LA REPARATION
Le même jour, dans la matinée, pendant que Léon Mersey était en train de déjeuner au premier étage de la maison avec sa mère, les employés déjeunaient, de leur côté, dans le bureau de la perception, dont ils avaient pris soin de verrouiller la porto. L'un avait étalé sur du papier blanc un morceau de fromage, l'autre une tranche de jambon, l'autre je ne sais quels reliefs provenant de la cuisine paternelle, et ils arrosaient le tout avec quelques bouteilles de double bière apportées du café voisin. Mais ce qui assaisonnait particulièrement leur moleste repas, c'était la gaieté et aussi la médisance, dont ils ne se faisaient pas faute.
— Oui, messieurs, — disait Raymondin, — le mariago est d'autant plus sûr que Mourachon lui-même me l'a annoncé tout à l'heure... Et il fallait voir avec quels transports il en parlait! Des soupirs à faire tourner un moulin à vent, des regards à décrocher les étoiles !
— Mais, voyons! — dit André, l'employé principal, en prenant un air discret, — est-ce bien de Thérèse Durand, la fille du jardinier, qu'il s'agit?
— Jardinier! qu'appelez-vous jardinier? Mourachon appelle son futur beau-père un horticulteur distingué, ce qui est bien plus honorable.
— Enfin Thérèse la couturière?
— Couturière! si l'on peut dire! Mourachon prétend qu'elle est artiste en robes.
— Artiste ou non, si la fiancée do Mourachon est bien la petite, Durand... Eh! eh! hum ! Voilà.
— Que voulez- vous faire entendre, sournois? — reprit Raymondin ; — tenez, vous avez justement l'air qu'avait Mourachon quand il donnait à penser qu'il se rendait quelque part à l'intention de mademoiselle de Bertigny !
— Je ne veux rien faire entendre, monsieur Raymondin, — dit sèchement André, qui ne se laissait pas traiter d'égal à égal par ses camarades; — je sais ce que jo sais au sujet de Thérèse Durand, et cela ne regarde que moi. Pour ce qui concerne mademoiselle de Bertigny, une demoiselle d'un rang si élevé, je n'ai jamais cru aux vanteries de Mourachon.
— Ni moi non plus; et pourtant, monsieur André, lorsque vous avez vu entrer le bossu dans le jardin Bertigny, vous me disiez...
— Je me suis moqué de vous comme de lui... On no peut donc plus plaisanter à présent!
— Ma foi! messieurs, — reprit Raymondin, — on no m'ôtera pas de la tête que le patron est pour quelque chose dans toutes ces histoires... Il s'est fait le champion de mademoiselle de Bertigny l'autre jour au bal; puis il a ferraillé bien longtemps hier matin avec Mourachon ; et puis il y a entre eux des chuchoteries, des correspondances... Oui, je gagerais que, s'il voulait parler...
— Ce Raymondin est un véritable furet, — reprit André; — il flaire un secret de dix pas à la ronde... Mais, croyez-moi, mon cher, ne parlons pas politique.
— Je ne parle pas politique, je parie du patron.
— C'est la même chose et c'est aussi dangereux. Monsieur Mersey ne se laisse pas entortiller, et le plus sûr est de garder ses idées pour soi, car les murs ont souvent des oreilles.
Comme André prononçait ces mots à demi-voix, on frappa à la porte que les employés avaient pris soin de barricader, ainsi que nous l'avons dit. Nul no bougea et André, saisissant une bouteille, emplit tranquillement les verres ; on frappa de nouveau.
— Il n'y a personne... le bureau est fermé ! — s'écriat-on de toutes parts.
Mais le visiteur inconnu ne tint pas compte de cette réponse et frappa avec plus de force.
— Tonnerre I — s'écria Raymondin en se levant, — en voilà un qui est fièrement pressé de payer ses impositions!... Mais je vais le remballer!
Et il ouvrit la porte à grand bruit.
Cependant il changea aussitôt de contenance. La personne qui se présentait était Constant, le valet do chambre de monsieur de Bertigny.
— Une lellre pour monsieur Mersey, — dit-il en sa- 'uant ; — il y a réponse.
On s'empressa de le faire entrer et ou l'invita à s'asseoir sur une des banquettes destinées au public; puis Raymondin ayant pris la lettre, monta lestement à l'étage supérieur.
Son absence ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes il reparut et dit au domestique que monsieur Mersey présentait à monsieur de Bertigny ses compliments et qu'il allait sur-le champ se rendre à son invitation. Constant s'inclina et sortit.
Après son départ, un profond silence régna un moment dans le bureau.
— Qu'est-ce que tout cela signifie? — demanda enfin Raymondin ; — le patron est appelé chez monsieur de Bertigny, et l'affaire presse, à ce qu'il paraît, car monsieur Mersey s'habille déjà pour sortir.
— Pourvu, — dit André d'un ton sévère,— que le député n'ait pas appris quels sots propos ont été tenus ici contre sa nièce! Pour ma part, je ne serais pas fâché qu'on lavât un peu la tète à ceux qui osent répéter, dans les bureaux de la perception, les calomnies imaginées par des imbéciles.
Il y avait beaucoup à dire sur le rigorisme tardif de monsieur André; mais aucun des autres employés n'osa protester, et ils demeurèrent consternés.
Bientôt Mersey descendit ; après avoir donné brièvement ses ordres à André, il sortit et se dirigea vers la maison du député.
Chemin faisant, il cherchait quelle pouvait être la cause de cet appel inattendu. Quand il arriva, le domestique, au lieu de l'introduire dans la maison, le conduisit dans le jardin, où se trouvait en effet monsieur de Bertigny.
Le député allait et venait, son sécateur à la main; mais il ne songeait pas à émonder ses rosiers, selon l'ordiDaire. Lui toujours si placide et si plein de bonhomie, paraissait sombre et irrité en ce moment. Après avoir congédié le domestique, il prit le bras de Mersey et dit avec agitation :
— Pardonnez-moi, mon cher percepteur, de vous recevoir ici ; mais ce que j'ai à vous dire doit être entendu de vous seul. — Mersey s'inclina en silence. — Je vous ai prié de passer chez moi, — poursuivit monsieur de Bertigny, — parce que vous avez, je le sais, autant d'intelligence que de cœur, et vous me conseillerez dans les cruelles difficultés où je me trouve. — Léon protesta de son dévouement. — Eh bien donc, — reprit le député, — je connais maintenant, mon ami, la cause de cette insulte qui nous a été faite l'autre soir au bal. Le mairo de la ville était là tout à l'heure, et il a fini par m'avouer la vérité. Ce n'était pas une démonstration politique dirigée contre moi ; c'était... le croirait-on ? et j'en tremble de colère... c'était une avanie préméditée contre une personne de ma famille !
— Et vous en a-t-on nommé les auteurs? — demanda Mersey.
— Non, mais vous doviez les connaître, vous, quand vous vous êtes joté en avant pour faire tête à cette outrageantemanifestation...Jem'expliqueà cette heure votre fière attitude, vos regards hardis qui obligeaient tous les yeux à se baisser devant nous!... Et cependant, Mersey, vous ne pouvez savoir ce qu'il y a d'élevé, d'angélique
dans celle que vous défendiez; vous ne pouvez imaginer combien seraient poignantes pour elle les calomnies dont elle est victime, si elle venait par hasard à les apprendre!
— Je crois aisément mademoiselle Henriette capable de toutes les nobles susceptibilités.
— Il faut donc m'aider à la défendre encore, — reprit monsieur de Bertigny avec énergie. — Quoique vous soyez établi depuis peu de temps dans le pays, vous avez pu déjà apprécier cette population malveillante, et d'ailleurs vous devez être au courant de bien des choses que j'ignore. Cet idiot de maire n'a pu ou voulu me renseigner suffisamment. Néanmoins, dans cette grave circonstance, rien ne m'arrêtera. Je veux faire cesser ces bruits abominables; j'y emploierai mon crédit, ma fortune, mon existence même, s'il le faut... Mais, de grâce, vous, Mersey, donnez-moi votre avis... Que dois-je faire?
Mersey sourit.
— Rien, — dit-il; — les bruits dont vous parlez, et qui m'indignent autant que personne, reposent sur un malentendu; or la population de Z"*, au moment où je vous parle, doit connaître l'erreur grossière où elle est tombée, et je suis surpris que le maire ne soit pas encore informé de ce changement.
— Que voulez-vous dire et commentée miracle s'est-il accompli? — Alors Mersey exposa qu'un jeune homme de la ville étant devenu amoureux de la fille du jardinier, et ayant été admis plusieurs fois, la nuit, dans lo jardin de la maison, ces visites furtives avaient donné matière à des médisances contre une personne qui devait être au-dessus de pareils soupçons ; mais que la nouvelle du mariage de ce jeune homme avec Thérèse Durand avait dû couper court à ces rumeurs insensées. — En efTet, — reprit monsieur de Bertigny en se frappant le front, - tout à l'heure ce vieil ivrogne de Durand est venu m'annoncer le mariage de sa pécore de fille, et commo la nouvelle no m'intéressait guère, je l'ai congédié assez brusquement... Mais si les choses sont ainsi, — poursuivit monsieur de Bertigny,— le mal est réparé, et les gens de la ville doivent rougir à présent do leur méprise.
— Je n'ai, quant à moi, aucun doute à cet égard, — répliqua Léon; — et, si vous en avez, — ajouta-t-il en levant les yeux, — voici quelqu'un qui pourra sans doute vous fournir des indications à ce sujet.
La personne qu'il désignait était Thérèse Durand ellomême, qui venait d'apparaître tout à coup au détour d'une allée. La fille du jardinier rôdait depuis quelques instants autour des promeneurs, sans oser s'approcher, quand le sourire encourageant de Mersey la décida. Cependant monsieur de Bertigny l'accueillit d'un air sévère.
— C'est donc vous, mademoiselle, — lui dit-il, — qui recevez du monde la nuit, au risque de compromettre ma maison? Si j'avais connu plus tôt votre conduite...
— Oh! pardonnez-moi, monsieur, — répliqua Thérèse en baissant les yeux et en faisant mine de pleurnicher; — j'ai eu bien tort; mais puisquo aujourd'hui mon mariage est annoncé publiquement... Et je sais bien qui je dois remercier do ce résultat, — ajouta-t-elle en lançant à Léon un regard de gratitude. — Monsieur le percepteur a tenu sa promesse.
— Moi, mademoiselle? — demanda Mersey avec embarras; — comment se fait-il?...
— Croyez-vous que je ne vous aie pas reconnu, le soir du bal, quand vous êtes venu à la place de monsieur Mourachon? Vous avez été touché de mes Larmes, de mon désespoir ; vous avez parlé à Robert, vous lui avez donné de bons conseils. Grâces vous soient rendues!... Mais, je vous en conjure, monsieur le percepteur, — ajouta-telle en baissant la voix, — puisque votre pouvoir sur lui est si grand, veillez bien à ce qu'il ne se rétracte pas. Il a une sœur très-dévote et qui le mène comme un enfant. Jo crains toujours qu'il ne profite du premier prétexte venu pour...
ÉLIE BERTI1ET
— Ne redoutez rien de pareil, mademoiselle : Mourachon, après le bruit qu'il vient de faire, ne peut manquer à sa parole. Je n'ai pas sur lui le crédit que vous supposez ; mais monsieur de Bertigny désire couper court à certaines suppositions fâcheuses, et il saura bien empêcher votre fiancé de revenir sur ses engagements-
—Je crois bien ! — dit monsieur de Bertigny avec fermeté; — annoncez à ce jeune homme, petite, que, s'il s'avisait de changer d'idée, ce serait moi qui lui en demanderais compte.
— J'aurai soin de lui transmettre les paroles de monsieur, — reprit Thérèse;— et pourtant si monsieur le percepteur voulait bien, de son coté...
Un signe du député lui fit comprendre qu'elle devenait importune; aussi, après avoir adressé une profonde révérence aux promeneurs, se hâta-t-elle de rentrer chez elle.
Demeuré seul avec Mersey, monsieur de Bertigny lui posa affectueusement une main sur l'épaule.
— Je commence à comprendre de quoi il retourne, — dit-il ; — c'est vous qui avez tout conduit. Vous avez trouvé le dénoûment le plus simple, le [dus naturel, aux mortels embarras qui, tout à l'heure encore, me sem^ blaient insurmontables. Il y a tant de ménagements à garder quand il s'agit de la réputation d'une jeune fille! Merci donc pour le service que vous venez de nous rendre; il est plus grand encore que vous ne le supposez... Celle qui doit en profiter l'ignorera toujours; mais moi, je vous en conserverai une éternelle reconnaissance, et regardez-moi désormais comme le plus dévoué de vos amis. — Monsieur de Bertigny semblait très-ému et Mersey lui-même avait les yeux humides. On marcha quelques moments en silence. — Je ne saurais dire, — reprit enfin le député. — combien je suis heureux que cette affaire soit ainsi terminée. Douce et bonne Henriette! si jamais elle revenait sur sa détermination, si elle consentait à se marier, elle n'aura pas du moins à craindre des insinuations injurieuses...!
—Quoi ! monsieur, — demanda Léon,— mademoiselle de Bertigny, si belle, si intelligente, et qui semble destinée à faire le bonheur d'une famille, aurait-elle de l'aversion pour le mariage?
— Elle a exprimé bien souvent, devant sa tante et devant moi, sa volonté à cet égard, et Henriette ne revient jamais sur ses décisions.
— Mais ne connaissez-vous pas les motifs de cette résolution... étrange?
— Nous les connaissons et, quoique nous ne les approuvions pas, nous voulons les respecter... Henriette se fait martyre d'un devoir, et, dût-elle mourir à la peine, elle ira jusqu'au bout. C'est un grand chagrin pour madame de Bertigny et pour moi. Nous n'avons pas d'enfant; Henriette est notre fille d'adoption, et après nous toute notre fortune lui appartiendra... Jugez combien l'opiniâtreté de cette chère enfant doit nous causer de soucis!...
— Si pourtant, monsieur,— reprit Mersey en baissant les yeux et en affectant l'indifférence, — un homme de cœur éprouvait pour mademoiselle de Bertigny une passion violente et parvenait à la toucher?
— Votre homme de cœur en serait pour ses frais de belle passion; et, parvînt-il à se faire aimer d'Henriette, il n'en serait pas plus avancé. Les obstacles dont je parle s'élèveraient toujours entre elle et lui. Il ne saurait même jamais la cause du refus qui lui serait opposé, car Henriette se laisserait couper en morceaux plutôt que de la dire... Mais, chut ! — poursuivit monsieur de Bertigny en écoutant les aboiements de King, qui accourait tout joyeux, — voici le précurseur ordinaire de ces James, et elles ne sauraient être loin.
En effet, King vint caresser Mersey et presque aussitôt les dames de Bertigny parurent. La tante et la nièce, ne soupçonnant pas la grave affaire qui amenait le percepteur chez elles, se montrèrent très-gaies, et on se
promena quolques instants, en causant sur un ton d'intimité amicale. Néanmoins Léon semblait rêveur, mal à l'aise; et, après être resté autant que l'exigeaient les convenances, il prétexta de ses occupations pour prendre congé et se retirer.
— Monsieur Mersey paraît tout singulier aujourd'hui! — dit Henriette rêveuse elle-même.
— Bah ! ce n'est rien, — répliqua le débuté ; — nous avons parlé politique; il s'agissait entre nous du mauvais accueil que j'ai reçu l'autre soir des électeurs opposants de Z"*, et dont vous avez eu votre part, pauvres femmes que vous êtes !... Mais tout s'arrange, à ce qu'il paraît ; aussi veux-je tenter une expérience : nous irons ensemble aujourd'hui faire des visites dans la ville, et pous jugerons du changement qui a pu s'opérer dans les esprits depuis quelques heures.
— Mon Dieu ! mon oncle, — reprit Henriette avec une charmante petite moue, — sommes-nous donc destinées a n'être que des pierres de touche électorales? — Pour toute réponse, monsieur de Bertigny l'embrassa en riant. Le député, accompagné de sa femme et de sa nièce en grande toilette, se rendit en effet dans plusieurs maisons do Z*". Ce fut pour les dames et pour lui une véritable ovation. Maintenant tous les fronts se découvraient, toutes les bouches souriaient sur leur passage; on les entourait, on les comblait de politesses et de témoignages de respect, si bien qu'en rentrant à la maison, Henrette disait d'un air d'ennui : — Je suis excédée do fadeurs... En vérité, mon oncle, je crois que j'aimais mieux l'opposition.