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LA FAMILLE DE VAREILLES

Cette chambre, aux meubles vieux et surannés, était une de ces vastes pièces dans lesquelles un architecte moderne trouverait un appartement complet à usage do Parisiens. D'épais rideaux, à moitié tirés devant les fenêtres, n'y laissaient pénétrer qu'une lumière affaiblie, et à peine entrevoyait-on le malade, couché dans son lit au fond d'une alcôve.

Autant qu'on pouvait en juger dans ce demi-jour, le conseiller de Vareilles était un homme grassouillet, replet, et son visage, habituellement rouge, trahissait les dispositions apoplectiques qui venaient de se manifester avec tant d'énergie.

Son frère le commandant, assis au pied du lit, était au contraire long, maigre, et sa figure disparaissait presque entièrement sous de grosses moustaches, dont les nuances brunes ne semblaient pas très-naturelles. Il avait le teint jaune, les joues creuses, les yeux enfoncés; ce n'était qu'une espèce de grand squelette. Cependant sa mise trahissait une étonnante prétention à la jeunest" et à l'élégance. Sarcdingole était aussi serrée et aussi courte. son pantalon aussi clairet aussi collant que possible. Ses cheveux, comme sa barbe, devaient avoir subi certaines

ÉLIE BERTHET

préparations, à supposer qu'ils fussent à lui, car aucun filet d'argent n'en altérait la noirceur. Enfin il exhalait comme Mourachon, les plus pénétrants parfums.

A côté de ces deux vieillards, si différents l'un de l'autre, il y avait, dans l'embrasure d'une fenêtre et en pleine lumière, une jeune femme dont la vue fit tressaillir Oscar. On a deviné Àrmanline, la femme du commandant.

Lorsque Armantine n'était encore que mademoiselle Legros, c'était une svelle et vaporeuse blonde, dont les grâcesen failli nés inspiraient un scntimentassezsemblahle à de la protection. Or sa beauté, qui n'était qu'en germe naguère, avait pris un merveilleux développement. Madame de Vareilles avait maintenant h s plus nobles proportions de la statuaire; son visage, d'un ovale parfait, présentait des contours fermes et purs; ses cheveux étaient devenus plus foncés, ses veux plus vifs cl d'un bleu plus intense. Ijne toilette savante, riche et toujours un piu excentrique, rehaussait encore les attraits de cette magnifique personne; partout où elle se montrait elle ne pouvait qu'inspirer l'admiration ou un sentiment plus tendre.

Oscar parvint à dissimuler son trouble; il s'inclina devant Armantine et devant le commandant, qui venait de se lever avec vivacité ; puis il se dirigea vers son père. Le conseiller lui tendait les bras et lui disait d'une voix afT.ciueuse:

— Te voila donc enfin, méchant garçon? Il faut qucje sois en danger de mort pour to décider à quitter cet odieux Paris!

0 car observa d'un coup d'œil rapide les traces que la secousse récente avait laissées sur les traits de son père. Mais il était parfaitement calme quand il répliqua, après avoir donné un froid baiser au vieillard :

— J'apprends avec joie que tout danger est passé; je viens d'en recevoir l'assurance formelle de la bouche de vos médecin*.

— Que Dieu t'entende! mais, s'il en est ainci, cette sotte maladie n'aura eu qued'hiureux résultais... D'abord elle me prouve que tu conserves quelque tendresse pour moi ; puis elle m'a fourni l'occasion de reconnaître que, malgré certains dissentiments passé-, je devais compter sur d'autres auVtions encore... Embrasse ton oncle, mon cher enfant. — Oscar hésita, comme .s'il n'eût pu s'habituer si vite à certaines idées. Le commandant ne faisait lui-même aucun mouvement. — Allons! mon fils, — reprit le conseiller, — tu es le plus jeune, et je désire... je te conjure...

Volontiers, mon père, — répondit enfin Oscar d'un ton posé, r- Je ne veux plus songer qu'à l'amitié dont mon oncle m'a donné tant de preuves à une autre époque, et je le prie d'oublier mes torts.

Le commandant s'émut de ces avances, qui chez Oscar étaient peut-être l'effet d'un calcul. Des larmes jaillirent tout à coup de ses yeux, et il serra cordialement son neveu contre sa poitrine en lui disant:

— Oscar, autrefois lu étais mon ami, mon enfant... sois-le encore. Moi aussi j'ai peut-être des torts envers toi, el j'aurais dû tenir compte...

— Assez! — interrompit le conseiller: — pas d'explications, ou l'entente cordiale sera mise en péril. Les explications ne valent rien, après une brouille, quand on croit avoir des griefs réciproques; on risque de s'aigrir de nouveau.

Le vieil officier retenait son neveu dans ses bras, quand une voix espiègle s'écria derrière eux.

— Eh bien ! et moi donc?

Armantine venait de s'approcher en sautillant ; et, le sourire sur les lèvres, semblait attendre avec naïveté son tour de réconciliation.

Oscar se dégagea brusquement.

— Vous, madame! — s'écria-t-il, — je craignais... je n'osais...

— Mon garçon, — reprit le commandant avec une

rondeur qui semblait lui être habituelle, — je comprends ta réserve; mais Armantine est ma femme, la mère de mon enfant... Elle est ta tante, elle doit être ton amie... Embrasse-là, c'est moi qui te lo demande.

Oscar obéit et déposa deux baisers sur les joues fraîches d'Armantine. Nous devons dire pourtant que le commandant, eût-il été le démon de la jalousie en personne, n'aurait pu en prendre ombrage, car jamais baisers plus indifférents n'avaient été donnés à une jolie femme.

Le conseiller semblait ravi de ce retour de la concorde dans la famille.

— A la bonne heure!— dit-il;— maintenant, ne parlons plus de ces fâcheuses histoires... Mais je me sens un peu fatigué... Et puis sans doute mon fils, dans la précipitation de son départ, n'aura pas pris le temps de déjeuner. En ce cas, mon cher Oscar, Geneviève doit être en mesure de te servir quelque chose.

— Mon père, — répliqua Oscar en baissant les yeux, — je n'ai besoin de rien ; et puisque, à ma vive satisfaction, je vous trouve sain et sauf, je délire retourner aujourd'hui même à Paris, où des occupations pressâmes me réc amen t.

Un vif élonnement se peignit sur tous les visages.

— Hein! qu'ya-t-il? — demanda le conseiller avec impatience ; — nous les connaissons vos occupations, monsieur le mauvais sujet! Mais allons! — poursuivitil d'un ton plus doux, — je sais où le bût te blesse, maître Oscar. Nous n'avons pus vidé encore celte fameuse question de tes dettes, n'est-ce pas? Et c'est de là que vient ta rancune... Eh bien! comme il faudra s'exécuter tôt ou tard, autant vaut aujourd'hui que demain. Reste quelques jours avec moi ; j'ai des économies, et, quand tu partiras, je m'arrangerai pour te donner satisfaction.

— Ah ! mon excellent père, — interrompit 0 car, qui pour la première fois sembla éprouver un mouvement de tendresse véritable, — pouvez-vous croire qu'un tel motif...?

— Et si Oscar veut bien m'accorder mes anciens privilèges, — dit le commandant, — je joindrai mes économies à celles de mon frère... Je sais qu'il faut que jeunesse se passe... et el.e se pa-se toujours.

Armantine prit un air contrit qui jurait avec sa figure mutine et rieuse.

— Ali ! que je perds une excellente occasion d'entrer dans mon rôle de tante! — dit-ellte. — Par malheur, je n'ai pas d'économies... au contraire. Ma couturière et ma marchande de modes j ont mis bon orure.

— Quoi ! petite folie, — reprit le commandant d'un ton d'indulgence, — osez-vous bien... Quelle idée allezvous donner de vous?... Mais, c'est entendu, Oscar nous reste... Et comme, vu les circonstances actuelles, la cuisine ici doit être assez démunie, mon neveu voudra bien partager noire déjeuner.

— Il accepte, — répliqua le malade avec empressement; — et pendant ce temps je prendrai un peu de repos... Revenez tous dans quelques heures. Nous ferons rouvrir la porte de communication entre nos appartements, mon frère, et nous nous verrons chaque jour, à chaque heure, comme au temps passé.

— Bien volontiers... Je donnerai îles ordres aujourd'hui même... Eh bien... Oscar, ne viens-tu pas?

Que se passait-il dans Oscar? Il avait depuis un moment un air disirait et rêveur. Une terreur secrète semblait s'être emparée de lui, je ne sais quelles sinistres images lui apparaissaient. Quoique sa conscience fût muette depuis longtemps, une voix intérieure lui criait qu'il devait partir sans retard, partir »u risque de la malédiction de son père et de la colère de tous. Le moment était solennel, il le sentait, et, avant d'enirer dans une voie dont il ne pouvait reconnaîire encore les sombres détours, son courage subissait une terrible défaillance.

Comme il demeurait absorbé par ses réflexions, un bras potelé, encadré d'une flottante manchette de den-

telle, se posa sur lésion ; en même temps une voix d'un timbre enchanteur lui dit avec enjouement :

— Allons, 0 car, commencez vos fonctions do neveu empressé auprès de votre vénérable tante?

Nous savons que, pour aller de la partie noire de la maison à la partie blanche, où demeuraient le commandant et sa femme, il fallait descendre dans la rue et côtoyer l'hôtel dans toute sa longueur. Or, ce jour-là, quelques bourgeois oisifs se trouvaient dans celte rue, habituellement déserte, et, en voyant Armanline au bras d'Oscar, ils ne pouvaient cacher leur surprise. Quelques heures plus tard, la ville entière connaissait la réconciliation accomplio d.ins la famille de Vareillcs, et les commentaires piusou moinsobligeanls allaient bon train sur ce sujet.

On arriva bientôt à l'appartement du commandant. Tout y était neuf, riche et coquet, par opposition à l'appartement si lugubre et si froid du conseiller; tout y trahissait la présence d'une femme jeune, belle et aimées On entra dans un joli salon, dont le principal ornement (Hait uno immense jardinière remplie de fleurs. Armanline disparut, sous prétexte de surveiller les préparatifs du déjeuner; mais elle revint bientôt, accompagnée d'une nourrice qui portait un enfant de quelques mois.

— Oscar, — dit-elle, — ne voulez-vous pas embrasser votre petit cousin Alfred?

Et elle prit l'enfant qu'elle lui présenta.

Nous ne saurions dite encore ce qui se passa dans Oscar; mais il eut un mouvement de répulsion, pr sque de fureur. On put craindre qu'il ne s'abandonnât à quelque transport dont la cause restait inconnue. Il regarda fixement Armanline, comme s'il eût cherché sur ses traits une expression de bravade et de haine. Lo visage d'Armantine était calme et souriant.

Alors les yeux d'Oscar se tournèrent machinalement vers son jeune cousin. L'enfant, chétif et malingre, avait une peau flasque et ridée, quelquo chose de vieillot, ainsi qu'il arrive aux enfants de pères trop âgés.

— N'est-ce pas qu'il est beau? — reprit Armantino avec sa terrible naïveté ; — il ressemble à mon mari... Eh bien, ne l'embrassez-vous pas?

Oscar était au supplice. Cependant il se pencha vers l'enfant commo pour l'embrasser; mais il se contenta d'effleurer de ses lèvres le bonnet brodé du nourrisson, et se redressa aussitôt. Le petit se mit à pleurer.

— Il paraît... souffrant, — balbutia Oscar avec effort.

— Oui, il a souvent un peu de fièvre.

— Je Tons ben dit à madame, — répliqua la nourrice d'une voix rauque et virile, — ce pays est humide... Ah ! si j'tcnions le gars cheux nous, ousque les autres poussent comme des champignons! Mais madame et surtout monsieur ne vouliont rien entendre.

— Mon enfant ne me quittera pas, — dit lo commandant d'un ton péremptoire.

— Pour lors taut qu'il pâtisse, le pauvre petiot! — dit la nourrice avec humeur; — et il pleurionl toujours.

En ce moment la grande Françoise vint annoncer que le uéjeuner était servi. Armantine renvoya la nourrice, et, sans songer davantage à l'enfant, qui ne cessait de crier, elle vint en sautillant et en riant comme à l'ordinaire, prendre lo bras d'Oscar pour passer dans la salle à manger.

Oscar commençait à s'apercevoir qu'en venant chez son oncle il s'était imposé une tâche au-dessus de ses forces. Pendant le repas, il se montra encore abattu, rêveur, embarrassé; il répondait de travers aux questions qu'on lui adressait; souvent même il no répondait pas du tout.

Ces distractions semblaient redoubler la folle gaieté de ma'dame de Vareilles. Avec une verve intarissable, Armantine persiflait le pauvre Oscar, tout en témoignant des attentions exagérées, des prévenances minutieuses au commandant. A chaque instant elle adressait à son mari de douces paroles, des agaceries enfantines. Vaine-

ment avait-il voulu réprimer avec indulgence ces mièvreries qui n'étaient pas convenables devant un jeune homme, l'espiègle après avoir boudé un moment, recommençait de plus belle.

Quand le déjeuner fut enfin terminé, le commandant se leva.

— Osor, — demanda-t-il, — veux-tu que nous allions fumer un cigare dans le jardin? Nous causerons un peu, en attendant quo nous puissions retourner auprès de ton père.

— Très-volontiers, — répondit Oscar qui suffoquait.

— Méchants! — dit Armantine; — mais il faut bien aussi que je passe une robe... Je dois être laido h faire peur.

— Vous croyez? —fil lo commandant avec un sourire. Elle alla chercher sur une étagère une boîte à cigares,

l'ouvrit, et y prit un cigare qu'elle alluma. Après en avoir aspiré une ou deux gorgées du bout de ses lèvres roses, ce qui la fit tousser d'une manièro charmante, elle le présenta a son mari en disant :

— Allez maintenant, vilain... vous saurez ma pensée.

Le commandant la remercia d'un signe et se hâta de sortir. Oscar le suivit en chancelant; la tête lui tournait, il était comme ivre, et, tout en se dirigeant vers le jardin, il pensait :

— Est-ce un ange? est-ce le plus noir et le plus perfide de tous les démons?

ONCLE ET NEVEC.

Oscar et le commandant firent quelques tours en silence. Cette moitié du jardin ne ressemblait guère à l'autre, que le conseiller laissait presque en friche et qui était hérissée de mauvaises herbes. Elle avait des allées soigneusement sablées, des gazons bien verts, des fleurs bien fraîches, des berceaux de clématite et de chèvrefeuille. Les murs qui l'environnaient étaient en partie dissimulés par une tapisserie do lierre et de plantes grimpantes. Dans le feuillage de plusieurs grands arbres, qui donnaient uno ombre délicieuse en ce moment de la journée, on entendait chanter les fauvettes et les mésanges.

Pendant cette courte promenade, Oscar eut l'occasion de reconnaître combien son oncle, dont il admirait tant autrefois la vigueur et la prestance militaires, était de- % venu vi :ux et cassé. Le commandant, vu au grand jour, avait le teint d'une momie, sous ses cheveux d'emprunt et sa moustache d'un noir artificiel. Il marchait tout voûlé, et cherchait en vain à dissimuler un léger tremblement sénile. Le cigare qu'il fumait sembla même produire sur son organisation usée un effet fâcheux, car, au bout de quelques minutes, il le jeta dans l'herbe, sans respect pour les lèvres de corail qui l'avaient effleuré,.

Bientôt, fatigué de la marche, il se dirigea vers un bouquet de tilleuls qui s'élevait au fond du jardin, se laissa tomber sur un banc rustique, et fit signe à son neveu ne prendre place à son côté.

Ni l'un ni l'autre ne se pressait de parler. Oscar n'était pas fâché de cette pause, qui lui permettait de mettre un peu d'ordre dans son esprit bouleversé. Le commandant, de son côté, semblait embarrassé pour aborder un point délicat. Enfin il dit brusquement :

— Oscar, une explication est nécessaire entre nous; et si pénibles que certaines questions soient pour tous les deux, il faut que nous revenions un moment sur le passé. — Oscar fit un signe d'acquiescement, mais continua de se taire. Le commandant reprit : — La mésintelligence

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