LE SU CLE. — XÏXMI
à un régime au sujet duquel je désire consulter monsieur.
— Et quel est ce régime? — demanda Martinval.
— Un repos absolu, une vie régulière, sans émotion d'aucune sorte; une nourriture peu substantielle, de l'eau rougie pour boisson.
— Et c'est là ce qu'a prescrit monsieur le docteur? — demanda Martinval, dont la conviction parut faite tout à coup.
— Oui... le genre de vie d'un trappiste.
— Eh bien ! encore cette fois, je ne partage pas son opinion. Monsieur de Yareilles n'est point malade, comme il le dit lui-même, et il doit le savoir mieux que personne. Il est seulement affaibli par le régime absurde qu'on lui impose. Quant à moi, je crois qu'il a besoin u'exercice, de grand air, do promenade; il est à un âge où l'on s'alourdit si l'on n'agit pas. Il a besoin surtout d'une nourriture fortifiante, et je ne lui défendrai ni le vin vieux, ni le café, ni les liqueurs, s'il se sent du goût pour tout cela.
— Vous l'entendez, mon ami? — s'écria Armantine;
— voilà ce que je me tue à vous répéter, et je suis bien contente de voir qu'un homme de science tel que monsieur Martinval partage mes idées.
— Je ne suis pas malade, je ne souffre pas! — répliqua le commandant avec l'entêtement d'un idiot.
— Vous ne devez donc pas, — reprit l'officier de santé»
— vous astreindre à ce régime d'hôpital. Ainsi, monsieur le commandant, allez et venez, buvez et mangez, passez la vie gaiement, si cela vous plaît; je réponds de tout. La gaieté et la dissipation vous réussiront mioux que le jeûne et la tristesse.
Le commandant semblait assez indifférent à ce changement de régime. Mais Armantine s'en montrait ravie.
— Puis-je espérer, monsieur, — reprit-elle, — que vous voudrez bien nous donner vos soins désormais? Nous nous en trouverons à merveille, j'en suis sûre. — Martinval était gonflé d'orgueil ; mais, craignant do gâter son succès par quelque parole inconsidérée, il se leva pour se retirer. — Quoi ! nous quittez-vous déjà?
— Il le faut, belle dame, — répliqua Martinval avec toute l'aménité dont il était capable. — Quoique l'on ne soit pas docteur (car je ne suis pas docteur, je ne m'en cache pas... je me contente d'être homme d'expérience et de conscience), oui, quoique l'on ne soit pas docteur, on ne manque pas de malades en ville... Je vais en ce moment visiter une de mes plus fidèles clientes, mademoiselle Mourachon, la sœur du secrétaire de la mairie. Je ne sais pour quel motif la pauvre demoiselle éprouve, depuis ce matin, crises nerveuses sur crises nerveuses... rien de grave du reste. Aussi, quand on est venu me chercher de votre part, a!lais-je me rendre chez elle. On ne m'a pas fait appeler, il est vrai, mais je suis toujours bien accueilli chez mademoiselle Corisandre Mourachon ; ce n'est pas elle qui voudrait consulter cet âne do docteur... pardon ! j'oubliais...
— Oh ! ne vous gênez pas avec lui, — dit Armantine en riant, — car il ne so gêne pas non plus avec vous... Mon mari doit être édifié maintenant sur le compte de cet homme.
— Je suis édifié, — répéta monsieur de Vareilles.
Martinval, après avoir renouvelé ses affirmations optimistes, toucha la main du commandant et se relira en se confondant en galanteries avec Armantine.
A peine fut-il sorti que la jeune femme revint toute joyeuse vers son mari. Il était retombé déjà dans son morne engourdissement.
— Eh bien, monsieur,— reprit-elle, — que dites-vous de votre ami le docteur Gilbert?
— J'en dis... ce que vous voudrez, ma chère.
— b'est-il assez grossièrement trompé à votre égard? Vous condamner à mille privations, à une vie claustrale, et tout cela dans le but unique de se rendre important ! Vous avez entendu Martinval ; vous n'êtes malade que du
ELIE BERTIIET.
régime qu'on vous impose, vous si alerte et si robuste encore! Aussi, avec votre permission, convient-il de changer complètement nos allures dès aujourd'hui. Je vous prie do vous habiller; nous allons sortir. Je yeux vous égayer, vous distraire... Je veillerai de même à ce que notre ordinaire soit un peu plus abondant et plus délicat que ces jours passés; n'est-ce pas, mon ami?
— Oui, ma chère.
— Ht, tenez, à raison des bonnes nouvelles que nous avons reçues d'Alfred, pourquoi ne nous donnerionsnous pas à nous-mêmes aujourd'hui une petite fête?... J'inviterai ma mère à dîner... et vous boirez un verre de Champagne, en dépit de tous les docteurs Gilbert du monde.
Madame Legros, femme intrigante et dont le passé était entouré de certaines obscurités, n'avait pas une bonne réputation dans la ville. Aussi jusque alors le commandant l'avait-il vue le moins souvent possible, et il ne se souciait pas que sa femme la fréquentât outre mesure. Cette fuis pourtant, il ne fit aucune objection à la proportion d'Armantinc, et répliqua de son ton monotone :
— Comme il vous plaira, chère amir.
— El, pour éviter toute scène ridicule, — poursuivit la jeune femme, — je vais consigner à la porte votre vilain docteur Gilbert.
— Consignez, ma chère.
Armanline l'embrassa d'un air transporté.
— Vous êtes charmant! — reprit-elle; — mais voyons,
— ajouta-t-elle aussitôt, — on dirait que quelque chose vous inquiète...
En effet, le commandait s'agitait, comme obsédé d'une idée qu'il avait peine à exprimer.
— Eh bien, — balbutia-t-ïl enfin, — puisque nous allons sortir, l'aire une promenade, pourquoi ne prendrions-nous pas la voiture et. n'irions-nous pas voir le petit... là-bas, à la ferme ?
— C'est juste, mon ami, — répondit Armantine, qui s'habituait à lui parler comme a un enfant; — mais il est trop tard aujourd'hui pour un pareil voyage... Demain, si vous Voulez et si vous eu avez encore le désir, nous irons voir ce pauvre chéri.
— Oui, oui, demain, —répéta le commandant. Et il s'affaissa de nouveau sur lui-même.
— Allons! pensez à votre toilette, — reprit Armantine;
— il faut que je m'occupe aussi de la mienne... Je vais vous envoyer Barthélémy pour vous aider à vous habiller... Il y a longtemps qu'on ne vous a vu dans la ville; faites-vous beau... faites-vous bien beau, mon oflicier!
Elle embrassa encore son mari et s'enfuit, tandis que le commandant répétait :
— Oui, oui, bien beau.
Cependant, il ne bougeait pas, et quand le domestique arriva quelques moments plus tard, il le trouva dans la même position, l'œil fixe, les bras ballants, son cigare éteint à la bouche.