pas besoin d'aller chercher midi à quatorze heures. Maintenant tenonsnous tranquilles et achevons notre besogne, afin de quitter la laraque au plus vite... Quant à moi, je suis attendu au café de la Marine pour faire ma partie de billard.
LE Dlil'UTE.
C'était en effet chez monsieur de Bertigny que se rendait Léon. Mais, à mesure qu'il approchait de la demeure du député, son cœur battait avec violence; quelque chose lui serrait la gorge. Il lui semblait qu'il n'aurait jamais la force de parler. Après avoir tiré le cordon de la sonnette, il eut une velléité de s'enfuir sans attendre qu'on ouvrit; puis il en vint à souhaiter qu'il n'y eût personne à la maison. Ce dernier vœu ne fut pas exaucé, car le domestique Constant ayant ouvert, annonça que monsieur était chez lui.
On fit traverser à Mersey une cour ornée selon la mode anglaise, de boulingrins, de rocailles et de fleurs, et on l'introduisit dans un salon au rez-de-chaussée. Là il donna son nom au vaiet, qui sortit pour aller prévenir son maître.
Léon s'approcha d'une fenêtre dont le store, à demisoulevé, permettait de voir le vaste jardin qui dépendait de l'habitation. Ce jardin était encore disposée l'anglaise, avec des massifs d'arbres et des pièces de gazon; mais à l'autro bout, il y avait un potager, et, dans un angle boisé, on entrevoyait un pavillon qui devait être la demeure du jardinier. L'enceinlo était fermée par une haute muraille, où Léon Mersey devinait la petite porte qui jouait un rôle si important dans les commérages de la ville.
Du reste il n'eut pas beaucoup de temps pour se livrer à cet examen; bientôt on entendit un pas lourd dans le corridor, et le maître du logis parut.
La plupart des députés de la majorité, à celte époque, étaient de bons bourgeois, sommités départementales qui conservaient dans la vie politique les mœurs simples de la bourgeoisie. Monsieur de Bertigny, malgré son titre nobiliaire, offrait un type du genre. De taille moyenne, un peu gros, il avait une large figure, sur laquelle se lisait la bonhomie, quoique ses yeux vifs et brillants ne
manquassent pas de finesse. Il était habillé de nankin, et coiffé d'un ample chapeau do paille, qu'il jeta sur un meuble en entrant dans le salon. Il tenait encore à la main le sécateur avec lequel il émondait ses rosiers quand on était venu lui annoncer Mersey.
Comme Léon s'inclinait profondément, monsieur de Bertigny s'approcha d'un air amical :
— Enchanté de vous voir, monsieur le percepteur, — dit-il; — prenez place, je vous prie... et recevez mes remercîments pour la marque de déférence que vous me donnez.
Cet accueil encourageant rendit à Mersey tout son sang- froid.
— Je viens en effet, — répliqua-t-il, — présenter mes respects au député du département; mais je viens surtout exprimer ma gratitude à mon puissant protecteur.
— Hein! que me dites-vous là ? — reprit monsieur de Bertigny embarrassé.
— Depuis deux heures seulement, je sais quelles obligations je vous dois, et j'ai voulu sans retard vous en témoigner ma reconnaissonce.
— Mais qui a pu vous apprendre...? Eh bien! — poursuivit mousieur de Bertigny d'un ton léger, — si j'avais été consulté, en effet, sur une nomination dans le département que je représente, où serait le mal? Vous avez été désigné par vos supérieurs administratifs comme l'employé le plus consciencieux, le plus digne d'intérêt. Quoi d'étonnant si je vous ai appuyé de tout mon pouvoir ? On ne pouvait faire un meilleur choix, et on a dû vous dire déjà que votre mérite seul...
— Est-ce donc aussi à mon mérite que je dois le cautionnement versé en mon nom, cautionnement, que, je l'avoue, j'aurais été fort en peine de trouver chez mes amis.
— Au diable ce butor de notaire! — murmura monsieur de Bertigny. — Enfin, mon cher percepteur, — poursuivit-il, — le service, si service il y a, n'est pas bien grand. On n'a pas de risques à courir puisque les fonds restent en dépôt au trésor, et on ne saurait craindre ni déloyauté, ni imprudence dans votre gestion quand on vous connaît.
— Ainsi donc, monsieur, j'avais déjà l'honneur d'être connu de vous
— Certainement, certainement.
— Et seriez-vous assez bon pour me rappeler en quelles circonstances j'ai eu le bonheur de vous rencontrer?
— Parbleu ! je vous ai vu... dans le bureau de votre chef de division. Vous êtes fort apprécié au ministère ; on me parlait de vous sans cesse et je vous connaissais... beaucoup. — Le digne député était fort mal à l'aise et essuyait son front baigné de sueur. De son côté Léon ne paraissait pas très-convaincu, que, parmi les deux mille employés du ministère des finances, il eût pu attirer d'une manière spéciale l'attention de monsieur de Bertigny, quand on entendit des sautillements dans le vestibule. Presque aussitôt King entra en aboyant; mais à peine eût-il flairé le visiteur qu'il se haussa sur ses pattes do derrière pour lui lécher la main et que ses aboiements hargneux se changèrent en caresses. — Hum! — dit monsieur de Bertigny avec gaieté, — en voilà encore un qui vous connaît... Vous verrez qu'à la fin vous ne serez étranger à aucun des habitants de la maison I
Avant que Mersey eût pu répondre, les dames de Bertigny, qui venaient du jardin et qui no s'attendaient pas à trouver du monde chez elle, étaient entrées étourdinient. Elles s'arrêtèrent stupéfaites et firent mine de se retirer. Mais tout à coup Henriette rougit et s'écria :
— Monsieur Léon Mersey!
— Notre aimable compagnon de voyage, — ajouta madame de Bertigny.
— Je disais bien ! — murmura le député en riant ; — je n'aurai pas besoin de faire de présentation. — Mersey, après s'être incliné, regarda avidement les deux
EUE BERTIIET.
dames ainsi surprises dans le laisser-aller de l'intimité. Madame de Bertigny. sauf le caehnmire dont elle s'enveloppait d'ordinaire.'était à peu près telle qu'il l'avait vue déjà ; mais Henriette lui parut plus jeune, plus élancée, plus séduisante encore que la première fois. Elle n'avait maintenant pour coi Hure que ses jolies boucles blondes, et ne portait ni voile ni mantelet. Sa robe de soie, bien ollée au buste, permettait d'admirer les élégantes proportions de sa personne. Sa figure fraîche avait une irrésistible expression de candeur. Léon baissa les yeux et put à peine balbutier quelques mots de politesse. Madame de Bertigny vint à son secours. Bientôt tout le monde s'assit. Mersey répéta les remercîments qu'il avait adressés déjà au député, et surprit un sourire sur les lèvres de la tante et de la uièce. — Tenez, mon cher percepteur, — reprit monsieur de Bertigny avec sa rondeur habituelle, — vous commencez, je crois, à reconnaître l'inconvénient de conter tout haut ses petites affaires dans un endroit public... Rien n'est perfide comme une pareille imprudence, et elle a parfois des résultats inattendus.
Cette espèce d'aveu n'était pas nécessaire à Léon pour comprendre la part que les dames avaient eue à sa nomination ; il les remercia à leur tour en termes convenables, et l'entretien prit des allures moins gênées.
Mersey se montra causeur aimable et parfait homme du monde. Cependant il ne perdait pas de vue l'objet principal de sa visite, c'est-à-dire les circonstances encore inconnues qui avaient pu donner prétexte aux horribles calomnies dont cette belle et innocente enfant était victime. Un mot de madame de Bertigny au sujet d'Oscar de Vareilles, que la voix publique accusait d'avoir contribué à la mort de son père, fournit à Mersey l'occasion, tout en défendant son ami, de pousser une reconnaissance sur ce terrain délicat.
— Les gens do ce pays sont très- méchants, — répliquat-il, — et ils se sont acharnés contre ce pauvre Oscar... Oui, il règne ici un esprit de malveillance qui s'attaquo à tout, qui ne s'arrête même pas devant ce qu'il y a de plus respectable et de plus pur.
En même temps il regardait Henriette.
— A qui le dites-vous? — répliqua le député en soupirant; — ah ! s'il n'y avait pas de bons électeurs pour faire oublier les injustices et les violences des autres!
Mais Henriette était demeurée complètement indilférente, et madame de Bertigny reprit avec tranquillité :
— Vous avez peut-être raison, monsieur Mersey, à l'égard du mauvais esprit qui règne à Z""; aussi, ma nièce et moi, ne recevons-nous personne de la ville quand mon mari est absent. Nous sortons même fort peu, à cause d'un ridicule personnage qui semble se multiplier sous nos pas... el que King ne peut souffrir.
— Ah! vous parlez de monsieur Mourachon, le secrétaire de la mairie? On assure pourtant que ce jeune homme vous a donné, ainsi qu'à mademoiselle de Bertigny des preuves d'une admiration passionnée, a'un dévouement chevaleresque...
— Que voulez-vous dire?
Léon raconta l'aventure du moulin Blanc, telle qu'il la tenait de Mourachon lui-même. D'abord les deux dames se regardaient en silence, d'un air étonné. Mais lorsque le narrateur en vint au lis d'eau gui flottait à la surface des flots impétueux, quand il exposa comment le vaillant bossu s'était lancé sans hésiter dans le dangereux tourbillon, comment, après avoir risqué mille fois sa vie, il avait pu rapporter à mademoiselle Henriette la fleur, prix de sa victoire, aux applaudissements des spectateurs, la tante et la nièce n'y tinrent plus, et elles partirent d'un éclat de rire aussi "franc, aussi prolongé que le jour même où l'événement s'était produit.
Mersey éprouva une vive satisfaction à voir Henriette se moquer ainsi de son malencontreux admirateur. Il s'expliqua encore mieux le sentiment de la jeune fille quand madame de Bertigny, à son tour, raconta, d'une manière
beaucoup moins poétique mais beaucoup plus vraie, les particularités de l'aventure.
— Mais savez-vous, mesdames, — reprit le député avec humeur, — que si ce drôle, qui connaît tout le pays, ne devait pas m'êtro utile aux élections prochaines, je demanderais à l'instant sa révocation de secrétaire de la mairie et je lui apprendrais...
— Oh! mon oncle, - dit Henriette d'un ton de reproche, — pouvez-vous avoir une pareille idée?
— Elle le défend ! — pensa Léon.
Mais Henriette ajouta aussitôt :
— Ce pauvre garçon est si laid, si ridicule, qu'il ne doit inspirer que de la pitié. Vous ne l'avez donc jamais vu?
Mersey respira encore. Cependant il demanda en affectant la gaieté :
— Et à la suite de ce beau trait, madame de Bertigny n'a-t-elle pas jugé convenable de recevoir chez elle le chevalier Mourachon? On ne pouvait faire moins pour un pareil héros.
— Nous, ne sommes plus au temps où les dames avaient auprès d'elles des nains bossus qui leur servaient de bouffons... Et à quel autre titre cet homme pourrait-il êlre admis chez nous?
Léon en savait assez, et il se leva pour prendre congé. Monsieur de Bertigny lui dit avec bonhomie en lui serrant la main :
— Eh bien, percepteur, maintenant que nous nous connaissons mieux, j'espère que nous vous verrons quelquefois!
Mersey s'inclina.
— Et, avec la permission de ma tante, — ajoula Henriette, — nous serions bien heureuses de recevoir aussi votre digne mère, que nous avons entrevue l'autre jour pendant qu'on la conduisait à l'église, et qui m'a inspiré pour ma part, autant de sympathie que de respect.
Léon remercia avec effusion et promit de revenir avec sa mère; puis, comme l'attendrissement le gagnait, il salua de nouveau et se hâta de sortir.
Tout en retournant chez lui, il se disait avec un frémissement de joie :
— Je savais bien ! Henriette est la plus pure des femmes... Les habitants de Z'" sont des idiots et Mourachon n'est qu'un infâme menteur... Il y a là-dessous un mystère, mais je le découvrirai, et malheur à cet exécrable bossu.