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LES PROUESSES DE MOCBACDON

Lo même jour, à l'heure environ où les faits que nous venons de raconter se produisaient à l'hôtel de Vareilles, Mourachon, le galant bossu de Z'", traversait l'unique place do la ville. Superbement paré, il avait une courte redingote bleue, qui ne pouvait, hélas! dissimuler les imperfections de sa taille, un pantalon de couleur tendre, des bottes vernies et des gants jaunes. Son gilet, largement ouvert, laissait voir un jabot bien empest et digne d'un marquis de l'ancien régime. Un œillet rouge ornait sa boutonnière, son chapeau était posé sur l'oreille avec une crânerie tout à fait divertissante, et il tenait à la main une badine cTont il semblait menacer les oiseaux du ciel. Quand nous aurons ajouté que Mourachon était, ce jour là, parfumé au jasmin et à la tubéreuse, on comprendra combien il méritait d'attirer les regards des passants et celui des belles curieuses qui pouvaient être à leur fenêtre.

Par malheur, il n'y avait pas de curieuses aux fenêtres, et la place était à peu près déserte. Aussi vainement le bo-su marchait-il en se dandinant et en agitant sa badine, vainement déployait-il avec nonchalance son foulard aromatisé et chantonnait-il de sa plus beile voix un air du Barbier (car on n'a pas oublié que Mourachon, à sa qualité de secrétaire de la mairie, joignait celle de premier ténor, ou plutôt de beau ténor de la société musicale de la ville); grâces, parfums et musique, tout eût été perdu pour les habitants de Z*" si, au détour d'une rue, il n'eût rencontré l'officier de sa-nté Martin val.

Celui-ci, toujours en habit noir et en cravate blanche, avait cet air maussade qui lui était habituel. Cependant, à la vue de Mourachon, sa phy.-ionomie se dérida, et il s'approcha avec empressement. Martinval, en effet, dépossédé de presque tous ses malades par le docteur Gilbert, donnait encore des soins à la sœur aînée du bossu, la vieille demoiselle Corisandre, et une semblable cliente était fort à ménager. Aussi dit-il à Mourachon avec son accent le plus flagorneur:

— Eh bien ! mon beau papillon, vous avez pris voire vol? Je gagerais que celle pimpante toilette est faite à

LE SIÈCLE. — X-kX\UU

l'intention de quelque belle amourachée du voisinage?

— Heu ! heu ! — répliqua le bossu avec son petit rire de fatuité, — vous me fLiltez, docteur! En réalité, je vais me promener sur le bord do la rivière.

— L'endroit est bien écarté... Mais vous n'y resterez pas longtemps seul, j'imagine?

— Chut ! vous savez que, en' ce qui concerne la discrétion, je n'ai pas mon pared ; jamais un nom propre... Galant, oui : mais homme d'honneur !

— J'en suis convaincu, mon cher Mourachon ; mais laissons cela... Comment va votre digne sœur?

— Elle est toujours dans le même état; toujours des maux de tête, des étouffemenis, des palpitations...

— Je vous l'ai dit, c'est nerveux; qu'elle continue de suivre mes ordonnances et nous finirons par triompher du mal.

— C'est que voilà bien longtemps que vous me promettez cela, — reprit Mourachon en regardant vers l'autre extrémité de la place, — et la pauvre ("irisandre ne va pas mieux.

— Douleriez-vous de moi, monsieur? — répliqua l'officier de santé en se redressant ; — prêteriez-vous aussi l'oreille aux propos de mes .nnemis? J'ai sauvé d'une mort certaine monsieur le compiler <*e Vareilles. Un autre, il est vrai, a eu les honneurs'de cette cure; mais je peux dire hautement...

— Allons, Martinval, ne vous fâchez pas, — reprit Mourachon d'un air disirait; — mu confiance et celle do Corisandre ne sauraient vous manquer... Mais, à propos du conseiller de Vareilles, — ajouta-t-il en baissant la voix, — je viens d'en apprendre de belles sur le compto de son fils Oscar! L'huissier Daucourt, que je quille à l'instant, a reçu aujourd'hui de Paris des pièces qui le concernent ... mais des pièces qui feront du bruit, je vous l'affirme.

— Bah ! vraiment, contez-moi donc cela, Mourachon.

— Je ne peux pas; le petit do Vareilles est mon ami et j'ai promis le secret... D'ailleurs j'aperçois là-bas des personnes... Je suis obligé de vous quiiter, Marlinval; au revoir!

— Je comprends, — dit l'officier de santé en ricanant,

— la nouvelle amourachée, n'esl-cepas? — Et il se retourna pour examiner les personnes qui préoccupaient ainsi le fat. Deux dames, suivies à distance par un valet en livrée, traversaient, la place et semblaient se rendre au-si à la promenade. En les reconnaissant, Martinval ouvrit de grands yeux: — Peste! Mourachon, —dit-il,

— comme vous y allez! Les dames de Bertigny!... Recevez mes félicitations, car je suppose...

— Paix! Martinval, ne supposez rien ; je n'ai rien dit, je ne permets à personne... Mais adieu, adieu ! Je serais en retard.

Et il prit sa course pour rejoindre les dames de Bertigny, qui venaient de disparaître à l'angle de la place. Les jambes grêles de Mourachon avaient tout juste la souplesse des branches d'un compas et son torse mal fait se balançait sur ses hanches avec la grâce du canard qui trotte. Cependant il s'en allait, lo nez au vent, la bouche en cœur, en ébouriffant sa chevelure outrageusement pommadée; et lo jabot empesé, qui s'étalait sur sa poitrine, s'agitait à chacun de ses mouvements comme un large éventail.

Martinval le suivit un moment des yeux:

— Imbécile!— murmura-t-il en haussant les épaules. Et il se remit en marche d'un air affairé, pour faire

croire que sa clientèle médicale le mettait sur les dents, tandis qu'en réalité il rentrait chez lui, où personno ne l'attendait.

Cependant Mourachon n'avait pas tardé à apercevoir de nouveau les dames de Bertigny qui sortaient do la ville. Alors il ralentit sa marche, et, réglant son pas sur le leur, il les suivit à une certaine dislance.

L'endroit vers lequel elles se dirigeaient était pittoresque et eût mérité d'attirer tous les promeneurs deZ*M

ELlfi BKB.THET.

si Z"' avait eu des promeneurs. C'était Une route ombragée de peupliers, que longeait une petite rivière. Les habitations étaient clairsemées dans la campagne : mais de luxuriantes prairies, des bouquets de bois, des champs bien cultivés réjouissaient les yeux. La rivière avait des eaux claires et turbulentes, dont le murmure s'harmoniaitavec le bruissement de la brise dans les arbres. Quelques pêcheurs à la ligne, assis en silence au pied d'un saule, apparaissaient dans les hautes herbes, et un bruit de battoirs, des éclats de voix féminines, qui se faisaient entendre de temps en temps, annonçaient que de gaies blanchisseuses travaillaient dans les environs.

Tel était l'agréable lieu où madame de Berligny et sa nièce Henriette venaient chaque jour, à la même heure, faire une courte promenade, quand le député était retenu à Paris par ses devoirs parlementaires. .Mais hâtons-nous de dire que, si elles s'y rencontraient avec le galant bossu, c'était tout à fait contre leur désir. En réalité, maître Mourachon, voyant un jour ces dames aller de Gé côté, s'était permis de les suivre, comme il suivait toute, les femmes du pays. Il avait pris pour un encouragement les sourires que ses minauderies leur arrachaient ; et, les jours suivants, il avait continué de s'attacher à leurs pas quand elles sortaient. Du reste, il ne s'était jamais hasardé à leur adresser la parole ; il se contentait de les saluer de loin, et on lui rendait son salulavec politesse, mais avec une froideur qui no l'encourageait nullement à se montrer plus hardi.

Ce jour-là encore, Mourachon ne farda pas à commencer son manège ordinaire. Arrivé à une vingtaine de pas derrière les dames de Bertighy, il redoubla de dandinements et d'airs superbes; il faisait craquer ses botlcs vernies en marchant, fouettait l'air de sa badine, se pavanait avec affectation. Tout ce mouvement avait pour but d'attirer l'attention des promeneuses. Comme le bossu ne pouvait y parvenir, il se mit à fredonner les plus beaux morceaux de son répertoire musical, et, élevant la voix peu à peu, lança au vent les notes les plus risquées de son fausset. Malheureusement ses chants, comme ses allées et venues, ne parvenaient pas à faire retourner lesdames qui, abritées par leurs ombrelles, continuaient de causer à demi-voix. Seul le domestique avait regardé deux ou trois fois du côté de Mourachon avec une expression qui n'avait rien d'aimable, et le petit chien King, qu'on laissait vaguer en liberté, montrait parfois les dents au malencontreux ga'antin.

Enfin pourtant un ut de poitrine, poussé avec la vigueur du désespoir, détermina Henriette à retourner la tête. Mais les traits de la jeune fille n'exprimèrent pas une agréable surprise ; au contraire, elle dit à sa tante avec humeur:

— Allons ! voilà encore mon bossu qui nous suit.

— Quel ennuyeux personnage ! — murmura madame de Bertigny à son tour.

Mourachon salua.

— Je crois que je produis mon efi'et, — pensa-t-il.

Et il continua ses fredons, persuadé que les promeneuses étaient maintenant sous le double charme de sa présence et de sa mélodie.

Mais la tante et la nièce ne songeaient déjà plus à Mourachon, et avaient repris leur conversation un moment interrompue.

— Oui, ma chère tante, —disait Henriette,— je serais bien contente d'avoir des nouvelles de ce pauvre jeune homme, monsieur Mersey... l'ami de King-, comme vous l'appelez. Il était très-souffrant, et cette longue course à pied, course malheureusement inutile, a pu avoir des conséquences fâcheuses pour sa santé... Et puis je voudrais savoir encore si les intentions de sa parente malade ont été réalisées...

— Mais, bon Dieu ! mon enfant, quel intérêt peux-tu prendre à ce jeune homme? Tu no le connais pas.

— Il paraît plein de cœur et de loyauté, — répliqua Henriette en rougissant ;— j'ai entendu sa petite histoire

quand il la racontait à son ami, et il y avait dans ses paroles tant de mélancolio, tant de louables sentiments et tant d'affection pour sa mère...

~ Il est singulier que tu aies entendu tant de choses, — répliqua madamedeBertigny avecun accent de malice; — moi je n'ai rien entendu du tout... Il est vrai que jo n'ai pas écouté.

— On entend sans écouter et sans le vouloir... Enfin, ma tante, je m'intéresse, je l'avoue, à cet honnête jeune homme ; et si mon oncle, qui a de nombreuses relations à Paris, voulait bien prendre quelques informations sur son compte...

— Tiens, chère enfant, — répliqua madame de Bertigny affectueusement, — j'ai prévenu les désirs. Ce que tu m'as dit déjà de monsieur de Mersey m'avait bien disposée pour lui et, dussês-tu te moquer de moi, j'ai voulu m'assurer si l'influence de, King lui avait été vraiment contraire... Sache donc que ton oncle a connu autrefois celle madame de Maledan, la tante de monsieur Mersey, et il a pu sans peine se procurer des informations sur elle. Par malheur, ces informations n'ont rien de satisfaisant, et c'est pour cela que j'hésitais à t'en parler. Monsieur Mersey, tu t'en souviens, venait ici chercher l'ancien notaire Claveau pour présider à la rédaction d'un testament que madame de Maledan désirait faire en faveur de sa sœur?

— Il est vrai, mais ce monsieur Claveau ne voulut pas sans doute l'accompagner, car nous vîmes monsieur Mersey repartir seul, quelques heures plus tard.

— Claveau, en effet, pour des motifs dont il rendra compte à Dieu et à sa conscience, refusa de faire cette démarche. Il s'est rendu à Paris il va quelques jours, mais il était trop tard. Madame deMaledan était à l'agonie et elle mourut le soir même, sans avoir eu le temps de changer le testament qui nomme pour son unique héritier le baron de Maledan, son beau-frère.

— Ainsi monsieur Mersey et sa vieille mère aveugle sont déshérités au profit d'un parent millionnaire I... Ah? la fortune est sans entrailles! Que vont-ils devenir?

— Leur situation n'est pas désespérée, mon enfant; monsieur Mersey a un emploi au ministère des finances et il serait possible... Quoi que tu penses de l'influence de King, je ne veux pas en avoir le démenti.

— Expliquez-vous, ma tante; auriez-vous quelque projet?...

— Aucun; mais sais-tu que ton intérêt pour ce jeune homme... donnerait à penser...

— Ne pensez rien, nia tante, — reprit Henriette avec tranquillité; — j'éprouve pour monsieur Mersey, que j'ai vu une seule fois, le sentiment de sympathie qu'inspire une infortune imméritée et supportée noblement... voilà tout. Il ne m'est pas permis, — poursuivit-elle d'un ton ferme et en baissant la voix, — d'éprouver un autre sentiment, vous le savez bien.

Sans doute ces paroles avaient un sens mystérieux pour madame de Bertigny, car elle serra contre sa poitrine le bras de sa nièce et murmura avec attendrissement :

— Pauvre Henriette! es-tu sure qu'à un moment donné tu auras la force et le courage?...

— Ne parlons pas de cela, — interrompit la jeune fille émue elle-même.— Mais qu'a donc votre King ?— ajoutât-elle aussitôt avec gaieté en regardant autour d'elle.

Le petit chien, en effet, aboyait avec une sorte de fureur et semblait injurier à sa manière quelqu'un ou quelque chose.

— Eh ! c'est toujours ce maudit bossu qui s'obstine à nous suivre, — dit madame de Bertigny ; — King no peut le souffrir.

— En ce cas le bossu n'a qu'à se bien garder, — dit Henriette avec enjouement, — car vous savez, chère tante, que si King porte bonheur à ses amis, il porte aussi malheur à ceux qu'il déteste.

— Allons, tu te moques do mes faiblesses, malicieuse fille ; et pourtant l'événement les justifiera peut-être.

On se trouvait en ce moment dans un endroit découvert, où les eaux de la rivière formaient une espèce d'étnng et alimentaient un moulin au tic-tac monotone. Quelques saules et quelques vergues se miraient çà et là dans ce paisible réservoir. Du côté du chemin, la berge était assez élevée, mais paréo de fleurs sauvages. L'autre bord do la rivière, au contraire, était tout plat, et une demi-douzaine déjeunes blanchisseuses, agenouillées devant leurs pierres à laver, produisaient ce bruit do langues et de battoirs que l'on entendait jusqu'à la ville voisine.

Les deux dames s'étaient arrêtées pour admirer ce pittoresque tableau, quand Henriette remarqua une magnifique plante, VAunce britannique, dont la fleur d'or s'épanouissait à quelques pas d'elle. D'abord elle voulut s'en emparer, mais, le talus étant escarpé et glissant, elle revint en arrière et dit au domestique avec un accent de convoitise :

— Ah ! mon bon Constant, ne pourriez-vous me cueillir cette jolie fleur?

— Rien de plus facile, mademoiselle.

Et Constant s'avança, non sans prendre quelques précautions, vers la plante tant désirée.

Mais on no lui laissa pas le temps de s'en saisir. Mourachon arrivait, soufflant, haletant.

Le bossu avait entendu le vœu exprimé par Henriette, et, comme il avait lu peut-être des romans de chevalerie, il crut l'occasion favorable pour se présenter aux dames de Bertigny de la façon la plus chevaleresque. Quoi de plus galant que de cueillir une fleur et de l'offrir à une belle? Mourachon accourut donc impétueusement sur la berge, en disant d'une voix entrecoupée :

— Pardon ! belle dame. Permettez-moi... je serais trop heureux...

Il écarta Constant tout ahuri, au risque de le précipiter dans l'écluse, et se dirigea vers la plante qu'il croyait être l'objet des vœux de mademoiselle de Bertigny. Mais il se trompa ; au lieu de cueillir la belle Année britannique, il se jeta sur une robuste digitale pourprée qui en était voisine, et l'arracha du sol avec sa grosse tige, ses volumineuses racines, et même la motte de terre qui la supportait.

Déjà il se retournait, la bouche souriante et une main sur son cœur, pour présenter sa conquête à la jeune demoiselle, quand l'idylle tourna brusquement à la tragédie

Dans l'ardeur de sou zèle, Mourachon n'avait pas assez tenu compte de la déclivité du terrain ; les deux pieds lui manquèrent à la fois, et il tomba dans l'écluse, non par des chutes successives, mais tout d'un coup, la tête la première, en faisant rejaillir l'eau à grand bruit.

Il avait disparu complètement dans la rivière, et on pouvait le croire en péril. Les blanchisseuses, de l'autre côté de l'écluse, avaient interrompu leur travail et poussaient des cris d'alarme. Madame de Bertigny elle-même appelait au secours, tandis qu'Henriette, plus calme, mais non moins effrayée, disait au domestique d'une voix tremblants :

— Secourez-le, Constant... vite; vous savez nager, jo crois... C'est pour moi qu'il s'est exposé ainsi !

— Oui, oui, mauemoiselle, on y va!— répliqua Constant d'un ton bourru ; — et pourtant le nigaud mériterait bien...

Tout en parlant, il s'était glissé le long de la berge cl se disposait à entrer dans l'eau; mais son dévouement ne fut pas nécessaire.

La rivière, en effet, était très-peu profonde à cette place, ei le courant ne s'y faisait nullement sentir. La tête du bossu ayant rencontré le fond, son chapeau, qu'il avait conservé dans sa chute, avait contribué à amortir le choc. Aussi Mourachon ne tarda-t-il pas à reprendre pied, et, sans même accepter la main que lui tendait Constant, il parvint à regagner le bord.

Mais dans quel état, bon Dieu! Sa magnifique toilette offrait maintenant l'aspect le plus lamentable. Des milliers de fontaines jaillissaient des pans do sa redingote, (ic ses mains, de sa bosse, de son nez, de ses cheveux ; et sou chapeau défoncé, rempli d'eau, semblait un réservoir où l'on entendait des clapotements continuels. Sa ba'dines'en allait, emportée par le courant, et ce superbe jabot, qui s'étalait tout à l'heure en éventail sur sa poitrine, était aplati, collé comme une loque humide contre son thorax. Ajoutons que le pauvre diable, aveuglé par l'eau qui ruisselait sur son visage, à demi-suffoqué par ce plongeon, toussait, soufflait, crachait et faisait les contorsions les plus ridicules.

Cependant, au milieu de ses désastres, il n'avait pas lâché ia malencontreuse digitale. Sa main, au contraire, en serrait convulsivement la tige et quand il remonta la berge avec effort, il rélevait victorieusement au-dessus de sa têle. Certes, la plante brisée, imbibée d'eau comme un goupillon, n'était plus digne d'être offerte à uno dame; mais Mourachon n'en jugea pas ainsi.

Tout grelottant et clapotant, il s'approcha d'Henriette, qui suivait ses mouvements avec un reste d'inquiétude ; puis, donnant à sa figure, déjà fort piteuse, une expression de mélancolie poétique, il dit avec un grand soupir :

— Acceptez cotte modeste fleur, mademoiselle... ellea failli me coûter bien cher !

Henriette n'avait absolument quo faire d'uno horbe mouillée, tordue et déformée. Cependant elle la prit du bout des doigts en balbutiant :

— Je vous remercio, monsieur, et je regrette... — Mais alors son regard tomba sur le triste chevalier, qui roulait des yeux blancs et prenait des poses théâtrales ; elle ne réussit pas à conserver son sang-froid et partit d'un éclat de rire. Cet exemple ne pouvait manquer d'êtro contagieux. Madame do Bertigny, qui déjà avait eu quelque peine à réprimer l'explosion de sa gaieté, imita sa nièce do bon cœur. Constant lui-même ne crut pas devoir se modérer, et mêla son gros rire au rire perlé de ses maîtresses. Ce n'est pas tout : les laveuses, do l'autre côté de l'écluse, avaient observé toutes les péripéties do cet événement tragi-comique, et comme lo bossu, à cause do son infirmité et de ses prétentions, n'était pas populaire, elles poussèrent, à leur tour, do formidables huées. Le malheureux Mourachon voulut d'abord faire bonne contenance ; mais comme les rires se prolongeaient, il essaya de prendre un air do dignité, blessée qui le rendait plus plaisant encore. Enfin, n'y tenant plus, il toucha son chapeau et reprit majestueusement le chemin de la ville. Henriette s'efforçait en vain de réprimer ce rire convulsif ; Mourachon était déjà à une certaine distance quand elle put lui crier d'une, manière distincte : — Monsieur, je vous prie de ne pas prendre en mauvaise part... Souffrez du moins que le domestique vous accompagne jusqu'à quelque maison voisine. — Mourachon ne jugea pas convenable de répondre; seulement il se retourna et ôta son chapeau avec un geste qu'il croyait plein de fierté. Par malheur, on s'aperçut alors que le chapeau avait été crevé dans la bagarre, et que le fond s'ouvrait comme le couvercle d'une boîte. Il n'en fallait pas tant pour quo les rires reprissent avec une vigueur nouvelle. Ne sachant plus comment leur échapper, le pauvre diable s'enfuit à toutes jambes. Bientôt il disparut dans l'éloignement et les dames de Bertigny se calmèrent, Henriette alors témoigna lo regret de s'être laisséo aller à son hilarité intempestive.

— Ce jeune homme a beau être ridicule, — disait-elle,

— il pouvait se noyer, après tout.

— Bah ! bah ! — reprit sa tante, — un bain ue saurait avoir pour lui de graves inconvénients, et nous débarrassera peut-être des iinporlunités de ce vilain bossu.

— N'importe! nous avons été cruelles, — répéta Heu • nette avec chagrin.

Cependant Mouradion. continuait de courir, d'abord

ELIE BERTHET

pour éviter les huées qu'il croyait toujours entendre bruire à ses oreilles, puis il craignait d'êlre saisi par le froid dans sf>s vêtements mouillés. Aussi ne tarda-t-il pas à atteindre la ville. Le jour commençait à baisser, et corlains désordres de sa toilette pouvaient ne pas être remarqués. Néanmoins il essaya de rafistoler son chapeau, étira sa redingole, qu'il finit par boutonner jusqu'au col, et grâce à ces précautions, il espéra gagner sa dempure sans être exposé aux observations malveillantes de ses chers concitoyens.

Quand il traversa la place de Z"", il y régnait une cerlaineagitation.il y avait ça et là des groupes où l'on causait avec vivacité. Mais le bossu, fort curieux d'ordinaire, ne songeait, pour le quart d'heure, qu'à rentrer chez lui au plus vite, et il se glissa le long des maisons s'efforçant de passer inaperçu. Malgré ces précautions, il se trouva encore face à face avec Marlinval, qui venait de quitter un groupe et se dirigeait vers un autre.

Mourachon, afin de prévenir toute observation malicieuse lui dit d'un ton confidentiel :

— Ah! cher docteur, quelle aventure vient de m'arriver! Demain il ne sera question que de cela dans la ville. Savez-vous d'où je sors en ce moment? De l'écluse du moulin Blanc, où je m'étais précipité pour les beaux yeux d'une dame.

Mais Martinval, au lieu do ressentir l'étonnement et l'intérêt que le bossu comptait exciter, répliqua en paraissant songer à autre chose :

— Vraiment, monsieur Mourachon?

— Oui, oui, l'aventure est romanesque et je vous la conterai tout au long; mais il faut que j'aille bien vite changer de vêlements, car je suis trempé jusque aux os.

— Comme ça, Mourachon, vous no connaissez pas encore la grande nouvelle?

— Quelle nouvelle?

— Celle dont on parle partout.... Le conseiller de Vareilles vient de mourir.

— Le conseiller de Vareilles! Mais, ce matin encore, je l'ai vu se promener au bras de son fils.

— Le fait n'est pas moins exact, mon cher, et savezvous qui a tué le conseiller ï C'est votre fameux docteur Gilbert.

— Que me dites-vous là? Le docteur Gilbert a tué...

— Comme nous tuons, nous autres, quand nous sommes ignares et trop infatués àr, nous-mêmes! En deux mots, le conseiller a eu ce soir une nouvelle attaque d'apoplexie. Au lieu de m'appeler, moi qui une fois déjà lui ai sauvé la vie en semblable circonstance, on a couru chez monsieur le docteur, qui paraît vraiment avoir ensorcelé cette stupide ville, mais monsieur le docteur n'a pas su s'y prendre et il a assassiné, on peut le dire, le pauvre conseiller.

— Eh bien! voilà un événement qui arrive fort à propos pour Oscar de Vareilles!... Mais pardon, mon cher; ie vous quitte, car la brise ici est singulièrement froide.

Et, quoique Martinval semblât avoir encore beaucoup de choses à lui dire, le bossu reprit sa course, peu soucieux en apparence de la mort du conseiller et do la part imputée au docteur dans cet événement.

Nous qui n'avons pas la même indifférence, nous allons exposer ce qui s'était passé, le soir dont il s'agit, à l'hôtel de Vareilles.

UNE PARTIE D'ECllECS.

Oscar, pendant le dîner en tête à têto avec son père, avait continué de montrer beaucoup d'entrain et de gaieté. Peut-être voulait-il s'étourdir, échapper à des idées importunes, s'enivrer de son propre babillage. Le

conseiller attribuait cette surexcitation à la joie qu'éprouvait son fils de toucher bientôt la somme promise, et il no put retenir certaines allusions piquantes à ce sujet. Mais Oscar ne sembla pas les remarquer; il élait évidemment résolu à ne rien relever de ce qui pouvait amener un dissentiment.

Le dîner se passa donc le mieux du monde. Le conseiller, qui d'ordinaire jouissait d'un excellent appétit, avait particulièrement ce jour-là fait honneur au repas. Aussi, était-il encore do la meilleure humeur quand on se leva de lable.

— Eh bien! Oscar, — dit-il en s'étalant dans un fauteuil,

— puisque tu es si bon garçon ce soir, pourquoi ne jouerions-nous pas une partie d'échecs comme autrefois?

— Volontiers, mon père ; Benoît va nous apporter ici la table do jeu et l'échiquier.

Benoît, qui était en train d'enlever le couvert, ne se pressa pas d'exécuter cet ordre.

— Monsieur m'excusera, — dit-il timidement à son maître ; — mais est-il sage de jouer à la suite du repas ? Monsieur se fâche quand il perd et le docteur a défendu...

— Ah en! — interrompit le conseiller avec impatience,

— va-t-on m'interdire une pauvre partie d'échecs à présent? Apporte-nous la table... On dirait, morbleu! qu'Oscar me gagne toujours ! Jadis, si j'ai bonne mémoire, jo lui donnais aux échecs de rudes leçons.

— Prenez garde, mon père, — dit Oscar en riant; — j'ai fait quelques progrès depuis l'époque dont vous parlez. A Paris, je fréquente le café de la Régence, où j'ai vu à l'œuvre les plus célèbres joueurs d'échecs...

— Eh! que m'importe à moi! Sur ma parole! les jeunes gens d'à ujourd'h ui ne doutent de rien, et ton outrecuidance mérite un châtiment... Voyons, Benoît, assez de simagrées... et apporte-nous la table au plus vite.

Force fut au domestique d'obéir; mais il poussait des soupirs à fendre l'âme. Quand le père et le tils prirent enfin place devant l'échiquier, il se pencha vers son jeune maître et lui dit à voix basse :

— Au moins, monsieur Oscar, ménagez-le.

Os:ar répondit par un signe affirmalif et la partie commença.

Sans douto il avait l'intention de remplir sa promesse tacite, car il débuta par quelques maladresses qui divertirent fort son adversaire. Mais bientôt, soit que le démon du jeu s'emparât de lui, soit qu'il lût excité par les sarcasmes que son père comme tous les mauvais joueurs, ne lui épargnait pas, il pinça les lèvres et devint plus attentif. Alors la partie changea d'aspect. Ce fut le tour du conseiller de réfléchir, de gronder tout bas. Il eut beau réfléchir et gronder, au bout de cinq ou six coups il se trouva échec et mat.

— C'est à n'y pas croire! — s'écria-t-il en colère; — mais le hasard seul a tout fait.

— Le hasard, mon père, — répondit Oscar avec un peu d'amertume, — n'entre pour rien dans le jeu d'échecs, vous ne l'ignorez pas. Tout dépend de la justesse des combinaisons.

— Et moi je soutiens... donne-moi ma revanche. Maintenant je connais tes coups, et tu ne m'y prendras plus.

— A vos ordres, mon père.

Tandis qu'on replaçait les pièces sur l'échiquier, Benoît, qui avait trouvé divers prétextes pour ne pas quitter la salle, s'approcha de nouveau de son maître.

- Peut-être, monsieur,— balbutia-t-il, — feriez-vous bien d'en rester là. Vous êtes rouge, tremblant... Voyez, monsieur Oscar, comme il est agité !

— Sauve-toi, et laisse-nous tranquilles, rabâcheur! — répliqua le conseiller durement ; -~ lu prends tropde libellés avec moi, je t'en avertis.

Le pauvre Benoît n'osa résister ; mais, en se retirant, il passa à côté du jeune de Vareilles et murmura avec anxiété :

— Monsieur Oscar! monsieur Oscar!

On moment Oscar hésita, et il cessa de disposer les pièces sur l'échiquier. Un sarcasme de l'irascible vieillard coupa court à celte hésitation.

La partie iecommença donc sur nouveaux frais, et dès les premiers coups il fût facile de reconnaît que le fus conservait sa supériorité fatale. Ch'iquo fois qu'Oscar avait touché une pièce, le père prévoyant une défaite, poussait des jurons inarticulés. Son visage devinait cramoisi, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire.

Cet état violent, eu égard aux prédispositions apoplectiques du conseiller, ne pouvait se prolonger sans péril. Oscar avait donc à opter au plus vite entre ces deux partis : ou interrompre le jeu, ou consentir à perdre. Mais il ne sembla pas avoir conscience du danger. Calme, froid, les lèvres serrées, il poursuivit son avantage, et au bout de quelques coups, son adversaire se trouva encore échec et mat.

Cette fois le conseiller frappa un coup do poing sur la table.

— C'est de la sorcellerie! — - s'écria-t il ; — j'ai joué selon les règles et il est impossible de s'expliquer...

— Mon père, — répliqua Oscar, — ne jouons pas davan'agp,si vous le voulez bien... Vous devez voir maintenant que ma tactique est préférable à la vôtre.

Mais ces paroles, prononcées d'un ton de raillerie, devaient exciter le joueur plutôt que le calmer.

— Ta tactique, — répliqua-t-il d'une voix oppressée, — ne vaut absolument rien. Deux fois une infernale chance t'a favorisé, mais nousallons voir à la troisième épreuve... Remet les pièces en place. . Eh bien! que nous veuxtu, toi?

Cette question s'adressait à Benoît, qui venait de se glisser de nouveau dans la salle.

— J'ai cru que monsieur m'avait appelé.

— Non, va-t'en... Je n'aime pas qu'on mo tourmente. Benoît dut encore obéir; mais, en passant auprès

d'Oscar, il lui dit à voix basse :

— Vous le tuez... Pitié!

Oscar fit un geste d'impatience.

— Mon père, — reprit-il de manière à être entendu de Benoît qui sortait à pas lents, — cessons de jouer, je vous prie. Vous n'êtes pas raisonnable, et je crains...

— Tu crains d'être battu.

— Au contraire j'ai la certitude de vous gagner de nouveau.

— Oh ! morbleu, c'est trop fort! lu me portes un défi, sur ma parole! Eh bien, ce défi, je l'accepte... jouons!

Et l'on se mit à jouer.

Evidemment il so passait quelque chose d'extraordinairo dans le conseiller. Ses traits étaient décomposés; ses mains tremblaient tellement qu'il avait peine à diriger les pièces qu'il touchait; et ces signes alarmants devaient sans aucun doute frapper son fils.

En ce moment encore, une chose était capable peutêtre de rétablir l'équilibre dans l'organisation du vieillard et d'opérer une réaction favorable; c'était qu'Oscar consentît enfin à perdre la partie. Dans ce cas, sans doute, la joie du triomphe, l'amour-propre satisfait eussent diminué l'effervescence du sang, apaisé les transports intérieurs.

Oscar ne parut pas y songer. Loin do la, il redoubla d'attention pour son jeu, calcula froidement les chances, si bien qu'au bout do quelques minutes il se trouva victorieux pour la troisième fois.

Le conseiller repoussa le damier avec force, et la plupart des pièces roulèrent sur le plancher. Puis il se renversa dans son fauteuil et regarda fixement son fils. Nous ne saurions dire qu'elle idée passa dans son esprit, mais tout à coup il murmura d'une voix sifflante :

— Misérable!... MisérabloI Oscar releva la tète.

— Eh! mon père, — dit-il avec arrogance,— mérilë-je des injures parce que je me trouve plus habile que vous

au jeu d'échecs?... Nous n'avons pourtant pas joué d'argent!

Le reproche amer qu'impliquaient ces paroles porta le dernier coup au conseiller de Vareilles. Il se dressa par un mouvement automatique, étendit les bras, ouvrit la bouche... Mais aucun son no sortit de ses lèvres, il chancela et tomba à la renverse, comme foudroyé.

Aussitôt l'attitude d'Oscar changea. La douleur, l'épouvante, le remords peui-ètre, remplacèrent les sentiments qui le dominaient tout à l'heure, il s'élança pour relever son père en appelant au secours.

Benoît, qui n'était pas loin sans doute, accourut pâlo et bouleversé. L'un et l'aulre réunirent leurs efforts afin de porter le conseiller sur un lit de repos.

Il n'avait plus ni voix ni mouvement; sa face était congestionnée, ses yeux étaient fermés, toutefois il respirait encore faiblement.

— Un médecin ! un médecin! — cria Oscar. — Mais Benoît ne bougea pas ; il regardait Oscar avec une expression singulière, quand la gouvernante, attirée par le bruit, accourut à son tour.

— Geneviève, — dit-il d'une voix ferme, — no quittez pas notre maître... Ne le perdez pas de vue... Je reviendrai bientôt.

Et il sortit en courant.

Oscar n'avait pas remarqué Pinjurieuso défiance de Benoît ; il paraissait réellement hors de lui et des larmes roulaient sur ses joues. Avec l'aide de Geneviève, il donna à son père les soins que réclamaient les circonstances. On imbiba d'eau froide le front du malade, on lui fit respirer des sels; mais on n'obtint aucun résultat favorable.

Benoit no tarda pas à reparaître avec le docteur Gilbert, qui, par bonheur, s'était trouva chez lui. Sans doute le vieux domestique avait, chemin faisant, donné au médecin quelques détails sur les causes de l'accident, car Gilbert lança un regard furieux à Oscar et lui dit :

— Je vous avais averti que toute émotion vive après le repas pouvait avoir pour lui ces terribles conséquences... Vous ne vous en êtes pas souvenu !

Puis il se dirigea vers le malade, qu'il examina attentivement. Sans doute cet examen ne le satisfit pas, car en dépit de l'impassibilité qu'impose sa profession, il fronça le sourcil, et prit rapidement ses dispositions pour pratiquer une saignée.

Pas une parole n'était échangée entre les assislanls. Le docteur demandait par signes ce dont il avait besoin, et tout le monde, même Oscar, s'empressait de lui obéir. Mais il piqua inutilement la veine, le sang ne jaillit pas; à peino obtint -il quelques gouttes noires et épaisses comme do l'encre figée.

Gilbert, sans se décourager, renouvela ses tentatives, qui demeurèrent encore sans effet. Il semblait chercher quelles ressources lui fournissait son art dans ce cas désespéré, quand tout à coup il fit un signe solennel, puis laissa retomber ses bras avec découragement... Tout était fini.

Benoît et Geneviève, qui adoraient leur vieux maître, poussèrent de bruyants sanglots. Quant à Oscar, il eut un accès de véritable égarement ; il s'agenouilla devant le mort, saisit sa main qu'ilcouvrit de baisers, et s'écria-.

— Mon Dieu! serait-il possible? Grâce! mon père, grâce ! Il ne me répond plus! Mais alors je serais donc... — Les sanglots de Benoît et de Geneviève avaient cessé brusquement, et on l'ecoutait avec une ardente curiosité. Une éclair de raison passa oans l'esprit du mauvais fils; il s'interrompit, et ce fut seulement après une pause qu'il ajouta : — ... Le plus malheureux des hommes.

Le commandant et Armanline arrivèrent bientôt et partagèrent, chacun dans une mesure différente, l'affliction commune.

Le docteur, son devoir accompli, leur adressa quelques mots affectueux avant de se retirer; il eut mémo

EUE BERTHET

des encouragements pour Benoît et Geneviève. Mais il passa sans rien dire devant Oscar, qui restait sombre et abattu sur un siège.

Nous n'entrerons pas dans le détail de ce qui eut lieu ;i l'hôtel de Vareilles pendant cette soirée et la journée suivante, Oscar demeura enfermé chez lui ; il ne pleurait plus, mais il était morne, taciturne, et comme indifférent à tout. Ce futlo commandant et quelques amis de la famiile qui se chargèrent de faire les démarches exigées par la loi et les convenances. Oscar, quoiqu'il fût héritier unique de son père, no se mêla de rien, ne parut s'inquiéter de rien, et ne quitta sa chambre que pour aller une fois s'asseoir silencieusement à la table de son oncle.

Il fût donc resté tout à fuit isolé dans sa douleur s'il n'eût rencontré des sympathies délicates où peut-être il ne s'attendait pas à les trouver. Armantine, au milieu des soins divers dont elle était accablée, paraissait constamment occupée d'Oscar. Elle ne l'importunait pas de consolalions banales, elle ne lui parlait que par monosyllabes ; mais elle s'efforçait de prévenir ses désirs, de lui épargner toute gêne et tout souci dans ce cruel moment.

Le matin même du jour des funérailles, elle lui donna une nouvelle preuve delasollicitude affectueuse qu'elle exerçai! autourde lui. A l'issue du déjeuner, le commandant, qui avait à veiller aux derniers préparatifs de la cérémonie, s'étant trouvé dans la nécessité do sortir, elle dit à Oscar :

— Malgré mon respect pour votre légitime douleur, je dois vous parler d'une circonstance qui lui est étrangère... Un vilaiu homme, aux manières insolentes, s'est présenté ici ce matin et voulait à toute force arriver jusqu'à vous.

Le jeune de Vareilles sortit de son engourdissement et leva la tête.

— Quel homme? — demanda-t-il.

— C'est Daucourt, l'huissier... Comme il insistait pour vous parler, je suis allée moi-même lui parler, et il m'a annoncé d'un ton menaçant qu'il élait chargé de vous poursuivre pour une forte somme. Je l'ai supplié de ne pas vous tourmenter dans une semblable circonstance, et je l'ai renvoyé à votre notaire ; je lui ai même dit que, dans le cas où le notaire ne serait pas en mesure do payer, mon mari serait. votre caution... Alors il s'est radouci, et s'est éloigné en emportant ses odieuses paperasses.

Oscar lui prit la main, qu'il pressa contre ses lèvres ; mais il sembla que les paroles do la jeune femme eussent éveillé en lui des sentiments pénibles, car, après avoir remercié brièvement, il so hâta de rentrer da.assa chambre.

LOPIMOX PUBLIQUE.

Les obsèques du conseiller eurent lieu le. même jour avec beaucoup de solennité, et la ville entière y assista. Oscar et le commandant conduisaient le deuil; mais c'était particulièrement Oscar qui attirait l'attention. Tous les yeux étaient fixés sur lui pour épier ses moindres mouvements. Cette attention, du reste, n'avait rien de sympathique; c'était plutôt une curiosité hostile, et il eût pu constater je ne sais quoi d'indigné et de menaçant dans ces regards.

A la sortie du cimetière, quand la famille de Vareilles reçut, selon l'usage, les adieux des invites, Oscar eut particulièrement l'occasion de reconnaître les mauvaise.,

I itions des habitants de V" à son égard. Tous les

compliments de condoléance, toutes les marques d'affection furent pour le commandant ; on n'avait pour le fils du défunt que des saluts roides, cérémonieux et glacés.

Deux personnes seulement vinrent lui serrer la main. L'une était l'huissier Daucourt, qui sans doute avait été bien accueilli par le notairo de la famille ; l'autre était Léon Mersey, qui se pencha vers lui et lui dit :

— Courage ! mon cher Oscar ; j'ai passé par ces cruelles épreuves et je comprends ta douleur.

Oscar tressaillit et regarda celui qui parlait. Alors seulement il reconnut son ancien camarade de collège.

— Toi ici ? — balbulia-t-il avec effort.

— Oui, oui, je t'expliquerai cela... car tu m'autorises à aller te voir, n'est-ce pas?

— Volontiers, mais ne tarde guère. Je ne resterai pas longtemps à V".

Les circonstances ne permettant pas une plus longuo conversation, Mersey se retira.

On rentra à la maison, et Oscar s'enferma encore dans sa chambre.

Quand il reparut, quelques heures plus tard, il sembla qu'il eût pris son parti de quelque préoccupation secrète, el se montra fort différent de ce qu'il avait été pendant les trois derniers jours. Maintenant il était tout disposé à causer, à s'occuper de ses affain s. Il reçut la visite do son notaire, et s'entretint pendant plus d'une heure avec lui. Vers le soir, il descendit dans le jardin et fuma tranquillement un cigare.

Il rentra aux approches de la nuit, et, en traversant une espèce d'antichambre qui précédait l'appartement de son père, il aperçut des valises et des malles préparées comme pour un départ. Le vieux Benoît et la gouvernante Geneviève, à peine moins âgée que lui, tous deux en habits de deuil, étaient assis sur les paquets et s'entretenaient à voix basse. Quand leur jeune maître parut, ils se turent et se levèrent avec empressement. Oscar allait passer ; mais, s'apercevant que ces bonnes gens, qui formaient toute la domesticité de feu son père, avaient quelque chose à lui dire, il s'arrèla et demanda de quoi i! s'agissait.

La gouvernante, les yeux baissés, poussa du coude Benoît comme pour lui rappeler que c'était à lui de porter la parole, Benoît, du reste, ne se fit pas prier :

— Monsieur Oscar, — dit-il assez résolument,— nous venons, Geneviève et moi, vous demander notre congé. lVniiottez-nous donc de partir ce soir même.

— Ce soir ? — répéta Oscar en fronçant le sourcil ; — y pensez-vous? Laiss' z-moi le temps de prendre une décision en ce qui vous concerne.

— Avec tout le respect que je dois au fils de mon excellent maître, la décision est toute prise, monsieur Oscar ; vous at'z retourner à Paris, et sans doute la maison sera vendue. Alors, comme vous n'avez plus besoin de nos services, Geneviève et moi nous désirons partir sans retard... N'est-il pas vrai, Geneviève?

— Oui, monsieur Benoit, — répliqua la cuisinière en fondant en larmes.

— Attendez au moins quelques jours, — reprit Oscar avec impatience ; — on réglera vos gages, on récompensera vos anciens services...

— Notre bon maître, que Dieu garde ! y a pourvu depuis longtemps... Nous ne réclamons rien, nous ne voulons rien de personne. J'ai déjà rendu les clefs à monsieur, et Geneviève, depuis deux jours, a tout remis en ordre dans la maison... Rien ne doit donc nous retenir ici davantage.

Celle détermination obstinée des deux vieux serviteurs était trop extraordinaire pour que Oscar n'en soupçonn.'i! pas la caus '.

— Voyons, père Benoît, et vous, ma grosse Geneviève. — reprit-il d'un ton familier et bienveillant, — quelle mouche vous a piqués l'un et l'autre ? Vous ne pouvez songer sérieusement a me quitter quaud je suis encore

dans les premiers moments de la douleur, à me laisser seul dans cette lugubre maison?

— Pour ce qui est de votre douleur, monsieur Oscar,

— répliqua Benoît,— les jeunes gens se consolent vite... Et, si vous avez la conscience tranquille, pourquoi craindriez-vous de vous trouver seul dans la maison où tout vous rappelle le père qui vous a tant aimé ?

— C'est vrai qu'il vous aimait, le pauvre cher homme!

— dit Geneviève en sanglotant dans son tablier; — ah! comme il vous aimait ! Et pourtant c'est vous qui...

À son tour Benoît la poussa du coude.

Oscar ne pouvait plus se faire illusion sur les motifs réels de ce départ précipité.

— Morbleu! — dit-il avec colère, — va-t-on m'imputer un accident dont ,je soutire plus que personne?... Voyons, Benoît, cette malheureuse partie d'échecs, qui a déterminé la catastrophe, n'avait-ello pas été proposée par mon père lui-même, sans que je pusse me défendre de l'accepter? Plusieurs fois, en ta présence, n'ai-jo pas tenté de l'interrompre? Que me reprocho-t-on ? J'ai mon amour-propre au jeu d'échecs et je n'ai pas voulu perdre par complaisance, c'est vrai : mais comment prévoir qu'une prétention aussi simple, aussi naturelle, aurait de telles conséquences? Mon père était ce jour-là si bien portant, si gai, si railleur môme!... Réfléchissez, mes amis ; y a-t-il là de quoi baser vos odieux, vos stupides soupçons?

Cette justification, car c'en était une, parut produire quelque impression sur Benoît et sur Geneviève ; ils se regardèrent en silence. Enfin Benoît reprit en hochant la tête :

— Vous n'avez qu'à consulter votre cœur, monsieur Oscar, et, si votre cœur ne vous reproche rien, que vous importe l'opinion des autres?

— Enfin votre brusque départ va confirmer les bruits ridicules qui se répandent, et dont je ne sais à qui demander compte.

— Quand la calomnie ne repose sur rien, elle ne larde pas à tomber d'elle-même... Dieu voit tout et les choses ne marchent qu'à son gré. — Il y eut un nouveau silence. — Allons ! adieu, monsieur Oscar, — dit enfin Benoît d'un ton ferme,— puissiez-vous êlre heureux, malgré... malgré toutl

— Adieu ! monsieur Oscar, — répéta la gouvernante qui ne cessait de sangloter.

— Ainsi, — reprit do Vareilles en serrant les dents, vous persistez à me fuir comme un pestiféré? — Benoît et Geneviève baissèrent encore la tête sans répondre. — Eh bien ! donc, allez au diable I — s'écria brutalement Oscar. Il leur tourna le dos et rentra dans l'appartement. Mais il élait plus affligé qu'il ne voulait le paraître, et s'arrêta dans la première pièce pour écouter. Benoît et Geneviève échangèrent quelques mots à voix basse, puis ils descendirent lentement l'escalier, et Oscar, regardant par la fenêtre qui donnait sur la rue, les vit s'éloigner avec tristesse, chargés de leurs paquets. Il lâcha le coin du rideau qu'il avait soulevé et se jota sur un siège en murmurant : — Comme ils me haïssent et comme ils me méprisent!... — Mais aussitôt il parut s'irriter contre lui-même. — Ah ça! — reprit-il, — vais-jo me soucier de ce que pensent la cuisinière et le valet de chambre de mon père?

Cependant de Vareilles tomba peu à peu dans une profonde rêverie. La nuit était arrivée sans qu'il s'en aperçût, quand la grande Françoise vint lui annoncer qu'on l'attendait pour dîner. Aussitôt il se leva avec empressement, comme s'il avait haie d'échapper aux réflexions qui l'obsédaient, et suivit Françoise.

Dans la salle à manger il parut éprouver quoique satisfaction à rencontrer du monde, à voir des lumières. Le commandant attendait avec Armantine ; les domestiques allaient et venaient. Le petit Alfred, qui se trouvait là aussi avec sa nourrice et qui criait selon l'ordinaire,

sembla lui-même no pas être trop désagréable à Oscar en ce moment. A la vérité Armantine s'empressa de renvoyer l'enfant et la nourrice ; mais, pour la première fois, on eût pu remarquer qu'Oscar n'avait pas froncé lo sourcil ou fait un geste d'impatience, en entendant ces criailleries importunes.

Le commandant tendit la main à son neveu, sans toutefois le regarder ni lui adresser un» parole. Aucun échange do consolations, aucun épanchement amical n'avait eu lieu entre eux depuis lo malheur qui les avait frappés l'un et l'autre ; et Oscar commençait à soupçonner son oncle de partager les sentiments de réprobation dirigés contre lui.

Le repas fut morne, comme il convenait du resto un jour de funérailles; mais lo commandant parut encore, plus taciturne que les autres assistants, et à chaque instant Oscar se confirmait davantage dans ses soupçons. En revanche, Armantine continuait de se montrer bonne, prévenante, attentive, et le jeune do Vareilles, malgré sa préoccupation, eut plusieurs fois l'occasion, pendant la soirée, de remarquer les procédés délicats de cette femme naguère si frivole.

Vers la fin du dîner, voulant à tout prix connaître l'opinion du commandant à son égard, il dit avec une tranquillité affectée :

— Vous savez, mon oncle, que Benoît et Geneviève sont partis ce soir et qu'il m'a été impossible de les retenir ?

— Les imbéciles!— répliqua Armantine avec vivacité ; — nous aurons soin pourtant, Oscar, que vous ne manquiez do rien pendant votre séjour ici... Françoise et Barthélémy sor.t à vos ordres.

— Je m'attendais à quelque chose de pareil, — dit le commandant toujours sans lever les yeux.

— Vous vous y attendiez? Et puis-jo savoir, mon oncle, sur quoi vous avez fondé vos conjectures ?

Le commandant manifesta beaucoup d'embarras.

— Oscar, —reprit-il, — je neveux ni te blesser ni augmenter ton chagrin... Mais ces gens peu éclairés, et dont la tendresse pour leur maître obscurcit encore la raison, semblent s'être mis en tête certaines idées fâcheuses... Réellement, il est malheureux que ton pauvre père ait été ainsi foudroyé, au moment où ton habileté au jeu excitait sa colère...

— Est-il possible de m'imputer à crime cette circonstance fatale ? — dit Oscar avec véhémence. — Et vous, mon oncle, pouvez-vous croire?...

— Je ne crois rien, Oscar ; il serait trop horrible do penser... Mais tu vois comme les domestiques, le docteur Gilbert, et, il faut bien le dire, presque tous les habitants de la ville, interprètent co funeste hasard. La réclamation do cet huissier, qui te poursuit pour une somme considérable, contribue encore à donner un tour odieux à ce triste événement... Je te plains, Oscar ; oui, je te plains de toute mon âme !

— Je vous remercie, mais il vaudrait mieux me défendre. Quant à moi, si quelqu'un se permettait d'exprimer en ma présence ces outrageants soupçons...

On ne les exprimera pas; ils resteront à l'état de

bruits vagues et insaisissables, et ils n'en auront pas moins peut-être leur effet mortel.

— Alors, mon ami, — reprit Armantine, — vous eussiez mieux fait de ne pas parler à Oscar de ces calomnies.

Il y eut un long silence.

— Après tout, — dit enfin Oscar en affectant un ton léger et dédaigneux, — que m'importe l'opinion de quelques idiots? Je vais laisser ma procuration au notaire afin qu'il liquide la succession, et demain soir, après demain au plus tard, je retournerai à Paris. Là, je ne m'inquiéterai guère des bavardages d'un petite ville.

— Vous voulez nous quitter? —reprit Armantine avec vivacité; —et moi qui espérais... Oscar, allez-vous donc reprendre cette vie désordonnée d'autrefois?

EUE BERTHET

— Jamais les distractions ne m'auront été aussi nécessaires.

— Cependant ne vaudrait-il pas mieux?...

— Laissez, ma chère, — interrompit le commandant; — Oscar fera bien, en effet, de quitter Z'" aussitôt que ses intérêts le permettront, pour donner le temps à ces lâcheuses rumeurs de s'assoupir.

Et il se leva, afin de couper court à une conversation pénible pour tous.

— Il me croit coupable et il me déteste,— pensait Oscar; — eh bien ! j'aime mieux cela... Je serai libre d'agir selon mon gré... Mais Armantine que croit-elle?

Sans doute Oscar, malgré son insouciance apparente, ne dormit guère cette nuit-là encore, car le lendemain matin il avait les yeux battus, les traits fatigués. Toutefois il s'enferma de nouveau avec son notaire, qui lui fit signer des actes et prit ses instructions pour le rég'ement définitif de la succession. Sous prétexte que son travail le retenait dans sa chambre, Oscar refusa d'assister au repas du matin et déjeuna de quelques provisions qu'il chargea le jardinier d'acheter au dehors. 11 éprouvait maintenant une invincible répugnance à se trouver en présence do son oncle, dont l'aversion mal dissimulée le mettait au supplice, et la brouille se dessinait entre eux de plus en plus.

Il avait irrévocablement fixé son départ au lendemain matin, et, ces arrangements terminés, il paraissait plus tranquille, quand on annonça Léon Mersey.

Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Oscar, dans son abandon, que la visite de son ancien camarade de collège ; mais, en venant au-devant do lui, il le regarda avec inquiétude pour s'assurer jusqu'à quel point Léon était au courant de certaines particularités. Mersey, vêtu de deuil lui-même, conservait sur son visage pâle et maladif l'expression de franchise qui lui était habituelle.

Après les compliments d'usage, on s'assit, et Oscar demanda :

— Ah ça! comment se fait-il que tu sois encoreàZ""? Je te croyais parti depuis longtemps.

— J'étais parti en effet, mais je suis revenu... si bien revenu que je vais m'établira Z'" avec ma mère, et que j'ai loué ce matin, dans un faubourg de la ville, une

• charmante petite maison où nous serons à merveille.

— Alors tu as hérité de ta parente?

— Non, mon ami, — répondit Léon en baissant la tête.

Il raconta comment Claveau avait refusé de se rendre à son appel, et comment, par suite de ce refus, le riche baron de Maledan possédait sans partage tous les biens de la défunte.

— Mais sais-tu que ton Claveau est un véritable gredin ? — dit Oscar avec indignation.

— Que veux-tu? c'est bien là un crime, mais un de ces crimes que la loi no saurait atteindre. Il y en a tant de ces crimes lâches, destinés à demeurer toujours impunis!... Mon père lui-même est mort victime d'une infamie de ce genre.

Oscar tressaillit.

— Ton père ! — balbutia-t-il ; — quel rapport...

— Lofait, hélas I n'est pas nouveau, et l'on assure qu'il s'est produit bien des fois. Tu te souviens que mon père était capitaine dans un régiment d'infanterie. Ses soldats le chérissaient autant qu'ils le respectaient. Un seul lui gardait rancune de quelques punitions exigées par la discipline. Un jour, en Algérie, dans un engagement contre les Kabyles, le capitaine Mersey tomba mortellement atteint d'une balle; maison constata que cette balle ne venait pas de l'ennemi, qu'elle avait frappé le brave officier par derrière, et enfin qu'elle devait être partie de son propre régiment. Peut-être n'y avait-il là qu'une maladresse ; mais tout le monde soupçonna une vengeance, et les soupçons s'attachèrent au mauvais soldat que mou père s'était trouvé dans la nécessité de

punir. Les preuves manquaient complètement, les dénégations étaient faciles, et à peine les plus chauds amis du défunt osèrent-ils manifester leurs doutes. Mais, s'il y avait là un crime. Dieu lui-même se chargea du châtiment, car le soldat soupçonné périt dans une embuscade d'Arabes deux mois plus tard. — Léon se tut un moment; ces douloureux souvenirs l'avaient ému. — Pardonne-moi, Oscar, — reprit-il enfin ; — j'ai tort de rappeler cette triste histoire, quand toi-même tu viens d'avoir le malheur... Mais tu ne me demandes pas par quel concours de circonstances étranges je vais m'etablir à Z*"?

— En effet, — répliqua Vareilles distraitement ; — hstu donc quitté cet emploi au ministère des finances qui, de ton propre aveu, était ton unique ressource?

— Un mot t'expliquera cette singularité... Je suis nommé percepteur à Z"*. mon cher Oscar.

— Toi percepteur! Comment se fait-il?...

— Je n'y comprends rien, et mes vœux se sont réalisés sans que j'aie eu même à les exprimer... Juses-en :

« Il y a quelques jours, après avoir rendu les derniers devoirs à ma tante de Maledan, dont nous vénérons la mémoire pour ses bonnes intentions à notre égard, j'étais retourné à mon bureau du ministère et j'avais repris mon tiavail habituel. On vint m'annonrer que mon chef de division désirait me voir et m'attendait dans son cabinet. En m'y rendant, je n'étais pas tranquille : j'avais fait plusieurs absences ces derniers temps à cause de la maladie de ma parenle, je redoutais de durs reproches, une retenue sur mon traitement, peut-être même une destitution; mais toutes ces craintes étaient vaines.

» Le chef de division m'accueillit avec son sourire des bons jours, et, après m'avoir adressé quelques paroles amica'es sur ma position de fanulle, qu'il semblait trèsbien connaître, il me demanda si je n'accepterais pas une place de percepteur dans une ville de province. Je répondis affirmativement, et alors il me proposa do m'envoyerici, à Z"", où je ne pouvais manquer de rétablir ma santé.

» Je ne saurais le dire la surprise que me causa celte proposition. Je n'avais parlé à personne de mon voyage à Z"*, du désir que j'avais d'être nommé à celte résidence. Existait-il donc quelque génie bienfaisant qui épiait mci pensées les plus secrètes et qui avait le pouvoir de les réaliser? Mais je n'étais pas à bout de mes élonnements.

» Tout en remerciant avec chaleur mon chef de division, je lui exposai l'impossibilité où je me trouvais de déposer, selon la loi, un cautionnement qui, pour une perception de cette importance, devait être assez élevé. Le chef sourit encore :

» — On a prévu le cas, — répondit-il ; — le cautionnement sera versé en votre nom aussitôt que votre nomination aura été signée... et elle le sera aujourd'hui même, si vous acceptez.

» — Mais, bon Dieu I — m'écriai-je, — comment ai-je mérité de si grandes et si nombreuses faveurs?

» — Vous êtes un excellent employé, monsieur Mersey, et l'on récompense vos services... Cependant, je veux bien en convenir, vous avez de puissants amis qui ont contribué pour leur part à vous faire obtenir cet avancement.

» — Et ces amis vous me les nommerez, n'est-ce pas? Ne faut-il pas que je les remercie, que je leur dise...

» — C'est inutile; ils ne veulent pas être connus de vous et peut-être ne les connais-je pas moi-même... Ainsi vous acceptez? En ce cas, vous êtes dispensé dés à présent de tout travail dans les bureaux, et vous pouvez vous rendre à Z"' pour y arrêter un logement... Comme vous aurez des Irais de voyage, je vais faire ordonnancer vos appointements du mois et votre indemnité do déplacement.

» Voilà, mon cher Oscar, comment je me trouve ici. J'ai loué déjà, ainsi que je viens de te le dire, un loge-

ment délicieux, je m'occupe de prendre possession du bureau de la perception, et bientôt j'irai chercher ma mère pour l'installer dans notre nouvelle demeure.

— Et tu ignores réellement qui t'a fait obtenir toutes ces grâces administratives?

— Je l'ignore; mais voyons, mon cher, la main sur la conscience, ne serait-ce pas toi ?

— Moi! — s'écria Oscar stupéfait, — y penses-tu? Je n'ai aucune espèce de crédit, et si j'en avais, j'en userais pour moi-même, car j'aspire aussi à des fonctions publiques. D'ailleurs, je n'ai pas quitté V" depuis le jour où nous y sommes arrivés ensemble, et j'ai eu de trop vives, de trop douloureuses préoccupations pour intervenir dans les affaires de mes amis.

— C'est juste, mais alors je m'y perds. C'est de toi que j'ai appris la vacance de la perception de 7"' et je n'ai exprimé devant personne, excepté devant toi, dans le vagon où nous avons voyagé, mon désir d'obtenir cet emploi. L'idée m'était venue... — Mersey s'interrompit ei parut réfléchir. — Bah! c'est une folie, — murmura-l-il enfin.

— Voyons, — reprit Oscar, — n'y aurait-il pas dans tout ceci une intervention de Mourachon qui t'a vu avec moi et qui exerce ici je ne sais quelles fonctions municipales? Cependant Mourachon ne jouit d'aucune autorité, et d'ailleurs pour quel motif...

— Mourachon ! — répéta Mersey en s'animant, — n'est-ce pas ce bossu vaniteux qui a voyagé par le même train que nous? Je l'ai rencuntré ce matin à la mairie de Z"*, où mes affaires m'appelaient, et s'il est pour quelque chose dans ma nomination, je me suis montré bien ingrat envers lui, car, en dépit de mon humeur pacifique, je l'ai rembarré d'une verte façon... C'est un homme léger, malveillant, dont il est boa de se défier.

.Vareilles regarda fixement son ami.

— Il t'a parlé de moi, Léon, n'est-ce pas? Et en mauvais termes, sans doute?

— De toi et d'autres personnes encore... de personnes que je sais dignes de tout respect, bien que je les connaisse à peine... Mais il ne laissera plus courir sa langue en ma présence, je te le garantis.

— Huni! tu es pourtant d'humeur pacifique, comme tu le dis toi-même.

— Il ne faudrait pas trop s'y fier, — répliqua Mersey, — tu te souviens peut-être, Oscar, qu'au collège Saint- Louis j'étais passablement fort à l'escrime. Eh bien, mon habileté a dû s'accroître encore; car depuis cette époque, pour céder au désir de ma mère, qui espère que cet exercice fortifiera ma santé, je n'ai pas cessé de m'y livrer. Aussi ai-je acquis une assez jolie force, et je ne figure pas mal dans un assaut d'armes, tout malade quo je suis.

— Et tu ne veux pas me répéter ce que ce ridicule personnage a pu te dire contre moil

— C'est inutile, je n'en ai pas cru un mot. Et il serra la main de Vareilles.

Quelques moments plus tard, les deux jeunes gens se séparèrent, après s'être promis mutuellement de se revoir aussitôt que les circonsiances le permettraient.

Après le départ de son ancien ami, Oscar se disait :

— Mersey est donc le seul ici qui ne me croie pas coupable, qui ose encore me témoigner de l'estime et de l'affection?... Et cependant à quel propos m'a-t-il conté les circonsiances de la mort do son père? Aurait-il voulu faire allusion... Mais non, non... Un brave garçon que ce Mersey ! Un caractère droit, confiant et généreux ! Il ne peut croire le mal... J'ai été moi-même autrefois comme lui, tandis que maintenant... — Il se frappa le front du poing. — Bah! — reprit-il bientôt avec résolution, — ne tombons pas dans les niaiseries sentimentales... Cet orage passera comme passent les orages, et le calme reviendra... peut-être.

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