‹ Les crimes inconnusChapitre 7 sur 22 · ÊL1E BERTI1F.T · texte numérisé non relu

ÊL1E BERTI1F.T

qui, à ma vie satisfaction, vient de cesser, n'a eu d'autre cause que mon mariage avec ma chère Armantine. Ton père et toi vous m'avez traité en ennemi du jour où j'ai exprimé ma volonté de la prendre pour femme. Les motifs de cette irritation chez mon frère n'étaient pas difficiles à deviner; il s'était habitué à cette pensée qu'un jour lu hériterais de ma fortune comme de la sienne, et il lui semblait qu'en me mariant je frustrais ma famille. Cependant ces considérations, qui pouvaient avoir tant de poids sur lui, n'en devaient avoir aucun sur toi... On uit, — continua le commandant avec un sourire d'indulgence,— que tu es devenu à Paris un bourreau d'argent. Biais à l'époque dont nous parlons, quand nous fréquentions l'un et l'autre la maison de madame Legros, tu n'en étais pas là encore, et les raisons de cette nature ne te touchaient guère. Ce n'est donc pas la perte de mon héritagequi a pu l'aigrir contre moi et j'ai pensé que, do ton côté, tu avais aimé Armanline...

Oscar se redressa vivement.

— Vous i'a-t-elle dit, mon oncle? Vous aurait-elle fait, confidence...

— Il y avait donc une confidence à faire?

— Non sans doute; mais...

— Elle ne m'a rien confié du tout. Armantine était alors et est encore une véritable enfant, qui ne s'inquiète pas d'observer et de comprendre. lin revanche j'avais des yeux, moi que la jalousie rendait clairvoyant, et il m'a semblé... Tiens, Oscar, — poursuivit le commandant avec amertume en baissant la voix, — veux-tu que jeté dise ce que je suppose? Tu l'aimais.... niais pas assez pour en faire ta femme.

— Mon oncle, j'étais bien jeune moi-même alors., et je serais incapable de définir...

— Brisons là... Tu dois sentir combien un pareil sujet m'est désagréable... Toujours est-il qu'Armantine, malgré sa frivolité apparente, sut deviner ce qu'il y avait de sérieux et de solide dans l'attachement d'un homme de mon âge. Avec une maturité de raison qu'on ne pouvait attendre d'elle, la chère petite me donna la préférence sur plusieurs jeunes gens qui, sans parler de toi, fréquentaient la maison de sa mère... Et, si bizarre que la chose puisse paraître, j'ai la certitude qu'Armantine m'aime, non pas comme une fille chérit son père, commo une pupille chérit son tuteur, mais comme une épouse tendre aime le mari de son choix. — Oscar se taisait; cependant, il ne put retenir un imperceptible sourire. Le vieil officier s'en aperçut. — Sacrebleu! — s'écria-t-il, — crois-tu donc qu'il n'y en ait que pour vous autres mirliflores? Un homme, parce qu'il a passé vingt-cinq ans, ne saurait fait naître de l'amour? Il y a d'autres qualités que votre esprit, votre gaieté, votre suffisance pour inspirer un sentiment vrai aux plus jeunes et aux plus belles. Il y a la loyauté, la délicatesse, les procédés généreux... Mais, au fait, — ajouta le commandant d'un ton différent, — à quoi bon tout cela? Il me suffit d'avoir une femme honnête et douce, qui me rend avec usure mes soins et ma tendresse; que m'importe l'opinion des autres? — Oscar s'empressa d'assurer qu'il n'avait aucun motif de contester l'affection d'Armantine pour un mari si prévenant. — Merci, Oscar, — reprit le commandant avec émotion ; — car, vois-tu, si j'avais, moi, un doute à ce sujet, mon bonheur serait cruellement compromis. Il me semble que je n'a5 pas vécu avant le jour où j'ai connu Armantine; les années écoulées avant ce jour me semblent des années perdues, et ma félicité présente est si grande que je m'effraye outre mesure de tout ce qui pourrait la troubler... Aussi, Oscar, ai-je voulu, dès à présent, m'expliquer avec toi, te témoigner la confiance d'un proche parent, d'un ami dévoué... Voyons, parle avec franchise : Ton amour d'aulrefois pour Armantine, est-il bien guéri? Tu vas vivre avec nous pendant quelques jours; peux-tu répondre de loi-même ? Ma femme, dans sa familiarité ingénue, est souvent très-embarrassante. J'ai remarqué

plusieurs fois aujourd'hui la gêne que te causaiont ses innocentes folies... Te sens-tu assez fort pour y résister?

— Mon oncle, — répondit Oscar d'un air de malaise,

— pouvez-vous mettre ainsi en suspicion mes sentiments d'honneur ? Le respect que j'éprouve pour vous, le souvenir de vos bontés passées...

— Oh I je connais votre morale, à vous autres viveurs parisiens!... Mais, pardon, Oscar, — ajouta aussitôt le commandant en paraissant se raviser; — je ne dois pas te confondre avec ces débauchés sans cœur et sans Sme dont je parle... Tu ne vis pas en anachorète à Paris, je lo sais; mais tu serais incapable de céder à certains entraînements, de trahir certains devoirs. Je te crois trop probe, trop généreux pour abuser de la candide ignorance d'une enfant... Me comprends-tu, Oscar, et puisje compter sur toi!

Oscar s'agita sur son banc et chassa précipitamment quelques gorgées de fumée.

— Mon oncle. — répl'qua-t-il —je vous ai dit déjà...

— Allons! mes doutes t'offensent, je le vois... Eh bien? donne-moi ta main. — Lo jeune homme, après une imperceptible hésitation, avança la main ; elle était inerte et comme insensible. Cependant le commandant la serra dans les siennes. — Il suffit, — dit-il, — nous nous enlendous... Maintenant je suis tranquille. — Il semblait pourtant que cette conversation l'eût mis à la torture. Son tremblottement était devenu plus sensible et la sueur coulait sur son front ridé. — Reprenons notre promenade, — dit-il.

Après quelques nouveaux tours de jardin, il parut plus calme, et il s'entretenait avec Oscar de sujets insignifiants, quand ils furent rejoints par Armantine.

Dans ce court espaco de temps, Armantine avait fait la plus éblouissante toilette; une robo claire, un frais chapeau orné de fleurs, rehaussaient encore sa figure mutine. A la vérité, un observateur rigide eût pu remarquer que cette robe était un peu écourtéc par le bas et un peu échancrée par le haut. Mais il faisait si chaud ce jour là, et d'ailleurs la jeune femme portait avec une si adorable innocence les modes les plus audacieuses! Elle vint embrasser son mari, et lui dit joyeusement :

— Eh bien! monsieur, comment me trouvez-vous ainsi ?

— Allons ! — répliqua le commandant avec impatience

— ne sauriez-vous être sérieuse un moment?... L'heure est venue de retourner auprès de notre malade, qui sans doute est éveillé... Et, tenez, voici justement le docteur qui va nous donner de ses nouvelles.

En effet, lo docteur Gilbert, qui avait chez les deux frères ses libres entrées, vonait d'apparaître à son tour dans le jardin, et s'avançait vers eux.

— Encore cet homme insupportable! — dit Armantine tout bas en faisant la moue ; — je le déteste, moi.

Le commandant réprima par un signe rapide ces marques d'aversion, dont sans doute la cause lui était connue, et, comme Gilbert les abordait en ce moment, il lui demanda des nouvelles ou conseiller.

— Il va de mieux en mieux, — dit le docteur; — la vue de son fils. — votre réconciliation lui ont fait le plus grand bien. Vous pouvez remonter auprès de lui; il a dormi quelques heures, vous le trouverez gaillard et dispos... Cependant, je recommande aux personnes qui l'aiment, comme je l'ai recommandé à monsieur Oscar, de lui épargner les émotions trop vives, surtout peu de temps après le repas... Vous m'entendez? un simple accès de colère, en pareil moment, pourrait lui occasionner une rechute aussi prompte que dangereuse. — On promit d'observer scrupuleusement ces recommandations, et l'on s'achemina vers la rue pour se rendre chez le conseiller. — Gilbert dit à demi-voix au commandant :

— Ah çà! n'avez-vous pas aussi à me consulter pour vous-même? Ce matin, quarjd je vous ai rencontré auprès du lit de votre frère, il m'a semblé...

Tout en parlant, il avait glissé sa main sur le pouls du vieil officier. Celui-ci le laissa faire d'abord, par l'effet de la surprise; mais bientôt il se dégagea d'un mouvement rapide on disant :

— A quoi pensez-vous donc, docteur? Je no suis pas malade, moi.

— Vous croyez?

— Parbleu! je no me suis jamais mieux porté.

— Ce n'est pas mon avis. Certains symptômes, que j'ai constatés déjà, deviennent de jour en jour plus évidents, et vous devriez mieux tenir.compte des conseils que je vous ai donné tant de fois.

— Allez au diable, docteur, vous et vos conseils! répliqua le commandant avec humeur; — vous n'avez pas le sens commun.

Le médecin et son client étaient de trop vieux amis pour que Gilbert s'offensât de ces paroles peu mesurées; mais, comme le commandant s'était rapproché de son neveu, le docteur prit le bras d'Armantine et dit d'un ton cajoleur :

— Ma belle ennemie me permettra-t-elle de l'accompagner jusqu'à la porte du conseiller?

— Il faut bien que je permette, puisque vous m'accompagneriez tout de même.

— Ce serait fort possible, car j'ai absolument besoin de vous glisser quelques mots à l'oreille.

— Bon! nous les connaissons vos mots, — répliqua Ârmantine de son ton boudeur.

— N'importe! mon devoir m'obHge à vous les répéter... Votre mari mo cause beaucoup d'inquiétude, madame, et, s'il faut l'avouer, son état me semble encore plus alarmant que celui de son frère.

— Allons donc, docteur, vous exagérez toujours!

— Je n'exagère rien... Il y a des chemins do fleurs qui conduisant aussi à la mort.

— Vous êtes insupportable avec vos énigmes.

— Quand les énigmes sont comprises, ce ne sont plus des énigmes, et vous me comprenez. Adieu, madame.

On était arrivé à la porle du conseiller, et Gilbert, ayant salué d'un air cérémonieux, s'éloigna rapidement.

Oscar s'installa auprès du lit de son père; et on s'expliquera qu'il ne fut pas allé rejoindre Léon Mersey à la gare du chemin de fer.

Page 1