LE SI F. CLE. — XXJ.XIII
toujours en scène. Comme on ne l'entend pas, on le croit inerte et insensible, quand au contraire il vit, il palpite, et il est à lui seul la force la plus réelle de cette nation gangrenée à l'épiderme... — J'ignore si mon ami X*" allait continuer longtemps sur ce ton -là, mais je fis une telle moue qu'il s'interrompit au milieu do sa boutade philosophique. — Revenons au roman actuel,— reprit-il, — et aux crimes dont le goût public lui impose le sempiternel récit. Les romanciers sont obligés de subir ces exigences, soit ; mais, bon Dieu ! est-il donc nécessaire d'aller sans cesse piller l'histoire des causes célèbres ou d'imaginer des caractères révoltants, des scènes atroces jusqu à l'absurdité, pour exciter un puissant intérêt? Aussi bien, le crime, dans notre société hypocrite et énervée, n'a pas toujours ces allures brutales, ce caractère do révolte ouverte qui appelle uno punition retentissante ; il est perfide, silencieux et lâche. On l'ignore trop souvent; mais, fût-il connu, la loi serait impui-sante contre lui.
— Je comprends; vous voulez parler du crime d'intention, qui au point de vue de la morale publique est en effet aussi condamnable que le, crime avoué. C'est encore l'ancienne histoire du mandarin de la Chine, vieux, poussif, odieux et inutile, que l'on suppose pouvoir être tué, à mille lieues de distance, par la seule action de la volonté... Balzac nous a débité de fort jolies choses sur les gens qui tuent leur mandarin.
— Non, non ; il ne s'agit pas de crimes d'intention... Combien peu de personnes, au milieu des luttes ardentes que nous avons tous à soutenir, garderaient leur mandarin vivant! Il s'agit de crimes volontaires, accomplis « avec préméditation » comme dit le code pénal. Ainsi, moi qui vous parle, j'ai eu l'occasion île rencontrer dans le mon le un fils qui a tué son père, une mère qui a tué son enfant, une femme qui a tué son mari, et d'autres scélérats inconnus, mais à peine moins abominables.
—Morbleu ! mon cher, quesl braves gens vous fréquentiez là ! Eh bien! où donc étaient le commissaire et le gendarme?
— Encore une fois le commissaire et le gendarme n'avaient rien à voir dans tout ceci. Les coupables, si on leur eût reproché leur mauvaise action, l'auraient niée victorieusement, peut-être même trouvaient-ils quel-
ELIE BERTHET
ques sophismes, quelques arguments complaisants pour la justifier à leurs propres yeux. Aussi le monde ne les frappait-il d'aucune réprobation réelle.
— Vous piquez vivement ma curiosité; consentiriezvous à me raconter quelques-uns de ces crimes inconnus dont vous avez pu être témoin ?
— Bien volontiers ; plusieurs sont compris dans l'histoire d'une famille qui jouit encore d'une grande considération. N'espérez pas pourtant trouver dans cette histoire les péripéties forcées, le gros mélodrame, les scènes violentes des romans en vogue ; mais, telle qu'elle est, elle ne peut pas moins émouvoir, car personne n'est à l'abri des attentats dont il s'agit.
— Ainsi ces attentats n'ont pas même le mépris public pour châtiment?
— Pas toujours... Néanmoins ils ne restent pas impunis.
— Comment cela?
— Mon cher, je suis vieux, mais j'ai conservé ma naïveté. Je crois à Dieu et à la conscience.
— Eh bien ! et moi aussi ! — m'éeriai-je.
Alors X'" me raconta ce que je vais vous raconter à mon tour.