LE SECRET DE FAMILLE
Léon Mersey était trop préoccupé lui-même pour donner beaucoup d'attention aux paroles singulières échappées à madame do Vareilles. Il rentra dans les salons maintenant déserts, où les domestiques commençaiont à éteindre les lustres, et il se dirigea vers le cabinet de monsieur de Bertigny, dont la porte était restée entr'ouverte.
Monsieur de Bertigny, assis devant son bureau, semblait plongé dans de sombres méditations. Il se leva et tendit la main à Mersey; puis, ayant refermé soigneusement la porte, il dit avec accablement :
— Vous savez sans doute la causo de tout ceci? — Mersey répondit qu'il avait entendu parler, quelques instants auparavant, d'une attaque dirigée dans un jour-
ELIE BERTHET
nal contre monsieur de Bertigny et sa famille. — En effet, — reprit le député avec tristesse, — vous voyez le résultat de la plus infâme, de la plus odieuse agression. Beaucoup de familles, si honorables qu'elles soient d'autre part, ont une plaie cachée, un secret honteux qu'elles tâchent de faire oublier à force de probité, de considération, de respect de soi-même. Malheureusement, quand on appartient comme moi à la publicité, on ne peut espérer de dérober aux regards une plaie de ce genre. Un homme que vous ne connaissez pas, que vous n'avez jamais vu, mais qui vous hait sans vous connaître, finit tôt ou tard par vous arracher les voiles dont vous couvriez votre blessure et par l'étaler brutalement au soleil. Et quand le scandale éclate, n'espérez ni pilié ni sympathie... Un rire idiot mais immense... le rire de la foule... couvre vos plaintes et récompense l'insulteur. — Monsieur de Bertigny cacha son visage dans ses mains et poursuivit avec désespoir : — Quelle lâcheté! s'attaquer à la mémoire d'une pauvre femme morte, à une innocente jeune fille; fouiller dans un passé déjà reculé pour y ramasser l'offenfe, le scandale, le déshonneur, n'est-ce pas le comble de la perversité humaine? — Monsieur de Bertigny prit un journal sur la table et le tendit à Mersey, en disant : — Lisez, mon ami, et voyez si une plume n'est pas une arme aussi dangereuse qu'un pistolet ou un poignard.
Cette feuille était le Dragon rouge, un petit journal satirique alors en vogue, grâce aux sarcasmes et aux injures dont il était rempli contre tous les personnages marquants de ce temps-là. L'article sur lequel on attirait l'attention de Mersey était écrit dans le style familier de ces sortes de publications, et ainsi conçu :
« problème a résoudre. — Monsieur de B .., un des
» députés les plus ventrus du juste-milieu, a une nièce, » grande et belle personne du reste, qui porte son nom » et qui est considérée comme sa fille. Or, on se de- » mande comment monsieur de B... peut avoir une » nièce de même nom que lui. Il résulte des informa- » tions prises dans la commune de..., dont la famille de » ce député satisfait est originaire, que monsieur de » B... n'a jnmais eu de frère ou de parent de son nom; » il n'avait qu'une sœur, morte jeune avant d'avoir été » mariée. — Quel est donc ce mystère? — Récompense » honnête à qui enverra le mot de co logogriphe aux » bureaux du Dragon rouge. »
Il n'y avait pas de signature, suivant l'habitude à cette époque.
Mersey lut et relut plusieurs fois ces quelques lignes, pour en bien comprendre la portée, pour en peser chaque mot. Enfin il rejeta le journal sur la table et dit avec émotion :
— Eh bien! monsieur, votre ligne de conduite me semble toute tracée... Il faut porter plainte aux tribunaux et poursuivre à outrance le calomniateur.
Le député secoua la tête.
— Y songez-vous, Mersey? — reprit-il;— ne serait-ce pas apprendre au public tout entier que je me reconnais dans cet ignoble factum où je suis désigné seulement par des initiales? Et d'ailleurs le retentissement d'un procès n'augmenterait-il pas le scandale dans une proportion démesurée?
— C'est juste; cependant vous ne pouvez laisser passer.ces calomnies sans une énergique protestation.
Monsieur de Bertigny se pencha vers le percepteur.
— Et si ce n'étaient pas des calomnies? — reprit-il presque à voix basse.
— Quoi! monsieur, il serait possible.,.?
— Oui, mon ami, et c'est là ce qui complique la difficulté ; les particularités auxquelles cet odieux journal fait illusion sont véritables. Si elles étaient absolument mensongères, croyez-vous que je m'en fusse affecté à ce point? 11 est si facile, quoi qu'on en dise, de confon-
dre les calomnialeurs! Mais cette fois, en fouillant dans ma vie privée pour combattre mes opinions et mes actes politiques, on a trouvé un de ces secrets de famille dont la révélation est un crime, et l'on n'a pas hésité à employer cette arme empoisonnée, sans s'inquiéter si elle n'allait pas frapper aussi des faibles et des innocents. — Monsieur de Bertigny poursuivit, après un moment de silence : — Les faits dont il s'agit, mon cher Mersey, sont précisément ceux qui ont déterminé ma nièce à ne jamais se marier. Comme vous êtes notre arni le plus sincère, et comme d'autre part je me propose de faire appel à voire dévouement, il imporle que vous soyez au courant de cette triste histoire; je ne vous cacherai donc rien.
En même temps il raconta les événements dont nous allons donner au lecteur un résumé rapide.
Monsieur de Bertigny n'avait jamais eu de frère, on effet, mais une sœur beaucoup moins âgée que lui. Cette sœur, qui s'appelait Adèle, et qui une vingtaine d'années avant l'époque où nous nous trouvons était une charmante personne, demeurait, auprès de ses parents déjà vieux, dans un château du département de la Somme, tandis que le frère aîné exerçait des fonctions publiques à l'autre extrémité de la France.
Adèle de Bertigny fut alors courtisée par un brillant lieutenant de vaisseau, qui lui était allié par sa mère; et comme les jeunes gens s'aimaient, comme d'autre part les fortunes et les condilions étaient à peu près égales, le mariage fut bientôt décidé entre les deux familles. Déjà l'officier avait été accueilli au château, et le jour du mariage était fixé quand arriva tout à coup un ordre du ministre de la marine qui prescrivait au lieutenant de vaisseau d'aller prendre sans retard le commandement d'un brick de guerre en partance à Lorient et de se rendre au Sénégal.
11 s'agissait d'une mission de confiance, et un refus, oulre qu'il eût été déshonorant, pouvait faire manquer sa carrière au marin. Cependant il aimait tant sa fiancée qu'il eut le désir d'envoyer sa démission. Son futur beau-père, sa future belle-mère, Adèle elle-même, l'empêchèrent de prendre ce parti. Aussi bien tout annonçait que le voyage serait de courte durée, que le jeune commandant, sa mission accomplie, pourrait revenir en France quelques mois plus tard. Le mariage fut donc ajourné à son letour, et les deux fiancés se séparèrent, non sans bien des larmes.
Ils ne devaient plus se revoir. L'officier de marine, en arrivant à Gorée avec son navire, fut pris d'une de ces maladies épidémiques qui font parfois tant de ravages au Sénégal, et mourut en quelques heure-.
On comprendra facilement la douleur que causa celle sinistre nouvelle au château deBorligny; mais le malheur était encore plus grand et plus irréparable qu'on ne pouvait l'imaginer. La pauvre Adèle, en effet, quand elle apprit la mort du marin, était sur lo point de devenir mère.
Ses vieux parents, frappés de désespoir et effrayés de la responsabilité qui pesait sur eux, appelèrent en Picardie leur fils aîné qui s'empressa d'accourir. On discuta dans un conseil de famille les mesures à prendre pour sauver l'honneur du nom ; mais Adèle ne voulut pas qu'on employât certaines précautions usitées en pareil cas. Elle ne quitta pas la demeure paternelle, où d'ailleurs elle n'était entourée que de domestiques dévoués ; et, quand elle donna le jour à Henriette, i'enfant fut inscrite aux registres de l'état civil avec toutes les indications commandées par la loi.
Du reste, la mère ne subit pas longtemps les conséquences de sa faute. Epuisée par de si terribles secousses, elle mourut deux mois plus tard, en recommandant sa tille à ses vieux parents, et surtout à son frère, dont elle était adorée.
Ce frère n'était pas homme à négliger une pareille recommandation, Marié depuis plusieurs années, il n'a-
vait pas d'enfants et désespérait d'en avoir jamais. Aussitôt donc que la petite Henriette fut en âge de voyager, il vint ave3 madame de Bertigny (l'excellente dame que nous connaissons) chercher sa nièce ; ils l'amenèrent dans la ville éloignée où ils résidaient alors et rélevèrent comme leur propre fille. Personne ne soupçonna l'irrégularité de la' naissance d'Henriette dans ce pays nouveau ; et plus tard, les vieux parents étant morts et leurs propriétés de Picardie ayant été vendues, on pouvait croire que le secret de la famille resterait à peu près enfoui dans les archives d'une commune rurale.
Par malheur, l'état civil a d'implacables exigences. Un moment vint où il fut absolument nécessaire de se procurer l'extrait de naissance d'Henriette, tant pour gérer ses biens personnels que pour lui permettre de remplir certains dovoirs imposés par la société ou par la religion. Grâce aux précautions que l'on prit, ce secret demeura encore dans le cercle étroit de quelques personnes sûres ; mais l'on no put empêcher qu'Henriette n*' s'étonnât du mystère qui l'entourait. Sa curiosité une fois éveillée, elle s'informa, recueillit successivement des détails, frivoles en apparence, mais dont elle savait tirer des conclusions précises. Elle réussit ainsi, malgré son ignorance, à entrevoir ce qu'on lui cachait, si bien que son oncle et sa tanle se décidèrent enfin à lui apprendre, avec tous les ménagements convenables, les événements qui se rattachaient à sa naissance.
Henriette, dès qu'elle put comprendre combien sa position dans le monde était fausse, devint sombre et taciturne. La plus cruelle conséquence de certaines fautes, c'est que l'enfant innocent en souffre souvent plus que les vrais coupables; son imagination est déflorée avant l'âge, et son premier devoir, l'affection envers sa mère, peut en recevoir une mortelle atteinte. Aussi, dans la période dont nous parlons, Henriette semblait-elle triste, humiliée, aigrie ; elle se considérait comme une exception dans la société ; la parole la plus indifférente lui paraissait contenir une allusion outrageante pour elle; tout la blessait, tout l'irritait. Dans sa misanthropie, elle allait jusqu'à maudire ceux qui lui avaient donné le jour, jusqu'à méconnaître la généreuse affection de cet oncle et de celle tante dont elle était la fille d'adoption. Elle avait pris le monde en horreur; elle parlait d'entrer dans un couvent de l'ordro le plus austère et d'y mourir sous le voile.
Toutefois cette tempête de haine et de colère no pouvait durer dans cette âme douce, tendre, intelligente. Bientôt les idées désordonnées s'apaisèrent ; les violents transports chez Henriette firent place à un sentiment mélancolique, à une profonde pitié pour sa malheureuse mère. Sa reconnaissance envers son oncle et sa tante devint peu à peu une espèce do culte, et toutes ses affections se concentrèrent sur eux. Elle ne parla plus d'entrer au couvent ; seulement, commo pour se marier elle devait encore se trouver dans l'obligation d'établir son état civil et par suite de révéler publiquement la honle de sa mère, elle prit la résolution de ne se marier jamais, et nous avons vu avec quel stoïcisme elle tenait sa parole.
Tels étaient les faits qui, longtemps inconnus, venaient de produire tout à coup une explosion sous les pas do celte famille tranquille et prospère. Mersey en avait écouté le récit avec attention.
— Ah ! — s'écria-t-il, — je disais bien que mademoiselle Henriette devait se faire martyre d'un devoir mal compris, d'une délicatesse excessive!
Il reprit après un moment de silence :
— Eh bien, monsieur de Bertigny, comment pourraisje vous servir dans les circonstances actuelles?
— Vous le voyez, mon ami, ma situation est des plus difficiles. Je ne saurais intervenir, soit personnellement, soit par un acte judiciaire, suns accroître beaucoup le scandale. Le pamphlétaire pourtant n'a pu s'avancer à ce point sans avoir par devers lui des pièces authentiques
à l'appui de sa thèse; s'il en est ainsi, il ne me laissera ni paix ni trêve, jo dois m'y attendre. A supposer que je dédaigne cette première attaque, il ne manquera pas de la renouveler en termes plus précis et plus insultants encore, jusqu'à ce qu'il m'ait fait perdre patience. Déjà d'autres journaux ont répété l'article inqualifiable dirigé contre nous, et vous avez vu ce soir l'effet terrible que l'un d'eux a produit sur ma nièce. Il s'agit donc d'arrêter au plus vite ces haineuses hostilités ; et ce que je ne peux faire moi-même sans de graves inconvénients, j'ai compté, Mersey, que vous le feriez à ma place.
— Je vous remercie de toute mon âme do cette flatteuse confiance, — reprit Mersey. — Mais d'abord saiton le nom de l'auteur de cet article?
— D'après les renseignements que je viens de prendre, c'est Arthur Vidal, un jeune bohème déjà célèbre par ses insolences et sa brutalité. Il a trouvé de l'argent, jo no sais comment, pour fonder le petit journal dont il est le rédacteur, el il cherche à arriver au succès à force de violence et de cynisme. Du reste, il n'est pas probable qu'il décline la responsabilité de l'article ; ii a le courage de son infamie.
— Il suffit, monsieur; je verrai Arthur Vidal et j'exigerai de lui une rétractation formelle... S'il la refuse, je saurais bien le contraindre à l'accorder.
— Vous le provoquerez el vous vous bâtirez avec lui, n'est-ce pas? — reprit monsieur de Bertigny avec vivacité; — maisjo ne veux pas cela du tout, mon cher Mersey... Morbleu ! croyez-vous donc que, s'il s'agissait d'un duel, je mettrais un ami à ma place ? Je suis bien vieux pour me battre, il est vrai; mais on est toujours en âge de se faire tuer, et, tout en déplorant le triste préjugé qui existe encore dans nos mœurs, je me ferais tuer pour l'honneur de ma famille... Non, non, co n'est pas là ce que j'attends de vous.
— Mais alors de quelle mission comptez-vous me charger?
— D'une mission toute de conciliation... si le mot de conciliation est de mise avec un pareil misérable. Encore une fois, Mersey, jo veux éviter le bruit; un duel ne remédierait à rien, ne changerait rien. Nous avons affaire à un drôle qui fait métier et marchandise de l'insulte et de la médisance ; il pratique ce que, dans l'argot de ce temps-ci, on appelle le chantage. S'il s'agissait seulement de ma personne, rien au monde ne me déciderait à favoriser ces hideuses spéculations ; mais il y va du repos de ma chère et bien-aimée nièce, de la considération due à la mémoire de ma pauvre sœur. Je ne dois pas hésiter... Je vous prie donc de vous rendre chez Vidal dès demain matin ; et, sans lui apprendre à quel titre vous intervenez dans cette affaire, vous lui demanderez quel prix il met à une rétractation immédiate et à son silence dans l'avenir. Vous retirerez de ses mains toutes les pièces compromettantes, vous lui ferez signer un engagement de ne jamais recommencer. Quant à la somme que Vidal pourra demander, jo vous laisse carte blanche, exigeât-il cinquante mille francs.
Cette mission n'étail pas évidemment du goût de Mersey. Cependant il répondit :
— Je suis à vos ordres. Mais si cet hommo n'acceptait pas le marché que je dois lui proposer?
— Il acceptera, la chose est sûre. N'est-ce pas là l'unique but de ses manœuvres? Vous êtes ferme, intelligent; vous réussirez.
Les deux amis se concertaient sur les mesures à prendre pour le succès de l'entreprise, quand un bruit do voix se fit entendre dans la pièce voisine. Tout à coup une porte intérieure s'ouvrit, et Henriette, suivie de madame de Bertigny, se précipita dans le cabinet.
La jeune fille était enveloppée d'un grand cachemire
qui cachait le désordre de sa toilette. Ses cheveux re-
I tombaient en partie sur ses épaules ; son visage pâle,
ELIE BERTHET
aux yeux rougis et brillants de fièvre, avait uno expression d'égarement. Elle semblait, dans son délire, avoir échappé à sa tante inquiète et consternée. Le député eut un mouvement d'impatience :
— Y persez-vous, Henriette? — dit-il; — et pouvezvous vous présenter ainsi chez moi?... Vous voyez bien que je ne suis pas seul !
— Je n'ai pu la retenir,— dit madame de Bertigny ;— cette enfant est si déraisonnable !
— Je savais que je trouverais ici monsieur Mersey ! — s'écria Henriette avec exaltation, — et je voulais lui dire... — Elle s'arrêta et regarda fixement Léon.— Vous savez tout, n'est-ce pas? — demanda-t-elle ; — mon oncle a dû vous apprendre...
— Il ne m'a rien appris, mademoiselle, qui ait diminué mon profond respect et mon affection pour vous.
— Vous connaissez mon secret pourtant, ce secret dont tout Paris s'entretient à cette heure?... Vous savez quelle honte a présidé à ma naissance, vous savez que ma mère, ma malheureuse mère... Oh ! tout mon mépris, toute ma haine au scélérat qui a troublé le repos de ma mère dans sa tombe !
— Allons! allons ! mon enfant, laissons cela, — interrompit monsieur de Bertigny; — Mersey apprécie mieux que toi la portée des événements dont tu parles. Rentre dans ta chambre et fie-toi à nous pour arranger cette affaire le mieux possible.
— Je vais rentrer, mais pas avant d'avoir dit à monsieur Mersey ce qu'il faut qu'il sache. Mersey, vous m'aimez, je ne l'ignore pas, et vous m'avez déjà défendue énergiquement à Z"' contre la calomnie; vous devez vous expliquer maintenant combien, à raison de ma naissance, j'ai dû éprouver de gratitude pour un pareil service. Mais cette fois le service sera plus grand encore puisqu'il s'agit de ma mère, cette pauvre martyre. Vengez-la, je vous en conjure : soyez sans pitié pour ce misérable... Tuez-le ! tuez-le !. . Me promettez-vous de le tuer?
— Henriette 1 — s'écria le député avec colère.
— Ma chère enfant, reviens à toi,— murmura madame de Bertigny en prenant sa nièce dans ses bras; — songes-tu à tes paroles?... c'est de la véritable folie.
Mais Henriette était arrivée à ce point d'égarement où l'on n'entend plus, où l'on ne comprend plus.
— Je ne suis pas folle, Mersey, — s'écria-t-elle, — et vous pourrez me rappeler pluslarJ toutes mes paroles... Vous êtes, dit-on, d'une force irrésistible à l'escrime, et vous l'avez bien prouvé en obligeant ce Mourachon à épouser la fille du jardinier... Prouvez-le encore une fois en tuant notre ennemi, ce bourreau de plume, cet insulteur de ma mère!... Et quand vous l'aurez tué, bien tué... si vous aimez encore une pauvre fille dont la mère est morte deshonorée, dont le nom a été flétri dès sa naissance, vous viendrez réclamer sa main... elle ne vous la refusera plus, je vous le jure!
En écoutant ces étranges propos, Mersey demeurait stupéfait. Monsieur de Bertigny dit à sa femme -.
— Pour Dieu 1 ma chère, emmenez-la... vous voyez bien qu'elle délire.
— Oui, oui, mon enfant, viens... Tu as une fièvre ardente.
Et madame de Bertigny, avec une douce autorité, entraînait sa nièce. Celle-ci ne résistait pas; mais au moment de sortir, elle s'écria encore :
— Mersey, n'oubliez rien... Vengez-moi, vengez ma mère... Je vous...
On n'en entendit pas davantage, car la porte venait de se refermer.
Restes seuls, monsieur de Bertigny et Léon gardèrent un moment de silence.
— Mon cher Mersey, — reprit enfin le député avec embarras, — vous ne prendrez certainement pas au sérieux les divagations de cette pauvre enfant. Elle souffre, et, quand l'accès de lièvre sera passé, elle ne croira
jamais qu'elle ait pu pousser à ce point l'égarement. Ne tenez donc aucun compte de ce qu'elle vous a dit ; ellemême vous en priera dès que la raison lui sera revenue.
Mersey se leva.
— Une seule chose mo frappo dans tout ceci, — reprit-il avec émotiou, — c'est quo mademoiselle Henriette ressent cruellement l'insulte faite à la mémoire de sa mère; aus?i ne négligerai-je rien pour lui donner satisfaction... Eh bien ! monsieur, je verrai Arthur Vidal demain matin et j'agirai selon les circonstances, afin d'obtenir la réparation de vos griefs.
LENTREVUE.
Oscar de Vareilles occupait, dans le quartier Notre- Dame-de-Lorette, un élégant petit appartement donnant sur des jardins. C est là que nous le retrouvons le lendemain de la soirée chez monsieur de Bertigny.
Il était encore de bonne heure et Oscar faisait sa toilette dans sa chambre à coucher, se disposant à sortir. Ses préparatifs terminés, il sonna ; un garçon do douze à quatorze ans, qui composait tout son domestique et qui avait les vices d'un âge plus avancé, accourut en chantonnant.
— Monsieur ne déjeune pas chez lui? — demanda-t-il d'un air effronté qui semblait lui être habituel.
— Non, je sors. Qui donc est venu ce matin, Hubert? A partir de sept heures, il n'y a plus eu moyen de dormir.
Un sourire narquois se joua sur la face de singe de mons Hubert.
— Eh! comme toujours, des gens qui demandent do l'argent.
— Monsieur de Florestan n'a-t-il pas envoyé les deux cents louis que je lui ai gagnés au jeu?
— Non, monsieur, personne n'a apporté; en revanche...
— C'est bon... Ne s'est-il donc présenté que des créanciers ce matin?
— La dame en chapeau violet est revenue. Oscar fronça le sourcil.
— Encore !... que lui as-tu dit?
— J'étais fort embarrassé. Elle sait que vous êtes à Paris. Hier au soir, elle a failli vous rencontrer dans uno maison où vous allez, et elle voulait vous voir absolument... Enfin elle assure qu'elle est votre parente.
— Et quand cela serait... Eh bien ! je vais sortir à l'instant même. Si elle se présente de nouveau, tu lui annonceras que je suis parti pour la province et que je ne reviendrai pas avant un mois.
Tout en parlant, il avait mis ses gants, son chapeau, et, son stick à la main, il se dirigeait vers la pièce d'entrée qui lui servait de salon. Hubert le suivait d'un air de malaise et d'inquiétude en balbutiant :
— Monsieur no me laisse pas le temps do lui apprendre... Cette dame n'a pas voulu s'en aller, et...
Oscar ne l'écoutait pas ; mais à peine eut-il ouvert la porte qu'il comprit do quoi il s'agissait. Une dame élégante, en chapeau violet, était debout au milieu du salon et semblait attendre. On a deviné Armantine do Vareilles.
Hubert, malgré sa légèreté, ne put éviter qu'un vigoureux coup de houssine ne vînt cingler ses maigres épaules. Il s'enfuit en hurlant et disparut aussi rapidement qu'une muscade entre les doigts do Robin l'escamoteur.
Oscar, le front crispé, le regard sombre, s'approcha d'Armantine, et lui dit :
— Combien avez-vous donné à ce drôle pour le faire manquer ainsi à son devoir ? .
— Deux louis seulement, mon cher Oscar, —répondit Armantine avec une feinte naïveté ; —et j'en eusse donné dix, j'en eusse donné cent pour arriver enfin jusqu'à vous.
Elle leva son voile et montra son gracieux visage, tout resplendissant de jeunesse et de beauté. Oscar détourna les yeux, comme s'il craignait de se laisser prendre aux charmes de cette enchanteresse. Après quelques secondes d'hésitation, il reprit d'un ton sec :
— Soit... Vous m'avez accablé de lettres et de visites, je n'ai pas répondu aux lettres, je n'ai pas voulu recevoir les visites... Puisque vous n'avez pas compris mon silence et mon attitude, puisqu'il vous faut une explication nette et claire... voyons.
Il désigna du geste une place à Armantine sur le canapé. Pour lui, il se débarrassa de sa canne et de son chapeau, et il alla s'asseoir dans un fauteuil, à l'autre extrémité de la pièce.
Armantine, gâtée par les hommages, no manquait pas de fierté; aussi cet accueil outrageant appela-t-il des larmes dans ses yeux. Mais elle se hâta de les sécher et reprit avec un accent de reproche mélancolique :
— Comme vous êtes méchant pour moi, Oscar! Bon Dieu ! qu'ai-je donc fait et pourquoi me traitez-vous si mal. moi, votre tante?...
— Ma tante ! vous ne l'êtes plus, madame, et vous le savez bien !
— M'est-il donc défendu d'être encore votre amie ? On assure, Oscar, que vos créanciers se montrent trèsdurs envers vous, et comme nous avons de graves intérêts de succession à régler...
- Ah ! oui, l'affaire de l'hôtel de Z"*, n'est-ce pas ? Vous ne tenez pas plus que moi à conserver cette propriété de famille, et vous avez le désir de vendre votre part comme je veux vendre la mienne... Il n'y a rien là que nos notaires ne puissent arranger ensemble. Pour moi, je consens à tout, j'accepte toutes vos conditions... Etes-vous satisfaite?
— Cette maison, en effet, nous rappelle à l'un et à l'autre des souvenirs pénibles... Mais, en attendant que la vente puisse s'opérer, je n'ignore pas, je vous le répète, vos embarras financiers, et j'ai pensé, j'ai espéré qu'en qualité d'amie...
Elle tirait de sa poche un riche portefeuille qui paraissait bourré de billets de banque. A son grand étonnement, le dissipateur Oscar frappa du pied avec violence.
— De l'argent ! — s'écria-t-il ; — de quel droit osezvous m'en offrir! Me croyez-vous assez vil, tombé assez bas pour accepter vos présents ?
Cette fois Armantine ne put plus se contenir. Elle éclata en sanglots, et murmura désespérée :
— Ah! O.-car, Oscar! est-ce là ce que je devais attendre de vous?
Oscar se leva d'un air farouche.
— Cette scène est ridicule, madame, — reprit-il ; — et, dans notro intérêt à tous deux, il est bon de l'abréger... N'avez-vous rien do plus à me dire, madame de Vareilles?
— Si, si, — s'écria Armantine en se redressant ; — il faut absolument, Oscar, que vous m'expliquiez en quoi j'ai mérité ce mépris, cette haine...
— Vous le voulez?
— Jo l'exige.
— J'aurais cru inutile... Eh bien! donc, puisqu'il lo faut, je vous dirais brutalement les choses... Jeune et jolie veuve, à quel prix avez-vous acquis votre richesso et votre indépendance? Epouse, qu'avez-vous fait de votre mari, ce vieillard loyal et bon, qui vous aimait d'une affection si profonde et si aveugle? Mère, qu'avez-
vous fait de votre fils, de ce pauvre petit enfant qui aurait dû être voire orgueil et votre joie?
Armantine était devenue horriblement pâle.
Qu0it balbutia-t-elle, — vous osez m'accuser...?
— Descendez dans votre conscience. N'y a-t-il rien qui vous accuse? ,
— Oscar, ceci est une navrante injustice... J'étais pleine de reconnaissance pour monsieur do Vareilles, qui m'avait donné une position honorable, une grande fortune, un nom respecté. 11 m'aimait trop peut-être, mais que pouvais-je contre cet amour?... Quant à mon enfant, n'ai-jo pas scrupuleusement rempli envers lui tous mes devoirs? Lorsque je me suis séparée de lui, non sans de cruels déchirements de cœur, n'était-ce pas d'après les conseils du médecin, sur l'ordre formol dç monsieur de Vareilles lui-même? Et si, plus tard, j ai semblé l'oublier chez son indigne nourrice, n'était-ce pas parce que d'autres devoirs, non moins impérieux, non moins sacrés, me retenaient auprès de son père paralysé et mourant? Enfin, dès que rendue à moi-même j'ai pu accourir auprès de lui, trop tard, hélas! pour le sauver, ne l'ai- je pas défendu, ne l'ai-je pas venge de toute mon énergie?... Oscar, je vous l'affirme, vous seul au monde avez conçu ces abominables pensées. Depms mes malheurs, je suis devenue pour les habitants de Z"* l'objet d'une espèce de culte; hier au soir encore, dans le salon de monsieur de Bretigny, vous auriez pu voir un reflet de ces sentiments enthousiastes... Je vous le répète, Oscar, tout te monde m'estime et m'affectionne...
— Même le docteur Gilbert?
— Lo docteur Gilbert n'a plus aucune considération, aucune autorité, depuis que par sa négligence ou son impéritie il a causé la mort d'une de ses malades... La haine et l'envie le rongent; vous êtes seul, Oscar, à tenir compte des opinions du docteur Gilbert.
— C'est que sans doute personne mieux que moi ne peut comprendre combien elles sont fondées. Je ne saurais écarter certains souvenirs, oublier certaines paroles imprudentes... Tenez, madame de Vareilles, regardezmoi... regardez-moi bien en face... et osez affirmer encore que vous n'avez pas prévu et amené les événements qui vous ont rendue riche et libre?
Armantine parut accepter le défi, ses yeux essayèrent de se fixer sur les yeux d'Oscar; mais elle ne tarda pas à être vaincu dans cette lutte. Bientôt ses longs cils s'abaissèrent sur ses prunelles veloutées, elle détourna la têto et dit d'une voix à peine distincte :
— Eh bien! quand cela serait! Ingrat, n'était-ce pas pour vous?
— Pour moi ?
— Vous convenez que vous n'avez pas oublié notre dernière entrevue dans le jardin de l'hôtel... Et, si malheureuse que je suis, j'ai, non pas préparé mais laissé s'accomplir les événements dont vous parlez, n'est-ce pas vous qui m'avez poussé dans cette voie?
— Ainsi donc vous reconnaissez... Mais de quel droit me rendez-vous solidairo de vos coupables manèges? Pouvais-je supposer que vous mettriez en usage pour nous réunir ces épouvantables moyens? Moi aussi je vous aimais do longue date, et j'avais déploré que, dans un moment de dépit, vous eussiez donné votre main à ce vieillard insensé. Quand nous nous sommes revus à Z*", et quand vous avez déployé votre infernale coquetterie pour exciter mes regrets, j'aurais bravé tous les dangers, tous les scandales afin que vous puissiez m'appartenir sans partage; oui, je vous eusse enlevée sans remords à ce vieux mari, à ce petit onfant, au risquo d'attirer sur moi l'exécration du monde, et nous serions allé cacher notre bonheur à l'étranger, dans quelque coin inconnu... Mais, plus lard, quand j'ai commencé à entrevoir votre horrible plan, la froideur a succédé à la tendresse; lo jour où. vous avez atteint ce résultat poursuivi avec une inexorable constance, l'horreur et le dégoût ont remplacé dans mon cœur tous les sentiments
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d'autrefois... Oh! vous êtes une femme forte et stoïque !... Mais votre stoïcisme me fait peur ; la beauté et ia fraîcheur de votre visage ne peuvent plus que me rappeler combien votre âme est desséchée. J'éprouve en votre présence ce que j'éprouverais devant un de ces beaux serpents, aux merveilleuses couleurs dont la morsure cause une mort foudroyante. Aussi suis-je déterminé à ne vous revoir jamais, dussé-je fuir jusqu'aux extrémités de la terre!
Rien ne saurait rendre l'accent d'aversion, de mépris et de colère qui accompagnait ces reproches. Armantinc semblait anéantie et sa tête se penchait sur sa poitrine.
Peu à peu cependant, elle la releva; et, fixant sur Oscar son regard humide, elle murmura :
— Vous vous apercevez du moins, Oscar, que je suis belle... Et, si coupable que vous me supposiez, c'est là, je le sais, une circonstance fort atténuante pour vous.
Oscar se plaça devant elle dans une attitude provocante.
— B-dle et jeune! — répliqua-t-il avec ironie; — oui, fort belle et fort jeune encore!... Eh bien ! voyez! toutes les jeunes, toutes les belles peuvent m'inspirer de l'amour... toutes... excepté vous!
Armantine poussa un cri de douleur et se renversa en arrière.
— Oh! comme il me hait! —dit-elle. Oscar, sans répondre, se mit à marcher dans le salon d'un pas saccadé. La jeune femme resta accablée pondant quelques instants. Tout à coup elle se redressa par un mouvement souple et nerveux de panthère; ses yeux grands ouverts étaient redevenus secs, élincelanls. — Monsieur Oscar, — reprit-elle lentement, — est-ce bien à vous qu'il appartient de me reprocher mes fautes !... Qu'avezvous fait de votre père?
Oscar, à son tour, devint livide.
— Misérable femme ! — balbutia-t-il. Mais presque aussitôt il ajouta d'un ton plus ferme : — Votre audacieuse franchise excito la mienne... Peut-être, en effet, un certain jour, dans un moment de vertige, une infernale pensée a-t-elle germé dans mon cerveau; mais je n'avais rien prévu, rien préparé ; un funesto concours de circonstances a pu faire seul que cette pensée devînt criminelle. Vous, au contraire, vous avez médité longuement vos projets ; vous avez mesuré avec patience à vos victimes la tendresse empoisonnée qui devait les tuer; vous avez calculé froidement leurs souffrances, vous n'avez pas hésité un instant dans l'exécution... Oh! il n'existe aucune comparaison possible, aucune solidarité entre nous, madame; et ce rapprochement est une insulte pour moi.
— Une insulte 1 — répéta Armantine en se redressant comme une furie; - ignorez-vous donc, monsieur, qu'aux yeux de tous les habitants de Z"*, aux yeux de votre oncle lui-même, vous avez été, et vous êtes encore...
Un PARRICIDE !
— Infâme créature!— s'écria Oscar hors de lui en prenant son stick et en le levant sur Armantine comme pour lui en cingler le visage.
Ce que la honte, la douleur et l'indignation n'avaient pu faire, la crainte du châtiment le fit. Armantine poussa un gémissement et tomba sans connaissance sur le canapé.
Oscar avait rabaissé lo bras et semblait honteux de s'être lai>sé emporter à un tel excès. Cependant il ne se pressa pas de secourir Armantine et la contempla d'un œil farouche.
L'attitude de la jeune femme évanouie était aussi gracieuse que touchante, et, n'eussent été la pâleur de son visage, ses paupières baissées, ses traits immobiles, on aurait pu croire cette attitude savamment étudiée. Lo léger chapeau d'Armantine s'était détaché et laissait flotter librement les boucles blondes de son abondante chevelure; sa taille souple et onduleuse se dessinait sur les coussins, tandis quo sa main blanche, aux
doigls efûlés, reposait inerte sur le velours du canapé.
Elle était si belle ainsi que la figure d'Oscar perdit bientôt son expression menaçante. On eût dit que peu à peu l'admiration et la pitié remplaçaient dans son cœur le mépris et la haine qui venaient d'avoir une si terrible explosion. Son front s'éclaircit, ses regards s'adoucirent. Peut-être allait-il céder à une impression nouvelle : la nature humaine est si pleine de contradictions! Les sentiments contraires sont si voisins les uns des autres ! Tout à coup on sonna à la porle do l'appartement, puis lo petit domestique parlementa dans l'antichambre avec un visiteur inconnu.
Cet incident suffit pour rompre le charme quo Vareilles subissait déjà. Craignant que quelqu'un de ses familiers ne pénélrùt dans le salon et n'interprétât à sa manière la présence d'Armantine, Oscar s'empressa de passer luimême dans l'antichambre.
Le visiteur était Léon Mersey, qui semblait insister chaleureusement auprès du groom pour pénétrer jusqu'au maître de la maison.
— Mon cher de Vareilles, — dit-il, — je viens réclamer à l'instant même ton concours pour une grave affaire qui concerne monsieur do Bertigny... Puis-je compter sur toi?
— Sans doute... je te suis. Je te demande seulement quelques minutes, car j'ai du monde.
— Bon ! je comprends... Mais reviens vite.
Oscar rentra dans le salon avec Hubert. Armantine était toujours évanouie sur le canapé, bien qu'elle commença à faire quelques mouvements.
— Tu connais les corné lies de ce genre, Hubert, — dit Oscar d'un ton dédaigneux, — et il n'y a pas à s'en inquiéter... Quand je serai parti, tu jetteras un peu d'eau au visage de cette dame, et, dès qu'elle sera revenue à elle, tu iras lui chercher une voiture... M'astu compris?
Hubert grimaça un sourire. Son maître alla rejoindre Mersey, et bientôt on les entendit l'un et l'autre descendre l'escalier.
Armantine de son côté, ne demeura pas longtemps dans la maison. Moins d'un quart d'heure après leur départ, elle se dirigeait pâle, abattue, en chancelant, vers la voiture que le domestique venait de faire avancer. Brisée de honte et de douleur, elle murmurait derrière le voile qu'elle avait rabaissé sur son visage :
— Il m'a traitée comme la dernière des misérables... Et pourtant, je l'aime! Mon Dieu! aurait-il la terrible mission de venger ceux qui ne sont plus?