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LA RIVALITE DE MEDECIÎVS

Martinval, en quittant l'hôtel de Vareilles, s'était dirigé vers la demeure de Mourachon. Mais, avant de raconter quel fut le résultat de sa visite, disons quelle avait été la causo de cette recrudescence dans la maladie de mademoiselle Corisandre.

La sœur aînée du galant bossu avait très-largement dépassé la trentaine. Au physique, elle était longue, mince, jaune ; elle avait de grandes dents noires, le nez

épaté et les yeux chassieux. Au moral, elle était acariâtre, médisante et dévote. On pouvait seulement louer en elle son affection pour son frère, qui éiait son orgueil, et dont elle tenait ia maison avec ordre, et économie, malgré la maladie nerveuse dont elle souffrait à peu près constamment.

Or, le jour où nous nous trouvons, un événement d'une importance capitale pour la famille Mourachon avait été annoncé dans la ville. C'était précisément le jour où le bossu devait opter entre un duel et un mariage, et, toute réflexion faite, il avait jugé prudent de no pas opter pour le duel. Cette détermination prise, et peut-Uit. ne la pril-il pas sans une lutte violente Contre lui-même, il . -liait accepter franchement la situation nouvelle, afin d ne laisser soupçonner à personne qu'elle avait été impos i>

Mourachon ■ .1 fort bien tout cela et agit en conséquence. Ap- ,oir écrit un billet à Mersey pour lui annoncer, ■ mots couverts, le parti auquel il s'arrêtait, il s'était rendu, dans son plus beau costume, chez le jardinier Durand afin de lui demander solennellement la main do sa fille. Il affectait pour Thérèse la plus forte passion; il n'avait jamais aimé, il n'aimerait jamais qu'elle; il parlait de mourir si on la lui refusait. Ou no la lui refusa pas, comme on peut croire; il y eut dans le pavillon du jardin Bertiguy une scène attendrissante, puis le mariage fut résolu et fixé à bref délai.

Aussitôt la nouvelle s'en répandit avec une incroyable rapidité. Les Durand, père et fille, sans compter leur nombreuse parenté, annoncèrent partout la belle alliance que Thérèse allait contracter. Mourachon lui-même, loin de faire mystère de son mariage, l'apprenait à tous ceux qu'il rencontrait. Fidèle à son rôle, il semblait être au comble de la joie ; il prenait le ciel et la terre à témoin de son bonheur. Il provoquait les félicitations et feignait de ne pas remarquer l'ironie dont elles étaient marquées.

Ce n'était, en effet, dans toute la ville de Z"*, qu'un immense éclat de rire. Personne n'ignorait les hautes prétentions du galant bossu, et voilà que ses rodomontades aboutissaient à un mariage avec une ouvrière sans fortune, sans beauté, et qui n'était même pas à l'abri de certaines médisances. Une considération frappait surtout : Puisque Mourachon adorait la fille du jardinier au point de l'épouser, c'était donc pour elle et pour '•Ileseule qu'il se rendait chaque nuit dans le jardin ou député. Et l'on avait pu croire, malgré ses airs mystérieux, que ce pauvre être disgracié attirait l'attention de mademoiselle Henriette de Bertigny ! Ainsi toutes les prévisions de Léon Mersey se réalisaient; et la réputation d'Henriette se dégageait u'autant plus nette et plus pure de cette intrigue que le secrétaire de la mairie était plus ridicule, plus honni de ses concitoyens.

Cependant, tandis que la ville entière s'émouvait de ce mariage, Mourachon lui-même n'était pas tranquille, Corisandre, qui par son âge et par son caractère exerçait sur lui une certaine influence, n'avait pas été consultée; il ne lui avait rien dit encore de l'événement, et éprouvait une vive appréhension à le lui annoncer. Corisandre, en effet, visait aussi à une riche alliance pour son frère; elle le considérait comme un type d'intelligence supérieure et de distinction ; elle le croyait appelé aux plus brillantes destinées matrimoniales. Mourachon se demandait avec terreur comment il oserait briser tous ces beaux rêves et faire retomber la vieille fille dans les misères scandaleuses de la réalité.

Après avoir opéré sa tournée dans la ville, il s'était rendu à la mairie pour y remplir ses fonctions ordinaires; mais, quand l'heure du déjeuner arriva, il ne se pressa pas de rentrer au logis et d'aller braver P6ïago qui l'attendait sans doute. Enfin pourtant il réfléchit que, sa sœur vivant très-retirée, elle ne savait peut-être rien encore; qu'il aurait 1" temps nécessaire pour la préparer a l'événement : qu'après tout il était majeur,

maître de ses actions, et qu'il n'avait pas à tenir compte des volontés de mademoiselle Corisandre. Il se décida donc a quitter son travail, et se dirigea, en se dandinant selon son habitude, vers la rue paisible et solitaire qu'il habitait.

Il marchait avec lenteur, s'arrêtant par intervalles pour causer avec ses connaissances. Il fallait pourtant finir par arriver, et il se trouvait encore à dix pas delà m.iisoii, quand il acquit la certitude que sa sœur devait être au courant de l'état de choses. On entendait des pamles entrecoupées, des cris, des sanglots qui no signifiaient rien de bon.

Corisandre, en effet, avait rencontré, le matin, à la sorlie de l'église, plusieurs dévotes de ses amies qui, bien informées des nouvelles du pays, lui avaient demandé ce qu'il fallait penser du mariage de Robert. Elle avait nié énergiquement, comme on peut croire; c'était un conte absurde, uno indigne calomnie. Cependant, lorsqu'elle fut rentré chez elle, sa vieille femme de ménage lui répéta les bruits de la ville. Sérieusement alarmée cotte fois, Corisandre envoya aux renseignements, et il résulta de son enquête que la rumeur publique ne se trompait pas.

Tant qu'elle n'aurait pas eu d'explication avec son frère, mademoiselle Mourachon se croyait pourtant en droit de révoquer en doute une nouvelle aussi extravagante. Mais le'doute seul avait suffi pour bouleverser cette organisation maladive et éminemment irascible. Aussi, depuis son retour, Corisandre n'avait-elle fait que pleurer et se lamenter.

Mourachon devina ce qui avait pu se passer; et, quand il entra dans la chambre de sa sœur, au rez-de-chaussée, il était fort peu rassuré, bien qu'il affectât l'aisance et qu'il sifflotât entre ses dents.

La désolée Corisandre, les cheveux épars et les vêtements en désordre, était assise dans une antique bergère en velours fané, et la servante se tenait debout à côté d'elle pour surveiller ses mouvements convulsifs. Une forte odeur d'éther prouvait que mademoiselle .Mourachon avait eu déjà une attaque de nerfs, et ses traits bouleversés, ses yeux plus rouges que d'ordinaire, témoignaient rie la violence de ses émotions.

Mourachon, habitué de longue date aux crises nerveuses de sa sœur, ne s'en effrayait guère. II conserva donc son attitude ealme et indifférente; mais, en l'apercevant, Corisandre, qui tout à l'heure semblait avoir à peine la force de se soutenir, se leva impétueusement et courut au devant de lui.

— Robert, mon Robert, — s'écria-t-elle de sa voix aiguë — dis-moi bien vite qu'on m'a fait un gros vilain mensonge! Je ne crois pas, je ne croirais jamais... Parle donc, Robert; ne vois-tu pas que je suis à moitié morte de chagrin et de colère?

— Je parlerai, ma chère, quand je saurais ce que tu me veux.

— Ce mariage, cet absurde, cet odieux mariage, est une invention des méchantes gens, n'est-ce pas?

— Quel mariage, Corisandre?

— Ah! tu ne sais pas de quoi il s'agit? — s'écria mademoiselle Mourachon toute joyeuse; — je disais bien... C'est une invention des désœuvrés de la ville. Mais ils iront en enfer pour le mal qu'ils m'ont fait, et, si je les connaissais, je leur cracherais au visage, je les souffletcrais, je les mordrais, je...

— Tudieu! ma pauvre Corisandre, comme tu y vas! Mais qu'ont pu dire ceux dont tu parles pour mériter d'être ainsi traités?

— N'ont-ils pas eu l'infamie do prétendre que toi, Robert, toi si beau, si instruit, si bien élevé, tu allais épouser cette petite Thérèse Durand, une fille de rien, sans mœurs et sans religion, une effrontée qui a coqueté avec tous les jeunes gens du pays, une laide guenuche...

— Morbleu ! Corisandre, pour une dévote, tu n'es guère charitable!... Mais enfin si l'on avait dit vrai?

Corisandre lui posa ses deux mains crochues sur los épaules, le regarda fixement et dit avec une expression effrayante :

— C'est donc vrai ?

— Eh bien 1 — reprit le bossu en cherchant à se dégager, — si telle était ma fantaisie, qui m'empêcherait, de la satisfaire?

— Moi, moi! — s'écria Corisandre avec véhémence; — je suis ta sœur aînée, je tiens la place de notre père et de notre mère défunts que ton indigne conduite eût désespérés. Je ne souffrirai pas...

— Eh! que feras-tu? Allons, Corisandre, pas de scènes, je t'en conjure; elles ne conviennent pas à ton tempérament et elles m'ennuient. Je suis assez grand pour me diriger tout seul, peut-être! J'aime Thérèse et Thérèse m'adore; je l'épouserai quand tous les diables se mettraient en travers.

La vieille fille recula avec horreur.

— Mou Dieu ! — s'écria-t-elle en levant vers le plafond des yeux tout blancs, — l'avez-vous donc abandonné? 11 va se déshonorer, me déshonorer moi-même Robert, Robert, — poursuivit elle en joignant les mains, — réfléchis donc, je t'en supplie. Tu ne peux songer sérieusement à épouser cotte créature... Quant à moi, jo n'acceplerai jamais une pareille belle-sœur; je te quitterai, j'entrerai dans un couvent... je donnerai tout mon bien à l'église... je ne te reverrai jamais, jamais!

— Bah! Corisandre, tu prendras ton parti de ce que tu ne peux empêcher... Tiens, — ajouta Mourachon en baissant la voix, — veux-tu que je te dise la vérité? Ce mariage est nécessaire, indispensable; toi qui est pieuse, tu comprendras cela. Dieu et ma conscience me l'imposent également... M'entends-tu, ma chère? Dieu et ma conscience!

Mais ces considérations, qu'il supposait capables do produire quelque effet sur Corisandre révoltèrent la vieille fille. Elle se cacha le visago dans ses mains.

— Sainte Vierge! — s'écria-t-elle, — peut-il exister sur la terre des femmes si méprisables? Et penser que mon frère va donner son nom à une d'elles...! Eh bien! — poursuivit-elle en trépignant et en s'abandonnant à toute sa rage, — je n'autoriserai pas par ma présence do telles infamies... Jo vais qui tter la maison, je te renie... Tu es un lâche, un misérable débauché... Je te méprise, je le hais, je ne veux plus le voir!

Eti même temps elle tomba sur le plancher, en proie h une crise nerveuse plus terrible que toutes les autres.

Quoique Robert Mourachon fut habitué, comme nous l'avons dit, à de pareils accidents, il fut effrayé de la gravité de celui-ci. La malheureuse Corisandre se roulait par terre, en proie à d'affreuses convulsions. Elle poussait des cris qui devaient s'entendre aux deux extrémités de la ville.

Mourachon et la servanto avaient peine à la contenir et à l'empêcher de se briser le front contre les meubles. Profitant d'un moment favorable, ils la transportèrent sur son lit, où ils continuèrent de la garder. Elle souffrait cruellement, et, au milieu des cris inarticulés, elle prononçait des paroles sans suite qui annonçaient un complet égarement d'esprit.

Une voisine, amie de Corisandre, était accourue au bruit. Elle proposa d'envoyer chercher un médecin au plus vite, cet état violent ne pouvant se prolonger sans péril.

— Oui, oui, — dit Mourachon bouleversé; — qu'on aille prévenir monsieur Martinval.

— Martinval ! — répéta avec humeur la servante; le joli médecin du chat ! Je ne vois pas quel bien est résulté pour notre chère demoiselle d'avoir suivi ses ordonnances; elle ne s'est pas trouvé mieux une fois que l'autre, et n'a plus aucune confiance en lui.

— C'est vrai, — répliqua le bossu, — et toute la science du docteur Gilbert ne sera pas de trop pour triompher du mai... Fanchetle, voyez donc si monsieur

ÉLIE BERTHET

Gilbert est chez lui, et priez-le de venir sur-le-champ.

Peut-être, si Mourachon avait été plus tranquille, y eût-il regardé à deux fois avant de s'exposera irrilerson ami Martinval. Quoiqu'il en fut, Fauchette sortit, et fit diligence pour se rendre chez le docteur.

Celui-ci, en apprenant la gravité du cas, consentit à suivre la messagère. Corisandre éprouvait crises sur crises, avec des intervalles de calme. Gilbert, après avoir examiné la malade et pris des informations auprès des personnes qui l'entouraient, passa avec Mourachon dans une pièce d'entrée qui servait de salon à la famille, afin d'écrire son ordonnance.

— Ces accidents nerveux, — dit-il, — sont plus effrayants que réellement graves. Les symptômes ont parfois un caractère bizarre et changent à chaque minute...Maisje vais employer des médicaments énergiques.

Et, s'asseyant à une table, il écrivit rapidement son ordonnance.

Comme il achevait le parafe de la signature et se disposait à se retirer, des cris plus perçants que jamais s'élevèrent de la chambre voisine. Une nouvelle crise se déclarait et on avait peine à maintenir Corisandre sur son lit. Le docteur, cédant aux instances de Mourachon, retourna auprès d'elle, bien qu'il ne put pas grand'chose pour la soulager, jusqu'à ce qu'on eût fait usage des remèdes prescrits.

Ce fut en ce moment que Martinval arriva. Habitué du logis et familier avec tous les habitants, il entra sans façon dans la première pièce. Mais comme il se dirigeait vers la chambre, dont la porte était entre-baillée, il entendit le docteur Gilbert qui engageait la malade à prendre courage et rassurait les personnes présentes sur les suites de l'accès.

Martinval s'était arrêté, comme pétrifié, au milieu du salon. La présence de son rival dans cette maison dont il était l'oracle naguère lui porta un coup poignant. Il pâlit et fut sur le point de s'élancer pour faire un scandale. Une réflexion l'arrêta :

— Eh bien, quoi !—murmura-t-il avec amertume, — j'ai soufflé les Vareilles à monsieur le docteur, pourquoi ne me soufflerait-il pas à son tour les Mourachon? Je ne perds pas au change, je crois.

Cependant la colère ne cessait de gronder en luimême, et il cherchait comment se venger. En promenant les yeux autour de lui, il aperçut l'ordonnance que Gilbert venait d'écrire et qui était étalée, tout humide encore sur la table. Il s'en approcha et la lut avidement.

Tout à coup un sourire diabolique effleura ses lèvres. Après une courte hésitation, il saisit la plume, encore chargée d'encre qui se trouvait près du papier, et traça vivement quelques traits sur l'ordonnance de son confrère. Cela fait, il recula tout blême et frémissant; des gouttes de sueur sillonnaient son visage.

Il demeura encore immobile; peut-être s'effrayait-il déjà de son action et songeait-il à la réparer. Comme il hésitait, il entendit Corisandre s'écrier d'une voix gémissante :

— Ah! docteur, je mets tout mon espoir en vous... Je souffre, je souffre! Vous seul pouvez me guérir du mal que m'a fait ce méchant Robert... Martinval ne comprenait rien à ma maladie; vous, qui êtes si savant, guérissez-moi... Je priera pour vous !

Cette défection injurieuse de son ancienne cliente coupa court aux hésitations de Martinval.

— Allons! - murmura-t-il, — tout est bien... Je serai vengé de l'une et de l'autre.

Et il se retira d'un pas furtif, sans que personne le vît sortir de la maison, comme personne ne l'y avait vu entrer.

Quelques instants plus tard, Gilbert lui-même se retira. Tout occupé de rassurer Mourachon, quile reconduisait jusqu'à la porte, il ne songea pas à relire son ordonnance et se contenta de recommander qu'on la portât surle-champ à la plus prochaine pharmacie.

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