PERE AVARE ET FILS PRODIGUE
Plusieurs jours se passèrent et le conseiller semblait complètement rétabli. Il commençait à sortir, appuyé sur le bras de son fils, et on avait remarqué l'affection, les soins, la tendre sollicitude qu'Oscar lui témoignait. Le commandant et sa femme venaient chaque jour passer plusieurs heures auprès de leur frère; mais, soit qu'Armantine c.ût été sévèrement admonestée par son mari, soit qu'elle eût compris toute seule la nécessité de se montrer plus réservée à l'égard d'un ancien adorateur devenu son neveu, elle n'avait plus ces manières évaporées qui causaient tant de malaise à 0=car. Maintenant elle ne lui parlait plus que les yeux baissés, et son rire éternel d'autrefois était remplacé par un petit air discret plein de finesse.
Du reste, le commandant ne manquait jamais de si trouver en tiers dans les conversations de sa femme et de son neveu ; sa vigilance inquiète témoignait qu'en dépit do toutes les promesses, il jugeait nécessaire do s'assurer par lui-même si certains feux, mal éteints peutêtre, n'avaient pas chance de se rallumer.
Tout semblait donc aller au mieux à l'hôtel de Vareilles. Cependant Oscar n'était pas plus avancé que le
premier jour quant à la question de ses dettes. Vainement avait-il fait plusieurs fois devant son père certaines allusions timides à cette question redoutable. Le vieux conseiller, qui, nous devons l'avouer, aimait un peu l'argent, et qui, revenu à la santé, n'était pas pressé de tenir certains engagements irréfléchis, avait toujours feint de ne pas comprendre ces allusions.
En revanche, le commandant, qui peut-être avait ses motifs pour ne pas retenir Oscar à Z" indéfiniment, le prit à part un matin et dit en lui glissant quelques chiffons de papier :
— Accepte ceci, mon garçon, en souvenir de ton oncle, de ton vieil ami... C'est peu ; mais elle n'est pas raisonnable avec ses toilettes, et je n'ai pas le courage de lui rien refuser.
Oscar jeta un coup d'œil sur ce qu'on lui offrait : c'étaient deux billets de mille francs.
- Quel pingre! — pensa-t-il.
Cependant il était dans cette situation ou certains jeunes débauchés acceptent l'argent de toutes mains. Après avoir fait quelques difficultés pour la forme, il empocha les billets do banque et essaya de trouver quelques expressions chaleureuses pour remercier lo donateur.
Cette libéralité, en effet, ne pouvait permettre à Oscar de remédier aux difficultés impérieuses du moment; et, afin que le lecteur n'ait aucun doute à cet égard, nous allons mettre sous ses yeux, une lettre que le jeune de Vareilles recevait, lo matin du quatrième jour après son arrivée chez son père.
Cette lettre était d'un soi-disant ami d'Oscar, le vicomte de Florestan, un vieux beau dont l'existence présentait bien des obscurités. Florestan, qui n'avait ni rentes ni bien-fonds, menait pourtant grand train à Paris, jouait gros jeu, fréquentait les coulisses et le turf. Il se plaisait surtout à « lancer » les jeunes gens riches qui, comme Oscar, débutaient dans le monde fashionnable; il les mettait' en rapport avec des usuriers qui leur fournissaient le moyen de se ruiner le plus promptement possible, et Dieu sait si de tels services étaient gratuits pour les prêteurs et pour les emprunteurs! La lettre de Florestan était ainsi conçue :
» Je pense, mon très-cher, que vous êtes encore dans » l'affliction d'un nouvel héritier; c'est bien naturel, » puisqu'il ne s'agit cette fois ni d'un cousin cacochyme, » ni d'un collatéral qui a abusé de votre patience, mais » d'un père. Cependant, si respectable que soit votre » chagrin, jo mo trouve dans l'obligation de vous ap- » prendre certains faits qui se produisent ici et qui vous » intéressent très-directement.
» La nouvelle de votre départ de Paris pour aller re- » cueillir la succession paternelle a mis en émoi tous vos » créanciers. Les lettres à votre nom tombent dru commo » grêle chez votre concierge. D'après les instructions » que vous m'avez envoyées au moment de monter » en vagon (marque de confiance dont je vous remer- » cie), je me suis fait remettre cette trop volumineuse » correspondance, et j'ai pris'connaissance de son con- » tenu. Un mot peut la résumer; ces coquins aboient » après vos chausses comme une meute de chiens har- » gneux, et tous ont la même prétention, celle d'être » payé dans le plus bref délai.
» Ce vieil usurier de Girardet (le père la Ruine, comme » nous l'appelons), se montre le plus acharné. Il est » vrai que, sans calembour, c'est le plus gros de vos » créanciers; votre dette envers lui dépasse vingt mille » francs. Je vous disais bien, quand vous avez accepté » ses abominables conditions, que vous vous mettiez » dans sa dépendance absolue; mais vous ne voulûtes » rien entendre, car vous aviez un pressant besoin » d'argent pour acquitter un pari. Aujourd'hui vous » portez la peine de votre imprudence. Girardet craint » les lenteurs d'une liquidation; et puis ignorant l'im-
ÈLIE BERTHET.
» portance de votre héritage, il suppose peut-être que » vous devez bien au delà de la fortune à recueillir.
» Il suffira sans doute de vous instruire de cet état » de choses pour que vous trouviez moyen d'imposer » silence à ce vieux coquin ; et votre notaire s'empres- » sera de lui fermer la bouche avec un haillon de billets s de banque. Cependant, si le bâillon tardait trop, défi fiez-vous, je vous en avertis. Girardet est aussi brutal a que madré; et dans sa lettre, pour laquelle on devrait » lui rompre les os, il lâcha les gros mots de jugement, » d'huissiers, de contrainte par corps et autres dont je » vous fais grâce. »
Après avoir donné ces intéressants détails à Oscar, le vicomte de Florestan passiit aux nouvelles de l'Opéra, des courses, de la pièce en vogue, que sais-je? et il finissait par demander négligemment, dans le pott scriplum, si le nouvi 1 héritier ne pouvait lui avancer quelques centaines de louis, dont il avait lui-même un urgent besoin.
Oscar, on le croira facilement, fut très-alarmé. Ces poursuites pouvaient produire à V" un dangereux scandale et indisposer son père contre lui d'une manière irrémédiable. Aussi écrivit-il, séance tenante, à Florestan pour Iui^annoncer le véritable état des choses, à savoir que son père était, grâce au ciel, bien portant; que la succession n'était pas ouverte ; que ses créanciers en général, et Girardet en particulier, n'avaient donc qu'à prendro patience encore. Du reste, il espérait retourner à Paris dans quelques jours, et promettait de donner des à-compte aux plus pressés.
Mais, sa lettre partie, il ne fut pas beaucoup plus tranquille. Il savait combien Girardet était âpre au gain, opiniâtre dans ses projets. Aussi résolut-il d'avoir le jour même une explication avec son père.
Il choisit le moment où ils venaient de se promener ensemble dans la ville. L'exercice avait fait grand bien au conseiller, que tout le monde avait complimenté sur sa bonne mine. L'ancien magistrat paraissait donc de la meilleure humeur, quand, ayant pris place l'un et l'autre dans lt< salon. Oscar revint avec ménagements sur son prochain départ et sur la promesse qui lui avait été faite quelques jours auparavant.
A cette ouverture, le conseiller changea d'attitude. Son front se rembrunit, et il dit avec amertume :
— Ah! je commence à comprendre, monsieur, où tendent ces égards, ces complaisances dont j'étais si heureux et si fie/-]... Vous voulez amadouer le père aux écus, afin de retourner bien vite dans ce cher Paris où vous menez une vie si méritoire... Mais vous êtes bien pressé; à peine me laissez-vous le temps de respirer, quand je viens d'échapper à la mort par une espèce de miracle!
— Mon père, — répondit Oscar avec une aigreur mal dissimulée, — si j'insiste sur un point qui semble vous être particulièrement désagréable, c'est que je subis une inexorable nécessité.
— Quelle nécessité? Quelqu'un vous attend avec impatience à Paris, sans doute.
— S'il faut le dire, je suis activement poursuivi au sujet d'une dette.
— Une dette! N'en avez-vous qu'une? J'aurais cru... Et à combien se monte-t-elle?
Oscar craignit d'exaspérer son père en lui avouant d'abord toute la vérité. Il répliqua d'une manière évasive:
— Je ne saurais lo dire exactement, car il y aurait à faire un calcul d'intérêts et de frais... liais elle est assez considérable.
Le vioux conseiller poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.
— Allons! — reprit-il, — j'ai promis, je tiendrai ma promesse... Mais n'as-tu pas reçu déjà quelque chose de ton oncle!
— Bahl une misère...
— Une misère! Deux mille francs... une misère! Ton oncle est discret comme un confesseur; mais Armanline, qai ne sait rien cacher, m'a dit le chiffre... Ah ça! tu es donc un gouffre d'argent? Impossible de satisfaire tes demandes incessantes; toute nia fortune y passerait... Ecoute, et souviens-toi bien qu'aucune obsession de ta part ne pourra me déterminer à élever d'un centime le chiffre que j'ai arrêté. Quand tu partiras, j'ajouterai deux mille francs, économisés sur mon bien-être et mes besoins, aux deux mille francs que t'a remis ton oncle... Quatre mille francs devront largement te suffire.
— Mais, mon père, la somme pour laquelle je suis poursuivi est de beaucoup plus fort^.
— J'en suis fâché, arrange-toi. Je ne peux me mettre sur la paille pour un dissipateur. Ne compte pas sur un sou plus, je te le répète.
Oscar réfléchit qu'avec quatre mille francs il pourrait sans doute décider Girardet à renouveler les billets échus et à prendre patience. Aussi, après avoir remercié son père du bout des lèvres, demanda-t-il quand la somme convenue serait mise 5 sa disposition.
— Bientôt... Laisse-moi opérer quelques rentrées... Vraiment, dans ton impatience de partir, tu es plus pressent toi-même que le pi us intraitable créancier!
Comme on le voit, le bonhomme avait beaucoup do peine à lâcher ses écus, et Oscar, irrité de ces tergiversations, contint avec effort l'expression de son mécontentement.
Le père et le fils se boudaient, quand le commandant et sa femme vinrent faire diversion à cette querelle. Armantine, avec sa gaieté expansive, avec sa vivacité un peu brouillonne, eut bien vite déridé l'un et l'autre, et le reste de la journée se passa sans orage.
En revanche, dès le lendemain, dans la matinée, arriva une nouvelle lettre de Flortstan. La promptitude quelo vicomte mettait à répondre était elle-même de mauvais augure.
« Trop tard, mon très-cher, » écrivait-il ; a Girardet, » que je viens de voir, s'est montré inexorable et prétend » pousser les choses à l'extrême. Il a déjà expédié les » pièces à un huissier de Z**\ J'aurais jeté votre infâme » créancier par sa propre fenêtre, si cela fût pu remé- » dier à quelque chose; mais il ne perd rien pour » attendre !
» En résumé, mon bon, peut-être n'est-il pas mal que » les choses suivent leur cours. Une crise dans l'état do a vos affaires était inévitable ; autant vaut qu'elle éclate » maintenant. Votre père ne vous laissera pas aller en » prison, car vous comprenez bien que c'est de cela » qu'il s'agit. Il criera, mais il payera, c'est l'usage. A » votro place donc, pour tirer le meilleur parti d'une » situation mauvaise, je préparerais tout doucement » monsieur de Vareilles aux événements. »
Mais Oscar ne partageait pas l'optimisme philosophique de son ami. Après avoir lu celte lettre, il prit sa tète dans ses mains:
— Que faire? — murmura-t-il; — à qui m'arlresser? Mon oncle évidemment ne peut me venir en aide ; il est déjà obéré par les prodigalités d'Armanline, et il désire trop me voir tourner les talons pour ne m'avoir pas donné toutes ses économies... Mon père seul peut no tirer do là; il possède un portefeuille bien garni ; je l'ai vu l'autre jour, quand il a ouvert par hasard son secrétaire devant moi, et vingt mille francs seraient une bagatelle pour lui; mais il aimera mieux se laisser couper en morceaux que de lâcher une somme aussi forte... Mille diabfs! faudra-l-il donc que je retourne à Paris sou* la garde d'un huissier et de ses recors. Non, non... Tout plu tôt qne cette honle! — Il se mit de nouveau à réfléchir, et ses tiails prirent peu à peu une expression farouche. Bientôt il se redressa, pâle, l'œil égaré, en bégayant: — Eh bien! n'est-ce pas lui qui m'aurait poussé la?
Néanmoins il sembla que s^-s propres pensées lui fissent peur; il s'habilla et sortit pour leur échapper. Quand il ren'.ra, au bout de quelques heures, un changement complet s'était produit en lui. Maintenant il élait causeur, bruyant et gai. A la vérité cette gaieté, forcée et comme fiévreuse, avait des intermittences de taciturnité; elle n'en frappa pas moins toute la famille, qui se demandait quel événement heureux pouvait exciter Oscar à ce point.
La journée ne s'acheva pourtant pas sans lui apporter encore des motifs d'alarme.
Un peu avant le dîner, Benoît lui remit d'un air mystérieux un bil'et qui venait d'arriver à son adresse. Ce billet, très-laconique et signé d'un huissier de la ville, priait monsieur Oscar deVareilles de passera l'étude, le soir ou le lendemain matin au plus lard, pour affaire très-imporlante qui le concernait.
— Hum! au diable l'affaire! — murmura Oscar en froissant le papier convulsivement. Il retomba dans la sombre rêverie où nous l'avons vu déjà, puis il fit un mouvement brusque: — Non, non, — reprit-il, — je n'ose pas... je ne peux pas... je no veux pas!
Il alla se mettre à table avec son père, et, pendant le dîner, il se montra plus joyeux, plus babillard qu'il ne l'avait été depuis son retour à la maison paternelle.
YHI