‹ Les crimes inconnusChapitre 19 sur 22 · ARTHUR VIDAL · texte numérisé non relu

ARTHUR VIDAL

Disons maintenant comment Léon Mersey avait employé cette matinée.

Il s'était présenté Je bonne heure chez Arthur Vidal, qui demeurait rue Saint-Lazare; Vidal n'avait pas passé la nuit chez lui et n'était pas encore rentré. Force futau percepteur d'attendre dans un café voisin. Mais une seconde, une troisième visite ne réussirent pas mieux.

Mersey, cruellement contrarié, ne savait à quoi se résoudre; le portier de Vidal, un brave tailleur allemand, fut touché de son embarras et lui dit avec un accent germanique des plus caractérisés:

— Tenez, mon bon monsieur, je vais vous expliquer... Monsieur Vidal a bit n un logement chez nous, mais c'est seulement pour ses créanciers et pour les gens qui veulent lui casser les reins, à cause de son élat. Aussi ne vient-il pas souvent, le gaillard ! Il passe seulement pour prendre ses lettres... Mais, comme vous n'avez l'air

ni d'un anglais ni d'un casseur, on peut se fier à vous... Vous le trouverez sûrement chez madame Rosalie Prieur, 1 deux pas d'ici.

— Et qu'est-ce que madame Rosalie Prieur?

— Bon! —répliqua l'Allemand en riant d'un gros rire, — vous ne connaissez pas Rosalie, la fameuse Rosalie? une ancienne actrice qui a eu des chevaux et une voiture... mais qui n'en a plus. Monsieur Vidal est toujours fourré chez elle, et vous avez chance de l'y rencontrer.

Mersey éprouvait une extrême répugnance à aller chercher le rédacteur du Dragon rouge chez cette femme galante. Mais le temps pressait, et il s'agissait des plus chers intérêts de la famille Bertigny ; aussi n'hésita-t-il pas; et, après avoir remercié le portier, il se rendit chez Rosalie Prieur, qui habitait en effet une rue voisine.

Il se trouva bientôt devant une de ces maisons modernes dont la façade, de la base au sommet, est couverte de sculptures, dont le vestibule resplendit de dorures, de marbres, do vitraux coloriés, luxe menteur qui annonce plus souvent la vie aventureuse et la vanité indigente que la véritable richesse. Un concierge, en élégante redingote noire, trônait dans un fauteuil, au fond d'une loge somptueusement meublée, et quand Mersey eut jeté en passant le nom de Rosalie Prieur, on lui indiqua le second étage de la maison.

Il s'engagea donc dans un superbe escalier aux balustres de cristal, recouvert d'un moelleux tapis que maintenaient des baguettes de cuivre doré. Comme il montait d'un pas assez rapide, un froufrou de robe qu'il entendait derrière lui, lui ht retourner la tête. Une femme, tête nue et les cheveux en désordre, mais vêtue d'une splendide robe de velours bleu, qui n'empêchait pas de voir des pantoufles déchirées, montait à sa suite. Elle était grande, svelte, et quoiqu'elle ne fût plus jeune, quoique ses traits fussent flétris, elle conservait encore certains restes de beauté. Elle semblait venir du marché et tenait à la main un grossier cabas qui contrastait avec sa magnifique robe.

Cette femme observait Mersey d'un air curieux, et, quand il s'arrêta à la porte indiquée, elle s'arrêta de même. Le percepteur ayant sonné, ils demeurèrent silencieux en face l'un de l'autre, attendant qu'on vînt ouvrir. Une petite bonne, à mine délurée, accourut enfin, et Mersey demanda madame Rosalie Prieur.

La petite bonne se mit à rire, en regardant tour à tour le visiteur et la dame inconnue. Celle-ci prit son plus grand air et dit en dissimulant son cabas:

— C'est moi, monsieur, qui suis madame Prieur. Mersey salua froidement.

— Madame, je désirerais causer cinq minutes avec monsieur Arthur Vidal, que l'on assure être chez vous.

La dame à la robe de velours enveloppa Léon d'un de ces regards qui ne laissent échapper aucun détail.

— Je ne sais s'il est chez moi, — répliqua-t-elle; — mais, s'il y est en effet, il travaille sans doute et ne veut pas être dérangé. Quel est votre nom, monsieur, et quelle espèce d'affaire vous amène?

— Mon nom lui est inconnu ; mais Parfaire qui m'amène peut lui procurer des avantages nombreux et immédiats.

Mersey avait fort bien calculé l'effet que ces paroles devaient produire sur Rosalie Prieur. Ellesourit et répliqua avec aménité 1

— J'avais deviné que vous n'étiez pas... Allons! entrez, monsieur, et je vais m'assurer par moi-même si Arthur reçoit.

Elle remit son cabas à la petite bonne, qui avait écouté en ricanant cette conversation, et elle précéda Mersey. L'ayant introduit dans le salon, elle lui fit signe do s'asseoir, puis elle souleva une porlièro de tapisserie un peu éraillée, et disparut.

Le salon avait été fort riche autrefois, et l'on y remarquait encore quelques meubles de prix; mais il existait

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