LA DOUBLE CATASTROPHE
Le lendemain des événements que nous avons racontés dans les chapitres qui précèdent, tout l'hôtel de Vareilles était en rumeur. Le matin, en entrant chez le commandant, le valet de chambre Barthélémy avait trouvé son maître paralysé de tout le corps, sans voix et sans connaissance. On alla prévenir Armantine, qui accourut fort alarmée. Mais vainement adressa-t-elle à son mari les paroles les plus tendres, elle n'obtint aucune réponse ; vainement prodigua-t-on au malaue les soins les plus empressés, il demeurait plongé dans uni; insensibilité complète. Cependant il respirait encore et ses yeux étaient grands ouverts. Armantine finit par où elle aurait dû commencer, elle envoya chercher un médecin ou plutôt deux médecins, car dans son trouble elle expédia Barthélémy chez Martinval et Françoise chez le docteur Gilbert, sans songer aux inconvénients possibles de cette imprudence.
L'état de monsieur de Vareilles était d'autant plus inconcevable que, la veille au soir, le commandant semblait ne jamais s'être mieux porté. Armantine, on s'en souvient, avait préparé une petite fête intime à laquelle assista sa mèro; et le ropas avait été des plus joyeux. Le commandant avait soupe de bon appétit et bu gaillardement quelques verres de son meilleur vin. Sans doute les prescriptions de Martinval étaient préférables à celles du docteur, car peu à peu il avait recouvré sa vivacité d'autrefois.
Dans la soirée, Armantine s'était mise au piano, et, sur les instances de son mari, avait chanté plusieurs morceaux. Assez tard dans la soirée, les deux époux avaient reconduit madame Legros chez elle, et, à leur retour, on avait entendu monsieur de Vareilles luimême fredonner dans l'escalier. Or, nous le répétons, c'était le lendemain de cette agréable soirée que l'on
trouvait le pauvre commandant frappé de paralysie complète.
Martinval se rendit le premier à l'appel de madame de Vareilles. Peut-être éprouvait-il en secret quelque embarras, mais il n'en Dt rien paraître, et entra l'air assuré, la tête haute.
Armantine, entourée des domestiques de la maison, se tenait dans une pièce qui précédait la chambre du malade.
— Ah! monsieur,— dit-elle à Martinval avec un mélange de colère et de douleur, — voilà donc la conséquence de vos conseils!... Et moi qui avais tant de confiance en vous ! moi qui croyais, d'après vos affirmations, que ce nouveau régime rendrait sur-le-champ la force et la santé à mon bien-aimé mari! J'étais si heureuse, si tranquille hier au soir et maintenant...
— Calmez-vous, madame, — répliqua Martinval avec aplomb; — ce qui arrive est l'effet d'un accident nouveau et non le résultat du régime fortifiant que j'ai prescrit... Mais comment donner des preuves de ce que j'avance si je ne vois pas le malade?
— Eh bien ! venez, vous allez le voir... Mais guérissez-le... Oh ! guérissez-le; car s'il était établi que l'existence de mon mari est compromise par votre faute, malheur à vous !
Et elle l'introduisit dans la chambre du commandant, sans paraître s'apercevoir que les domestiques les avaient suivis.
Martinval examina le malade, le palpa, lui tAta le pouls ; mais en vain essaya-t-il à son tour d'obtenir un mot, un signe, une pression de main en réponse à ses questions. Le pauvre commandant demeurait inerte et muet. Cependant peut-être la connaissance ne l'avaitelle pas abandonné; ses yeux conservaient une vivacité, une expression étonnantes : toute son âme semblait s'y être réfugiée. Quand sa femme se pencha vers lui avec tendresse, ils brillèrent d'un éclat singulier; ils s'attachaient sur elle, suivaient chacun de ses mouvements. Qu'exprimaient-ils? Etait-ce l'affection ou la colère, un regret ou un reproche? Nul n'aurait pu le dire; mais cette expression était si effrayante qu'Armantine ne tarda pas à détourner la tête en frissonnant.
Quelqu'un entra sans être annoncé et s'approcha du malade à son tour. Martinval tressaillit en reconnaissant Gilbert.
Le docteur savait déjà les circonstances qui avaient précédé la catastrophe, et une investigation rapide lui sulfit pour apprécier l'état du commandant. Il no dit rien; mais, en se redressant, il lança un regard foudroyant à son confrère, qui, do son côté, le soutint avec arrogance. Cependant ils comprirent l'un et l'autre la nécessité de se contenir devant le malade et on passa dans la pièce voisine.
Là, les deux médecins, sans se saluer, sans se donner mutuellement aucune marque de politesse, se mirent à discuter les mesures à prendre. Pour cette fois, il n'y eut aucun dissentiment entre eux; Martinval avait conscience de ses torts, et jugeait nécessaire de s'en rapporter aux lumières supérieures de son rival. On s'empressa donc d'écrire une ordonnance, qu'ils signèrent l'un et l'autre, puis la grande Françoise courut chercher les médicaments indiqués.
Armantine semblait attendre avec angoisse le résultat de cette conférence. Enfin elle demanda d'une voix altérée :
— Mon mari a la même maladie que son frère, n'estce pas, messieurs?... C'est absolument comme son frère !
— Non, madame, — répliqua Gilbert, — le conseiller est mort d'apoplexie, tandis que votre mari... Mais peutêtre ceux qui l'ont mis dans ce déplorable état trouveront-ils quelque moyen de l'en tirerl
En même temps son regard inquisiteur et menaçant
allait d'Armantine à l'officier de santé. Armantine n'avait pas l'air de comprendre; Martinval prit donc pour lui seul l'amer reproche que contenait ces paroles.
— Ah ça! monsieur,— demanda-t-il avec brutalité,— ce seraient donc mes prescriptions qui auraient déterminé, d'après vous, la paralysie du commandant?
— Je n'en sais rien! mais monsieur de Vareilles, qui était mon ami et dont je connaissais de longue date le tempérament, est atteint d'une maladie de la moelle épinière et du cerveau. Les symptômes constatés ne pouvant laisser aucun doute à cet égard, j'ai prescrit une vie régulière, un régime réparateur mais calmant. Or, on m'assure qu'hier, j'ignore d'après quels conseils et quelles incitations, le commandant a fait une débauche de table, qu'il a bu du vin et des liqueurs, qu'il s'est conduit enfin comme un homme robuste et bien portant pourrait se conduire... On voit aujourd'huico qu'il en est résulté. Et les personnes qui l'ont poussé à de pareils excès assument une grande responsabilité devant Dieu et dovant leur conscience, sinon devant les hommes.
Martinval resta un moment attéré. Il rougit et pâlit tour à tour ; mais son insolence ne tarda pas à reprendre le dessus :
— J'avais reconnu comme vous, monsieur, — dit-il avec hauteur, — la maladie de monsieur de Vareilles ; mais, si je ne craignais que ce débat ne causât une impression trop pénible à madame de Vareilles ici présente, je vous prouverais...
— Oh ! vous pouvez parler devant elle, — dit Gilbert avec un sourire étrange ; — madame de Vareilles a du courage.
Armantine sentit le coup et tressaillit. Cependant elle n'osa ou no daigna pas encore relever l'insinuation du
docteur. . .
— Je persiste donc à croire, monsieur, — poursuivit Martinval avec une assurance réelle ou simulée, — que l'accident de la nuit dernière est complètement étranger à l'écart du régime que monsieur le commandant s'est permis hier au soir; et je serais prêt à soutenir cette thèse en présence de la faculté tout entière.
Gilbert fit un geste de mépris et tourna le dos à son interlocuteur.
— Peut-être,— dit-il de sa voix sarcastique,— madame nous donnera-t-ello quelques éclaircissements à cet
égard ?
— Hélas! que pourrais-je dire? — répliqua Armantine en sanglotant ;— hier je croyais mon pauvro ami revenu à la santé... Et maintenant j'ai le cœur brisé... La forco et l'espérance m'abandonnent !
Elle se renversa sur sa chaise et se cacha le visage dans ses mains.
Martinval, fortement blessé de l'attitude méprisante du docteur, perdit toute mesure.
— Ainsi donc, — reprit-il avec une mordante ironie, — mon opinion ne vaut même oas la peine d'être discutée?... C'est fort bien; je dois êlre habitué aux procédés do monsieur le docteur Gilbert... Cepondant peutêtre conviendrait-il de se montrer un peu moins arrogant, quand on est capable de bévues comme celle dont on fait aujourd'hui même si grand bruit dans la ville...
Gilbert, qui déjà se disposait à partir, se retourna brusquement.
— Des bévues, moi? — dcmanda-t-il; —que /oulezvous dire, monsieur Martinval?
— Quoi! monsieur Gilbert, ignorez-vous encore... Eh ! eh ! il paraît que vous employez la morphine à trèshautes doses... surtout avec les clientes de vos confrères !
— La morphine! Expliquez-vous, monsieur... de qui
s'agit-il?
— Il s'agit de mademoiselle Corisandro Mourachon, que vous avez soignée hier pour une simple crise de nerfs, comme la pauvre- fille en a tant depuis quelques
EUE BERTHET
mois... On a suivi votre ordonnance; et, d'après ce qu'on m'a rapporté, la malade a dormi d'un sommeil paisible... si paisible qu'elle a passé insensiblement du sommeil à la mort.
Gilbert devint blanc comme un linge. Cependant il reprit avec colère :
— Vous devriez comprendre, monsieur, que ce n'est ni le lieu ni l'heure de pareilles plaisanteries; et, malgré votre haine contre moi...
— Vous croyez que je plaisante? Ah ça 1 vous n'avez donc rencontré personne ce matin?... Je vous le répète, mademoiselle Mourachon, auprès de laquelle vous m'avez supplanté par des moyens que je ne veux pas rechercher, vient d'être trouvée morte dans son lit... Si vous en doutez, iuformez-vous auprès du premier passant... en attendant que vous receviez des communications directes de la famille ou même de monsieur le procureur du roi.
Gilbert paraissait anéanti.
— C'est impossible!... impossible! — répétait-il en se frappant le front. — Je suis bien sûr, moi, de n'avoir commis aucune imprudence! La dose de morphine était trop faible pour...
— Cela vous regarde. Vous exposerez vos raisons à qui de droit dans l'enquête qui sera faite certainement, et à la suite de l'autopsie que la justice ne peut manquer d'ordonner.
Un tremblement nerveux secouait tous les membres du malheureux docteur ; une sueur glacée coulait sur son visage.
— Non, non! je ne saurais croire cela ! — s'écria-t-il enfin dans un transport de douleur et de colère ; — on me hait et tous les moyens sont bons pour me nuire... Mais je vais savoir la vérité.
Il sortit en courant comme un fou.
Armantine avait écouté avec une sorte de satisfaction cruelle l'accusation portée contre Gilbert. Dès qu'il eut disparu, elle demanda avec vivacité :
— Est-il vrai, monsieur, que cet homme indigne ait empoisonné une malade?
— On n'invente pas pareille chose, madame; il a vraiment administré à mademoiselle Mourachon une dose énorme de morphine, et elle en est morte cette nuit.
— Ce n'est peut-être qu'une erreur involontaire,— dit Armantine d'un ton doucereux.
— Erreur ou non, il n'en est pas moins perdu comme médecin et peut-être comme homme... Ah! monsieur le docteur, monsieur le docteur ! vous étiez trop orgueilleux... Je suis bien vengé maintenant.
Et il partit d'un éclat de rire farouche.
— Ainsi donc, —reprit Armantine, qui au milieu de ces événements semblait suivre avec persistance une même idée,— il n'y a plus à craindre qu'il ose blâmer le régime prescrit par vous à mon mari?
— Je l'en défie, car aussi bien je suis prêt à soute. nir... Il est perdu, déshonoré, vous dis-je, et il ne nie gênera plus !
Tout en parlant, Martinval prenait sa canne .et son chapeau pour se retirer lui aussi.
— Quoi ! monsieur, — demanda Armantine, — allezvous abandonner déjà ce pauvre monsieur de Vareilles?
— Je suis à vos ordres, belle dame ; mais, pour le moment, il n'y a rien autre chose à faire qu'à suivie exactement mon ordonnance... Dans quelques heures je reviendrai pour juger de l'effet produit.
— Avant de partir, dites-moi, monsieur, oh 1 ditesmoi, je vous en conjure, que vous conservez l'espoir de le sauver! Vous êtes si habile, si savant!... Vous voudrez donner un démenti aux sinistres prédictions de ce monsieur Gilbert!
— Allons ! chère madame, on essayera de faire un miracle en votre faveur... Mais prenez patience ; je vais
seulement voir comment on accueille monsieur le docteur dans la ville.
Demeurée seule, Armantine hésitait à rentrer dans la chambre du commandant. Peut-être quelque sentiment secret, la conscience d'un tort ou tout simplement la crainte de rencontrer encore ce regard effrayant de son mari, la retenaient-ils clouée à sa place. Elle parvint toutefois à surmonter cette impression ; et, Françoise ayant apporté les médicaments, la jeune femme se mit à donner ses soins au malade avec un zèle, une abnégation, une tendresse qui excitaient l'admiration de tous les domestiques.
Cependant Gilbert, en quittant l'hôtel de Vareilles, s'était mis à courir dans les rues de la vile. 11 allait au hasard et semblait n'avoir d'autre but que d'échapper à une idée poignante. Il rencontrait fréquemment des gens de connaissance ; les uns l'examinaient avec curiosité, puis se détournaient pour n'avoir pas à le saluer, tandis que d'autres, ignorant peut-être encore le malheur qu'on lui imputait, semblaient vouloir l'aborder. Mais il ne voyait pas plus les uns que les autres; et passait, l'œil égaré, la poitrine haletante, indifférent aux politesses comme aux insultes.
Il parcourut ainsi la plupart des quartiers de V", et Dieu sait combien de temps encore il eût erré machinalement, si tout à coup une violente secousse au cœur l'eût forcé de s'arrêter. Le hasard l'avait conduit dans la rue qu'habitaient les Mourachon, et il se trouvait à moins de cinquante pas de leur demeure.
Or, à une fenêtre du rez-de-chaussée, apparaissait cette grande croix de cuivre qui annonçait la présence d'un mort, selon l'usage de certaines villes de province; puis, devant la porte de la maison, il y avait un groupe d'une douzaine de personnes causant et gesticulant avec vivacité; il n'était pas difficile de deviner la cause de cette animation.
Le pauvre Gilbert poussa un faible cri de douleur; après une courte hésitation, il tourna le dos à la maison et reprit sa course de plus belle.
Au bout de quelques instants néanmoins, il se fit un peu de calme dans son esprit et, la réflexion commença à remplacer ce trouble tumultueux. Il se disait que les terreurs ne remédiaient à rien, qu'il fallait agir sans retard et s'informer exactement de l'état des choses; mai; à qui s'adresser? Il éprouvait toujours une invincible répugnance à se rendre chez Mourachon, et peut-être, dans l'état d'exaspération où se trouvaient les parents et les amis de la défunte, y avait-il aanger pour lui à s'y présenter. Ce risque ne l'eût pas arrêté sans doute, mais il songea au pharmacien chez lequel on avait dû porter l'ordonnance si fatale à la pauvre Corisandre. Ce pharmacien, homme instruit et plein d'intelligence, était un ami de Gilbert ; ce fut auprès de lui que le docteur voulut aller chercher les informations dont il avait besoin.
Quand il entra, pâle et bouleversé, dans l'officine, monsieur Bernard, le pharmacien, qui était derrière son comptoir entouré de ses élèves, vint précipitamment audevant de lui. Sans lui adresser une parole, il le conduisit dans son cabinet, à l'arrière-boutique, et referma soigneusement la porte derrière eux.
Gilbert s'assit, ne pouvant parler. Monsieur Bernard lui serra la main et lui dit bas avec sympathie :
— Ainsi donc mon ami, vous savez...
Le docteur fit un signe de tête.
Il y eut un silence.
— Bernard, — dit enfin Gilbert avec explosion, —je ne peux y croire... Personne n'y croira! Vous attesterez, vous, que je suis incapable d'une pareille imprudence! Il y a dans cette affaire quelque chose d'incompréhensible. La dose de morphine que j'ai prescrite était insuffisante pour produire ce terrible résultat.
— Elle m'a pourtant semblé bien forte à moi, mon cher docteur, —répliqua le pharmacien timidement; —
pt si tout autre que vous m'avait envoyé une pareille ordonnance, j'eusse refusé d'y faire droit.
— Cependant neuf centigrammes de morphine... —Que dites-vous, Gilbert? Ce n'est pas neuf mais quatrevingt-dix centigrammes que portait votre ordonnance.
— Alors l'erreur ne vient pas de moi, mais de vous. Bernard ; je suis sûr de n'avoir pas dépassé cette modeste dose.
— Et moi je suis parfaitement sûr du contraire. .. Du reste, il est bien facile d'établir la vérité. Selon la loi et pour garantir ma responsabilité personnelle, j'ai conservé votre ordonnance... Vous allez voir.
Bernard prit dans un tiroir un papier frappé du timbre de la pharmacie, et le plaça sous les yeux de Gilbert. Celui-ci, qui reconnut son écriture et sa signature, se mit à lire avec attention.
En écrivant rapidement son ordonnance, il avait négligé une prescription formelle du code médical qui commande au médecin d'indiquer en toutes lettres les quantités de substances médicamenteuses à employer. Il avait donc exprimé par le chiffre 9 le nombre des centigrammes de morphine qui devait entrer dans la préparation. Or, on voyait à côté du 9 un zéro, trèsnettement tracé, qui formait en effet le chiffre 90. Ce zéro avait si bien sa place, il taisait si bien corps avec le reste, que l'idée ne vint pas un instant à Gilbert de soupçonner une intercalation criminelle. H rendit le papier à Bernard, et dit avec désespoir :
— C'est une distraction... une distraction honteuse, inexcusable, et que je ne me pardonnerai jamais! Je me souviens maintenant que, lorsque je rédigeais cette ordonnance, j'étais assommé par les questions stupides de monsieur Mourachon, le frère de la malade. C'est dans ce moment sans doute que ma plume aura trahi ma volonté... Mon Dieu ! à quoi tient donc une existence humaine ! — Des larmes abondantes vinrent le soulager. Bernard lui adressa des consolations et lui dit que sans aucun doute on aurait égard, dans l'enquête qui allait avoir lieu, à sa vie sans reproche, à sa prudence bien connue ; que tout serait mis sur le compte d'une de ces erreurs inhérentes à la condition humaine; que quant a lui, Bernard, il s'efforcerait d'excuser son ami et qu'il espérait y réussir. Gilbert l'interrompit brusquement. - Je porterai la peine de ma faute, — dit-il en .s' essuyant les yeux. — Un mot seulement, Bernard ; on prétend que cette malheureuse femme n'a pas souffert...
— Il est vrai. J'ai été appelé ce matin avec Martinval pour essayer de la ranimer ; mais elle était morte depuis longtemps et déjà froide... La personne qui la gardait ne s'était aperçue de rien... Pas de crises, pas de convulsions, pas de secousses... La pauvre fille s'est endormie et ne s'est plus réveillée.
Gilbert demeura un moment rêveur, puis il se leva.
— Merci, mon ami, — reprit-il ; — je vais rentrer chez moi.
— Prenez garde, mon cher docteur, — reprit Bernard avec embarras; — Robert Mourachon est, à ce qu'il paraît, furieux contre vous, et, s'il venait à vous rencontrer...
— Eh bien! qu'il me tue! — dit Gilbert d'une voix sombre ; — je ne me défendrai pas.
l'obstacle.
Une semaine s'était écoulée. Un matin, Mourachon entra dans les bureaux de la perception, et demanda Mersey. Il était vêtu de noir et ponait un large crêpe à son chapeau ; mais ces signes extérieurs de deuil ne
LE SIÈCLE. — liWIII.
semblaient pas annoncer une douleur bien profonde, car il avait conservé toutes les apparences d'une florissante santé, et sa mise était aussi recherchée, aussi prétentieuse qu'à l'ordinaire. Mourachon, en effet, bien qu'il eût toujours montré pour sa sœur défunte une certaine affection, avait eu souvent à souffrir de l'humeur acariâtre de demoiselle Corisandre, et il commençait sans doute à prendre son parti d'une catastrophe qui lui rendait la liberté de ses allures.
Néanmoins, il y avait un nuage en ce moment sur le front du galant bossu, et peut-être sa visite actuelle au percepteur n'était-elle pas tout à fait volontaire. Un des employés avait porté la veille au soir une lettre de Mersey à Mourachon, et l'on pouvait soupçonner que cette visite était la conséquence d'une invitation à laquelle le secrétaire de la mairie s'était trouvé dans l'impossibilité de se soustraire.
A sa vue tout le monde fut en l'air, et tandis que l'un des commis montait à l'étage supérieur prévenir Mersey, les autres s'empressèrent d'introduire Mourachon dans l'enceinte privilégiée du bureau, en l'accablant de politesses exagérées.
Mourachon prit pour argent comptant ces marques d'une déférence douteuse. Il serra toutes les mains qui se tendaient vers lui et répondit avec empressement à tous les compliments qu'on lui adressait.
— Eh bien ! — lui dit André d'un ton d'intérêt parfaitement simulé, — voilà un triste événement qui est venu déranger vos projets de mariage... Mais sans doute ils sont seulement ajournés?
— Certainement, certainement; je ne renonce pas ainsi à ma chère et bien-aimée Thérèse ! Vous le savez, messieurs, c'est une violente passion que nous éprouvons l'un pour l'autre.
— Je crois bien !... Aussi la pauvre fille se dessèche-telle d'impatience. Elle a passé hier devant la maison, et sa figure exprimait la plus grande tristesse; n'est-il pas vrai, messieurs?
— On eût dit un saule pleureur en jupe noire, — répliqua Raymondin.
— Ou bien la veuve du Malabar en personne,— ajouta un troisième ; — si vous tardez trop, mademoiselle Thérèse se laissera mourir d'amour rentré.
— Que voulez-vous ? — dit le bossu avec un soupir, — un homme du monde doit être l'esclave des convenances... Si vous saviez combien je suis impatient moimême de voir nos vœux se réaliser!
— Bravo! Mourachon, — s'écria derrière lui une voix un peu moqueuse ; — je suis enchanté de vous entendre parler ainsi... Mais venez de ce côté et nous causerons à loisir.— En entendant la voix de Mersey, car c'était lui qui entrait, les employés so hâtèrent de se remettre au travail ; quant à Mourachon, il semblait un peu confus, pt suivit en silence le percepteur, qui l'introduisit dans le cabinet aux trophées d'armes. — Prenez place, — lui dit Mersey en s'asseyant lui-même; — je vous remercie de vous être rendu, encore cette fois, à mon appel... Du reste, l'opinion que vous exprimiez tout à l'heure me dispense de préliminaires ; puisque vous êtes si bien disposé en faveur de mademoiselle Durand, vous allez, je pense, accomplir sans retard l'engagement d'honneur que vous avez pris envers elle... et envers moi.
— Croypz, mon cher ami, —répliqua Mourachon avec une anxiété visible,— qu'il n'était pas nécessaire... Je no reviens jamais sur ma parole. Cependant la mort si récente et si malheureuse de ma sœur me crée d'impérieux devoirs...
— Allons donc! le mariage n'élait-il pas annoncé avant ce triste événement? Votre premier devoir est de donner satisfaction, dans le plus bref délai, à une jeune fille que vous avez compromise et qui, non sans motifs, se défie de vous.
— Peut-on me juger si mal!... Mais voyons, Mersey, vous homme de cœur, me blâmerez-vous do songer d'a-
EUE BF.RTHET.
bord à me venger de l'abominable médecin qui, par son impéritie ou son imprudence, a tué ma chère Corisandre? Je le guette depuis plusieurs jours sans pouvoir le rencontrer, car il n'ose sortir do chez lui. Je suis résolu à le provoquer en duel, et, s'il refuse ma provocation, je l'assommerai, aussi vrai que je m'appelle Mourachon.
— Bah ! bah ! — répliqua Mersey avec un peu de méprjS)vous ne provoquerez personne et vous n'assommerez personne. Une enquête a eu lieu sur l'événement dont il s'agit, et on a reconnu que, si le docteur Gilbert méritait un blâme sévère pour son inconcevable négligence, d'autre part son honorabilité parfaite, sa science bien connue, le mettaient à l'abri de poursuites légales. Votre intervention pourrait donc fort bien tourner contre vous. Gilbert est assez puni par la réprobation de la ville entière, et l'on croit qu'il se trouvera forcé de quitter le pays... A la rigueur, son chagrin, son humilialion seraient un châtiment suffisant pour cette faute unique et qu'il faut seulement attribuer à la faillibilité humaine.
— Fort bien, monsieur; cependant vous me permettrez, dans un cas si délicat, de ue prendre conseil que de moi-même.
— Soit, et si vous voulez risquer l'aventure, libre à vous, pourvu que vous remplissiez sans délai vos engagements envers Thérèse.
Mourachon ne put cacher le mécontentement que lui causait celle insistance opiniâtre.
— Ah ça! monsieur Mersey, — reprit-il, —quel intérêt avez-vous à me presser ainsi? Je n'ignore pas que, d'abord, en (n'imposant ce mariage, votre but était de sauvegarder la réputation de mademoiselle de Bertigny ; mais aujourd'hui ce résultat n'est-il pas complètement atteint? Quels motifs pouvez-vous donc avoir...
— Et quels autres motifs aurais je que ma pitié pour cette pauvre Thérèse? Ce n'est pas moi qui vous impose cette obligation, c'est votre conscience.
— Si cependant il me convenait de prendre du temps...
— Monsieur Mourachon, — demanda Mersey avec un sourire, — vous plairait-il de faire un nouvel assaut d'armes avec moi?
Le bossu frappa du pied.
— C'est une tyrannie insupportable, — reprit-il ;— vous abusez indignement de l'avantage que vous donne votre habileté à l'escrime, et j'aurais presque envie de laisser aller les choses.
Cetle velléité de révolte contraria Mersey ; cependant il dit d'un ton ferme :
— L'expérience serait dangereuse.... Mais oubliez-vous qu'une personne encore pourrait vous demander compto de ce manque de parole?
— Et qui donc, je vous prie ?
— Monsieur le député de Bertigny.
— Bah ! d'ici à quelques jours il ne sera plus à craindre.
— Comment cela?
— Après-demain il doit quitter Z*" pour retourner à Paris. Selon toute apparence, il ne reviendra jamais ici, et il aura autre chose à faire là-bas qu'à s'occuper de moi.
— Que dites-vous? — demanda Léon stupéfait ; — et ces dames partent elles avec lui ?
— Sans doute, car la maison, qui avait été louée pour la saison, va être rendue au propriétaire.
— Et l'on ne connaît pas les motifs de ce départ précipité?
— Non ; mais quant au fait en lui-même, il est certain.—Il y eut un silence. Le percepteur semblait oublier qu'il n'était pas seul : Mourachon, qui l'observait à la dérobée, lui dit entln avec timidité: —Ce départ à l'air de vous chagriner beaucoup, mon cher Mersey ?
— J'en conviens; monsieur de Bertigny est mon protecteur et je ne vois pas sans un vif regret... Mais, par-
don ! — ajouta Mersey en se levant, — mes fondions me réclament... Adieu donc, monsieur Mourachon, et n'oubliez pas ce qui vient de se diro ici. Vous avez un mois pour satisfaire aux convenances; mais, passé co terme, je vous rappellerai énergiquement votre parole, soyez- en sur.
Le bossu n'osa pas répliquer et se retira. Toutefois, en rentrant chez lui, il se disait :
— Un mois de répit! On a le temps de se retourner et qui sait ce qui peut arriver d'ici là ?... Ah ça ! mais, est-ce que Mersey eu tiendrait pour mademoiselle de Bertigny 1 II n'y va pas de main morte, le percepteur!... N'importe! ce secret est bon à savoir.
Pendant le reste de la journée, Mersey fut en proie à une sombre tristesse. Après la fermeture du bureau, il s'habilla et se rendit chez monsieur de Bertigny. Il voulait s'assurer par lui-même si la nouvelle de Mourachon était exacte, et, dans ce cas, connaître la cause de cette brusque détermination.
En traversant plusieurs pièces qui précédaient le cabinet de monsieur de Bertigny, il aperçut de nombreux préparatifs de départ ; des malles et des cartons encombraient le passage ; tous les domestiques semblaient affairés. Le député lui-même, assisté du valet de chambre Constant, taisait le triage d'une grande quantité de paperasses, éparses sur les meubles et sur le plancher. Il vint d'un air amical au devant de Mersey et lui serra la main :
— Enchanté de vous voir, mon cher percepteur! Mais je ne serais pas parti sans vous diro adieu; et, de leur côté, ces dames comptent prendre congé de votre digne mère.
— Il est donc vrai, monsieur? Vous allez quitter Z*"! Je ne pouvais, je ne voulais pas y croire.
— Et moi-même, si quelqu'un m'eût dit, il y a trois jours... Rentrer à Paris quand la saison est encore si belle!
— Mais alors comment se fait-il...?
— Que voulez-vous, mon cher Mersey, un caprice de femme! Nous sommes, madame de Bertigny et moi, en puissance de nièce. Ce que Henriette veut nous le voulons toujours.
— Ainsi c'est mademoiselle Henriette qui a exigé...
— Exigé .'... elle n'exige rien, la chère petite, et elle n'en sait pas moins obtenir tout ce qu'elle désire... Mais, pardon ! Mersey, je ne peux vou= recevoir au milieu de ce désordre; descendez dans la serre, vous y trouverez ces dames et je vous y rejoindrai bientôt.
La serre, qui attenait à la maison, n'était pas trèsgrande; mais, à cette époque de l'année, les orangers, les lauriers roses et les grenadiers qu'elle abrilait l'hiver étant exposés dans la cour et dans le jardin, il y restait seulement un certain nombre de plantes tropicales, trop délicates pour affronter même la fraîcheur de nos nuits d'automne. Au milieu de ces beaux végétaux étrangers qui faisaient l'orgueil de Durand, le père de Thérèse, on avait établi une table, quelques sièges rustiques, et, les jours de mauvais temps, quand les dames ne pouvaient s'asseoir en plein air ou dans le kiosque qui donnait sur la rue, elles venaient s'installer, avec leur ouvrage, dans la serre. La température douce et égale qui y régnait, les guirlandes do verdure serpentant contre les parois vitrées, les fleurs aux corolles brillantes, aux exotiques odeurs, faisaient de cet endroit un lieu délicieux, dont la gracieuse Henriette ne devait pas être le moins poétique ornement.
Léon Mersey s'arrêta sur le seuil de la porte qui était ouverte, mais il ne vit personne et n'entendit aucun bruit : supposant que les dames avaient quitté la serre, il allait se retirer quand un faible soupir, qui s'éleva au milieu du silence, attira son attention. Il fit un pas en avant, et derrière une caisse contenant un magnifique dracœna du Brésil, il aperçut Henriette assise, dans une attitude rêveuse, la tête appuyée sur sa main.
Léon s'était arrêté de nouveau, et comme mademoiselle de Bertigny ne soupçonnait pas sa présence, il put la contempler à loisir pendant quelques instants. Ainsi que nous l'avons dit, elle paraissait absorbée par de tristes méditations et, sans qu'elle en eût conscience peut-être, deux larmes roulaient lentement sur ses joues.
Un mouvement de Mersey lui ayant fait retourner la tête, elle ne put retenir un petit cri de surprise ; puis, elle se leva et, essuyant précipitamment ses yeux, elle dit avec un extrême embarras :
— Vous, monsieur Mersey! J'étais si loin d'espérer... Ma tante vient de sortir et elle doit êtredans la maison...
— Mais elle va revenir, sans doute; no me permettrez-vous pas de l'attendre un instant en votre compagnie?
Par un effort de volonté, Henriette était parvenue déjà à dominer son Irouble.
— Volontiers, — répliqua-t-rlle en désignant un siège à Mersey, tandis qu'elle s'asseyait elle-même; — Aussi bien, — ajouta-t-elle avec un sourire forcé, — nous avons à prendre congé de vous, et, selon toute apparence, nous ne nous reverrons plus... du moins de si lot.
— Ne plus vous revoir, mademoiselle. Ah ! laissez-moi espérer que cette parole cruelle ne se réalisera pas! Je ne sais pour quels motifs vous allez quitter z'", mais je ne puis penser...
— Ces motifs, — répliqua Henriette avec une légèreté affectée, — mon oncle a dû vous les apprendre... C'est un caprice d'enfant gâté, pour lequel des amis doivent se montrer indulgents.
— Ainsi donc, mademoiselle, c'est bien vous qui avez décidé vos parents... Tenez, excusez ma franchise : de la part de toute autre, je pourrais croire en etlet à un frivole caprice... mais de la part de mademoiselle de Bertigny, dont l'esprit est si sérieux, jo ne saurais admettre un semblable prétexte.
— Il est réel pourtant. — Mais Henriette se ravisa aussitôt. — Allons, — reprit-elle, — je ne contredirai pas l'opinion favorable que vous avez de moi. Je l'avoue donc, j'ai d'autres raisons qu'une simple fantaisie pour demander à mon oncle et à ma tante un sacrifice qui, je m'en suis aperçue, dérange leurs projets. Et, puisque nous sommes dans la voie desaveux, j'irai jusqu'au bout. Croyez-vous qu'après la scène de l'autre soir, au bal, je n'aie pas de motifs suffisants pour prendre ce pays en horreur?
— Quoi! mademoiselle, vous savez...
— Il est d'usage, monsieur Mersey, qu'une jeune fille ignore ou feigne d'ignorer certaines choses; mais cette précocité que donne la souffrance ne m'a pas manqué, et je devine souvent ce que l'on ne me dit pas. Quelques mots échappés à mon oncle et à ma tanle, quelques demi-confi;ences de cette pauvre Thérèse, m'ont mise au courant de faits douloureux dont je n'avais pas d'abord le moindre soupçon... El pourtant, monsieur Mersey, le soir dont il s'agit, un vague instinct m'avertissait que je contractais envers vous une dette de reconnaissance!
Les yeux d'Henriette étaient devenus humides, et elle tendit sa main à Mersey, qui la pressa doucement dans les siennes; mais aussitôt mademoiselle de Bertigny la retira en rougissant.
— Je ne mérile pas de remercîmenls, — reprit Léon, fort ému lui-même; —j'ai seulement mis en évidence une vérité qui ne pouvait manquer d'apparaître toute seule un peu plus tard.
— N'essayez pas de diminuer le mérite de votre délicate et généreuse intervention.... Et maintenant, monsieur Mersey, vous devez comprendre combien cette ville, où j'ai reçu une pareille insulte, m'est odieuse et combien j'ai hâte de la quitter.
— Mais l'erreur n'a-t-elle pas été reconnue? La répa-
ration n'a-t-elle pas été publique et éclatante comme l'offense?
— Aucune réparation no saurait faire oublier l'outrage.
Les deux jeunes gens se turent et restèrent pensifs, les yeux baissés. Alors on entendit du côté de la porte un faible bruit, mêlé de sourds jappements, et on eût pu croire que monsieur et madame de Bertigny, escor-< tés de l'inévitable King, allaient entrer dans la serre. Mais le bruit cessa bientôt, les jappements s'éteignirent et personne ne parut.
Du reste, ni Henriette, ni Mersey n'avaient remarqué cette circonstance ; ils étaient toujours en face l'un de l'autre, en proie à une émotion muette, quoique profonde. Enfin, Mersey n'y tint plus; il donna libre cours à ses larmes et dit d'une voix étouffée :
— Henriette... mademoiselle... Il y a une autre cause à ce départ... Il y en a une autre, j'en suis sûr !
— D'où peut vous venir cette idée? Jo vous affirme...
— Vous êtes trop franche et trop pure pour savoir mentir ; je sens, je devine que le motif que vous alléguez à ce départ ne saurait êlro oncore le véritable ou du moins le plus déterminant.
— Comment pouvez-vous supposer?...
— Je suppose toujours en vous les plus nobles sentiments, les plus louables intentions, — répliqua Mersey avec chaleur. — Peut être, mademoiselle, vous êtes-vous aperçue, vous si belle, vous comblée de tous les dons do la nature et de la fortune, qu'il y avait auprès de vous un pauvre jeune homme obscur, qui vous aimait en silence, de loules les forces de son âme... Et comme vous ne l'aimez pas, lui, comme d'aulre part vous êtes bonne et compatissante, vousavez voulu décourager cet amour respectueux en vous éloignant au plus vite. Vous avez compté que le malheureux dont jo parle vous oublierait en votre absence... Mais prenez garde, Henriette... chère Henriette... il peut en mourir !
A cette explosion de sentiments passionnés, mademoiselle de Bertigny s'était reculée d'un pas, toute rougo et la poitrine oppressée. Cependant ses traits n'exprimaient ni surprise ni colère.
— Monsieur Mersey, — balbutia-t-elle, — vous... La personne dont il s'agit, si elle a la fermeté d'âme et l'élévation de pensées que je lui devine, réfléchira sans doute et finira par vaincre un sentiment passager. Elle songera qu'elle a d'autres affections, qu'elle a des devoirs à remplir envers dos personnes chères, envers la société...
— Mais si ces affections sont insuffisantes pour satisfaire son cœur, si la force lui manque pour accomplir ces devoirs?
— J'ai entendu dire, et je le crois, qu'aucun sentiment, si vif qu'il soit, ne saurait résister au temps, è la certitude d'une impossibilité. Or, sachez-le bien, Mersey, je ne dois pas me marier... Il existe un obstacle insurmontable... Je ne me marierai jamais.
— Henriette, c'est que vous n'aimez pas!
— Et quand même j'aurais de l'amour, — répliqua mademoiselle de Bertigny avec véhémence, — je ne transigerais pas avec moi-même... Je tiendrais le serment que je me suis fait dans le secret de mon cœur !
— Et ne peut-on savoir, mademoiselle, à quel scrupule exagéré, à quel devoir mal compris peut-êire vous vous sacrifiez ainsi?
— Ne m'interrogez pas... je ne. saurais répondre; mais ma résolution est ferme, absolue, inébranlable.
Il y eut une nouvelle pause pendant laquelle on eût pu entendre, du côté de la porte, le bruit léger dont nous avons parlé ; Mersey reprit avec un accent de désespoir :
— Allons! tout est fini... adieu, mademoiselle... Vous allez poursuivre cette existence indépendante et fière qui semble tant être de votre goût. Que vous importera si vous me laissez sans espérance et sans force! Soyez heureuse... soyez bien heureuse là-bas... Mais il y aura
ÊLIË BËRTHET.
quelqu'un ici qui, en dépit de votre indifférence, vous aimera... jusqu'à ce qu'il meure !
Il fit un signe de la main et sembla vouloir se retirer. Henriette se leva.
— Léon... monsieur Mersey! — dit-elle avec une espèce d'égarement ; — nous ne pouvons nous séparer ainsi. De grâce, ne m'accablez pas !... Si vous saviez combien je souffre I
Léon se rapprocha vivement d'elle :
— Henriette, — murmura-t-il, — serait-il donc possible que vous eussiez pour moi un peu de pitié? Ne me permetlrez-vous pas d'espérer qu'un jour, les circonstances étant devenues moins contraires...
— Non, non, n'espérez rien, — répliqua mademoiselle do Bertigny d'une voix brisée; — rien ne changera, rien ne peut empêcher d'être ce qui est... Oubliezmoi.
— Henriette, en dépit de vous-même, il me semble... Je crois deviner... Oh! je vous en conjure, malgré l'obstacle inconnu qui se dresse entre nous, dites un mot, un seul mot, qui me mette de la joie dans le cœur pour le reste de ma vie !
— Je n'ai rien à vous dire ; je ne dois plus vous adresser qu'une parole : Adieu... et puissiez- vous être plus heureux que moi !
Léon, blessé par ce congé sec, se détournait avec colère, quand il vit la jeune fille pâlir et retomber presque mourante sur le siège qu'elle venait de quitter. Il poussa un cri d'effroi et s'élança pour la soutenir.
Au même instant, monsieur et madame de Bertigny se précipitèrent dans la serre. D'où venaient-ils et comment so trouvaient-ils là si à propos? Mersey n'eut ni le loisir, ni la volonté de s'en informer. La tante accourut assez à temps pour recevoir Henriette qui perdait connaissance. Elle la prit dans ses bras et dit à Mersey d'un ton triste mais sans colère :
— Ce n'est rien ; un simple accès de faiblesse... Dans un instant il n'y paraîtra plus... Emmenez-le, monsieur, — ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, — et envoyeznous la femme de chambre.
Monsieur de Bertigny entraîna le percepteur qui ne semblait plus avoir conscience de ses actions. Ce fut seulement quand ils se trouvèrent dans le jardin que le député lui dit :
— Ainsi, mon cher Mersey, vous n'êtes pas plus parvenu que nous à vaincre son opiniâtreté?
— Je n'ai rien obtenu, — répliqua Léon, qui, dans son trouble, ne songeait pas à s'étonner que l'on?le d'Henriette répondît si bien à sa pensée du moment.
— Oh! c'est une volonté de fer... et Dieu veuille que tout tourne bien pour elle et pour d'autres!
Mersey était incapable de soutenir une conversation réglée et n'osait demander des explications. Aussi, quand la femme dechambre fut venu annoncer que sa jeune maîtresse avait recouvré connaissance, il se retira.
Le lendemain, monsieur de Bertignyalla seul prendre congé du percepteur et de sa mère, prétextant que les dames étaient absorbées par leurs préparatifs de départ. Mersey le reçut avec une tristesse, un accablement qu'il essayait en vain de cacher. Quana ils so séparèrent, le député, qui jusqu'à ce moment s'était lui-même montré taciturne et gêné, dit eu lui serrant la main :
— Du courage ! mon pauvre Mersey. Le temps amène parfois des changements imprévus... Moi je resterai toujours votre ami, et madamo de Bertigny prétend que vous avez du bonheur !
LA FAISEUSE D AMGES.
Entre le village de Laborde et la ferme où demeurait la nourrice du petit de Yareilles serpentait une route encaissée et fort roide que les chariots, employés à l'exploitation des carrières du voisinage, avaient mise dans le plus déplorable état. Or, un matin, une voiture assez élégante et attelée de deux robustes chevaux s'était engagée dans ce difficile chemin et se dirigeait vers la ferme. Un homme, vêtu de noir, qui servait de cocher, semblait ne pas connaître le pays, et l'on jugeait à son air soucieux qu'il avait la crainte de s'être égaré.
Dans la voiture se trouvaient deux dames en deuil, ou plutôt une dame portant le long voile des veuves, et une espèce de gouvernanlo assise sur la banquette de devant. On a deviné Armantine de Vareilles et la grande Françoise, sa confidente ordinaire, comme on eût pu reconnaître dans le cocher qui les conduisait Barthélémy, l'ancien valet de chambre du commandant.
Armantine, dont le crêpe et le cachemire noirs faisaient ressortir la blancheur rosée et les belles proportions, avait été silencieuse pendant une partie du voyage. Ce fut seulement quand on eut dépassé Laborde qu'elle sortit de sa rêverie et qu'elle dit d'un ton mélancolique :
— J'ai beau faire, Françoise, à mesure que nous approchons je sens mon cœur se serrer. En quel étatvaisje trouver ce cher enfant? La nourrice m'a écrit ces jours-ci qu'il était un peu soutirant ; or, quand ces genslà avouent une indisposition légère, c'est qu'il peut y avoir une maladie grave... Je me reproche amèrement de ne pas être venue encore ici, malgré les impérieux et nombreux devoirs qui me retenaient à la ville.
— Eh ! que peut se reprocher madame? — reprit Françoise; — madame est une sainte, et comment se fûtelle absentée quand elle passait les jours et les nuits auprès de monsieur le commandant? Toute la ville en est dans l'admiration. Les plus grands personnages, monsieur le sous-préfet et monsieur le député de B srtïgny lui-même, sont venus vous voir après ce malheur pour vous faire leurs plus beaux compliments... Pour moi, je pense qu'il était temps que la maladie prît fin, car, sans aucun doute, on vous eut enterrée vous-même quelques jours plus tard.
— Et c'est là ce que j'aurais souhaité, Françoise, — dit Armantine avec un soupir, — si je n'avais songé à ce cher enfant dont je suis maintenant le seul soutien... Mais mon Alfred, c'est lui, encore lui que j'ai tant aime, et dont la perte me laissera des regrets éternels!
Elle se détourna et s'enveloppa dans son voile, pour cacher qu'elle pleurait... ou peut-être qu'elle ne pleurait pas.
Françoise reprit humblement :
— Que madame me pardonne d'avoir éveillé des souvenirs... Madame est comme une sensitive et on lui fait de la peine sans le vouloir.
En ce moment le cocher arrêta la voiture pour faire souffler les chevaux. Le chemin du reste se bifurquait en cet endroit, et Barthélémy ne savait quel embranchement il devait choisir. Il regardait autour de lui, d'un air embarrassé, quand il aperçut à quelque distance un petit paysan, d'une dizaine d'années, vêtu d'une méchante blouse, pieds nus et ayant une crinière inculte pour unique coiffure. Un moment auparavant, cet enfant était en train de recuei'lir dans un vieux panier les résidus qu'avaient laissés les chevaux et les bœufs sur le pavé; mais, à rapproche ue la voiture, il
LLS CRIMES INCONNUS.
avait interrompu sa pou poétique besogne, et, une main étendue au-dessus de ses yeux, il contemplait avec admiration ce superbe équipage, sans doute tout nouveau pour lui.
Barthélémy l'appela et le petit paysan approcha cauleleusement.
— Eh ! mon garçon, —demanda Barthélémy, — quel est celui de ces chemins qui conduit à la terme des Cormiers? — L'enfant ne se pressait pas de répondre. —Tu es donc sourd ? Je te demande par où il faut passer pour aller aux Cormiers, chez la mère Crépin?
— Par là! — dit enfin le jeune garçon en désignant une des deux routes.
Il ajouta aussitôt d'un ton futé et sournois :
— La mère Crépin, c'étiont ma mère, et le père Crépin c'étiont mon père... et moi j'étiont leur petit.
Armanline passa vivement la tête à la portière.
— Eh bien ! — demanda-t-elle, — ton père et ta mère sont-ils à la ferme?
Le jeune Crépin, à la vue d'une belle dame, porta successivement son doigt dans une déchirure de sa blouse, puis dans ses cheveux, puis le fourra dans son nez, d'un air confus. Cependant il répondit :
— Non, le père étiont au marché de Saint-Bonnet et la mère faisiont de l'herbe pour la vache.
— En ce cas, c'est que le nourrisson va mieux?
— De quel nourrisson parlez-vous? c'est-il du petit Parisien ou de celui de V", ou de l'enfant de l'hospice?
Armautino manifesta un étonnement extrême.
— Y a-t-il tant de nourrissons que cela aux Cormiers? — s'écria-t-elle ; — je croyais... Je parle de mon enfant à moi, du petit de Vareilles que je viens voir.
L'héritier des Crépin ignorait parfaitement le nom des nourrissons de sa mère; toutefois les paroles d'Armantine semblèrent l'inquiéter.
— Comme ça, — reprit-il, — c'est pour celui de V" que vous venez? Alors j'allions avertir la mère bien vite.
Et, sans saluer, sans s'inquiéter du produit de ses rocnerches, qui ballottait dans lo panier percé, il se mit à courir à travers champs, de toute la vitesse de ses pieds nus.
Barthélémy et Arrnantine elle-même l'appelèrent vainement; il continua de détaler, et disparut derrière un bouquet de bois.
Il n'y avait donc plus qu'à suivre la direction indiquée, et c'est ce que l'on fit. Du reste, il n'était plus possible de s'égarer, car, au détour du chemin, on aperçut à quelque distance la ferme des Cormiers.
Cette ferme, très- peu considérable, avait un aspect des plus pauvres. Elle consistait en un petit bâtiment dont les fenêtres n'étaient que d'étroites lucarnes. Une misérable construction en torchis toute crevassée servait d'élable; un hangar, que le moindre coup de vent semblait devoir renverser, servait de grange. Le sol, devant la porte, était couvert de fumier et d'immondices, hérissé de mauvaises herbes. Quelques poules étiques et un coq déplumé erraient en caquetant à l'entour.
Quand la voiture s'arrêta, personne ne vint au-devant des voyageurs, personne ne répondit à Barthélémy, qui appelait d'une voix retentissante. Cependant on mit pied à terre. Le domestique détela ses chevaux fatigués, et, à défaut d'écurie, les attacha sous le hangar aux ridelles d'une vieille charrette renversée; madame de Vareilles et Françoise, après avoir pris dans la voilure de nombreux paquets, s'avancèrent vers l'entrée de la ferme.
Il n'y avait pas même un chien hargneux, selon l'usage, pour en défendre les abords. La porte était ouverte; seulement un treillage en lattes, appelé chais, empêchait les volailles d'envahir la demeure du fermier. Armantinè, surprise et peut-être effrayée de cette solitude, écarta vivement le treillage et pénétra dans la maison avec Françoise.
La pièce où elle se trouvait était noire, sale et enfumée. Le carrelage en briques manquait en divers en-
droits et formait des trous remplis de fange. La cheminée béante donnait autant d'air et de lumière qu'aucune des lucarnes disposées de chaque côté de la porte. Le mobilier consistait en deux lits à ciel, aux courtines sordides, en une armoire vermoulue, une table grossière et quelques sièges de bois. Sur la table, on voyait une terrine de lait où de nombreuses mouches étaient venues se noyer, un de ces biberons grossiers appelés petits pots par les nourrices de profession, puis uno cuiller en plomb et une fiole pharmaceutique encore à moitié pleine de sirop.
Arrnantine ne put d'abord observer tous ces détails. Le passage subit de la clarté du dehors à cet intérieur sombre l'avait obligée de s'arrêter, ainsi que Françoise. Comme elles cherchaient l'une et l'autre à s'orienter dans ce lieu inconnu et qui leur inspirait un véritable dégoût, leur oreille fut frappée par des cris d'enfant; ils partaient de la pièce même, mais ils étaient si faibles qu'on n'avait pu les entendre jusque-là, bien qu'ils s'élevassent depuis longtemps.
Ces cris, ou plutôt ces gémissements, firent tressaillir Armanline. Elle regarda autour d'elle pour reconnaître d'où ils venaient. Enfin elle distingua entre les deux lits un berceau qui lui était bien connu. Elle s'en approcha avec empressement.
C'était en effet l'élégante berceionnette que son fils occupait chez elle autrefois; mais dans quel état, bon Dieu! La garniture de soie était arrachée, tachée de manière à ce qu'on ne pût plus déterminer sa couleur primitive; les rideaux étaient en lambeaux. De cette couchette, jadis si propre, si blanche, si gracieuse, s'élevait une odeur fétide et nauséabonde.
Cependant Arrnantine, surmontant sa répugnance, y plongea un regard avide. L'enfant qui l'occupait, et qui paraissait dormir, était chétif et souffrant à la vérité, mais deux fois plus grand et plus fort qu'elle ne s'attendait à le trouver.
— Voyez, voyez, Françoise, — s'écria-t-elle, — comme il a grandi! N'eût été sa voix je ne l'aurais pas reconnu !
— Mais, madame, ce n'est pas cet enfant qui pleure... celui-ci dort paisiblement... D'ailleurs il est plus âgé que le vôtre, et c'est, j'imagine, l'enfant de la nourrice.
— Il est pourtant dans le berceau du mi< n; mais alors...
Françoise écarta brusquement le rideau d'un des grands lits, derrière lequel les cris continuaient de se faire entendre, et un triste spectacle s'offrit aux regards de la maîtresse et de la suivante.
Trois petits enfants, trois pauvres créatures à peu près du même âge, également pâles, chétifs et maigrelets, étaient étendus côte à côte, sur un matelas d'étoupes d'où s'échappait une odeur encore plus repoussante que celle du berceau. Ils étaient tous enveloppés de langes d'une malpropreté révoltante, et Arrnantine reconnutsur chacun d'eux quelque ajustement appartenant à son fils; c'était du communisme appliqué au premier âge. Toutefois, deux dormaient profondément, grâce à une bonno dose de ce sirop de pavots qui était en permanence sur la table; le troisième avait sans doute absorbé aussi sa ration de narcotique, mais la souffrance était plus puissante que la drogue mortelle, et c'était lui qui faisait entendre de continuels gémissements.
Arrnantine reconnut son fils; elle l'enleva dans ses bras et l'emporta vers la fenêtre, autant pour l'apaiser que pour l'examiner à loisir.
Cet examen pouvait bien briser le cœur d'une mère. L'enfant, qui, on s'en souvient, avait toujours eu un air vieillot, était devenu méconnaissable. Il avait les joues flasques, jaunes, ridées, l'œil terne et vitreux. Evidemment l'étincelle de la vie était près do s'éteindre dans ce corps épuisé, chaque gémissement semblait être un dernier souffle. Des vêtements du petit martyr s'exhalait encore cette odeur fétide qui semblait inhérente aux choses et aux habitants de cet ignoble taudis.
EUE BERTHET
Que se passa-t-il chez Armantine? Le lecteur sait jusqu'à quel point un pareil résultat devait la surprendre; cependant, à la vue de ces horreurs, des larmes abondantes jaillirent de ses yeux.
— Grand Dieu ! — s'écria-t-elle, — quel affreux changement! Mon cher Alfred, si vif, si remuant, si alerte autrefois I Mais cette femme est donc un monstre?
— Je n'aurais jamais cru cela de madame Crépin, — dit Françoise en détournant la tête; — aussi bien elle m'a trompée ; je croyais ces gens à l'aise, et tout ici annonce la misère !
— Mais voyez donc, mon enfant souffre ! — reprit Armantine avec une anxiété croissante; — on dirait... Mon Dieu! que faire?
— Je supplie madame de ne pas se tourmenter ainsi ; madame va encore se rendre malade... Et d'ailleurs voici quilqu'un, je crois.
En effet, on entendait au dehors un bruit de voix, et bientôt la mère Crépin, toute haletante, entra, suivie de son fils, le jeune drôle que nous connaissons déjà.
La nourrice, si coquette et si avenante quand elle demeurait ch°z madame de Vareilles, élait elle-même bien changée. Elle avait maigri et pâli; ses cheveux en désordre s'échappaient de dessous une coiffe usée et posée de travers. Son habillement consistait en un casaquin et un ju non court d'étoffe grossière; elle marchait pieds nus dans des sabots cassés; enfin c'était la paysanne besogneuse, âpre au gain, dure pour les autres comme pour elle-même, indifférente à tout ce qui ne permet pas de réaliser le moindre bénéfice ou d'économiser un sou.
Elle semblait être venue en toute hâte et la sueur ruisselait sur son visage. Elle jeta un rapide coup d'oeil autour d'elle, et quand elle vit le nourrisson dans les bras de sa mère, elle lit un geste de désappointement, comme si un malheur qu'elle avait craint élait arrivé. Cependant elle se remit aussitôt et dit en affectant beaucoup de joie :
— Sainte Vierge! madame, c'est-il bien vous? qui se serait attendu?... Quand je vous ons écrit, je pensions point que vous seriez venue vous-même, rapport à la mort du vieux monsieur...
— Et c'est pour cela que vous laissez mon enfant dans cet abandon?
— Voyez comme les autres sont sages ! N'y a que le vôtre qui geint à cause de ses dents... Ensuite, — poursuivit-elle furieuse en se tournant vers son fils et en lui appliquant une claque des plus sonore?, — vlà ce brigand de Pierre que j'avions chargé de veiller sur les petiots et qui aime mieux s'amuser par les chemins.
Nous savons à quoi Pierre s'amusait; cependant il reçut la taloche maternelle avec philosophie et alla se cacher dans un coin obscur.
— Misérable femme! — reprit Armantine, — avezvous pu mettre mon fils en pareil état? Moi qui considérais comme des colonmies le mal qu'on me disait sur votre compte !
— Bon ! vous fâchez pas. la bourgeoise; je vas vous dire, r'étiont ses dents... Et puis je voulions le changer et l'habiller tout blanc à mon retour.
— Eh bien, commencez par l'apaiser, — dit Armantine, que les plainles continuelles du pauvre petit agaçaient et navraient en même temps.
— Passez-le-moi, ça me connaît, — dit la mère Crépin en prenant l'enfant avec une rudesse qu'elle modéra aussitôt.
Elle s'approcha de la table, souffla sur le vase de lait pour en écarter les mouches mortes; puis elle remplit le pot de terre qui servait de biberon. Armantine observait avec surprise tous ces mouvemen's.
— Qu'allez-vous faire? ■ demanda-t-elle?
— Vous le voyez hen, j'allons l'y donner à boire.
— Mais pourquoi ne lui donnez-vous pas le sein ?
— Ah ! je vas vous dire... car aussi ben faut que vous le sachiez à la fin... j'ons plus de lait.
— Quoi ! — s'écria Armantine, — votre sein s'est tari et vous nourrissez mon enfant au biberon?
— Pourquoi donc pas? — répliqua la paysanne avec impudence; — les autres qui sont là, et le petit Parisien, et l'enfant de l'hospice, qui valont ben le vôtre, sont gros et gras que c'est un plaisir... Le lait de notre vache étiont excellent, et les ceux qu'on élève au petit pot veniont aussi bien que les autres.
Nous ne savons si Armantine avait prévu ce qui arrivait, mais en ce moment elle éprouvait à la fois de la douleur, de la colère et de l'épouvante.
— Il ne manquait plus que cel i ! — s'écria-t-elle ; — je vais reprendre mon enfant, le ramener chez moi ; je ne le laisserai pas une minute de plus entre les mains d'une pareille femme... D'ailleurs il est urgent de consulter un médecin.
— Bah! c'est ren, — répliqua la nourrice, qui pourtant commençait à perdre la tête; — tout à l'heure il n'y paraîtra plus... Laissez-moi le faire boire.
Barthélémy, qui avait jeté devant ses chevaux quelques poignées de foin enlevées à la vache laitière, venait d'entrer dans la maison. Madame de Vareilles i'appela en conseil avec Françoise pour décider des mesures à prendre immédiatement.
Pendant qu'on discutait à voix basse, la mère Crépin, après avoir rempli le biberon, en approcha le goulot des lèvres d'Alfred. Le pauvre petit essaya de détourner la tête; mais il ne put éviter que la nourrice lui introduisît le goulot dans l-t bouche et n'y versât quelques gouttes du contenu.
Aussitôt la malheureuse créature fut prise d'une toux violente et convuisive. L'accès fini, on put voir que ses trait-- demeuraient crispés et qu'une teinte violacée envahissait ses lèvres, tandis que ses yeux se fermaient à demi.
Armantine s'était élancée et avait arraché l'enfant à la nourrice. Celle-ci avait trop d'expérience en pareille matière pour se méprendre aux signes redoutables qui se manifestaient.
— Je croyons tout de même, — reprit-elle avec confusion, — qu'il falliont faire venir le guérisseur... Pierre, va-t'en ben vite quérir monsieur Renaud.
— Pourquoi n'irais-je pas moi-même? — reprit Barthélémy ;— on n'a qu'à m'indiquer le chemin, et je monterai sur un de mes chevaux.
Madame de Vareilles ne répondit pas, absorbée et terrifiée qu'elle était par l'état de son fils. Les convulsions continuaient; la teinte violacée passait au noir; tous les membres de la frêle créature se tordaient de souffrance.
Enfin les snasmes s'arrêtèrent tout à coup, les bras et les jambes redevinrent inertes. Armantine pensa qu'une réaction Favorable s'opérait. Comme pour confirmer cette supposition. Alfred ouvrit les yeux de toute leur grandeur et les fixa sur sa mère. Ils rayonnaient d'intelligence, et madame de Vareilles crut y retrouver l'expression du regard de son mari. En même temps le pauvre petit prononça pour la première fois une parole...
Etait-ce erreur? était-ce conscienco troublée d'Armantine, ou bi"n mystérieuse révélation d'une force inconnue? Madame de Vareilles s'imagina que le mot prononcé par cet enfant de dix mois, qui n'avait jamais parlé jusque-là, était celui-ci : maman.
Ce mot, réel ou non, pénétra jusqu'au cœur d'Armantine, fit tressaillir en elle tout ce qu'il y avait d'humain; aussi bien il avait été prononcé, à ce qu'elle croyait, avec un acceid d'ineffable reproche. Incapable de parler, respirant à peine, elle continuait d'observer avec une angoisse silencieuse les rapides changements qui s'opéraient sur le visage de son fils.
On eut dit, du reste, que ce regard intelligent et ce
mot unique prononcé comme un suprême appel ou uno réprobation, avaient été la dernière lueur de la vie. Une légère convulsion se manifesta de nouveau; puis les yeux de l'enfant Se refermèrent, un faible souffle s'échappa de sa bouche entr'ouverte... et tout fut dit pour Alfred de Vareilles.
Il était devenu ce que la nourrice appelait un petit ange.
Armantino ne pouvait y croire d'abord, et elle contemplait ce corps chétif qui demeurait inerte et glacé sur ses genoux. Enfin, quand aucun doute ne fut plus possible, elle poussa un cri déchirant; sa conscience l'emporta, et, élevant ses deux mains au-dessus de sa tête, elle dit avec un inexprimable désespoir :
Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? (1).
Une demi-heure plus tard, on avait enlevé le petit cadavre à la mère et on l'avait caché dans la bercelonnette, après en avoir délogé l'enfant de la nourrice. Barthélémy était parti avec Pierre pour aller chercher le médecin du village, bien que désormais l'homme de science eût seulement à constater un malheur accompli. Armantine, assise à l'écart, sanglotait dans son mouchoir, sans écou'er Françoise, qui lui débitait les consolations banales d'usage el l'engageait à se faire une raison. Quant à la nourrice, elle allait el venait, d'un air morne, pour soigner les autres enfants que le bruit avait enfin tirés de leur sommeil narcotique.
La mère Crépin ne versait pas une larme; elle avait tant vu de catastrophes de ce genre! Mais elle songeait qu'elle allait perdre de gros gages, sans compter les nombreuses provisions qu'on lui envoyait chaque mois et dont tout le monde profitait dans la maison, excepté le petit Alfred; il y avait bien là de quoi lui donner une contenance inquiète et abattue.
Du reste, elle eut bientôt de nouvelles craintes. La douleur d'Armantine se changea en colère. Madame de Vareilles, essuyant ses yeux, s'écria tout à coup :
— Abominable créature, croyez-vous que je laisserai mon cher petit enfant sans vengeance? Oh! je vous le jure, vous serez punie de votre égoïsme, de votre avidité, de votre impitoyable négligence I... En sortant d'ici je vais m'adresser à la justice.
La mère Crépin, nous le répétons, avait le cœur aussi dur qu'une pierre. Mais ce mot de justice la frappa de terreur.
— Voyons, ma bonne dame, — dit-elle, — ne soyez pas si méchante envers le pauvre monde... votre petit étiont mal entrepris... pas plus de force qu'un poulet... Il n'y a pas de ma faute, parole d'honneur la plus sacrée!
— Ah ! l'on me l'avait bien dit, — poursuivit Armantine, — que vous étiez une do ces exécrables femmes qui spéculent sur les nourrissons, une faiseuse d'angesl Mais cette accusation me semblait monstrueuse, impossible; je vous avais vue fi attentive, si soigneuse auprès de mon fils, quand vous étiez chez moi... Et pourtant c'est vous qui l'avez tué mon cher petit Alfred ! Mais vous irez en prison, et votre scélérat de mari aussi...
— En prison ! — répéta la nourrice éperdue.
— Oui, en prison ! et l'on vous empêchera do continuer vos infâmes entreprises sur les enfants; on vous interdira, sous les peines les plus sévères, cet épouvantable métier.
— Ouais! — reprit une voix enrouée derrière elle, —
(1) En racontant la mort d'un enfant en nourrice, nous ne craignons pas de charger le tableau. On en sera convaincu si l'on se souvient que, d'après des documents récents el officiels, la mortaliié des enfants confiés aux nourrices s'élève, dans certains départements, à quatre-vingt quinze pour cent. Il y a donc là une des plus hideuses et des plus redoutables plaies de notre époque.
qui parlont d'empêcher l'état de not' femme? Faudra voir ça peut-être... Et je somme là, moi!
Armantine se retourna; Crépin entrait, revenant du marché où il avait vendu quelques denrées, et il était facile de reconnaître que, selon l'usage en pareille circonstance, il avait bu un coup de trop; il semblait même tout à fait ivre. Revêtu de ses habils du dimanche, le chapeau sur l'oreille, un bâton à la main, il avait un air arrogant et provocateur.
Madame de Vareilles était trop animée pour s'en effrayer.
— Ah! vous voilà donc, Crépin? — s'écria-t-elle; — votre avarice, votre paresso, vos débauches obligent sans doute votre femme à faire ce commerce odieux qui révolte la nature : car je ne peux croire qu'une mère, sans y être forcée, soit aussi impitoyable envers ses enfants et envers les enfants des autres... Mais, vous aussi, vous aurez à rendre compte de ce crime; je vous poursuivrai tous les deux à outrance.
Crépin, ignorant de quoi il s'agissait, demeurait tout interdit.
— Tiens! — demanda-t-il avec brutalité, —Qu'estce qu'elle chante donc, la madame?
— Méfie-toi, Crépin, — lui dit la nourrice tout bas;
— son mioche veniont de tourner de l'œil, et c'étiont ce qui la tarabuste.
Le paysan fit la grimace.
— Tonnerre! c'est une fière perte pour nous!... — Mais il reprit aussitôt d'un ton d'insouciance : — Ah bah! c'est pour ça que vous nous faisiont tant d'histoires, la maman? La belle affaire!... Votre gars éliont si petit! à cet âge les enfants n'aviont pas d'uiée.
Armantine était tellement révoltée qu'elle faillit sauter au visage du père Crépin; mais l'œil torve, la figure enluminée de cet homme l'effrayèrent. Elle se contenta de murmurer :
— Race abrutie!... âmes de fange!
— Hein! dos sottises, je crois? — reprit Crépin avec la dignité de certains ivrognes, en se redressant.
— Si ce n'étiont que ça! — s'écria la nourrice; — mais la dame vouliont nous dénoncer, nous faire mettre en prison !...
— En prison?— répéta le paysan d'un ton stoïque;
— alors y nous nourriront sans rien faire... voilà!
— Mais on nous retirera la ferme dont tu ne payont pas les fermages... Et puis les gens de la ville ne voudriont plus nous envoyer leurs mioches... et je serons ruinés!
Malgré les fumées de l'ivresse, Crépin comprit les conséquences désastreuses que les poursuites de madame de Vareilles pouvaient avoir. Il frappa du pied.
— Mille diables! — s'écria-t-il, — je voulont pas ça... je ne le souffriront pas.
— Et comment l'empêcherez-vous? — demanda Armantine exaspérée.
— Vous allez voir... Femme, charge-toi de la servante et garde la porte, afin qu'elles n'essayeront pas de jouer des jambes... je me chargeront do la maîtresse.
Et il s'approcha d'Armantine, sa trique à la main. Madame de Vareilles recula.
— Misérable! que me voulez-vous? — s'écria-t-elle.
— Je vouliont tant seulement vous faire jurer, mais là, devant le bon Dieu, la bonne Vierge et tous les bons saints du paradis, que vous ne nous dénoncerez pas à la justice, que vous ne nous ferez pas mellre en prison, que vous n'empêcherez pas not' femme de faire son état... C'est il dit?... faut jurer!
Armantine s'aperçut alors qu'elle était entièrement à la merci de cet ivrogne, dans cette maison isolée, loin de tout secours. Il n'y avait pas à compter sur Françoise, terrifiée elle-même. La mère Crépin semblait trouver admirable le procédé du fermier pour leur assurer l'impunité à tous deux; elle avait presque la vigueur d'un homme, et se montrait fort disposée à intervenir
ELIE BERTHETo
en faveur de son mari dans une lutte possible. Néanmoins, madame de Vareilles était sous le coup d'une surexcitation trop vive, elle avait trop d'opiniâtreté féminine pour céder ainsi.
— Jamais, jamais! — s'écria-t-elle; — dussiez-vous me tuer, je ne prononcerais pas un serment que je ne saurais tenir... Je veux venger la mort... l'assassinat de mon fils!
— Ouiche! —reprit le paysan d'un ton farouche et menaçant;— ne m'ostinez pas... Je sommes-t-y pas assez puni que le petiot étiont décédé* Je perdions-t-y pas quinze bons écus qui ne gelaient point chaque mois, et du sucre, et des biscuits, et du savon... sans compter que vous auriez bien fini par envoyer du vin et du cassis... es autres mioches d'ici c'étiont des malheureux; rien ù frire; le vôtre seul rapportait à la maison... Eh bien! là, la main sur la conscience, c'est-y pas assez triste pour nous? Faudra-t-y donc encore que j'allions en prison et que la mère Crépin perde son état? Non, non, mille millions de... Faut donc jurer. Et plus vite que ça.
— Jamais, je vous le répète, — répliqua Armantine;
— si mon enfant était pour votre maison une cause de prospérités, pourquoi n'aviez-vous pas pour lui les soins et l'effeclion que vous lui deviez? Je vous poursuivrai tant que j'aurai un souffle de vie!
La nature humaine est pleine de contradictions ! Armantine de Yareilies, dont le lecteur a pu apprécier certains mobiles coupables, était de bonne foi en ce moment : elle éprouvait réellement la douleur maternelle qu'elle exprimait avec tant de chaleur. Mais Crépin ne lâcha pas prise, et l'ivresse augmentait encore son entêtement ordinaire.
— Ah! c'étiont comme ça! — s'écria-t-il en fureur;
— vous m'ostinez... Cré nom! nous allons voir!
Et il fit un mouvement pour s'élancer sur la jeune femme en élevant son bâton. Cette fois le courage d'Armantine fléchit; elle poussa des cris et se réfugia derrière un meuble. Françoise se mit à crier plus fort encore.
Cette scène ignoble eut un résultat inattendu. La porte s'ouvrit tout à coup, et plusieurs personnes entrèrent. C'était d'abord Barthélémy, puis un homme d'un certain âge, vêtu en bourgeois campagnard, qui était le médecin de Laborde; puis enfin Pierre, le fils de la maison, qui se gJissait furtivement derrière eux. Armantine cria d'un ton d'angoisse:
— A mon secours!... ces scélérats vont m'assassiner comme ils ont assassiné mon enfant!
— Hein ! qu'est-ce que cela? — dit Barthélémy en saisissant l'ivrogne et en le lançant à l'autre bout de la pièce, —comment, coquin! vous osez lever la main sur ma maîtresse2
— A quoi penses-tu, Crépin? — dit le docteur à son tour d'un ton sévère, — n'est-ce pas une honte?
Crépin était lâche; à la vue de ce renfort il se dégrisa subitement. Il demeurait comme étourdi à la place où on l'avait jeté, quand la nourrice, voyant la partie perdue, se hâta d'intervenir.
— Ne faites pas attention, madame et messieurs, — reprit-elle humblement, — mon pauvre homme n'étiont pas méchant ; mais il étiont bu, comme ça se voit... C'est le vin qui le faisiont parler... Allons! Crépin, viens par ici... tu ne te conduisons pas bien en société.
Elle le prit par le bras et l'entraîna vers une espèce d'étable où couchait le petit Pierre. Crépin se laissa conduire sans résistance, en grommelant :
— Ça c'est vrai... J'étions bu mais pas méchant... Histoire de rire avec la belle dame... Il aimont à rire, le père Crépin!
Sans l'écouter, la nourrice le poussa dans l'étable et referma la porte sur lui.
On ne songeait déjà plus à eux. Le médecin s'était approché de la bercelonnette et examinait aYec attention
le corps inanimé de l'enfant, tandis que madame do Vareilles, oubliant tout le reste, attendait avec anxiété lo résultat de cet examen. Elle n'eut pas, hélas! longtemps à attendre. Bientôt le docteur s'éloigna tristement.
Il fut convenu que l'on mettrait le corps dans la voiture et qu'on le transporterait au village. Il y avait à Laborde une auberge où Armantine comptait passer la nuit avec son monde, pour assister le lendemain aux funérailles d'Alfred.
— D'ailleurs, — reprit-elle, — je désire, docteur, qu'il soit fait une enquête sur les causes de la mort de mon fils. Vous aurez à constater, par exemple, que vos prescriptions médicales n'ont pas été plus suivies que celles du médecin de ma famille.
— Mes prescriptions, madame? — demanda le docteur avec surprise; — mais voici la première fois que je suis appelé auprès de ce malheureux enfant !
— Est-il possible! — s'écria Armantine.
On interrogea la mère Crépin, qui balbuiia des explications incohérentes. On finit néanmoins par comprendre que l'honnête nourrice comptait bien faire payer des visites de médecin à la famille du nourrisson, mais que ces visites en elles-mêmes lui avaient paru complètement inutiles.
On quitta avec indignation cette maison de misère. Dans le trajet pour se rendre au village, Armantine exprima encore au médecin sa volonté bien arrêtée de poursuivre les époux Crépin en justice. Le docteur secoua la tête :
— Vous êtes dans votre droit, madame, — répondit-il; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut attendre de ce procès aucun résultat sérieux. Ces gens, si méprisables pourtant, ont tout le pays à leur dévotion; on les craint; personne ici n'osera porter témoignage contre eux, au risque de s'attirer leur inimitié. Le maire, à qui vous allez déposer votre plainte, et qui devra en dresser procès-verbal, est proche parent des Crépin. Moi-même, que pourrais-je affirmer dans cette affaire? Je n'ai reconnu aucune trace de sévices sur le corps de l'enfant ; la mort de votre fils est due, selon toute apparence, au manque do soins, à l'ignorance, à cerlaines pratiques stupides de la nourrice; mais celle-ci arguera de sa bonne foi; elle ne manquera pas de gens pour affirmer que l'enfant était de constitution faible et chetive, qu'il ne pouvait vivre, que l'événement funeste peut seulement être attribué à la force des choses. La loi actuelle, il faut le dire avec douleur, est à peu près impuissante à punir les crimes de ce genre ; ils ressortissent surtout à l'opinion publique et aux mœurs; c'est à la vigilance des familles qu'il appartient de les prévenir... Du reste, le mal est immense, et il est bien temps que la société avise à se défendre.
Le docteur avait raison, et madame de Vareilles ne tarda pas à en acquérir la preuve, soit qu'elle obéit uniquement à un sentiment maternel, soit qu'elle sentît la nécessité de rejeter sur d'autres la responsabilité d'un tort dont elle avait sa part, elle fit grand bruit de cette affaire. Plainte fut donc déposée et le procès s'engagea; mais, après les délais et les lenteurs d'usage, la nourrice, comme l'avait prévu le docteur, fut acquittée. En revanche, le père Crépin fut condamné à trois jours de prison, pour ses injures et ses violences envers madame de Vareilles, les juges, à leur grand regret, n'ayant pu le frapper d'une peine plus forte.
L'opinion publique se prononça avec énergie contre les époux Crépin, et l'administration des hospices s'empressa de retirer l'enfant qu'elle leur avait confié.
Mais il leur resta le petit Parisien; et comme ils appliquèrent encore leur système à cet unique nourrisson, le petit Parisien ne tarda pas à aller rejoindre au cimetière de Laborue le pauvre Alfred de Vareilles et les auautres enfants que la faiseuse d'anges y avait envoyés aéjh,