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LE SALON

Dix mois se sont écoulés depuis la mort du commandant de Vareilles, et c'est à Paris, dans l'hôtel occupé par monsieur de Bertigny, que nous allons retrouver les principaux personnages de cette histoire.

La session législative, cetto année-là, se prolongeait plus que d'habitude, et quoique l'on fût déjà au mois de juin, il n'était pas question de clore les débats parlementaires. L'hôtel de monsieur de Bertigny, situé dans le quartier aristocratique qui s'étend de la rue du Bac aux Invalides, était le rendez-vous ordinaire des députés du parti conservateur; cependant on n'y rencontrait pas seulement des hommes politiques, mais encore des amis de la famille, des électeurs influents, et surtout bon nombre de solliciteurs.

Il y avait donc foule, un soir d'été, dans un salon du rez-de-chaussée qui précédait le cabinet de monsieur de Bertigny. Un lustre chargé de bougies et les feux de plusieurs lampes eussent produit dans cette pièce une chaleur étouffante si trois grandes baies vitrées, ouvertes sur le jardin, n'y avaient laissé largement pénétrer un air frais et vivifiant. Madame de Bertigny et sa nièce Henriette, assises en face d'une de ces portes, étaient entourées d'une douzaine de dames qui causaient des nouvelles du jour. Dans le reste du salon, il y avait des groupes d'habils noirs où l'on parlait politique et où chacun défendait l'intérêt do son parti ou do son ambition.

Cependant, ce soir-là, une sorte de malaise pesait sur les assistants. La gaieté semblait forcée ; on chuchotait à l'écart, et les votes de la chambre n'étaient certainement pas la cause unique de ces entretiens mystérieux. Le député venait d'entrer dans son cabinet avec deux ou trois intimes; et les regards des causeurs se tournaient furtivement vers les dames, comme si elles eussent été pour quelque chose dans celte préoccupation. La bonne madame de Bertigny, en effet, se montrait distraite et paraissait avoir besoin de quelques efforts pour laire les honneurs de sa maison. En revanche, Henriette manifestait une entière liberté d'esprit , répondant avec aisance aux politesses et aux compliments dont on l'accablait.

Néanmoins cette sérénité candide ne tarda pas à être troublée ; un domestique annonça d'une voix sonore :

— Monsieur Léon Mcrsey.

Les uames de Bertigny n'avaient pas vu le jeune percepteur depuis leur départ de Z*", et rien ne leur avait fait prévoir cette visite. Aussi la nièce ne put-elle s'empêcher de tressaillir tandis qu'une vive rougeur envahissait ses joues; mais la tante montra autant de joie que de surprise, et se leva d'un air empressé.

A. l'annonce du valet, plusieurs personnes s'étaient tournées vers le nouveau venu ; mais, vojant un jeune homme à tournure modeste, sur lequel rien ne pouvait fixer l'attention, chacun reprit son attitude précédente et poursuivit la conversation interrompue. La curiosité des assistants no pouvait donc intimider Léon ; cependant il était fort ému quand il s'approcha des maîtresses du logis pour les saluer.

Madame de Bertigny lui tendit ses deux mains :

— Toujours heureuse do vous voir, monsieur Mersey, — dit-elle ; — mais c'est un miracle, un vrai miracle que de recevoir votre visite à Paris.

Léon avait jeté un regard rapide sur Henriette, qui s'élaii contentée de le saluer avec embarras.

— Madame, — balbutia-t-il, — une cause importante

LE SIECLE.— XXXXIU.

m'a obligé de quitter ma résidence de Z"\ Le moment est venu où ma mère doit subir l'opération de la cataracte; et, après avoir obtenu un congé de quelques jours, je l'ai amenéo à Paris pour la confier aux soins d'un célèbre oculiste. Pendant mon séjour ici, j'aurais été inexcusable de ne pas rendre mes devoirs à monsieur de Bertigny et... aux dames do Bertigny. Aussi, apprenant que ce soir il y avait réception chez vous, j'ai pris la liberté...

— Et vous êtes le bienvenu, comme un véritable ami... N'est-il pas vrai, ma nièce?

Henriette fit un effort pour surmonter son trouble :

— Certainement,— balbutia-t-elle à son tour, — monsieur Mersey ne peut douter... Et j'apprendrai avec beaucoup de joie le succès de l'opération que va subir l'excellente madame Mersey, pour qui j'ai tant de respect et d'affection.

La conversation ainsi entamée allait se continuer peut-être, quand on annonça de nouveaux visiteurs. Henriette se leva pour aller au-devant de plusieurs jeunes filles de ses amies qui arrivaient avec leurs familles; madame de Bertigny n'eut que le temps de dire bas à Mersey :

— Mon mari est occupé en ce moment, mais ne partez pas sans l'avoir vu. Votre présence lui sera particulièrement agréable dans les circonstances actuelles.

Mersey s'inclina et se perdit dans la foule.

Il sentait le besoin de se calmer un peu, à la suite de la secousse intérieure qu'il venait d'éprouver; mais, comme il gagnait un coin du salon, il se trouva tout à coup face à face avec un gros homme, à barbe prétentieuse, qui lui dit en souriant :

— Eh! eh ! monsieur le percepteur de Z"', une vieille connaissance, je crois?

Mersey reconnut Claveau, qui, en sa qualité d'électeur, avait ses entrées chez lo député du département. Déjà, en diverses circonstances, Léon s'était rencontré avec le glorieux parvenu, mais il l'avait toujours évité et s'était contenté de lo saluer froidement. Il répondit d'un ton sec :

— Il est possible, en effet, monsieur, que nous ayons eu certains rapports autrefois; mais il y a si longtemps, ils ont été de nature telle que je désire les oublier.

Et il voulut tourner le dos à l'ancien notaire; celui-ci reprit en redoublant d'apparenlo bonhomie :

— Voyons, voyons, percepteur, me gardez-vous réellement rancune de vous avoir fait manquer la succession de votre tante de-Maledan? Réfléchissez dono-; je n'éta'S plus notaire, et puis, ce jour-là, j'attendais du monde... des femmes, s'il faut le dire,— ajoute Claveau avec un sourire de fatuité. — Tenez, nous sommes voisins à Z*"*, et ce malentendu entre nous m'est désagréable ; ne serait-il pas temps d'y mettre fin? Venez donc me voir un de ces jours, à mon château ; on y mène joyeuse vie et ma table n'est pas mauvaise... sans compter quo ma bourse est toujours ouverte à mes amis.

C'est à merveillo pour vos amis et pour ceux qui

acceptent vos dîners, — répliqua Mersey.

Claveau semblait ne pas comprendre comment un petit fonctionnaire à mille écus d'appointements pouvait dédaigner sa bourse et son hospitalité somptueuse. Cependant il ajouta :

— Malgré votre humeur farouche, je veux vous instruire d'un fait qui ne peut manquer de vous intéresser. Le baron de Maledan, le frère et l'héritier de votre tante défunte, est malade en co moment, et je tiens du notaire, mon successeur, que le baron a l'intention de restituer à madame votre mère...

— Il suffit,— interrompit Léon.— Si monsieur de Maledan a de pareilles intentions, il les fera connaître sans doute ; ma mère et moi nous prendrons patience... Je vous salue.

Il se glissa derrière un groupe compacte de politiquours, qui ne se fussent pas dérangés pour un boulet

ÈLIE BERTHET.

de canon, et laissa Claveau tout déconfit du mauvais résultat de ses avances.

Cependant Mersey ne jouit pas longtemps de l'isolement qu'il souhaitait. Une main finement gantée se posa sur la sienne; un homme, dont l'exquise élégance contrastait avec la simplicité du percepteur, lui dit d'un ton amical :

— Bonjour, Léon.

C'était Oscar de Vareilles. Les deux jeunes gens, on s'en souvient, s'étaient séparés dans les meilleurs ternies a Z'". Oscar ne pouvait oublier que, lors de la mort de son nèrc, Mersey seul l'avait défendu contre des imputations odieuses, seul lui avait donné des marques de sympathie, et peut-être avait-il d'autres raisons pour l'aborder. Le percepteur se montra pourtant assez réservé envers son ancien camarade de collège, soit qu'il fût distrait en ce moment, soit que les calomnies qu'il avait repoussées jadis lui eussent laissé en dépit de lui-même une impression fâcheuse. Quoi qu'il en fût, il ne pouvait manquer de polittsse envers un ami d'enfance. 11 s'informa donc de tout ce qui touchait Oscar.

— Ma foi! mon cher, — reprit de Vareilles avec une certaine condescendance dédaigneuse, — je suis ici en solliciteur... Dans ce maudit Paris, les fortunes s'ébrèchent vite, et j'espère que monsieur de Bertigny, qui a tant de pouvoir, m'ouvrira la carrière administrative. Mon père et mon oncle étaient ses électeurs; moi-même je suis électeur encore... Par malheur, on paraît avoir ici contre moi certains préjugés... Toi, au contraire, Léon, tu as l'air d'être au mieux dans la maison, et si tu pouvais glisser un mot en ma faveur...

— Je le ferai volontiers, Oscar, quoique lu t'exagères mon crédit auprès du puissant député. Mais comment, toi qui viens d'hériter une belle fortune?...

— Bah ! j'avais un arriéré énorme... Et puis la succession de mon oncle, qui devait me revenir, n'a-t-elle pas passé dans les mains d'Armantine... de ma tante?

— Ne t'en plains pas trop, Oscar ; ta tante est une si noble et si excellente dame! On ne peut assez admirer là-bas son courage, sa dignité à supporter les malheurs qui sont venus coup sur coup fondre sur elle. Pauvre femme! Perdre à quelques jours d'intervalles son mari et son enfant, ce qu'elle avait de plus cher au monde 1 Eile a vaillamment rempli son devoir envers l'un et envers l'autre, et sa conscience satisfaite a dû lui donner de la force pour supporter son immense douleur. Pendant tout son deuil elle est restée enfermée chez elle, ne recevant personne, s'occupant uniquement d'actes de piété et de bonnes œuvres... Enfin elle s'est décidée à quitter sa demeure de Z"*, où ses lugubres souvenirs la tuaient; et quand elle est partie, toute la ville, je crois, a voulu l'accompagner à la gare pour lui donner une preuve de sympathie... Mais tu as dû la voir à Paris, Oscar?

— Oui... non... A vrai dire mon cher, j'ai été absent ces jours derniers, et je suis de retour depuis quelques heures seulement.

— Quoi! tu n'as pas vu encore ta belle et aimable tante! Quelle vie dissipée mènes-tu donc?... Mais j'ai entendu dire que madame de Vareilles comptait faire visite à madame de Bertigny, dont elle a reçu de nombreuses marques d'intérêt, et il ne serait pas 'impossible qu'elle vînt ce soir.... Je m'attendais même à la rencontrer ici.

—Ici! —répéta Oscar avec une sorte d'effroi.— Mersey remarqua très-bien ce mouvement qui était de nature à le surprendre. Il allait peut-être questionner Vareilles à ce sujet, quand celui-ci demanda bas, avec le désir évident de détourner l'attention : —As-tu entendu parler, Mersey, de l'article qui a paru hier au soir dans un journal satirique intitulé le Dragon rouge, article qui désole si fort toute la famille do Bertigny?

Pas le moins du monde... De quoi s'agit-il don. ?

— Vraiment, tu ignores... Il n'a été question que de cela aujourd'hui à la chambre, et, si tu pouvais enten-

dre en ce moment même les conversations à voix basse... L'honneur du nom de Bertigny est compromis, à ce qu'il paraît, de la manière la plus grave.

— Que dis-tu? — reprit Mersey avec agitation, — explique-moi...

Une porte s'ouvrit, et monsieur de Bertigny entra dans le salon avec plusieurs autres personnages.

— Ma foi! mon cher,— dit Oscar, — voici le maître de céans qui te contera l'affaire, s'il en a la fantaisie. Va le saluer, puisque tu ne l'as pas fait encore; et à l'occasion de manque pas de lui glisser un mot pour moi.

Et Oscar s'é'oigna brusquement.

Mersey voulut en effet s'approcher de monsieur de Bertigny, qu'il voyait rouge et animé à quelques pas ; mais la tâche n'était pas facile, et il attendait que la foule fût un pe i moins grande autour du député, quand celui-ci le rec nnut dans les rangs pressés des assistants. Aussitôt s m , isage s'épanouit, et il vint lui-même au-devant de Léon en s'écriant :

— Vous ici, mon cher percepteur! Ah! c'est un heureux hasard qui vous amène chez moi.

Il passa son bras sous celui de Mersey, qui balbutiait quelques compliments. Comme monsieur de Bertigny se disposait à le conduire dans son cabinet, un domestique annonça :

— Madame de Vareilles 1

Et Armantine fit son entrée dans le salon.

Jamais elle n'avait été si charmante, et sauf une légère pâleur due à sa longue réclusion, sauf un petit air languissant que tempérait en ce moment un sourire de politesse, rien ne témoignait que sa santéeût été altérée par le chagrin. Elle portait encore le demi-deuil, et sa robe de soie violette, garnie de dentelles noires était d'un goût exquis.

Un murmure d'admiration s'éleva sur son passage : les plus acharnés causeurs s'interrompirent pour la regarder. Madame et madmoiselle de ÏJertigny se levèrent avec empressement, et le député, malgré l'impatience qu'il semblait avoir de rentrer dans son cabinet avec Léon, s'approcha d'elle d'un air de courtoisie.

— Ah! — dit-il tout haut,— le sort nous devait ce soir d'agréables compensations, et il nous envoie madame de Vareilles, la perle de Z"*, la bonne, la sainte, comme on l'appelle là-bas!

— Monsieur! — murmura Armantine toute rose de modestie.

— Vous voilà donc enfin, chère belle? — dit madame de Bertigny en l'embrassant.— C'était mal do vous confiner, à votre âge, dans une retraite absolue, de renoncer au monde, à vos amis !

— Ah ! madame, — répliqua Armantine en baissant les yeux, — j'étais si malheureuse!... Mais j'ai trouvé des consolations dans la religion, le courage m'est revenu, et j'essaye de faire un nouveau bail avec l'existence

— A la bonne heure... On assure quevousallezdé-ormais habiter Paris; nous vous verrons souvent, je l'espère... Vous trouverez chez nous votre neveu, monsieur Oscar de Vareilles, qui a des affaires avec monsieur de Bertigny... Mais, à ce propos, où donc est monsieur de Vareilles ? Il ne peut-être parti encore !

— Je le quitte à l'instant, — dit Mersey.

— En effet,— reprit Armantine en jetant autour d'elle un regard rapide, — je comptais rencontrer ici mon neveu, qui était absent de Paris et que je n'ai pas encore vu... Où est-il donc?

— On va le trouver sans doute, — répliqua madame de Bertigny.

Mais vainement chercha-t-on dans les salons et jusque dans le jardin, Oscar ne se trouva pas, et un domestique finit par annoncer qu'il venait de voir monsieur de Pareilles quitter précipitamment l'hôtel.

Malgré son pouvoir sur elle-même, Armantine ne sut pas cacher tout à fait une cruelle contrariété. C'était évidemment pour rencontrer Oscar qu'elle était venue, et

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cette disparition inexplicable la consternait. Elle s'assit à côté de la maîtresse de la maison, et semblait d'abord incapable de parler. Toutefois, voyant la surprise que la manière d'agir de son neveu causait aux personnes présentes, elle s'efforça de sourire et dit d'un ton léger :

— Il parait que Oscar mène à Paris une vie assez dissipée, et il aura craint un sermon de sa tante... Il a tort; ce n'est pas ici que j'aurais songé à lui adresser des rcprocbes bien amers... Mais je prendrai ma revanche.

Cette explication parut très-plausible aux assistants, et de nouveaux visiteurs vinrent faire diversion à la brusque retraite d'Oscar. Grâce à ce moment de répit, In jeune veuve sembla se remettre complètement, et, en attendant que les convenances lui permissent de se rotirer, elle prêta l'oreille au bavardage de plusieurs dandys, qui, éblouis do sa beauté, alléchés par sa grande fortune, vinrent papillonner autour d'elle.

Monsieur de Bertigny n'avait pu jusque-là réaliser son désir de conduire Mersey à son cabinet. A chaque inssant, il était arrêté par quelque collègue qui avait une nouvelle à lui conter, un mot à lui dire tout bas. Enfin il réussit à se débarrasser do ces importuns et il rejoignait le percepteur, dont il avait été uno minute séparé, quand un événement inattendu vint encore déconcerter ses Intentions.

Un domestique, suivant uno habitude de. la maison, était entré avec les journaux du soir, qui venaient d'arriver, et les avait déposés sur un guéridon devant les dames. Madame de Bertigny causait avec ses voisines ; Henriette, qui éprouvait lia certain embarras et qui sentait toujours un regard ardent quoique respectueux fixé de loin sur elle, prit machinslement un de ses journaux. Elle se mit à lo parcourir, plutôt pour se donner une contenance que dans le désir réel de satisfaire sa curiosité. Cependant elle sembla bientôt trouver un vif intérêt à cette lecture, ses traits se contractèrent, de violentes palpitations soulevèrent sa poitrine. Enfin elle balbutia avec égarement :

— Ma mère... ma pauvre mère ! Les infâmes!

Puis elle se renversa dans son fauteuil et fondit en larmes.

Madame de Bertigny, s'élant retournée au bruit devina sans doute de quoi il s'agissait. Elle se pencha vers sa nièce :

— Henriette, ma chèro enfant, tu es indisposée, — dit-elle; — ces lumières, cetto chaleur... Allons! viens avec moi, je vais le conduire à ta chambre... nos amis t'excuseront.

Et ello voulut l'entraîner. La jeune fille résista, sans avoir conscience do ce qu'elle faisait ot reprit avec désespoir :

— Ils savent mon secret, ce secret que je voudrais me dérober à moi-même, et ils en font un scandale public »... Ah ! que Dieu les punisso de co crime 1

Heureusement les sanglots empêchaient d'entendre ces paroles avec netteté. Monsieur do Bertigny accourut à son tour, et, arrachant des mains crispées do sa nièce le journal qu'eilo tenait encore, il murmura :

— Maudits pamphlétaires!... Comment leur fange at-elle pu rejaillir sur cette chaste et pure enfant? — Puis, mettant dans sa poche le papier tout froissé, il dit à voix très-haute : — Co n'est rien... des nerfs, des vapeurs, que sais-je?

Il prit avec autorité un bras de sa nièce tandis que madame do Bertigny prenait l'autre, et ils entraînèrent Henriette vers une pièce voisine dont la porte se referma sur eux.

Très-peu de personnes dans l'assemblée s'étaient méprises sur 4e sens réel de cette scène; cependant aucune, par politesse, no sembla croire autre chose quo co que monsieur et madame de Bertigny avaient voulu faire croire, à savoir qu'Henriette était incommodée par la chaleur < t par le bruit du salon. On échangea bien çà et là des sourires, des clignements d'yeux; on chuchota

bien à l'écart, mais aucune observation ne fut exprimée hautement, et on attendit que les maîtres de la maison revinssent donner des nouvelles de la malade.

Bientôt, en effet, monsieur de Bertigny rentra, mais seul. Il annonça avec une gaieté affectée que tout allait bien; le malaise s'était dissipé; lo lendemain il n'y paraîtrait pas. On se montra rassuré; néanmoins il était visible que madame de Bertigny ne quitterait plus sa nièce de la soirée, et l'on Supposait, d'autre part, que monsieur de Bertigny lui-même ne serait Das fâché de rejoindre sa famille. On exprima donc des vœux polis pour que l'indisposition d'Henriette n'eût réellement pas do suites, et chacun s'empressa do prendre congé.

Au milieu de la débâcle générale, Mersey, que la subito indisposition d'Henriette jetait dans uno vive anxiété ne savait s'il devait ou non partir avec les autres. Commo il hésitait, Armantine s'approcha et lui dit d'un ton caressant :

— Monsieur Mersey voudrait-il bien me conduire jusqu'à ma voiture'?... Je suis la tante de son ami Oscar. — Mersey s'inclina et offrit son bras à madame de Vareil- Ies. Ils s'éloignaient déjà, quand monsieur de Bertigny fit de loin signe au percepteur do revenir aussitôt qu'il aurait rempli ses devoirs de politesse. Mersey répondit à son tour par un signe d'assentiment, et continua d'avancer à travers les rangs pressés des invités qui se retiraient. Pendant le trajet du salon à la cour d'honneur, où se trouvaient les voilures, Léon Mersey reconnut que sa compagne, si calme et si enjouée en apparence, était en réalité très-agitée. Son bras tremblait sensiblement, sa respiration n'avait pas la régularité ordinaire. No se sentant plus observée, elle nu songeait pas à contenir l'émotion qu'elle était parvenue à cacher jusque là au prix de grands efforts.— Monsieur Mersey,— dit-elle d'une voix pénétrante, — vous avez été témoin tout à l'heure des indignes procédés d'Oscar; il a fait de moi dans ce salon un objet de moquerie... Comme vous aurez sans doute occasion de lo voir bientôt, je vous prie de lui dire que jo compte recevoir sa visite dans le plus bref délai. — Léon répliqua qu'il n'espérait pas avoir lo loisir do se rendre chez Oscar de Vareilles, et que le hasard seul les avaient réunis pendant cetto soirée. — N'importe! — reprit Armantine avec vivacité, — vous ne pouvez manquer de lo rencontrer, soit chez monsieur de Bertigny, soit ailleurs... et je vous conjure, encore une fois, de lui dire que j'ai un pressant besoin de le voir... Qu'il n'essaye pas de se cacher ! Il faut que je lui parle, ne fut-ce qu'un instant, et quand jo devrais aller le chercher jusquo dans certains salons où, dit-on, il passe sa vie !

En même temps elle se jeta, toute frémissante, dans la voiture do remise qui l'avait amenée et elle partit.

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