LE DEPART DE LA NOURRICE
Un matin, une méchante carriole, couverte en toile et attelé d'un cheval étique, s'arrêta devant cette partie de l'hôtel de Vareilles qui appartenait au commandant. Il en descendit un gros homme, à tournure de paysan endimanché, dont la figure bourgeonnée et l'énorme nez rouge trahissaient des habitudes d'ivrognerie. Il attacha la bride à un anneau de fer scellé dans la muraille, suspendit au coude la bête poussive une musette contenant quelques grains d'avoine; puis, son fouet passé en sautoir, il traversa la cour et se dirigea vers une pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois de cuisine et de loge de portier,
Quand il entra, le chapeau sur la tête, il eut à s'annoncer en ces termes :
— C'est moi que j'étions le père Crépin, et je venions chercher not'femme, avec le p'tiot itou, sauf votre respect.
— Ah! vous êtes le père nourricier que l'on attend?— s'écria la grande Françoise.
— C'est moi.
Aussitôt, sur l'appel de la cuisinière, tout fut en rumeur dans la maison.
On a deviné que monsieur et madame de Vareilles, désolés de voir leur enfant continuellement faible et maladif, s'étaient enfin décidés à l'envoyer dans le pays de la nourrice, où, disait-on, l'air plus pur et plus vivifiant ne manquerait pas de fortifier la chétive petite créature. Ce n'était pas sans difficulté que le commandant avait consenti à se séparer de son fils; mais Armantine lui avait persuadé que la santé, peut-être la vie d'Alfred dépendait de ce sacrifice et c'était ainsi que le père Crépin venait chercher sa femme et le nourrisson pour les conduire à sa ferme, située à trois ou quatre lieues de Z**\
La nourrice, déjà en habit de voyage, accourut, avec l'enfant, qui criait comme toujours. Les rapports ne semblaient pas bien affectueux entre la mari et la femme; cependant on s'embrassa, et la mère Crépin, qui était heureuse de partir et qui n'avait été retenue à la maison de Vareilles que par l'appât de gages élevés, demanda avec empressement des nouvelles du pays, de ses anciens voisins.
Crépin repondait d'un air assez morose, quand Armantine accourut elle-même tout en larmes; le commandant, sombre et taciturne ne tarda pas à entrer aussi dans la cuisine. La jeune mère prit l'enfant dans bras et le combla de caresses en disant à Crépin :
— Vous allez donc m'enlever mon petit Alfred? Ah! si je n'étais pas si sûre de vous et de votre femme, je ne consentirais jamais à me séparer de cet enfant adoré! Enfin il faut l'aimer pour lui-même... Mais vous en aurez bien soin, n'est-ce pas?
— Ça y est, madame la bourgeoise, — répliqua le père nourricier d'une voix dont il cherchait à adoucir le timbre éraillé: — ne portez pas peine do votre mioche... j'en ons ben vu d'autres à la ferme! Ces créatures-là poussont cheux nous, à proprement parler, comme la mauvaise herbe... ça devient gras, ça devient beau, ça devient fort que ça en est une bénédiction.
— Dieu vous entende I... Eh bien ! Françoise, ne donnez-vous pas à déjeuner aux voyageurs?
Françoise s'empressa de charger une table de viandes froides, sans oublier le vin. Aussitôt la figure brutale du père Crépin se dérida d'une manière sensible. Il se mita table ainsi que sa femme, et commença démanger et de boire avec avidité.
La nourrice, sans toutefois perdre un coup de dent, continuait do rassurer par de superbes promesses le père et la mère, qui semblaient hésiter encore. Comme Crépin, absorbé par sa voracité, ne lui venait pas en aide, elle le poussa du coude en murmurant :
— Eh ! not'homme, fais leur-zy donc pus do risette que ça... et à leur mioche aussi... Tu vois ben qu'ils sont capables de no pas vouloir le lâcher!
Le mari lui lança un regard oblique qui ne signifiait rien de bon. Cependant, il essuya sa bouche avec sa manche, et recommença ses hâbleries sur le bonheur qui attendait le nourrisson à la ferme; il adressa en grimaçant quelques paroles soi-disant caressantes au pauvre petit braillard lui-même; puis convaincu qu'il s'était montré le père nourricier le plus tendre du mondo entier, il se remit à manger et à boire avec une ardeur nouvelle.
Il ne paraissait pas près d'être rassassié, quand on annonça une visite à monsieur et à madame de Vareilles : c'était le docteur Gilbert, qui, averti du départ de l'enfant, venait donner ses instructions dernières à la nourrice, lin passant au salon où attendait le médecin, Armantine, qui tenait toujours son fils et semblait ne pouvoir s'en séparer, dit à son mari :
LB SIÈCLE, — XXXÏIII,
— Ce père Crépin a l'air d'un brave homme, n'est-ce pas, mon ami!
— Hum ! — murmura le commandant en secouant la tête.
Après les compliments d'usage, lo docteur examina Alfred avec beaucoup d'attention et fit une ordonnance pour prescrire le régime à observer; puis il dit d'un ton de regret :
— Vous êtes donc bien déterminée, madame, à envoyer votre enfant à la campagne?
— Eh! docteur, n'avez-vous pas reconnu vous-même la nécessité pour lui de changer l'air?
— Sans doute, mais votre surveillance et votre affection lui seraient peut-être encore plus nécessaires que le reste... Tenez, j'ai pris de nouvelles informations au sujet de la femme Crépin, à qui vous allez confier sans contrôle cette pauvre créature si débile. Tant que la nourrice a demeuré dans votre maison, sous vos yeux, elle a rempli ses devoirs, et n'a mérité aucun sérieux reproche, je le sais. Mais quand elle sera rentrée à sa ferme avec son mari qui passe pour un vaurien, peutêtre les choses changeront-elles de face. On m'a assuré de nouveau que la mère Crépin était une de ces femmes abominables qu'on appelle faiseuses d'anges. D'après ces rapports, un grand nombre d'enfants qu'elle a pris autrefois en nourrice ou en garde sont tous morts, soit dans sa maison, soit peu de temps après l'avoir quittée.
— Cela est-il possible, docteur? — demanda le commandant avec vivacité. — Si vous aviez la certitude de ce que vous avancez...
— Je ne peux donner aucune certitude, je l'avoue. Cependant, hier encore, une personne a confirmé les fâcheux renseignements que j'avais recueillis déjà.
— Qui est cette personne? Il importe de savoir quel degré de confiance elle mérite.
— C'est une femme du pays qui, je ne fais aucune difficulté de le reconnaître, paraît très-irritée contre les époux Crépin. Cependant il y a hou de penser...
— Ce sont là, — interrompit Armantine, — de misérable commérages, où la jalousie et la malveillance ont la plus forte part... Nous aussi, docteur, nous avons pris des informations au sujet de la nourrice. Monsieur do Vareilles s'est empressé d'écrire au maire de Laborde, la commune où demeurent les époux Crépin, et les renseignements qui viennent do nous parvenir leur sont tout à fait favorables... Jugez vous-même si les calomnies, dont votre conscience vous oblige à vous faire l'écho, méritent d'être relevées.
En même temps elle tira de sa poche une lettre, estampillée d'un timbre municipal et la présenta au médecin. Celui-ci lut cet écrit avec attention.
— Ces témoignages sont excellents, il est vrai, — répliqua-t-il; — mais je me défie singulièrement de ces certificats que délivrent avec tant de facilité quelques maires campagnards trop peu éclairés ou trop peu scrupuleux. Dans les petites localités, certaines influences s'exercent d'une manière tyrannique; on no veut pris se faire d'ennemis, et on en arrive à dissimuler la vérité la plus évidente. Lo maire dont il s'agit est peut-être uno connaissance des époux Crépin ; peut-être craint-il de leur porter tort par trop de franchise... Bref, bien que je ne le connaisse nullement, je serais en garde contre ses assertions.
— Mais alors, docteur, à qui se fier et qui croire, — dit Armantine.
— Gilbert a raison, — reprit le commandant; — s'il existe un doute, ma chère, le plus prudent est de garder Alfred auprès de nous.
Armantine se redressa.
— Ainsi, monsieur, — dit-elle avec aigreur, — vous et monsieur le docteur Gilbert, vous aimez mon enfant plus que je ne l'aime moi-même? D'après vous, je suis prête à. sacrifier mon lils à un caprice...
ELIE BERTHET
— Ma chère Armantine, ce n'est pas cela — interrompit ie commandant avec empressement; — nous n'avons jamais prétendu...
— Mais n'est-ce pas votre pensée à l'un et a 1 autre? Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que je suis une mère aveugle, imprudente, dénaturée!
Elle se mit à pleurer, puis à sangloter. On essaya de l'apaiser, elle ne voulait ripn entendre.
— Voyons, Armantine, soyez raisonnable, — reprit le commandant que les larmes de sa femme navraient. — Personne ne peut douter de votre tendresse maternelle; on a craint seulement que votre confiance dans la nourrice ne fût mal placée... Mais, toute réflexion faite, il n'y a pas de motifs suffisants pour renoncer à notre dessein. Les renseignements du docteur sont, de son propre aveu, vagues, confus, et nécessitent un contrôle sérieux; ceux que nous tenons officiellement du maire sont au contraire nets et rassurants... Je crois donc que, à la condition de surveiller ces gens de très près et de faire de fréquentes visites à Alfred, nous pouvons tenter l'expérience, sauf à reprendre notre fils, si nous voyons pour lui la moindre apparence de danger. N'est-ce pas cela, docteur?
— Soit, — dit Gilbert; — mais ayez l'oeil sur ces paysans, et, à la moindre alerte, agissez sans hésitation.
— Eh bien! moi, — dit Armantine avec résolution,— j'ai changé d'avis... Je ne veux plus me séparer de mon fils.
Il fallut que le commandant et Gilbert lui remontrassent, à leur tour, combien ce revirement brusque et non suffisamment motivé présentait d'inconvénients, au point où en étaient les choses. Elle avait fini par so laisser convaincre, quand la nourrice et le père Crépin, tous deux bien repus, entrèrent au salon pour réclamer l'enfant et prendre congé.
Déjà les bagages et les nombreux approvisionnements, que la nourrice s'était fait délivrera l'intention du nourrison, avaient été chargés sur la carriole, ainsi qu'un berceau en palissandre qui devaient causer l'admiration de la ferme. Tout était donc prêt pour le départ, et la mère Crépin montra quelque impatience de se mettre en route.
— Madame sait bien, — dit-elle, — que ce cher petiot craignont la fraîcheur, rapport à sa fièvre... et je voulions arriver chez nous avant la nuit.
— Il est donc vrai qu'il faut me séparer de mon Alfred!,— s'écria Armantine dans un nouvel accès de désespoir; — mais on le veut, on m'y force... on m'assure que c'est pour son bien!
Et ses larmes recommencèrent à couler avec abondance.
La docteur remit son ordonnance aux époux Crépin, en les invitant à la transmettre au médecin qui serait chargé désormais de visiter l'enfant. De plus, il leur fit des recommandations verbales qu'il termina ainsi :
— Songez, mes braves gens, à la responsabilité qui va peser sur vous. Si, par votre négligence , il arrivait quelque chose de fâcheux au fils unique du commandant de Vnreilles, on vous en demanderait compte... La loi ne plaisante pas avec ces odieuses créatures qu'en appelle faiseuses tf anges, et, à mon avis, elle ne saurait jamais être assez sévère. — Ces paroles avaient été prononcées d'un ton menaçant; mais, soit que réellement les époux Crépin eussent la conscience tranquille, soit qu'avec la stupidité farouche de certains campagnards, ils ne comprissent pas la gravité des actes dont ils pouvaient se rendre coupables, ils se bornèrent à protester de leur dévouement envers l'enfant qu'on leur confiait. Sa tâche accomplie, Gilbert se disposa à se retirer. Il dit au commandant, en lui prenant la main : — Allons! courage! Grâce à nos précautions, tout ira bien sans doute... Mais si je suis rassuré au sujet de l'enfant, il n'en est pas de même au sujet du père... Je ne suis pas très-content de vous, commandant; vous devriez tenir compte de mes recommandations et... vous ménager davantage.
Tout en parlant, il avait encore glissé sournoisement son doigt sur le pouls de Vareilles, qui s'empressa de retirer sa main.
— Adieu, docteur, adieu, — dit-il avec impatience. Gilbert poussa un soupir et, après avoir jeté un regard
du côté d'Armantine, il sortit.
Le père, la mère et toute la maison accompagnèrent le petit Alfred jusqu'à la carriole, où la nourrice avait déjà pris place. Le malheureux enfant, comme s'il éprouvait quelque pressentiment sinistre, n'avait jamais poussé do cris aussi aigus, aussi constants. Armantine avait été deux ou trois fois sur le point de rappeler la mère Crépin, de la réinstaller au logis. Mais ces cris continuels semblèrent à la fin l'exaspérer; elle donna à l'enfant un dernier baiser, puis elle le tendit par un mouvement brusque à la nourrice et, se rejetant en arrière, elle fit signe qu'on pouvait partir.
— Adieu, la bonne dame, — cria la mère Crépin, — ne vous désolez donc pas comme ça ! vous le reverrez bientôt votre chérubin du non Dieu... et pas plus de fièvre que sur ma main, foi d'honnête femme!
— Je vous le rendrons, — dit Crépin, — aussi dodu et aussi grouillant que notre goret, sauf votre respect!
— Il suffit, — reprit le commandant, qui avait hâte do couper court aux angoisses visibles d'Armantine, et qui peut-être sentait défadlir son propre courage ; — souvenez-vous l'un et l'autre de /os promesses, surtout n'oubliez pas les recommandations du docteur.
— C'est dit! — cria Crépin de sa voix éraillée, — hue. la Grise!
Et la carriole se mit en marche; elle était déjà au tournant de la rue qu^, malgré le bruit des roues sur le pavé, on entendait encore les cris déchirants du petit Alfred.
Le commandant ramena sa femme au salon. Elle no pleurait plus, mais elle élait fort p5le; elle avait l'oeil fixe et hagard. Ls s'assirent et tardèrent le silence,
Enfin Armantine se releva lentement. La rougeur était revenue sur ses joues; le sourire reparaissait déjà sur ses lèvres. Elle dit à son mari d'un ton caressant :
— Ah ! mon ami, vous avez été plus ferme que moi! J'allais fléchir au dernier moment, quand le docteur et vous m'avez fait triompher de ma faiblesse.
— Ai-je eu raison, Armantine? — dit le commandant d'un air soucieux.
— Oui, vous avez eu raison, comme toujours... El si, comme je l'espère, notre Alfred recouvre la force et la santé, c'est à son père qu'il le devra... Tenez, mon ami, — ajouta-t-elle avec plus de tendresse encore, en se penchant vers lui, — il faut que je vous avoue un sentiment... blâmable peut-être. A présent que cet enfant ne sera plus continuellement entre nous pour réclamer sa part de mon affection, je vais vous aimer davantage... Oh ! c'est mal, ce que je vous dis là ; mais, vous le savez, je ne peux faire autrement que de tout vous dire.
— Chère Armantine!
Pendant ce temps la carriole sortait de la ville au grand trot de la Grise. Le père Crépin, qui avait pris place à côté de sa femme, fouettait sans relâche la vieille jument, comme s'il craignait d'être poursuivi. Enfin, quand on eut dé;assé les dernières maisons de Z'" et quand on se trouva en rase campagne, il laissa reposer son fouet et, se mettant à l'aise, il dit à la nourrice d'un ton brutal :
— J'ons cru qu'ils n'en finiraient pas... En voilà-t-il des simagrées pour leur méchant mioche do deux liafdst... Ah! ça! la Simonne, ça va marcher maintenant que tu reviens cheux nous! Les affaires ont mauvaise mine à la ferme depuis que tu es à te goberger chez ces bourgeois.
— Eh! notre homme, — répliqua la mère Crépin,— j'ons jamais manqué de l'envoyer chaque mois l'argent de mes gages... mais tout passe au cabaret.
— Bah! vingt pauvres écus... la belle affaire ! Ça va rouler bien mieux que ça à l'avenir !... D'abord, j'a'llous
faire venir à la ferme un ou deux petits Parisiens; ça s'élève au petit pot et c'est tout bénéfice... Après ceux-là un autre... Faut que ça rapporte, le métier! Je n'entendons pas que tu vives comme uno fainéante.
— Paraît tout de même, Crépin, qu'ils vont nous faire des misères...
— Bah ! le cousin Binet, qu'est maire du pays, et l'oncle Millarot, qu'est sacristain, leur-z yen montreront de toutes les couleurs... Mais dis donc, la Simonne,— poursuivit le père nourricier en désignant un panier de provisions qui occupait la moitié de la voiture, — qu'y a-t-il de bon là-dedans? Ils m'ont tant bousculé que je n'ons quasi pas eu le temps de manger ni do boire.
— Que veux-tu qu'il y ait? Du sucre, des biscuits et du savon.
— Et pas de vin?
— Comment donnerait-on du vin à un mioche si petiot?
— Les ladres!... Enfin, quand nous passerons à Rochevilliors, chez la mère Picard, nous boirons un litre ou deux... En attendant, voyons le panier.
Il prit un paquet de biscuits, un énorme morceau do sucre, et se mit à grignoter avec un grand bruit do mâchoires. Cependant l'enfant pleurait toujours, et ces plaintes continuelles finirent par impatienter Crépin. Il secoua le nourrisson avec rudesse, en disant de sa voix enrouée :
— Ah I ça ! tonnerre ! en finirons-nous ? Tu ne connais pas encore le père Crépin, toi ! J'aimons pas les braillards, et je te mettrons au pas tout comme les autres. — Le pauvre petit, d'abord étourdi par la secousse, se remit bientôt à crier de plus belle.— Attends, not' femme, — reprit le père Crépin, — j'ons prévu l'affaire, et, en passant devant le pharmacien, j'ons acheté ce qu'il faut... On parviendra bien à lui clore le bec, peutêtre !
Il tira de sa poche une fiole de ce sirop opiacé qu'emploient si fréquemment certaines misérables nourrices pour endormir leurs nourrissons, et qui a endormi tant île pauvres enfants d'un sommeil éternel. Il en remplit une cuiller et le versa bon gré mal gré dans la bouche d'Alfred. Quelques minutes suffirent pour que le dangereux breuvage produisît son effet. L'enfant se tut, bâillai deux ou trois fois, et tomba enfin dans un assoupissement maladif.
On voit à quels gens monsieur et madame de Vareilles avaient confié leur fils. Cependant uno active surveillance pouvait encore le sauver; mais les jours, les semaines se passèrent sans que ni la mère, ni le père, ni personne en leur nom, eût paru à la ferme dos époux Crépiu.
LINSULTE.
A la suite de sa première visite chez le député, Léon Mersey était retourné plusieurs l'ois chez monsieur do Bertigny, soit seul, soit en compagnie de sa mère. Les dames de Berligny, de leur côté, étaient venues rendre visite à la vieille aveugle, et il était résulté de ces rapports une sorte d'intimité entre les deux familles, malgré la différence des fortunes et des positions.
Léon, dans ces fréquentes entrevues avec Henriette, n'avait fait qu'éprouver une admiration plus vive, une tendresse plus profonde pour la nièce du député. Il existait bien un côté mystérieux dans les relations do la jeune fille avec son oncle et sa tante; ainsi on parlait à Henriette d'un air de déférence, et on lui laissait plus de liberté qu'où n'en accorde d'ordinaire aux jeunes
personnes. En revanche, le •percepteur avait beau l'observer avec attention, il demeurait convaincu que les infâmes calomnies répandues contre elle n'avaient aucun fondement, et que sa franchise, sa candeur, sa simplicité ne pouvaient être trompeuses.
Cependant les médisances ne cessaient pas dans la ville, et la famille de Bertigny semblait être seule à les ignorer. Les réticences, les dénégations volontairement maladroites de Mourachon équivalaient à des aveux. Mersey lui-même ne savait comment expliquer certaines circonstances vraiment extraordinaires. Il s'était en effet mis en embuscade, un soir, dans la ruelle étroite où donnait la petite porte de la villa Bertigny, et, comme ses employés, comme la plupart des oisifs de Z"\ il avait vu Mourachon s'introduire furtivement dans l'habitation. N'osant questionner le bossu lui-même, do peur de compromettre Henriette, il résolut de ne rien négliger pour arriver à la connaissance do la vérité. Mais vainement prit-il des informations sur l'intérieur de la maison, sur la domesticité do monsieur et de madame de Bertigny ; la prudence même de ses questions l'empêchait d'obtenir des réponses claires et décisives. Il se dépitait et attendait avec une ardente impatience un fait nouveau qui lo mît sur la voie des découvertes. Il reconnut bientôt combien le danger était pressant.
Un bal par souscription avait été organisé dans ta ville, au bénéfice des indigents. Tous les fonctionnaires publics devaient y assister; et monsieur de Bertigny, qui visait à la popularité, avait décidé sa femme et sa nièce à s'y rendre, malgré leur goût pour la retraite.
La fête avait lieu sous une vaste tente, enjolivée de guirlandes et de drapeaux, dans un jardin magnifiquement illuminé. On dansait au milieu de ce pavillon, et uno triple rangée de sièges étaient disposés à l'entour. Monsieur de Bertigny, ainsi que sa femme et sa nièce, occupaient des places d'honneur sur le premier rang, avec quelques autres hauts fonctionnaires et leurs familles.
Henriette, en venant à ce bal, avait plutôt cédé à la volonté de son oncle qu'à la curiosité et au désir de briller. Aussi portait-elle une robe montante, et sa toilette, fort simple quoique du meilleur goût, n'annonçait aucune intention de prendre part à la danse. Cependant, comme beaucoup do jeunes filles en pareil cas, peut-être n'eût-elle pas été fàchéo que des sollicitations pressantes l'obligeassent d'accepter un quadrille ou une polka. Mais aucun de ces élégants danseurs qui voltigeaient dans la salle ne parut songer à l'inviter. Bientôt même elle devint l'objet des plus étranges démonstrations.
D'abord elle crut devoir adresser un mot poli à plusieurs dames et demoiselles assises à ses côtés; mais ou l'on ne répondit pas, ou l'on ne répondit que du bout des lèvres. On détournait la tête, on éloignait les sièges du sien ; enfin il se forma un grand vide autour d'elle. Certains fonctionnaires, que le devoir obligeait à venir saluer son oncle, adressèrent leurs compliments à madame de Bertigny; quant à elle, ils ne parurent pas la voir ou la reconnaître. En revanche, des groupes de jeunes gens ricaneurs s'étaient formés à quelques pas, et on chuchotait avec affectation en la regardant.
Henriette ne remarquait rien de tout cela et attribuait ces f.içons blessantes au sans-gêne ordinaire des provinciaux.Mais Léon Mersey, perdu dans la foule, jugeait mieux des choses, et il en éprouvait une violente indignation, quoiqu'il ne sût à qui s'en prendre. 11 s'approcha de la famille Berligny pour la saluer à son tour; et, comme son deuil récent lui interdisait la danse, il affecta de causer assez longuement avec mademoiselle de Berligriy, en lui prodiguant toutes les marques extérieures de respect.
Ces atientions ne paraissaient pas déplaire à Henriette, et Léon, de son côté, n'eût peut-être pas renoncé de sitôt à cet agréablo entretien, quand il s'aperçut que le groupé de jeunes gens, dans lequel se trouvait lo bossu
ÊLIE BERTHET.
Mourachon, prenait une attitude de plus en plus hostile. On lorgnait mademoiselle do Bertigny d'une manièro offensante ; on riait tout haut, on échangeait des quolibets; Mersey lui-même semblait être un objet de raillerie pour ces fats en belle humeur.
Il profita du moment où les quadrilles s'organisaient et où il devenait nécessaire de faire place à la danse, pour prendre congé d'Henriette ; puis il se jeta dans le groupe qui s'était montré si insolent.
Aussitôt tout le monde se tut. Merspy était pâle, le sourcil froncé, et sa figure n'annonçait rien de bon. Il marcha droit au bossu qui avait un gilet blanc, une cravaie blanche, des gants blancs, tandis qu'un superbe camélia blanc s'épanouissait à la boutonnière de son habit, et si Mourachon eut conservé son attitude railleuse el provocatrice, Dieu sait ce qui aurait pu arriver. Mais Mourachon eut le bon esprit, lorsqu'il vit venir le percepteur, de prendre un air modeste et de baisser les yeux.
Ceci le sauva. Léon, en regardant cette figure fade et niaisement prétenlieuse, sentit le mépris remplacer la colère. Il se contenta de demander assez haut:
— Eh bien ! monsieur Mourachon, n'allez-vous pas aussi saluer les dames de Bertigny? Après leur avoir donné la preuve, dans une circonstance célèbre, de tant d'héroïsme chevaleresque, n'avez-vous pas accès auprès d'elles, comme vous semblez le laisser croire?
Les gandins de V" attendirent avec intérêt la réponse de Mourachon. Celui-ci eut encore la présence d'esprit de dire tout simplement la vérité :
— Vous savez bien, monsieur le percepteur, — repli— qua-t-il, — que j'ai cru devoir m'abstenir de toute visite à... ces dames, de peur de paraître m'enorgueillir de de mon action. Elles ne me connaissent plus, ou elles m'ont oublié.
Peut-être cette réponse avait-elle un double sens pour les assistants, car certains rires moqueurs s'élevèrent. Mersey se retourna et demanda froidement :
— Qu'y a-t-il de plaisant dans tout ceci, messieurs? Je vous serais fort obligé de me l'apprendre.
Personne n'o'a souffler; et la plupart des rieurs, prétextant une invitation pour la danse, se dispersèrent. Bientôt Mersey se trouva seul avec le bossu, qui peutêtre eût fort souhaité de s'esquiver aussi, et qui, malgré ses airs évaporés, paraissait fort mal à l'aise. Le percepteur lui posa la main sur le bras.
— Mourachon, murmura-Ull, — vous jouez un jeu dangereux, très-dangereux... prenez-y garde!
-— Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.
— Vraiment?... Eh bien, cherchez et vous trouverez. Il ne fait pas bon s'attaquer à l'honneur des familles.
Mourachon se troubla. Mais Léon ne daigna pas s'occuper de lui davanlage, et laissa aller le bossu, qui so hâta de se perdre dans la foule.
Le quadrille terminé, Mersey se rapprocha de nouveau de la famille de Bertigny; elle se disposait à partir.
— Quoi ! mesdames, — demanda-t-il, — vous retirezvous déjà ?
— - Mon oncle le veut,— répliqua Henriette avec insouciance.
Le député se pencha vers Léon.
— On nous fait ici une singulière figure, — dit-il; — mes ennemis politiques semblent nous préparer quelque avanie... L'opposition est en majorité dans ce bal.
Mersey savait que la pjiitique n'avait aucune part dans la malveillance des assistants ; cependant il ne fit pas d'observation et demanda à Henriette :
— Mademoiselle me permettra-t-elle de lui- offrir mon bras jusqu'à la rue?
Henriette accepta, tandis que madame de Bertigny prenait le bras de son mari.
On avait à traverser toute la salle, sans compter le jardin, où se pressaient un grand nombre d'invités. Le
brusque départ du député et de sa famille causait une certaine agitation dans l'assemblée. On parlait bas, on se poussait du coude. Il se forma une double haie de curieux, depuis le fond de la salle jusqu'à la porte du pavillon.
Mersey laissa passer les premiers monsieur et madame do Bertigny, de plus en plus alarmés de cette curiosité injurieuse. Quant à lui, il semblait pénétré de l'honneur qu'on lui accordait, et conduisait, le chapeau à la main, la gentille Henriette, qui continuait de regarder sans embarras autour d'elle. Un faible chuchotement s'étant élevé sur leur passage, Léon se redressa, etson œil, si doux d'ordinaire, se fixa avec une expression menaçante sur le point d'où les murmures étaient partis ; le bruit cessa aussitôt. Des sourires insultants eurent la velléité de se montrer sur plusieurs bouches, mais l'œil inquisiteur les chercha dans la foule et les comprima fièrement. En définitive, personne ne broncha, et celte retraite qui semblait devoir devenir une honteuse déroute, eut, grâce à Léon, toutes les apparences d'un triomphe.
On sortit ainsi de la salle, puis du jardin, et, quand on se trouva dans une espèce de vestibule, où un domestique attendait, un falot à la main, monsieur et madame de Bertigny parurent délivrés d'un grand poids. Henriette elle-même, quoiqu'elle ne comprît rien à ce qui venait de se passer, sentit vaguement qu'elle venait d'échapper à quelque mystérieux péril.
— Merci, monsieur le percepteur, — soupira-t-elle; — mais, bon Dieu! qu'ont donc ce soir les habitants de V"%
— C'était une cabale conlre moi, — répliqua le député;
— on me déteste, et je dois m'attendre à une rude bataille aux élections prochaines.
— Mais vraiment, mon ami, — dit madame de Bertigny d'un air pensif, — n'etait-co pas plutôt à moi et... à Henriette qu'on en voulait?
— Vous, des dames 1 Allons donc!
— Pour moi, — dit Mersey avec empressement, — je n'ai pas vu autre chose, ce soir, que l'indiscrétion et Pim port uni té ordinaires des naturels du pays... Oubliez ces niaiseries; elles ne méritent de votre part aucune attention.
Il salua et s'éloigna rapidement, tandis que monsieur de Berligny et les dames continuaient leur chemin, précédés par le domestique qui les éclairait.
Mersey eut d'abord l'intention de rentrer dans le bal pour tenir en bride Mourachon et ses amis; les inconvénienls d'une intervention franche et directe se présentèrent à sa pensée.
— Nul n'osera me contredire hautement, — songeait-il;
— mais les médisances continueront leur œuvre tout bas, tant que je n'aurai pas trouvé moyen de confondre l'imposture. Si je pouvais savoir... Eh parbleu ! pourquoi ne tirerais-je pas la chose au clair cette nuit, à l'instant même ? Je veux pénétrer à tout prix le secret de cet odieux bossu... Essayons; il ne peut rien résulter de fâcheux, et d'ailleurs le résultat ne saurait être fâcheux que pour moi.
Cette détermination prise, il suivit de loin la famille de Bertigny et la vit rentrer paisiblement chez elle par la porie principale. Après être resté un moment en observation, afin de s'assurer que personne ne songeait à l'épier, il se glissa dans la ruelle derrière le jardin.
Son intention était d'atlemire Mourachon, qui sans doute allait venir selon son habitude, de chercher a surprendre son secret, et, si la chose était impossible, d'employer tous les moyens, même l'intimidation, pour forcer le bossu à s'expliquer sur ses visites nocturnes. Il se mit donc à rôder avec précaution dans ce chemin étroit, hérissé de mauvaises herbes, où personne ne passait le jour, et à plus forte raison à cette heure avancée de la nuit.
Un temps assez long s'écoula. Les lumières qui avaient
brillé pendant quelques inslants aux fenêtres de la maison, s'étaient éteintes une à une, et les habitants semblaient déjà se livrer au sommeil. Tout était calme aux alentours; à peine entendait-on encore dans l'éloignement la musique du bal.
Une brise froide agitait le feuillage des arbres voisins, et Léon Mersey, qui était en coslume léger, commençait à trouver sa faction fort ennuyeuse. L'idée lui vint de Srusquer l'aventure. Il savait que Mourachon frappait ordinairement deux coups à la petite porte, et un bruit léger qu'il avait entendu à plusieurs reprises, de l'autre côté du mur, donnait à penser qu'il y avait là quelqu'un aux aguets. Aussi n'hésita-t-il pas longtemps, et, s'approchant de la porio, il frappa deux coups avec précaution, comme faisait la bossu.
Aussitôt cette porte s'ouvrit; une main s'empara delà sienne pour le diriger dans l'obscurité, tandis qu'une voix do femme disait doucement:
— Est-ce vous, monsieur Robert? Vous êtes bien en retard aujourd'hui!... Mais parlez bas, car on vient de rentrer et on pourrait nous entendre de la maison.
Mersey n'ignorait pas que Mourachon s'appelait Robert, mais qui était son introductrice? Une seule chose l'occupa : il ne reconnaissait pas la voix d'Henriette. Il était assez embarrassé de son personnage et gardait le silence; comme l'on venait de sortir de l'ombre projetée par la muraille, la femme inconnue s'aperçut de son erreur. Elle lâcha la main de Mersey et murmura avec un accent d'effroi :
— Vous n'êtes pas monsieur Mourachon... Qui donc êtes-vous et que me voulez-vous?
Léon à son tour essaya do voir, à la Iuput des étoiles, la personne qui pariait. C'était une jeune couturière qu'il avait eu l'occasion do rencontrer plusieurs fois, et qui allait en journée dans les maisons bourgeoises de la ville. Elle était fille du jardinier et habitait avec son père le pavillon situé à quelques pas de là. Quoiqu'elle fût à peu près dépourvue de beauté, elle avait à Z'" une grande réputation de coquetterie.
Cette jeune fille pouvait pourtant ne pas se trouver là pour son propre compte, et Mersey lui dit :
— Ne vous alarmez pas; je suis un ami de Robert Mourachon, et comme il est retonu au bal, il m'envoie vous annoncer qu'il ne viendra pas ce soir... C'est bien à vous que ce message s'adresse, n'est-ce pas?
— Et à qui donc s'adresserait-il ? Ah ! monsieur, votre ami se conduit bien mal envers moi ! Il me néglige, il se fait toujours attendre... En ce moment, il s'amuse au bal et s'inquiète peu si je me lamente ici et si je pleure!
— En effet, elle versait d'abondantes larmes. Mersey, malgré l'embarras de sa situation, essaya do la calmer. Comme il élevait la voix sans s'en apercevoir, elle l'interrompit avec inquiétude.— Parlez plubs as,— dit-elle;
— si l'on apprenait que je reçois ici du monde la nuit, on nous renverrait de la maison ; et si mon père, qui dort dans sa chambre, soupçonnait la vérité, il me tuerait sans miséricorde... Vous-même, monsieur, vous devez avoir bien mauvaise opinion de moi... Mais Robert a promis de m'épouser, il l'a juré... quoiqu'il ne se presse pas de tenir sa promesse.
Léon Mersey lui adressa quelques questions et ne tarda pas à être au courant de son histoire.
Cetle histoire, hélas! était des plus simples et des plus vulgaires. Thérèse Durand, ainsi s'appelait la tille du jardinier, avait rencontré Mourachon plusieurs fois en revenant de ses journées, et le galant bossu lui avait débité des fadeurs, suivant son habitude envers toutes les femmes. La petite couturière l'avait écouté et avait fini par se laisser prendro à ses flagorneries. Ce n'était pas plus compliqué que cela,.
Thérèse, en faisant ce récit, ne cessait de pleurer.
— Ah ! monsieur,— poursuivit-elle,— vous qui avez sans doute quelque influence sur lui, puisque vous êtes
son confident, consentez à parler en ma faveur. Cette liaison coupable no peut manquer de se découvrir... bientôt... et alors qu'adviendra-i-il de moi? On nous chassera de la mnison ; mon père ne me pardonnera jamais, si toutefois je ne meurs pas de sa main... Déjà plusieurs personnes ont vu Robert entrer ici le soir, et il en est résulté de méchants propos contre quelqu'un qui ne le mérite pas. Par grâce, dites à Robert do so déclarer et de tenir enfin l'engagement qu'il a pris tant de fois.
Léon était réellement ému de cette douleur.
— Allons! mademoiselle, — reprit-il, — je parlerai à Mourachon, je vous le promets... Adieu donc... Rentrez chez vous et confiez-moi le soin do vos intérêts ; ils sont plus liés aux miens que vous ne pourriez le croire.
En même temps il gagna la porte, et, sans écouter la pauvre éplorée, qui semblait avoir den ombreuses recommandations à ui faire, il partit.
Une joie inexprimable remplissait son cœur en ce moment. Il connaissait enfin le secret de Mourachon ; il savait d'où provenaient les indignes réticences du fat, qui avait poursuivi un double but: cacher sa basse intrigue avec une grisette et laisser croire qu'il était écouté avec complaisance par la plus belle et la plus riche demoiselle du pays. Léon entrevoyait déjà un plan de vengeance et de réparation, et, tout" en marchant, il méditait sur ce sujet, quand, au détour de la rue, il se heurta contre un passant dans l'obscurité. Ce passant était Mourachon, qui se dirigeait en fredonnant vers la porte du jardin Bertigny. Mersey et lui s'étant reconnus, le bossu s'inquiéta d'une rencontre qui pouvait no pas être fortuite. Le percepteur lui dit gaiement:
— Trop tard, mon cher Mourachon, beaucoup trop tard ! Aussi, pourquoi diablo courez-vous deux lièvres à la fois? Les chasseurs vous diront qu'à ce jeu on risque de rentrer bredouille.
Mourachon semblait tout interdit.
— De quoi s'agit-il, monsieur le percepteur? — demanda-t-il en s'efforçant de sourire; — vous parlez par énigmes, ce soir.
— Eh bien, je vous donnerai le mot de ces énigme demain matin, si vous voulez prendre la peine de venir chez moi avant l'heure du public.
— Demain matin! Puis-je savoir...?
— Vous saurez... mais n'y manquez pas. Vous m'entendez, monsieur Mourachon? n'y manquez pas, ou ce sera moi qui me trouverai dans la nécessité d'aller chez vous.
Il salua d'un air railleur et menaçant, et continua son chemin.
l'assaut d'armes.
Mourachon ne dormit guère cette nuit-là. Sa conscience n'était pns tranquille, et Mersey lui avait parlé sur un ton qui donnait beaucoup à penser. Aussi, quand le lendemain, il se rendit chez le percepteur, à l'heure convenue, paraissait-il fatigué : il avait les cheveux en désordre, et, pour comble de négligence, il avnit oublié de se parfumer, bien que l'odeur indélébile de ses vêlements et de sa chevelure fût encore assez forte pour donner la migraine à une personne nerveuse.
Les bureaux de la perception n'étaient pas ouverts, les employés n'avaient pas encore paru. Cependant Léon se trouvait déjà dans cette pièce qui lui servait do cabinet, et à laquelle des trophées d'armes donnaient un aspect si belliqueux.
Mourachon se présenta humblement. A sa grande sur-
EUE BERTHET
prisp, on l'accueillit avec beaucoup de politesse, sans toutefois lui tendre la main; on le remercia d'être venu, on lui offrit un siège. Cette réception presque amicale sembla rassurer complètement le bossu. La conversation s'établit sur le bal de la veille ; mais le percepteur ne Ot aucune allusion à l'offense qu'avait reçue mademoiselle de Bertigny.
— Ah ça, que diable me veut-il? — pensait Mourachon.
Mersey feignit de ne pas remarquer cette impatience. Comme le bossu regardait machinalement une des panoplies de la muraille, il lui dit tout à coup :
— A propos, Mourachon, n'ai-je pas entendu affirmer que vous étiez un habile tireur à l'épée?
— On trouve, en effet, que je ne tire pas mal, — répondit avec suffisance le bossu, qui avait toutes les vanités.
— Parbleu ! vous me donnez envie d'en essayer... Pourquoi ne ferions-nous pas un assaut ou deux? Jusqu'ici l'escrime n'a guère été pour moi qu'un exercice de santé, et je ne me suis jamais battu; peut-être même me suis-je rouillé pendant ma dernière maladie... Tenez, j'ai là des masques, des gants d'armes et des fleurets; voulez-vous que nous nous amusions un peu?
— Volontiers, — répliqua Mourachon, qui, d'après la modestie du percepteur, se croyait sûr de la victoire.
— Eh bien, prenez ce qu'il vous conviendra, — reprit Mersey en plaçant devant lui un attirail d'escrime; — mais surtout pas de bruit, car ma mère dort encore à l'étage au-dessus de nous, et je serais désolé qu'on la réveillât.
Mourachon, sans se rendre compte de l'intention du percepteur, tenait pourtant à lui donner une haute opinion de sa vigueur et de son adress". Il prit un fleuret et le fit ployer deux ou trois fois afin de s'assurer de la finesse de la trempe ; il choisit un gant bien à sa main, couvrit son visage d'un masque; puis, le poing sur la hanche, il se campa devant son adversaire, dans la pose d'un matamore de salle d'armes.
Mersey ne fit pas tant de façons.
Il s'empara du premier fleuret venu et se mit en garde à son tour, sans autres préparatifs.
— Quoi ! — dit Mourachon avec étonnement, — vous ne prenez ni gant ni masque?
— Bah ! c'est inutile'.
— Mais si je vous touchais à la main ou au visage, je pourrais vous blesser sans le vouloir.
— Vous ne me toucherez pas, je l'espère... Tout ce harnois me pèse et gêne mes mouvements.
— Soit... Souvenez-vous du moins que je vous ai averti.
— Je ne l'oublierai pas... allez!
Les deux fleurets se croisèrent et l'assaut commença.
Mourachon était réellement un tireur de quelque mérite, et ne manquait ni de force ni de dextérité. Cependant il ferrailla pendant cinq ou six minutes et ne put réussir à toucher son adversaire. Celui-ci ne rompait presque pas, calme, plein d'aisance, le sourire sur les lèvres, il maniait son arme sans effort apparent, et les feintes les plus habiles le trouvaient toujours prêt à la parade.
Bientôt le bossu s'arrêta, tout haletant, tout en nage. Mersey, au contraire, semblait aussi peu fatigué que s'il n'eût pas quitté son fauteuil.
— Vous êtes d'une bonne force, monsieur le percepteur, — reprit Mourachon en baissant la pointe de son fleuret; — impossible de vous prendre en défaut, cependant si je n'ai pu vous toucher, vous ne m'avez pas touché non plus.
— C'est juste... mais c'est que je n'ai pas essayé de vous toucher.
— Ah ! vraiment? En ce cas, il serait temps d'essayer, je pense.
— Quand vous voudrez.
— Tout de suite, s'il vous plaît,— répliqua Mourachon
en se remettant en garde. L'assaut recommença donc, mais cette fois les rôles étaient changés. Mersey, qui tout à l'heure se bornait à parer, attaquait à son tour, et chacune de ses attaques était heureuse. Mourachon rompait sans cesse, faisait des bonds prodigieux, tout en soufflant comme un cachalot, et il voulut nier la première botte qui lui fut portée ; mais bientôt lesbottesdeyinrenl si franches, si nombreuses, que toute négation était impossible. Bien plus, Mersey annonçait d'avance l'endroit qu'il allait frapper. Il disait : Au front!... aux yeux!... à la poitrine 1... au cœur!... et presque aussitôt la pointe du fleuret atteignait la place indiquée, sans que Mourachon, malgré sa vigilance, pût trouver l'occasion de porter à son adversaire même une botte douteuse. Enfin le pauvre bossu, épuisé, hors d'haleine, se débarrassa de son gant, de son masque, et jeta son fleuret ; puis il se jeta sur un siège et dit en s'essuyant lo front : — Vous êtes le diable en personne. Il n'y a pas dans le monde entier de prévôt d'armes qui soit de forcj à vous tenir tête... Pour moi, j'y renonce. Léon s'assit tranquillement en face de lui.
— Comme ça, — reprit-il, — vous croyez que dans un duel je pourrais convenablement faire ma partie'
— Si je le crois ! vous seriez sûr d'estropier ou de tuer votre adversaire selon votre goût.
— Allons ! je n'ai pas trop baissé pendant ma dernière maladie... Eh bien! Mourachon, j'ai la même habitude du pistolet, et, si je ne craignais d'éveiller ma mère, je vous montrerais, là, dans le jardin, de quoi je suis capable.
— Votre parole me suffit. Je viens d'acquérir la certitude que vous n'êtes pas vantard, et, d'après votre attitude timide, ]e vous prenais pour... Comme on se trompe!
La figure de Mersey devint subitement grave.
— Malgré tout cela, monsieur Mourachon, — reprit-il, — je me vois dans la nécessité de vous proposer un duel... en vous laissant toutefois le choix des armes.
Le secrétaire de la mairie sauta sur sa chaise.
— Hein ! que me dites-vous là?
— Je dis qu'il faudra nous battre; à moins... à moins que vous ne soyez disposé à réparer certaines fautes dont vous vous êtes rendu coupable.
• Mais de quoi s'agit-il? On ne peut se battre sans savoir pourquoi, que diable !
Mourachon était pâle et sa voix tremblait. Le percepteur reprit avec un accent d'ironie :
— Je suis le champion d'un*) belle à qui vous avez causé dommage. Puisque vous vous piquez vous-même d'être un galant chevalier, vous ne devez pas vous étonner quo je me sois fait redresseur de torts ot défenseur d'une demoiselle affligée.
— Au nom du ciel ! de quelle demoiselle parlez-vous?
— Hum ' il paraît qu'il peut y avoir confusion !... On s'amourache beaucoup à V". Mais de qui parlerais-je sinon d'une malheureuse jeune fille quo vous avez indignement trompée et que vous semblez tout près d'abandonner? Par l'effet du hasard, j'ai rencontré cette pauvre Thérèse Durand ; elle m'a confié ses chagrins et m'a chargé de sa cause... Si donc vous n'êtes pas décidé à vous conduire en honnête homme, il faudra vous battre avec moi, j'1 vous le répète.
— Voyons, voyons, monsieur Mersey, cela ne peut être sérieux... Thérèse est uue fille ue basse condition, sans éducation et sans sou ni maille; son père a des manières communes et passe pour un ivrogne...
— Il fallait réfléchir à tout cela avant de tourner la tête à cette entant. Aujourd'hui elle réclame la réparation à laquelle elle a droit, c'est-à-dire un mariage dans le plU8 bref délai.
— Un mariage, y pensez-vous ? On n'épouse pas Thérèse Durand! Un homme dans ma position, officier municipal, possédant une fortune indépendante...
— Eh! morbleu i je ne vois pas qu'il y ail i\ loin dé
la fille d'un jardinier au fils d'un fermier; car je sais, monsieur Mourachon, et vous n'avez pas à en rougir, que votre père a acquis la modeste aisance dont vous jouissez maintenant dans l'exploitation d'une ferme. Voyons, mon cher, un bon mouvement ! Cette petite vous aime.
— Elle m'aime, c'est possible ; mais si je devais épouser toutes les femmes qui m'aiment ou qui m'ont aimé...
— Alors nous nous battrons.
— Soit, nous nous bal Irons,— répéta Mourachon en se levant.— Toutefois il ne se hâta pas de sortir.— Monsieur Mersey, — reprit-il, — savez-vous comment on pourrait caractériser votre manière d'agir à mon égard ?
— Caractérisez, monsieur Mourachon ; ne vous gênez pas.
— C'est un véritable guet-apens... Vous me faites venir ici pour me proposer à l'improviste un assaut d'armes : puis quand vous êtes certain de votre supériorité sur moi à l'escrime, vous exigez un sacrifice impossible, et vous prétendez, si je ne l'accomplis fias, m'ebliger à me mesurer avec vous. Je vous en fais jugo vous-même; n'y a-t-il pas là un crime aussi grand qu'aucun des crimes prévus parle code pénal ? Et si vous me tuez dans cette lutte à coup sûr, ne pourra-ton pas dire que vous m'aurez... assassiné?
— Vous êtes libre d'éviter ce duel en accordant à une pauvre fille la réparation qui lui est due... Eh bien, monsieur, — poursuivit Mersey avec véhémence, — mes procédés envers vous ne sont pas exempts de reproche, je le reconnais, et si j'avais eu un autre moyen de prévenir de grands malheurs, je l'eusse employé volontiers... Cependant, vous qui parlez de crimes, oubliezvous ceux que vous avez commis? N'y a-t-il pas quelque part deux jeunes filles, de rang et de caractère différents, et entre lesquelles je ne veux établir aucune comparaison, mais qui, à des titres opposés, souffrent cruellement de votre vanité, de votre égoïsme, de votre manque de cœur? Pendant que l'une d'elles, la fille du peuple, est flétrie en réalité, n'avez-vous pas eu la lâcheté de laisser croire que l'autre, la noble demoiselle, une chaste et candide enfant, avait été capable de s'abaisser jusqu'à vous? N'avez-vous pas fait ainsi deux victimes à la fois? Et si votre odieuse conduile envers Thérèse Durand est encore ignorée, n'avez-vous pas été témoin, hier au soir, des outrages que vous attirez sur l'autre personne digne de tous les hommages et de tous les respects? Monsieur JJourachon, à mon tour, je prends à témoin les gens d'intelligence et d'honneur ; si je vous tue dans ce duel, ne l'aurez-vous pas bien mérité?... Et je vous tuerai, je vous en donne ma parole.
— Ah ! je commence à m'expliquer votre intervention dans cette affaire. C'est bien à cause de mademoiselle deBertigny...
— Ne prononcez pas ce nom, je vous le défends ! — dit Léon avec autorité. —Voyons, monsieur Mourachon, —poursuivit-il bientôt d'un ton plus doux, — rentrez en vous-même. Peut-être, malgré vos travers, n'êtes-vous pas méchant au fond. Vous ne pouvez éviter un scandale. Thérèse, réduile au désespoir, vous accusera hautement; vous aurez contre vous son père, qui, dit-on, est violent et grossier, tous les honnêtes gens, la ville entière. Au lieu de cela, ayez l'air d'agir spontanément, proposez sans hésitation la réparation de vos torts; annoncez vous-même votre mariage prochain avec Thérèse, que vous aimez et dont vous êles aimé. Tout passera sur le compte de l'amour qui nivelle les rangs, renverse les obstacles. ..Du coup, vous imposerez silence aux faux bruits; les calomnies tomberont. Comme l'on ignorera toujours ce qui s'est passé entre nous, vous aurez l'honneur d'une conduite loyale et délicate... Cela ne sera-t-il pas préférable aux éventualités que vous semblcz disposé à braver?
Mourachon fut un moment ébranlé et on eût pu croire qu'il hésitait ; cependant l'orgueil l'emporta.
— Non, dit-il ; —décidément c'est impossible... Moi qui suis à la tête do la jeunesse de Z"*, épouser la fille d'un jardinier, une grisette, une couturière!...
— Je vois,— reprit Mersey,— qu'il faut vous laisser le temps de réfléchir et de vous habituer à errtaines idées. Soit ; je vous accorde vingt-quatre heures. Mais si dans vingt-quatre heures, à partir du moment actuel, vous ne m'avez pas fait connaître d'une manière nette et précise que vous êtes prêt à remplir votre devoir, vous entendrez parler do moi.
— Vous me provoquerez ?Et si je refusais une provocation présentée dans des conditions pareilles?
— Allons donc! mon cher, vous fonctionnaire public et homme du monde, vous savez bien qu'il est des outrages tellement directs, tellement insupportables... Par respect pour nous deux, ne m'obligez pas à en venir là, je vous le conseille^
— Mais enfin, monsieur, avez-vous réfléchi vousmême aux conséquences possibles de ce duel dont vous êtes sûr de sortir vainqueur? La jurisprudence devient fort dure envers les duellistes : après votre succès, vous ne pouvez manquer d'être emprisonné ou tout au moins destitué ; et comme on assure que vous êtes l'unique appui de votre mère...
— Il suffit, — interrompit Léon dont le front, en dépit de lui-même, s'était couvert d'un nuage; —j'accepterai la conséquence de mes actes... Mais un plus long entretien sur ce sujet serait oiseux... Adieu donc, monsieur Mourachon, et souvenez- vous que vous avez vingtquatre heures pour vous décider... vingt-quatre heures, pas davantage. Passé ce délai, chacun de nous avisera.
— C'est tout décidé,— répliqua le bossu résolument en se préparant à sortir.
— Un mot encore,— reprit Mersey;— si vous consultez quelque ami sur cotte affaire, vous comprendrez la nécessité absolue de tenir à l'écart certains noms honorables. La famille de Bertigny ignore la cause de l'affront qui lui a été fait hier au soir; prenez soin, dans votre intérêt même, qu'elle l'ignore toujours, car les suites d'une indiscrétion pourraient être terribles pour vous. Si monsieur de Bertigny, le député tout-puissant, avait le moindre soupçon de ce qui se passe chez lui, s'il apprenait les calomnies dont vous êtes l'occasion contre sa nièce, vous seriez certainement destitué dans le plus bref délai. C'est miracle qu'on ne l'ait pas déjà averti ; mais un mot imprudent de votre bouche peut le mettre sur la voie des découvertes, ne l'oubliez pas.
Ces menaces semblèrent produire sur le bossu plus d'effei encore que les précédentes. Il tenait extrêmement à sa place, moins encore pour les émoluments qu'il en en retirait que pour la considération qu'elle lui donnait dans une petite ville où le plus humble fonctionnaire avait une importance considérable. Cependant il répliqua, en affectant beaucoup de dignité :
— Je n'oublierai rien, monsieur ; mais je ne céderai jamais à une tentative d'intimidation, à des menaces. Vous pourrez me tuer... vous ne me ravirez pas l'honneur !
Il enfonça fièrement son chapeau sur sa tête et sortit d'un pas majestueux.
Demeuré seul, Mersey réfléchit quelques instants.
— Serait-il possible, — pensait-il, —que ce Mourachon se refusât à cette réparation qui concilie tout, la seule qui convienne dans une affaire si délicate? Qui sait? l'entêtement et la vanité peuvent tenir lieu de courage. Mais alors il faudrait... Eh bien ! oui, j'irai jusqu'au bout.
Cependant cette résolution éveilla sans doute dans son esprit certaines idées pénibles, car il passa plusieurs l'ois la main sur son front d'un air de soufl'rance ; et, avant d'entrer dans les bureaux, il monta chez sa mère.
La vieille aveugle venait de se lever e(, comme à l'ordinaire, elle était assise devant sa fenêtre ouverte. Jamais Léon ne s'était montré aussi affectueux avec elle,
ÊLIE BERTIIET.
jamais il ne l'avait embrassée avec autant d'effuiion. Madame Mersey ne soupçonnait pas la cause secrète de ce redoublement de tendresse.
— N'as-tu pas tait des armes ce malin, Léon ? — demanda-t-elle; — je crois avoir entendu ferrailler dans ton cabinet.
— J'espère cependant, chère maman, que ce bruit n'a pas troublé votre repos... En effet, j'ai tiré quelques bottes avec le secrétaire de la mairie ; mes forcés reviennent de jour en jour et j'éprouve le besoin de les exercer.
— Fort bien, mon enfant, puisqu'il s'agit d'un exercice salutaire... Mais je crains toujours que cette habileté à l'escrime, dont on dit tant de merveilles, ne finisse par te rendre querelleur. Or, n'oublie pas que si, adroit comme tu l'es, tu proposais ou acceptais un duel, ta conscience devrait t'adresser de graves reproches.
Léon tressaillit en écoutant cette observation, qui concordait d'une manière si précise avec les circonstances présentes. Cependant il répliqua d'un ton d'indifférence :
— Allons donc, chère maman, qui pense à cela?
— D'ailleurs, — poursuivit madame Mersey, — on prétend que, dans ces luttes sauvages, le tireur le plus expérimenté ne peut être sûr de rien, et qu'il tombe souvent sous les coups d'un maladroit... or, si je te perdais, mon enfant bien-aimé, je ne te survivrais pas d'une heure !
Léon voulut répondre, mais il sentit que l'altération de sa voix ne manquerait pas de trahir son trouble. Il embrassa donc sa mère avec précipitation, et, prétextant qu'on l'appelait au bureau, il s'enfuit.
La consultation.
Un matin, Armantine était à sa toilette quand la grande Françoise entra dans sa chambre et déposa sur la table deux lettres que le facteur venait d'apporter. L'une était de forme barbare, et la suscription présentait une série d'hiéroglyphes qui avaient dû exercer la sagacité des employés de la poste. L'autre, que la camériste avait tirée mystérieusement et avec hésitation de sa poche, était sur papier ambré et de la forme la plus aristocratique. Ce fut de celle-là que s'empara d'abord madame de Vareilles.
— Françoise, — demanda-t-elle à voix basse, — êtesvous sûre que personne de la maison n'a vu arriver cette lettre?
— Très-sûre, madame, — répliqua la cuisinière avec un sourire discret ; — je l'ai trouvée, comme la précédente, sous une enveloppe à mon adresse. Mariette et Barthélémy, qui étaient par hasard à la cuisine, sont convaincus qu'elle vient de mon cousin le militaire actuellement en garnison à Paris.
— Bien ; vous n'ignorez pas que cette lettre est d'Oscar; mais je suis obligée de me cacher quand il m'écrit et quand je lui réponds. Monsieuret lui sont en brouille, à cause de certaines affaires d'intérêt, et je m'efforce d'amener entre eux un rapprochement, car je orains un procès, un scandale... Or, si mon mari avait vent de ma correspondance avec son neveu, il serait lurieux,et tous mes projets de conciliation manqueraient sans doute.
— Je comprends... Madame est si bonne 1 Ne dit-on pas que monsieur Oscar va faire vendre la partie de la maison qui lui appartient?
— Peut-être, à moins que je ne parvienne à empêcher... Mais laissez-moi. — Françoise partie, Armantine ouvrit avec empressement la lettre d'Oscar. Elle la lut plusieurs fois ; puis elle demeura pensive et murmura :
— Oui, il a repris sa vie de plaisir quoiqu'il se dise uniquement occupé de moi... Paris offre tant de séductions! Oh ! quand pourrai-je, moi aussi... — Elle n'acheva pas et retomba dans sa rêverie. Bientôt elle se leva : — Patience ! patience! mon tour viendra, — dit-elle. Elle brûla soigneusement la lettre d'Oscar, et n'en détourna pas les yeux que la dernière étincelle n'eût couru en serpentant sur le papier noirci. Alors elle aperçut la seconde lettre, qui était restée sur la table, et la prit distraitement.—Celle-là vient de la nourrice, — dit-elle, — voyons où en sont les choses.
Elle rompit le cachet et parcourut l'épître suivante, dont nous conserverons le style, mais dont nous rectifions la trop audacieuse orthographe :
et Madame, c'est donc pour vous dire que nous som- » mes arrivés chez nous en bonne santé, et votre petit » aussi, et toute la maisonnée. Votre pauvre chéri ne » crie presque plus et il n'a presque plus la fièvre, et il » est bien grouillant, comme les autres. Quand vous » viendrez le voir, apportez lui tout ce que vous vou- » drez ; ça lui fera plaisir et à nous de même.
» Bien le bonjour, madame, et à votre monsieur.
» Votre respectable servante,
» Femme crépin. »
Au-dessous, une main différente avait tracé ces mots :
Certifié exact, binet, maire.
Un sourire effleura les lèvres d'Armantine :
— Montrons lui celte lettre, — dit-elle ; — ça le rassurera.
Elle acheva sa toilette et passa en sautillant chez son mari.
Il n'était plus nécessaire de prendre beaucoup de précautions pour convaincre et dominer le commandant de Vareilles. Son intelligence baissait d'heure en heure ; il avait déjà l'apparence d'un idiot. Son teint parcheminé, sa lèvre pendante, son œil terne, contrastaient avec ses vêtements écourtés, avec sa moustache teinte et relevé en croc, avec sa perruque prétenlieuse. Assis dans un fauteuil, un cigare éleint à la bouche, il tenait d'une main tremblotante un journal qui venait d'arriver. Mais ce n'était là qu'une contenance, il ne lisait pas plus qu'il n^ pensait : immobile, le regard perdu dans le vide, il semblait avoir à peine conscience de lui-même.
Armantine lui prit la tête entre ses deux mains et lui donna un baiser sur le front..
— Bonjour, mon ami, — dit-elle avec gaieté, —quelle mine fraîche et reposée vous avez ce matin ! Je vais à mon tour vous rendre bien joyeux... Je vous apporte d'excellentes nouvelles d'Alfred.
— D'excellentes nouvelles, — répéta machinalement le commandant.
— Oui ; vous allez voir combien vous avez eu raison de m'obliger à me séparer de ce cher enfant... Ecoutez ceci :
En même temps elle lui aonna lecture de la lettre de la nourrice.
— D'excellentes nouvelles? — répétait le commandant d'un ton monotone. Tout à coup il sembla qu'un éclair d'intelligence brillât dans son œil morne. Il dit avec un accent moins pâteux : — Mais pourquoi n'allons-nous pas voir l'enfant, comme nous l'avions promis? Il e*l parti déjà depuis... depuis je ne sais combien de jours. et nous n'avons pas bougé.
— C'est vrai; mais un voyage de six lieues aller et retour, est chose fatigante. Vous n'avez pas été trèsbien ces jours derniers, et j'attendais.
— Ah ça! je suis donc malade? — demanda le commandant d'un air hébété.
— Pas le moins du monde; seulement vous avez eu do si cruelles émotions... Et puis, tenez, mon ami, s'il
faut le dire, je trouve que le docteur Gilbert, avec son régime sévère, vous affaiblit outre mesure. Cet hommelà ne sait que lancer des boutades ou de sottes plaisanteries... Aussi ai-je fait prier monsieur Martinval de venir ce matin. Il n'est qu'officier de santé, c'est vrai ; mais il ne manquo pas d'expérience, et, de l'aveu de tout le monde, il a parfaitement traité votre frèro lors du premier accident.
— Gilbert est un ami de la famille,-répliqua le commandant d'un ton de regret.
— Et il en abuse; depuis longtemps il me blesse par sa grossièreté. Enfin essayons de Martinval: j'espèreque vous ne me blâmez pas de l'avoir mandé.
— Je ne vous blâme pas.
— Et vous me promettez de suivre ses conseils?
— Je vous le promets.
— Quel amour d'homme vous êtes!... Eh bien! nous allons «avoir si vous tenez votre parole... Justement, je viens d'entendre sonner à la porte de la rue, et comme nous n'attendons pas de visites à pareille heure, ce ne peut être que monsieur Martinval.
En effet, au bout de quelques minutes, la grande Françoise vint annoncer l'officier de santé, et madame de Vareilles ordonna de l'introduire sur-le-champ.
Martinval fit son entrée d'un air grave et cérémonieux, quoique l'on pût lire sur sa physionomie, commune une expression d'orgueil satisfait. Depuis plusieurs années, la famille de Vareilles, une des premières du pays, était inféodée à son heureux rival; et voilà qu'on l'appelait, lui Martinval, à l'hôtel de Vareilles, non pas comme la première fois dans un cas de force majeure, mais spontanément, et selon toute apparence avec l'intention de lui donner la clientèle de la maison. A raison de la lutte ardente qu'il soutenait contre Gilbert, cette circonstance était capitale ; et l'officier de santé se promettait d'en faire grand bruit.
Armantine le reçut avec un gracieux empressement, tandis que le commandant, après s'être levé par un mouvement automatique et avoir prononcé en bégayant quelques paroles, retombait comme épuisé sur son siège.
Martinval s'a?sit à son tour; on échangea les compliments d'usage; puis Armantine posa au médecin la question relative à l'enfant envoyé en nourrice.
Martinval regarda successivement le mari et la femme; sans doute il désirait connaître d'abord leur opinion, afin de répondre dans le sens qui leur serait agréable à l'un et à l'autre. Une considération plus forte encore que le désir de plaire à ses nouveaux clients sembla le préoccuper.
— Quel a été l'avis de monsieur le docteur à ce sujet ? — demanda-t-il.
— Il prétendait que nous devions garder l'enfant chez nous, malgré le mauvais air et les fièvres qui régnent
— Je ne partage pas cette manière de voir, — reprit Martinval d'un ton péremptoire ; — il fallait au contraire le dépayser au plus vite, le soustraire aux causes morbides.
— C'est ce que nous avons fait, mon mari et moi... mon mari surtout, qui a montré beaucoup de caractère dans cette circonstance; et nous nous trouvons fort bien d'avoir pris ce parti... — Martinval était enchanté de son début. Armantine poursuivit : — Ainsi nous nous entendons en tous points à l'égard de l'enfant... Maintenant, monsieur, je désirerais encore vous consulter sur l'état de mon mari.
— Ah ça ! mais je suis donc malade ? — demanda le commandant ; — c'est singulier, je ne souffre pas du tout. -
Armantine fit un signe imperceptible au médecin, qui tâtait déjà le pouls à monsieur de Vareilles.
— Mon Dieu! non, mon ami, — répondit-elle ; — mais quoiquo vous ne soyez pas malade, on vous condamné