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LES DEUX AMIS

Un matin de l'année 184., le train de Chartres allait parlir de la gare de l'Ouest, et on s'installait avec empressement dans les vagons de première classe.

Un de ces vagons portait une indication annonçant qu'il était réservé aux voyageurs pour V" (Z*"est une petite ville située entre Versailles et Chartres), et c'est dans un des compartiments de celui-ci que nous allons introduire le lecteur.

Trois personnes s'y trouvaient déjà; mais comme la portière restait béante, d'autres voyageurs allaient monter sans doute. Au fond, du côté de la voie, étaient assises deux dames de l'extérieur le plus distingué. L'une était vieilli?, l'autre était jeune ; on pouvait les prendre pour la mère et la fille, ou tout au moins pour des parentes à un degré rapproché. La vieille, dont la physionomie était calme et bienveillante, avait pour unique souci en ce moment de dérober à la vigilance des employés de la gare un tout petit chien anglais que les règlements reléguaient dans le vagon spécial. Mais vainement sa raaitresse s'efforçait-elle de le dissimuler sous un pan de son ample cachemire, la mignonne bête, curieuse et volontaire, s'agitait pour se dégager et semblait à chaque instant près de lâcher un aboiement qui pouvait la trahir.

L'anxiété de la vieille dame était partagée, dans une certaine mesure, par sa compagne. Celle-ci, qui ne pouvait avoir dépassé sa vingtième année, avait une taille souple et élégante. Une masse de cheveux blonds cendrés débordait en boucles gracieuses sous son chapeau orné d'une simple fleur. Quant à son visage, on en voyait seulement une partie, caché qu'il était sous un de ces demi-voiles de dentelle noire appelés loups, en souvenir du masque féminin adopté au temps de Louis XIII. Mais à travers le léger tissu brillaient deux yeux bleus pleins d'intelligence et de douceur; et au-dessous on pouvait admirer une bouche vermeille, toujours prête à sourire, un menton fosseté, et la naissance d'un col onduleux

comme celui d'un cygne. Cette charmante fille s'efforçait aussi d'apaiser le roquet pétulant, et, tout en le flattant de la main, elle lui adressait à demi-voix d paroles caressantes qui ne produisaient pis grand i il . A l'autre extrémité du vagon avait ;>ris place un assez beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, vêtu à !:i mode du jour. C'était ce qu'on appelait alors un gandin et ce qu'on appellerait aujourd'hui un petit crevé; le nom a changé, la chose est resté la même. Un" malleite en cuir verni, contenant son bagage, était déposée sur le liane à son côté, et il chiffonnait plusieurs journaux illustrés qu'il venait d'acheter. Cependant il ne lisait pas et regardait en chantonnant les gens qui al) lient et v\ naient. Il avait précédé les deux dames dans la voilure et. quand elles étaient montées, il s'était incliné léger ment. Mais, après un rapide examen, il s'était toi.rné vers la portière avec un sourire impertinent qui voulait dire :

— Ce sont des prudes... Il n'y a pas lieu de s'occuper d'elles.

Tons les voyageurs de première classe semblaient être installés, lorsqu'un pas précipité résonna sur le trottoir; un nouveau venu, après avoir lu l'inscription du vagon, franchit le marche-pied, salua poliment et s'assit à la place vide en face nu gandin.

Ce nouveau venu était encore un jeune homme, mais d'un type fort différent. Ses traits délicats avaient plus d'expression que de régularité, et l'on remarquait quelque chose de maladif dans toute sa personne. Une jolie moustache brune tranchait sur la pâleur de son visage, auquel ses yeux gris bleu, pleins de vivacité, donnaient un caracière sympathique, il n'avait aucun bagage et tenait à la main un jonc qui lui avait servi à soutenir sa marche. Son costume consistait en un pantalon et une redingote de drap noir, avec un léger pardessus dont il s'enveloppait frileusement malgré la chaleur de la saison.

Somme toute, son équipement était modes'e mais convenable ; l'on devinait dans ce jeune homme des goûts simples et le désir de n'attirer l'attention ni par un excès de négligence ni par un excès de recherche dans sa mise. Il paraissait fatigué et demeurait tout haletant sur les coussins de la voiture, en portant la main à sa poitrine d'un air de souffrance. Toutefois le repos dont il semblait avoir besoin ne lui fut pas accord''.

Le petit chien avait dégagé sa tête fine du cachemire de sa maîtresse, et il salua l'intrus d'abord par desgrondements sourds, puis par des aboieim nts clairs et sonores. En vain les deux dames cherchaient-elles à l'apaiser; le jeune homme vêtu de noir lui-même adressa en souriant à la malicieuse bête qu Iques paroles cap santés; caresses et menaces, rien n'y fit, et le roquet continua ses aboiements.

Ils eurent le résultat prévu et redouté. Ils attirèrent un surveillant, qui, se plaçant à la portière, dit d'un ton rébarbatif :

— Il y a un chien ici ; cela est conttaire aux règlements... Allons! madame, vous ne pouvez garder cette bête avec vous; il faut descendre et la conduire aux bagages.

La dame se redressa.

— Je n'en ferai rien. — répliqua-t-elle du ton d'une femme habituée à commander ;— King ne me quitte pas.

— Oh ! monsieur, — dit la jeune demoiselle à son luiir d'une voix suppliante, — ne nous séparez pas de King... Il est si petit!

— C'est un chien pourtant, et nous avons ordre... Le jeune homme vêtu de noir se hâta d'intervenir :

— Appelez-vous cela un chien? — dit-il; — ce n'i n est que la miniature... Voyons, mon cher, ne tourmentez pas ces dames. Il n'y n a .e monsieur (il désignait le gandin) et moi qui puissions nous plaindre de cette infraction à votre consigne, et si monsieur ne s'en plaint pas...

— Moi, — dit le gandin dédaigneusement, — j'ai les chiens en horreur ; mais n'importe!

Le surveillant voulut élever la voix.

— Allons, l'ami, en voilà assez, —interrompit le défenseur de Kingen souriant, mais avec fermeté ;— puisque nous sommes tous d'accord ici, vos exigences n'ont pas le sens commun.

— Ah ! c'est ainsi ! Jo vais prévenir lo chef de gare... et nous verrons.

— Prévenez, mon cher, prévenez; et ne revenez qu'en force, car nous sommes disposés à défendro vaillamment notre petit compagnon do voyage à quatre pattes.

Le surveillant s'éloigna furieux, en apparence pour aller chercher main forte ; mais il ne revint plus. Les voyageurs de deuxième et de troisième classe arrivaient en foule, et les employés n'avaient pas peu à faire d'écouter leurs réclamations.

Ce grave débat ainsi terminé, la vieille dame remercia son protecteur par un signe de tête. Mais la jolie demoiselle parut croire que l'obligeante intervention du voyageur méritait mieux.

— - Mille grâces ! monsieur, — dit-elle de sa voix caressante; — sans vous on eût relégué notre cher Kingdans le vilain endroit où l'on met ces pauvres animaux, etma tante serait cruellement inquiète.

Le jeune homme balbutia avec timidité :

— C'est si peu de chose... Il se faut entr'aider en voyage.

Puis, ne voulant pas se prévaloir du léger service qu'il avait rendu à ces dames pour leur imposer sa conversation et sa compagnie, il s'inclina et redevint silencieux. D'ailleurs, malgré son apparente gaieté, il semblait souffrant, et il porta deux ou fois la main à sa poitrine, ce qui était son geste habituel.

Une vive agitation avait lieu sur le trottoir d'embarquement; on courait vers les vagons vides, et ce tumulte semblait divertir le gandin, qui s'était mis avrc nonchalance à la portière. Tout à coup un de ces voyageurs, qui se bousculaient pour trouver une place, s'arrêta. devant lui et, après l'avoir salué obséquieusement, lui dit d'un ton flagorneur :

— Est-ce bien vous, monsieur Oscar de Vareilles? Vous vous décidez donc enfin à quitter votre beau Paris pour notre ennuyeuse ville de Z*". Ah ! monsieur le conseilla, votre père, va être bien content et... toute votre famille.

Ce voyageur, vêtu avec une recherche ridicule, exhalait à dix pas à la ronde l'odeur de tous les parfums connus. Il était jeune et sa figure n'avait rien de disgracieux, quoique elle fut un peu commune; mais il était outrageusement bossu, et ses épaules inégales, ses jambes cagneuses, outre sa proéminence dorsale, formaient l'ensemble le plus difforme, lin revanch', une insupportable fatuité semblait être le trait saillant de son caractère. Il dévisageait les passants avec insolence, et se dandinait avec une évidente satisfaction de lui-même.

— Bonjour, Mourachon, — répliqua froidement celui qu'on avait appelé Oscar de Vareilles; — je vais à Z"* en effet, car ce matin j'ai été mandé par une dépêche télégraphique... Mais vous-même, comment vous êtesvous décidé à quitter un moment cette très-curieuse et Irès-cancanière ville, dont vous êtes le plus bel ornement ?

— Que voulez-vous? On s'encroûterait si l'on ne venait de temps en temps se retremper dans la capitale! Cependant les occupations ne me manquent guère làbas. Je remplis plusieurs fonctions importantes; je suis secrétaire de la mairie, vice-président et premier ténor de la société philharmonique...

• Et sans doute, aussi, Mourachon, — demanda Oscar avec une intention évidente ae moquerie, —vous êtes encore le boute-en train de toutes les fêtes, le brillant danseur de tous les bals, la coqueluche de toutes les belles?

Le bossu se rengorgea.

— Vous me flattez, monsieur de Vareilles.

— Bon ! ne disuit-on pas autrefois que toute jolie fille qui se trouvait par hasard sur votre chemin était amourachée!

— C'est un calembour de province qui ne mérite pas d'être relevé,— répliqua Mourachon avec une fausse modestie,—et d'ailleurs on aurait dû dire amourachonée.

Oscar de Vareilles paraissait fort disposé à s'amuser de cet original quand une voix s'écria :

— En voiture, les voyagours!

— Montez-vous? — demanda Oscar en portant la main au bouton de la portière.

— Impossible! je n'ai qu'un billet de seconde classe. A vrai dire, je suis on ce moment à la poursuite d'une femme si accorte, si agaçante... Et j'ai pris les secondes afin de me trouver auprès d'elle... Mais je vous verrai aux stations.

En même temps le bossu se jeta dans une voiture voisine, et le convoi so mit en marche.

Pendant les premiers instants, un silence complet régna dans le vagon de Z'". La vieille dame, toute heureuse de voir King endormi sur ses genoux, s'abandonnait elle-même à la somnolence qui la gagnait, tandis que la jolie nièce regardait obstinément par la portière. Oscar continuait de feuilleter ses journaux. Seul le jeune homme vêtu de noir semblait préoccupé et son regard se fixait avec obstination sur le gandin assis en face de lui.

— Pardon, monsieur, — demanda-t-il enfin en paraissant surmonter sa timidité, — n'ai-je pas entendu tout à l'heure que l'on vous appelait monsieur Oscar de Vareilles?

— C'est mon nom en effet,— répondit Oscar avec quelque hauteur.

— Ancien interne au collège Saint-Louis, à Paris, n'est-ce pas?

— Il est vrai.

— En ce cas, nous avons été grands amis, il y a quelques dix ou douze ans.

— Attendez donc ! — dit Oscar en examinant à son tour son compagnon de voyage ; — Quoi ! Léon Mersey, est-ce toi ?

Et il tendit nonchalamment la main à Léon Mersey qui la serre avec effusion et qui reprit :

— Nous ne nous reconnaissions pas... Il y a si longtemps en effet que nous ne nous sommes vus, et nous sommes si changés l'un et l'autre!

La glace ainsi rompue entre les deux jeunes gens, Oscar demanda :

— Eh bien ! mon cher Léon, que diable as-tu fait depuis que nous avons quitté les bancs du collège?

— Ma position est modeste. J'étais encore très-jeune, tu t'en souviens, quand j'eus le malheur de perdre mon père, capitaine d'infanterie, et ma mère aurait eu beaucoup Me peine à m'éleversi je n'avais obtenu une bourse de l'Etat au collège où nous nous sommes connus. Mon éducation terminée, je suis entré comme surnuméraire au ministère des finances, où j'occupe maintenant un emploi de commis. Je vis avec ma mère, devenue presque aveugle, cl, quoique nous ayons parfois de mauvais jours, notre existence serait assez paisible si ma santé ne s'était déplorablement dérangée depuis quelque temps. Mais, à ton tour, Vareilles, que fais-tu eu ce moment?

— Je ne fais rien du tout... ce qui ne m'empêche pas d'être fort occupé. Ensuite, si tu y tiens, je crois que je suis étudiant eu droit de huitième année.

— Je comprends... En effet, tu as de la fortune ; tout te sourit, et la vie pour loi doit être uue fête conti nu elle.

— Hum! ou a bien aussi de vilains moments, et, sans parler des créanciers... Mais comment se trouvo-t-il que toi, employé d'un ministère, tu t'absentes ainsi, au

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risque d'avoir maille à partir avec ton chef de bureau?

— Je ne serai pas longtemps absent; je vais seulement jusqu'à Z"*, et je retournerai aujourd'hui même à Paris, soit seul, soit en compagnie de la personne que je suis chargé de ramener.

— Ah ça I tu connais donc quoiqu'un à Z"*?

— Non, et je n'ai jamais mis le pied dans le pays. Mais j'ai dû partir précipitamment ce matin, car il s'agit d'un intérêt capital pour ma mère et pour moi.

— Vraiment ; conte-moi donc cela... si tu n'y rois aucun inconvénient, bien entendu !

Oscar, en provoquant une confidence, cédait moins à quelque sentiment d'intérêt pour Léon qu'au désir do combattre la monotonie du voyage, car il était de ces jeunes désœuvrés qui sont continuellement ron?és par l'ennui. Mersey, au contraire, nature expansive et confiante, ne rit que de la cordialité dans cette demande.

Toutefois, avant de conter ses affaires à son ancien camarade, il jeta un regard furtif vers les dames qui occupaient l'autre côté de la voiture. La plus âgée semblait réellement dormir avec son King bien-aimé. Quant à la nièce, elle avait cessé de regarder par la portière, mais, cachée sous son voile, ello demeurait immobile et silencieuse, indifférente en apparence à la conversation des deux jeunes gens.

— Tu sauras, mon cher de Vareilles, — reprit Mersey, — que ma mère, dont la famille était riche et noble, épousa contre le vœu de ses parents mon père, qui n'était ni l'un ni l'autre, mais qu'elle aimait. Par suite de ce mariage, elle se brouilla avec tous les siens, et depuis ma naissance aucun rapportn'a existé entre eux et nous. Je connaissais à peine de nom mes plus proches parents du côté maternel, et pendant nos cruelles épreuves, ma mère avait à Paris une sœur, veuve sans enfants et fort riche, que je n'avais jamais vue.

<s Depuis peu seulement ma tante, qui est atteinte d'une grave maladie, s'est souvenue de nous, et elle nous a mandés auprès d'elle. Nous nous sommes empressés de céder à son désir, et une réconciliation complète a eu lieu. Par malheur, comme elle s'affaiblit de plus en plus, le médecin croit une catastrophe prochaine et inévitable.

» Hier, pendant que nous prodiguions à la malade nos soins et nos encouragements, elle dit tout à coup à sa sœur :

B Agathe, je sais ta position et celle de ton fils. Vous avez eu bien à souffrir l'un et l'autre, et tes torts envers ta famille ne méritaient pas une si longue et si dure expiation. J'ai résolu de remédier à cet état de choses; je veux que vous puissiez chérir et respect' r ma mémoire. Autrefois, pendant notre désunion, j'ai fait un testament par lequel je lègue toute, ma fortune à monsieur de Maledan, le frère de mon mari. Mais monsieur de Maledan est lui-même extrêmement riche, et ma fortune doit vous revenir en toute justice. Le testament dont je parle a été remis par moi à monsieur Claveau, mon noiaire, qui conserve ma confiance, bien qu'il ait récemment vendu son étude et qu'il se soit retiré à la campagne aux environs de Z*". Voici donc ce que j'attends ne mon neveu Léon : Demain matin il prendra le train de Chartres, et ira à Z'" trouver monsieur Claveau. Il le priera en mon nom de venir à Paris; il le ramènera avec lui si c'est possible. Claveau, qui connaît parfaitement mes affaires, fera rédiger un nouveau testament au plus vite, et je ne mourrai pas sans avoir assuré votre bien-être, votre tranquillité à tous deux.

» — Je te l'ai déjà dit, Vareilles, ma santé est trèschancelanto; *e suis sujet à des crachements de sang que l'on attribue à la vie sédentaire de Paris, et pour lesquels on me recommande l'air de la campagne. Cette maladie me donne des inquiétudes; ma mère est âgée, atteinte d'une cécité presque complète, et, si je venais à

lui manquer, que deviendrait-elle sans fortune et sans appui ?

d Je remerciai donc madame de Maledan avec effusion. Ma mère, qui m'aime par dessus tout fit pourlant remarquer timidement à sa sœur que ce voyage pouvait me fatiguer, et elle proposa d'appeler un autre notaire.

» — Non, non, — dit ma tante avec un peu a'impatience; — je veux consulter Claveau. Pendant dix ans il a élé le notaire de mon mari et le mien; c'est une faiblesse sans Joute, mais je ne saurais me passer de lui. Z"" est situé sur un chemin de fer; on y arrive commodément et sans fatigue. Léon se trouvera bien de ce petit voyage. Il expliquera lui-même la situation à Claveau, et l'engagera vivement à se hâtei, car peutêtre n'ai-je pas le temps d'attendre.

» Voilà comment il se fait, mon cher Oscar, — poursuivit Léon Mersey, — que je me suis mis en route aujourd'hui, et je vais à la recherche de ce monsieur Claveau, qui tient entre ses mains notre sort, et peut-être notre existence, à ma mère et à moi. »

En achevant ce récit, Léon jeta encore un regard oblique vers ses deux compagnons de voyage. La maîtresse de King continuait de sommeiller, mais la jeuno fille se retourna brusquement, comme si elle était prise en flagrant délit d'indiscrétion, pas si vite pourtant que Léon n'eût eu le temps de voir, à travers la dentelle du voile, deux grands yeux humides fixés sur lui.

— Allons, Mersey, — dit Oscar avec son indifférence ordinaire, — espérons que ton voyage aura tout le succès désirable. Quoique je ne sois pas allé à Z ** depuis longtemps, j'ai beaucoup entendu parler de ton monsieur Claveau. C'est un parvenu dans toute la force du terme. Il vient de faire construire, à une lieue environ de la ville, un château dont on dit merveille et qui est doré depuis les ferrements des portes jusqu'aux girouettes du toit. Il ne paraît pas que ce soit un mauvais homme, malgré ses travers, et il ne se refusera pas sans uoute à l'acte de complaisance que tu attends de lui.

— Quoi! sa demeure est-elle à une lieue do la ville? La course pourra me sembler bien longue... Mais sans doute jo trouverai à la station un omnibus, une patache, un véhiculo quelconque.

— Rien, mon pauvre garçon; on n'est pas encore aussi civilisé que cela à Z***.

— Soit, donc; j'irai à pied, puisqu'il le faut. Ah! autrefois une pareille course ne m'eût pas fait peur! Mais une lieue à franchir, par ce beau temps, ne me iléeourage pas. Aussi bien cet air pur agit déjà sur moi; je respire plus librement, et pourvu que je puisse prendre à T" une tasse de lait...

— Je voudrais l'être utile, — reprit Oscar de Vareilles ii'un air distrait, — et en temps ordinaire j'aurais trouvé moyen là-bas de te faire conduire chez Claveau. Mais je retourne à ma ville natale dans les conditions les plus fâcheuses, et selon toute apparence, notre maison est en complet désarroi... D'après la dépêche télégraphique qui m'appe.le à Z*'*, mon père a été frappé, ce matin même, d'une attaque d'apoplexie et peut-être ne le retrouverai-je pas vivant.

Mersey était confondu; son ancien camarade parlait aussi tranquillement que s'il se fût agi de la chose la plus simple, et l'on ne pouvait comprendre qu'il se montrât si calme et même si gai quand il avait une semblable perspective au terme du voyage.

— Quoi ! mon ami, — demanda-t-il avec émotion, — la situation de ton père est-elle si grave?

— Mon père est vieux, et cette nouvel. e m'a plus affligé que surpris. Du reste, il aauprès de lui îles personnes dévouées, et les soins ne lui manquent pas.

Mersey demeura silencieux. Cette sécheresse de cœur le révoltait.

En ce moment on arrivait à une station, et le train

s'arrêta pour quelques minutes. Oscar s'empressa de descendre afin de fumer une cigarette, et Léon l'aperçut bientôt causant et riant avec le bossu Mourachon.

Pour lui, il ne songea pas à quitter sa place; tirant de sa poche un morceau de chocolat, il se mit à lo grignoter en silence. La vieille dame, éveillée par l'immobilité du train, échangeait quelques mots à demi-voix avec, sa nièce, tout en flattant King, qui, éveillé lui aussi, manifestait de nouvelles velléités de courir et d'aboyer. Léon Mersey, en se trouvant .seul avec ces dames, était fort tenté de leur adresser la parole ; mais son invincible timidité le retenait. Il semblait pourtant qu'on ne demandât pas mieux que de lui répondre. On le regardait, on lui souriait avec complaisance.

Léon avait ainsi laissé passer la plus grande partie du temps d'arrêt, quand il s'avisa d'un expédient pour commencer la conversation. Il présenta au petit chien un morceau de chocolat.

Maître King regarda d'abord l'audacieux qui prenait avec lui de semblables libertés ; puis, il flaira dédaigneusement h friandise, hésita quelques secondes, et finit par croquer avec ses mignonnes dents d'ivoire ce qu'on lui offrait.

Les deux dames avaient observé, avec une attention mêlée de surprise les faits et gestes de leur favori.

— Il l'a mangé, ma tante, il l'a mangé ! — s'écria la jeune fille en battant des mains.

— Ah! — dit la tante, — Kiug n'accepte pas ainsi de tout le monde ; mais il sait reconnaître ses amis.

— Enchanté de cette faveur! — reprit Léon en riant;

— mais je préférerais avoir acquis quelques droits à la bienveillance de la maîtresse de King.

— Pourquoi pas? — reprit la vieille dame avec aménité; — c'est à la douceur envers les animaux, comme envers les créatures humaines, que l'on reconnaît les bons cœurs.

— Madams, pour mériter un tel éloge, j'aurais peutêtre besoin d'avoir d'autres titres que mes caresses à ce gentil animal.

La conversation, ainsi engagée, allait sans doute se continuer sur le même ton, quand le cri « En voiture ! » retentit encore au dehors. Les voyageurs se mirent à courir dans tous les sens, les portières se refermèrent avec bruit, et Oscar, exhalant une forte odeur de tabac, se précipita dans le vagon.

Aussitôt les dames se lurent. Autant le modeste Léon leur était sympathique, autant elles paraissaient avoir d'eloignement pour le dédaigneux gandin. Celui-ci se réinstalla à sa place et dit à Mersey, tandis que le train se remettait en marche.

— Ce Mourachon est insupportable avec sa fatuité.

— Qu'est-ce donc que ce monsieur ? — demanda Léon qui pensait à tout autre chose.

— Il est de Z"\ dont il se croit le plus important personnage, et il vit avec sa sœur, une vieille fille qui tient la maison... Mais sais-tu ce qu'il médisait tout à l'heure, Mersey? Le percepteur de T" est mort dernièrement et sa place est vacante; cette place serait bien ton affaire, puisqu'on te recommande la campagne pour le rétablissement de ta santé.

Mersey soupira.

— Elle me conviendrait bien en efl'et,— répliqua-t-il;

— mais, pour l'obtenir, j'aurais besoin de protections qui me font absolument défaut. Ah ! ça ! et toi, tu vas sons doute t'étiblir dans ta ville natale?

— A Dieu ne plaise ! Ma ville natale m'est odieuse, et il a fallu une circonstance aussi grave pour me décider... Je ne peux et ne veux qu'habiter Paris, où mes goûts et mes habitudes m'attachent d'une manière invincible. En tout éiat de choses, je compte avoir regagné d'ici à trois jours mon petit appartement de la Chaussée-u'Antin... Du reste, mon cher Léon, cette modeste position ne te sera pas nécessaire, puisque tu vas hériter de la grande ortune de ta tante !

— J'aimerais mieux être bien portant et vivroen quelque endroit paisible du produit de mon travail, avec ma bonne mère.

Mersey devint pensif, et Oscar de Vareilles sembla, malgré son insouciance, s'absorber dans de sombres réflexionsà mesureque l'onapprochait du termedu voyage. Les dames, de leur côté, ne témoignaient aucun désir do causer avec leurs compagnons de route Un profond silence avait donc fini par s'établir dans le vagon quand le train s'arrêta de nouveau et la voix du surveillant annonça la station de Z"\

l'arrivée.

V" est une jolie petite fille, proprette, riante, qui n'en pouvait mais du ma! que l'on disait de ses habitants. A l'enlour s'étend une campagne, un peu plate peut-être, mais fraîche, verdoyante, bien pourvue d'eau et de feuillage. Léon Mersey et les autres voyageurs du vagon ne prirent pas le temps do jeter un regard sur cet agréable tableau. Oscar, le premier, saisit son sac de cuir verni et s'élança à terre, sans songer à ses compagnons de route. Léon s'empressa de descendre à son tour : mais à peine eut-il touché le sol qu'il se retourna vers les dames pour leur offrir la main. La jeune demoiselle avait levé son voile et laissait voir un visage d'une beauté si éblouissante que le pauvre garçon, quand la tante et la nièce furent sur le quai, demeurait bouche béante, son chapeau à la main, sans savoir comment se retirer.

La dame âgée lui dit avec l'aisance d'une femme du monde :

— Merci pour toutes vos politesses, monsieur, et bon voyage!... Du reste, mon King porte bonheur à ceux qu'il aime, et j'espère que vous aurez lieu bientôt de vous en apercevoir... Vous riez! Mais souvenez-vous de mes paroles : King porto bonheur.

— Il y a, ma tante, — dit la jeune fille avec une rougeur charmante, — quelque chose qui porte plus bonheur encore que votre King, ce sont les procédés délicats, les sentiments élevés, un caractère droit et loyal.

Puis elle salua, prit le bras de sa tante, et toutes deux s'approchèrent d'un valet en livrée qui semblait les attendre à quelque distance.

Mersey les perdit un moment de vue dans la foule. Alors il poussa un soupir, et, reprenant conscience de sa situation, il chercha des yeux Oscar de Vareilles pour lui demander encore quelques indications. Il l'aperçut causant, de l'autre côté de la barrière du chemin de fer, avec un vieux bonhomme qui avait l'air d'un domestique de confiance, et il s'empressa de le rejoindre.

La conversation était si animée que Vareilles et son interlocuteur ne remarquèrent pas l'approche de Mersey. Oscar disait d'un ton d'indignation :

— On s'est moqué de moi, je vous le répète... On m'annonce par une dépêche que mon pèro est frappé d'apoplexie, qu'il esta toute extrémité, et quand j'arrive, accablé d'inquiétude et la mort dans le cœur (Léon savait à quoi s'en tenir sur les angoisses filiales de son ancien camarade), on m'apprend que tout danger est passé et que deux ou Irois jours de repos suffiront pour rétablir complètement le malade. Je vois dans ceci une manœuvre afin de m'obliger à venir à V" quand j'avais juré de n'y jamais remettre le pied ; mais elle ne saurait réussir, car le diable m'emporte si je fais un pas de plus ! Je vais retourner à Paris par le train qui passera ici dans deux heures.

Le vieux domestique était consterné.

— Monsieur Oscar,- répliqua-t-il, — calmez-vous, je

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vous on conjure. Votre père a été réellement en trèsgrand danger... Plus de voix, plus de mouvement ; et si l'officier de santé Martinval, que je suis allé chercher, en l'absence du docteur Gilbert, n'avait pratiqué une abondante saignée, un malheur était inévitable.

— Alors pourquoi ne m'avoir pas envoyé une nouvelle dépêche, ne fût-ce que pour calmer mon anxiété? Ce n'est certainement pas vous, Benoît, qui m'avez expédié la première?

— Non sans doute, monsieur Oscar; j'étais trop occupé de soigner mon pauvre maître. Quoique la dépêche ffit signée de mon nom, elle a été envoyée au télégraphe par votre tante...

— Ma tante! — répéta Oscar avec un accent étrange;

— et comment cette femme, dans la situation où nous sommes, a-t-elle pu se permettre... Mais puisque tout est fini, je n'ai plu; rien à faire dans ce pays.

En même temps il voulut reprendre la mallette dont le domestique s'était emparé.

— Monsieur Oscar,— dit Benoit d'un ton suppliant,— votre père sait que vous arrivez, il vous attend, et, si vous repartiez sans le voir, ce trait pourrait lui porter un mauvais coup.

— Bah ! mon père ne tient pas tant à moi ; s'il y tenait, il ne me laisserait pas dans l'embarras à Paris avec une misérable pension... Son argent lui est plus cher que son fils.

Benoît recommençait ses supplications à voix basse, quand Léon Mersey, "qui en avait entendu assez pour être au courant de la question, s'approcha résolument :

— Oscar, — dit-il, — autrefois, dans notre enfance, je te parlais avec une entière franchise; accorde-moi le même privilège aujourd'hui. Situ repartais sans voir ton père, comme tu l'annonces, tu accomplirais un acte odieux, dont certainement tu aurais sujet de te repentir.

Oscar de Vareilles se retourna :

— Fort bien, monsieur Mersey, — répliqua-t-il avec ironie; — mais savez-vous s'il n'y a pas dans ma famille quelque secret qui rend ma détermination non-seulement naturelle, mais encore éminemment louable? Nous ne sommes plus des enfants, et chacun do nous est seul juge de ses actions.

— C'est juste, Oscar,— répliqua Mersey avec tristesse ;

— j'oubliais combien les temps sont changés... Adieu donc, et pardonne-moi.

Il salua et voulut s'éloigner ; le vieux Benoît le retint.

— Parlez-lui encore, mon bon monsieur, — dit-il en joignant les mains; —vous saurez mieux que moi... Dites-lui que, malgré ses torts, son père l'aime toujours. Ces affaires d'argent peuvent aisément s'arranger, et j'ai entendu monsieur le conseiller exprimer le désir de donner toute satisfaction à son fils. Sans dont" il suffira d'une occasion... Mais, pour Dieu ! que monsieur Oscar no reparte pas ainsi, car, dans l'état où est monsieur en ce moment, une pareille injure pourrait lui porter le coup do la mort.

— Vous avez vu, mon ami, — dit Léon avec un sourire amer, — comment mes conseils ont été reçus !

Les paroles de Benoît semblaient pourtant avoir produit une certaine impression sur Oscar. Il demeura un moment pensif et reprit tout à coup :

— Au fait, peut-être avez-vous raison tous les deux, et j'ai trop écouté un mouvement d'humeur. Soit donc ; puisque je suis à Z"\ je verrai mon père ; mais comme il est bien portant, comme mes services lui sont inuti'es, je repartirai aujourd'hui même. Sans doute, Mersey, quand tu vas repasser par ici avec ton homme d'affaires pour retourner à Paris, je ferai encore le voyage avec toi.

— A la bonne heure ! — dit Léon.

En ce moment les dîmes du vagon sortaient de la gare, ainsi que le domestique chargé de leurs bagages.

Oscar do Vareilles, malgré sa préoccupation, les regardait avec curiosité, quand il aperçut Mourachon, qui semblait aussi les observer à distance. Il fit signe au bossu d'approcher, et lui demanda d'un ton léger qui contrastait avec les sentiments dont il venait de faire étalage.

— Vous, le favori de toutes les belles, vous devez connaître ces dames qui étaient tout à l'heure dans notre vagon ?

— Dans votre vagon ! — répéta Mourachon avec un désappointement comique; — et moi qui n'ai pas reconnu, qui ne me suis pas douté... Je ne me pardonnerai jamais ma gaucherie.

— Vous les connaissez donc? qui sont-elles?

— Oui, oui, qui sont-elles? — demanda Mersey avec plus d'intérêt encore.

— Tout le pays pourra vous le dire aussi bien que moi... Ce sont madame et mademoiselle de Bertigny, la femme et la nièce de monsieur de Bertigny, le député du département.

— Monsieur de Bertigny, un des hommes les plus influents de la chambre! — répliqua Vareilles avec dépit ; — et moi qui me suis montré d'une maussaderie ridicule!

— La famille de Berligtiy, — poursuivit le bossu, — a loué pour la saison une superbe habitation située à l'autre bout de la ville. Les dames se rendent parfois à Paris, comme aujourd'hui, pour voir le député, qui de son côté vient passer le dimanche à Z"\ Je rencontre ces dames à la promenade,— poursuivit Mourachon avec un sourire de suffisance, — ei il m'a semblé que j'avais été remarqué de mademoiselle Henriette, la nièce et la fille adoptive de monsieur de Bertigny.

— Il y a de quoi, — répliqua sèchement Oscar.

— La fille adoptive d'un député! — pensait Léon avec tristesse.

Mais, surmontant cette impression, il s'empressa do demander le chemin qui conduisait chez l'ancien notaire Claveau.

— Tenez, — dit Mourachon, — vous n'avez qu'à suivre ces dames. Vous passerez devant chez elles, et, au bout d'une heure de marche, vous apercevrez le château à gauche de la route. Il n'y a pas à s'y tromper; c'est l'habitation la plus vaste, la plus neuve et la plus pimpante de tout le voisinage.

Mersey remercia et se mit en devoir de partir.

— Au revoir, Léon! — lui dit Oscarde Vareilles en lui tendant la main, — et sans rancune pour notre petite querelle... Nous nous retrouverons dans quelques heures.

On se sépara donc, et c'est Léon Mersey que nous allons accompagner d'abord.

Il avait eu l'intention, comme on l'a dit, de s'arrêter à Z"* pour prendre quelques rafraîchissements nécessités par son état maladif. Mais il réfléchit que le moindre retard pouvait compromettre le résultat de son voyage; il se sentait frais et dispos, enfin il vovait à cinquante pas en avant la (orme svelte de mademoiselle de Bertigny. Aussi se mit-il en marche d'un pas délihéré et il n'eût pas tardé à rejoindre les dames s'il l'eût voulu. Il se tint par respect à une distance raisonnable et murmurait a\ec une admiration mélancolique :

— Elle s'appelle Henriette .. Il me semble que c'est le plus joli nom qu'on ail jamais prononcé devant moi! — Par malheur, on n'alla pas loin ainsi. Les dames ne s'étaient pas retournées et avaient continué d'avancer en causant paisiblement, tandis que King sautillait tout joyeux autour d'elles. Bientôt elles s'arrêtèrent devant une porte cochère, qui semblait dépendre d'une habitation importante, et entrèrent avec le domestique. Quand Léon, à son tour, se trouva devant la porte, elle s'était déjà refermée. Machinalement, il essaya d'examiner la demeure de la belle voyageuse.; mais l'habitation était située au fond d'une cour plantée d'arbres, et la porte

massive était flanquée d'une haute muraille qui faisait obstacle aux regards indiscrets. A l'un des angles do cette muraille, s'élevait un élégant kiosque, orné de verres de couleur, d'où l'on dominait la voie publique. Il n'y avait rien dans tout cela qui pût captiver longtemps l'attention de Mersey. Aussi no tarda-t-il pas à se rejeter en arrière, et il se dit avec une sorte de colère contre lui-même : —Pauvre fou ! à quoi penses-tu donc? La poétique vision s'est dissipée... Il faut l'oublier comme on oublie au matin les vagues images de la nuit.

Bientôt il fut en pleine campagne; les murs et les habilations qui bordaient la route avaient disparu; la vue s'étendait librement sur des ebanips, des bois, des pâturages. On était au mois de juin et à l'heure la plus chaude de la journée. Le soleil avait des ardeurs implacables; la route était couverte u'une fine poussière que le moindre souffle d'air ou tout simplement les pas du voyageur suffisaient pour soulever.

Aussi le pauvre Parisien, si frêle et si délicat, donnat-il au bout d'un certain temps des signes de fatigue. La sueur ruisselait sur son front ; sa respiration devenait courle et sifflante, et par moments une toux sèche ébranlait sa poitrine. Il avait donc hâte d'arriver; mais les hami aux succédaient aux hameaux, les paysages succédaient aux paysages, et rien n'annonçait encore qu'il approchât du but.

Sa marche se ralentissait de plus en plus, et il avait un extrême besoin du secours de sa canne, qui d'ordinaire lui servait seulement de contenance, quand, à un détour de la route, il aperçut enfin la demeure de l'ancien notaire Claveau.

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