UN PARVENU
On n'avait nullementexagéré l'importance de cette habitation. C'était bel et bien un château, flanqué aux quatre angles des tourelles classiques, couvert en ardoises et surmonté de girouettes. Il était précédé d'une vaste cour, avec fontaine d'eau jaillissante, et une grille de fer à lances dorées, que décoraient à intervalles égaux les initiales du propriétaire, donnait toute liberté aux passants d'admirer les splendeurs de ce grandiose logis.
Par malheur, les passants étaient rares, et l'habitation elle-même avait un air de solitude. Dans la cour, dans le jardin, dans le parc enclos de murs, ne s'élevait aucun de ces vieux arbres qui encadrent si majestueusement les grands édifices. On avait fait des plantations nombreuses, il est vrai, et on pouvait espérer que, vingt années plus tard, la demeure de Claveau serait suffisamment fournie d'ombre et de feuillage; mais, en attendant, tout était découvert, sec et nu ; toutsenlait le nouvel enrichi qui n'a pu encore jouir de sa richesse. Le soleil ruisselait sur ces murailles polies, sur ces ardoises neuves, sur ces grillages fraîchement peints, et, en admirant la richesse du maître de ce domaine, on ne son geait pas à envier son bonheur.
Les deux battants de la grille étaient ouverts en ce moment, comme si l'on eut attendu une voiture, et Léon Mersey put pénétrer dans la cour. Quand il se dirigeait vers le bâtiment, un homme, qui semblait remplir les fonctions do concierge, sortit d'un pavillon latéral et lui demanda ce qu'il voulait. Léon nomma monsieur Claveau.
— Etes-vous une des personnes que monsieur attend de Paris ?— reprit le concierge. Le visiteur répondit né-
gativement et annonça qu'il venait pour affaire pressée.
— Alors adressez-vous à la porte, sous l'horloge. Mersey monta un escalier de marbre, puis il entra
dans un vestibule tout rempli de trophées de chasse, do bois de cerf destinés à supporter les chapeaux et les surtouts, de banquettes en velours, et dont le dallage était une superbe mosaïque Un valet, qui achevait de passer sa livrée bleue à boutons d'argent, étant accouru au bruit, Léon lui remit sa carte sur laquelle il griffonna au crayon : Au sujet de madame Lucile de Maledan.
Son attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes, le valet revint et invita .Mersey à le suivre. Il l'introduisit dans une espèce de bibliothèque ou de cabinet de travail, somptueux comme toutes les pièces de cette demeure princière, puis il se retira, en le laissant avec le maître de la maison.
L'ancien notaire Claveau n'avait pas alors plus de quarante-cinq ans; aussi devons-nous dire que ce n'était pas uniquement dans le notariat qu'il avait acquis sa fortune. Jeune encore il avait épousé une fille assez laide, maladive, de basse extraction, et dont le père exerçait je ne sais quelle grossière industrie; mais elle lui avait apporte un million de dot, sans compter ce que l'on appelle des espérances, c'est-à-dire, dans le cas dont il s'agit, uu million de plus. On comprend que Claveau, possédant plus de quatre-vingt mille livres de rente en biens-fonds, outre la valeur de son étude ( une étude de notaire à Paris !) avait eu hâte de profiter de sa fortune, et c'est ainsi qu'il s'était retiré des affaires à l'âge de la force et de l'activité.
Du reste, c'était u i assez bel homme ; sa barbe, qu'il portait entière et dont il prenait un soin particulier, conservait toute sa noirceur. Ses traits, assez réguliers, n'avaient non plus rien de désagréable, mais ils reflétaient la jalouse défiance du parvenu qui craint toujours qu'on no lui conteste ses avantages. Il était vêtu en ce moment d'un élégant costume de toile blanche, et coiffé d'un panama de prix.
Il vint au devant de Léon, et sans prendre le temps de le saluer, il lui dit avec inquiétude :
— Vous avez à me parler de madame de Maledan, monsieur; serait-elle morte?
— Non, grâce au ciel,— répliqua Léon en s'inclinant;
— mais vous savez sans doute qu'elle est très-malade. Claveau sembla respirer plus librement.
— A la bonne heure, — dit-il en passant la main sur sa luxuriante barbe; — en vérité, vous m'avez fait peur. Quoique je ne sois plus notaire, j'ai accepté d'être l'exécuteur testamentaire de cette bonne vieille dame, qui met en moi une confiance absolue. Si vous étiez venu m'annoncer sa mort, je me serais trouvé dans l'obligation de partir sur-le-champ pour Paris, et j'en serais fort contrarié, car j'attends des Parisiens et des Parisiennes qui doivent arriver par le train prochain et qui passeront plusieurs jours chez moi.
— Je regretterais, monsieur, d'apporter le moindre trouble dans vos arrangements, — répondit Mersey, — et pourtant la nécessité m'oblige à vous prier de vous rendre aujourd'hui même à Paris.
— Ah! ah ! de quoi s'agit-il donc?— demanda Claveau dont le visage se rembrunit; — veuillez vous expliquer' bien vite, car je suis pressé. — Léon exposa en peu do mots comment sa mère et sa tante, après avoir été brouillées pendant de longues années, avaient fini par se réconcilier, et comment madame de M dedan, désirant refaire son testament en faveur de sa sœur, réclamait les conseils et la présence de son exécuteur testamentaire. Claveau, dans l'intention sans doute d'expédier promptement son visiteur, demeurait debout; aussi n'avait-il pas offert de siège à Léon, qui, faible, malade et épuisé par une longue course au soleil, pouvait à peine se tenir sur ses jambes. La mauvaise humeur uu parvenu ne tarda pas à se manifester d'une manière plus précise encore : — Hum t — dit-il, — voilà une parenté
ÊLIE BERTHET.
qui sort de dessous terre pour mon ancienne cliente ! Nous sommes habitués, nous autres, à ces affections de famille qui se réveillent ainsi tout à coup, au moment où une riche succession va s'ouvrir... Je ne connaissais à madame de Maledan d'autre héritier que son beaufrère, le biron de Maledan, un gentilhomme très-riche, menant grand train à Paris, et avec lequel je suis dans les meilleurs termes... Si donc il existe une intrigue afin de frustrer le baron de l'héritage de sa belle-sœur, il ne me convient pas d'y prendre part.
— Il n'y a aucune intrigue dans tout ceci, monsieur, — répliqua Léon offensé et se contenant à peine ; — il n'y a qu'un acte de bienveillance, peut-être de justice, de la part de ma tante Lucile envers sa sœur. Le baron est, vous l'avez dit, immensément riche; ma mère est pauvre, souffrante ; moi-même je suis atteint d'un mal qui peut m'emporter bientôt et la laisser sans ressource. Voilà, monsieur, les considérations qui ont déterminé spontanément, et sans sollicitation de personne, ma tante Lucile à refaire son testament. Un honnête homme ne saurait, dans les circonstances actuelles, lui refuser son concours pour l'accomplissement d'un devoir de conscience.
La réponse mesurée mais ferme de Léon sembla produire une certaine impression sur Claveau. Par malheur, la vanité blessée ne tarda pas à effacer ce sentiment. Claveau enfonça les mains dans les poches de son pantalon, et dit avec un accent d'indifférence railleuse :
— Soit, monsieur; que madame de Maledan fasse et défasse son testament, ce sont là ses affaires; je n'ai rien à y voir... Mais je ne suis plus notaire, et je ne saurais ainsi tourner et virer au gré de mes anciens clients. Je ne peux me rendre à Paris. Je vous l'ai dit, j'attends en ce moment quelques amis, et vous avez pu rencontrer ma voiture qui allait les chercher à la gare ; je dois rester pour les recevoir. Si votre tante a de si bonnes intentions à votre sujet et au sujet de votre mère, elle peut réclamer les services de maître Robinet, mon successeur, qui seul a qualité pour recevoir un testament. Quant à mon intervention, elle est absolument inutile.
Mersey était consterné.
— Monsieur, — reprit-il, — réfléchissez, je vous en prie, qu'il y va de la destinée de toute une famille. Je ne réclame pas ce déplacement comme un droit; mais vous accomplirez un acte d'obligeance, de déférence à la volonté de la malade, un devoir imposé par votre mandat d'exécuteur testamentaire. Ma tante ne fera rien -ans vous avoir consulté; elle l'a déclaré d'une manière précise, et ni ma mère, ni moi, nous ne voudrions la tourmenter de nouveau sur ce point. Je vous en conjure don2, consentez à m'accompagner. Ce petit voyage no saurait vous retenir plus de quelques heures. Vous pourrez encore être de retour ici ce soir; et vos hôtes auront certainement égard à la gravité des intéiêts qui rendent nécessaire cette courte absence.
— Impossible! ce serait d'une impolitesse... Eh bien, écoutez : Dans trois jours je dois moi-même aller à Paris. Aussitôt arrivé, je me rendrai avec Robinet chez madame de Maledan, et nous verrons ce qu'elle a décidé en votre faveur.
— Mais dans trois jours il sera trop tard ! La malade s'affaiblit rapidement; la nuit dernière a été des plus mauvaises. Dans trois jours, certainement, ma pauvre tante sera morte.
— J'ensuis fâché, — reprit Claveau avec impatience, — mais je ne peux quitter ma maison. Après tout, madame Maledan a testé et bien testé; je ne vois pas pourquoi son héritage ne serait pas aussi bien placé dans les mains de son beau-frère, un fort galant homme, que dans celles de gens avides, qu'elle connaît à peine, et...
— Et des intrigants, comme vous disiez tout à l'heure, — répliqua Léon Mersey avec amertume;— c'est l'usage, en effet; quand des parents pauvres sont en rivalité avec des riches, la franc-maçonnerie du monde
les accuse d'intrigue et d'avidité... Mais il suffit, monsieur, — ajouta-t-il en se redressant; — ma tante, qui avait de si louables intentions à notre égard, saura quel cas vous faites, vous, son mandataire, de ses dernières volontés... Quant à moi, je vous remercie pour votre accueil si courtois, si hospitalier... et adieu.
Il s'inclina froidement et sortit.
Claveau, d'abord stupéfait, courut après lui dans le vestibule.
— A Paris... dans trois jours! — cria-t-il.
Léon ne daigna ni se retourner, ni répondre, car cette promesse lui faisait l'effet d'une ironie. Il traversa la cour sans s'occuper des valets et du concierge, qui le regardaient avec une curiosité passablement blessante, et, après avoir franchi la grille, il s'éloigna à grands pas.
Mais il ne conserva pas longtemps cette allure. La fatigue l'accablait; d'ailleurs il éprouvait le besoin de se recueillir à la suite de ce cruel désappointement. Dès qu'il eut perdu de vue la superbe demeure, il se laissa tomber aux pieds d'un arbre, au bord de la route, et réfléchit profondément.
— Allons! — murmurait-il,— il n'y a pas d'illusion à se faire, l'héritage est perdu. Quand Claveau viendra, s'il vient en effet, il ne trouvera plus sans doute qu'un cercueil... Voilà pourtant, — ajouta-t-il en soupirant, — un homme qui se croit et que l'on croit honnête, un homme qui peut-être, dans l'exercice de ses fonctions, n'a jamais fait tort d'un centime à ses clients ! Ce simple refus, basé sur des prétextes futiles et misérables, va jeter la perturbation dans plusieurs existences, consommer une injustice, causer mon malheur et celui de ma mère; c'est un crime. . Et pourtant Claveau n'aura aucun remords, il va se divertir paisiblement en compagnie de ses amis, et ni' songera pas... Mais à quoi bon ces regrets qui ne peuvent remédier à rien?
Il se leva péniblement et se remit en route, afin de prendre à la gare de Z"* le plus prochain convoi pour Paris.
Après un quart d'heure de marche, il lui sembla qu'il n'aurait jamais la force d'arriver à la ville. Le soleil no cessait de brûler, la poussière d'être étouffante. Le pauvre garçon éprouvait d'atroces douleurs à la poitrine; il avait la gorge sèche, la respiration oppressée; sa toux devenait de plus en plus fréquente. Cet exercice prolongé pouvait avoir pour lui des conséquences funestes. De plus, la soif le uévorait, et il eût donné tout au monde pour un simple verre d'eau. II rencontrait bien de temps en temps sur son chemin des habitations, dont quelques-unes semblaient être des cabarets ou des auberges; mais une insurmontable répugnance l'empêchait d'entrer dans ces maisons sordides, mal fréquentées, et il préféra se traîner jusqu'à la gare.
Il avait été plusieurs fois encore obligé de s'arrêter sous des arbres, et il approchait tout haletant de la ville, quand il rencontra une calèche découverte, pleine de messieurs et de dames, qui s'avançait en sens inverse. A la livrée bleu et argent des domestiques, il reconnut les invités do Claveau Les messieurs, dont l'un, assis à côté du cocher, fumait une grosse pipe allemande, avaient jugé à propos de se mettre en habit noir et en cravate blanche pour venir à la campagne, tandis que les dames, à tournure commune, vêtues d'étoffes voyantes, étaient chargées de bijoux. Les unes et les autres devaient être de dignes hôies pour le parvenu, et paraissaient fort disposés à lui payer en compliments emphatiques, en admirations exagérées, l'hospitalité qu'ils allaient recevoir.
Ils jetèrent un regard méprisant sur le modeste piéton, qui gagna le bord de la route pour ne pas être aveuglé par la poussière; et peut-être Léon étaii-ii l'objet de certains ricanements moqueurs qu'ils poussèrent en s'éloignant.
Il ne daigna pas s'en occuper et atteignit bientôt la
ville do V". Il en longeait, Iriste et découragé, les premières maisons, quand une voix se fit entendre audessus de lui, et l'on disait avec tristesse :
— Il revient seul, ma tante !... Voyez, il est tout seul, et comme il paraît fatigué!
Mersey tressaillit et leva la tête. Il so trouvait devant l'habitation de madame de Beitigny, et il aperçut, dans le kiosque en verres de couleur qui dominait la route, Henriette, sa jolie compagne de voyage.
Sans doute la jeune fille n'avait pas songé que son observaiion pouvait être entendue, car, en voyant Léon s'arrêter, elle devint pourpre et se rejeta vivement en arrière. Alors la figure bienveillante de madame de Bertigny apparut à la fenêire, et la vieille dame s'inclina.
— Ah! madame! — dit Léon avec une gaieté mélancolique, — King ne m'a pas porté bonheur!
Il salua à son tour et continua son chemin. Quand, au bout de quelques pas, il so retourna, il n'y avait plus personne à la fenêtro et les dames semblaient avoir quitté le kiosque.
— Elles m'ont donc entendu dans le vagon, quand jo contais mes alfaires à Vareilles?— pensait Mersey.
11 arriva enfin à la gare, et comme le train de Paris no devait passer qu'une demi-heure plus tard, il eut le temtïs de prendre au buffet les rafraîchissements dont il avait tant besoin. Mais vainement attendit il Oscar de Vareilles; soit que î-oii ancien camarade de collège eût changé ses projets, soit qu'il lût reparti déjà, Léon n'eut de lui aucune nouvelle, et monta seul dans le train qui devait le ramener chez lui à la suite de cette pénible et infructueuse démarche.