LE TOMBEAU
La statistique nous a fait connaître le chiffre de la population, les revenus et le commerce de chaque pays. On sait exactement ce qu’il se consomme en France de pain et de bœuf, ce qu’il se vend à la Halle de poules et de lapins ; on a calculé la quantité d’eau qui passe par heure sous une arche du pont Neuf.
Un tableau intéressant à relever, c’est celui des satisfactions et des jouissances que l’homme peut trouver dans la vie. On connaît la moyenne de
l’existence humaine, on devrait chiffrer la moyenne de son bonheur.
J’ai la conviction que, le jour où ce calcul sera ’ fait, il, y aura un péché capital de moins, l’Envie ; — et cela, parce que la somme du bonheur est égale pour tous.
La misère est, à l’heure où nous vivons, restreinte à un si petit nombre que les malheureux pourraient à peine ûgurer comme exception dans notre tableau; encore y aurait-il à laisser de côté ceux dont la pauvreté serait vice.
Quelles sont les véritablesjouissances de l’homme? Après la tendresse de sa mère, c’est l'amour de la jeune fille qu’il épouse, la joie de se voir revivre dans les siens et surtout le sentiment du devoir accompli vis-à-vis d’eux. 11 est certain que ce bonheurlà et les contentements qui s’y rattachent ne sont refusés à personne. Celui qui vit de son travail aime sa femme et son enfant tout autant que celui qui vit de ses rentes. Le plaisir de recevoir le prix de ses œuvres et d’en faire profiter les siens est même plus complet et plus vif que la monotone satisfaction de toucher ses revenus.
L’humanité n’a pasd’ennemi plus redoutable que
LES GRIS DE PAON
l’ennui. L’eânui résulte de la plénitude, de l’absence de désirs ou même de l’absence de chagrins; c’est la maladie de ceux qui, pouvant tout avoir, n’ont plus envie de quoi que ce soit.
Traverser de mauvais jours, c’est faire un voyage pendant la tempête ; la tempête s’apaise et le voyage est fait....
Ces réflexions et une infinité d’autres m’étaient inspirées par le récit que m’a fait dernièrement un homme jeune encore, bien connu sur le pavé de Paris, M. Edmond de L...
Né à la Martinique, orphelin dès son bas âge, Edmond reçut à sa majorité une somme de douze cent mille francs avec laquelle il arriva à Paris.
Ce que devint cette fortune, il faudrait le demander au caissier d’un cercle élégant, aux divans des restaurants en vogue, aux marchands de chevaux des Champs-Elysées, au poteau de la Marche et de Chantilly, et aux vieux jeux de cartes qui, après avoir ruiné plusieurs familles, vont finir dans la hotte du chiffonnier.
Le passant qui aperçoit un as de carreau au pied de la borne se doute-t-il quelquefois que c’est cette carte qui a enlevé une fortune à l’un pour la donner à l’autre?
Edmond avait compris bien vite qu’il se ruinait, mais il était lancé. Le moyen de diminuer son train de maison? de démentir ses prodigalités? de se retirer de l’arène avant que le combat fût terminé? Il n’y fallait pas songer. Une fois pris dans l’engrenage, on tourne avec la machine jusqu’à ce qu’elle vous ait complètement broyé.
Edmond réunit les restes de sa fortune ; il plaça un pistolet chargé au fond de sa caisse et le recouvrit des billets de banque et de l’or qui lui restaient.
« Quand il n’y aura plus que le pistolet, dit-il, je saurai ce qui me reste à faire. »
Un matin arriva'où le pistolet se trouva seul.
Edmond prit ses dernières dispositions, employa le reste de son mobilier ét quelques objets d’une certaine valeur à régler de légères dettes, et il s’apprêta à mourir.
LES GRIS DE PAON
Une idée le retint.
« Je n’ai pas pensé à mon tombeau I » s’écria-f t-il. .
Et il s’approcha de la fenêtre.
11 pleurait; les ruisseaux entraînaient vers l’é^ goût une boue épaisse, cette boue de Paris qui fait des taches blanches sur les pantalons noirs et des taches noires sur les pantalons blancs.
« Gomment n’ai-je pas songé, reprit Edmond, que j’allais être mêlé à cette fange? Il m’eût été si facile de me prémunir d’une sépulture! »
La fosse commune l’efifrayait. Il avait eu l’insouciance de la vie, il n’avait pas l’insouciance de la mort.
« Non I reprit- il, après avoir réfléchi un instant, il ne sera pas dit que je n’aie pu avoir au moins une tombe. »
Edmond sortit et on ne le vit plus dans le quartier qu’il avait habité.
Il se présenta chez le chef d’atelfer d’un entrepreneur de constructions pour les chemins' de fer. Edmond savait le dessin ; on l’avait destiné à devenir ingénieur; la règle et le compas avaient peu de secrets pour lui ; on consentit à l’employer.
S’il n’avait pas été soutenu par une idée fixe, il ' n’aurait pas supporté cette existence de travail et de privations.
Habitué à jeter l’or à pleines mains, il en apprit la valeur, et, à la fin de chaque semaine, quand il avait économisé dix francs, il pensait avec un soupir de soulagement que le temps des épreuves était d’autant abrégé pour lui.
Certes, les gens qui le voyaient arriver le premier le matin et s’en aller le dernier le soir ne se doutaient guère que cet homme travaillait pour son tombeau !
J1 put enfin acheter le terrain ; et ce fut un beau jour que celui-là. Ce morceau de terre lui promettait la fin de ses souffrances, c’était le repos, c’était le sommeil et l’oubli.
Il fallait gagner encore la main-d’œuvre des fossoyeurs et la pierre tumulaire ; Edmond se remit au travail avec acharnement.
Le patron, qui avait déjà augmenté ses appointements, se crut obligé de récompenser le zèle de son employé par une gratification.
Cet excellent homme était loin de penser qu’il pût abréger par cette récompense les jours de celui qu’il voulait encourager....
Edmond allait deux fois par semaine visiter le coin de cimetière dont il s’était rendu acquéreur; il commanda le caveau, fit planter un saule et dessina lui-méme un petit monument d’une extrême simplicité qu’il s’engagea à payer par versements mensuels.
Au milieu de ses occupations, le temps lui avait paru très-court; Iç goût du travail peut seul opérer cç miracle. Edmond ne s’ennuyait plus parce que sa vie avait un but, et, comparant l’existence qu’il avait menée au temps de ses splendeurs à la vie laborieuse qu’il avait adoptée par caprice, il en était arrivé à préférer la dernière.
Enfin le tombeau était achevé ; il ne restait plus qu’un mois à payer pour qu’Edmond pût être enseveli en véritable propriétaire et sans crainte qu’on le dérangeât.
Il s’était souvent rencontré dans ses visites matinales avec une jeune fille vêtue de deuil qui venait apporter des fleurs sur un tertre modeste.
Un jour, la jeune fille lui avait offert deux pieds de pensées qu’Edmond avait planjés sur son terrain avec une égoïste satisfaction....
Fdmond, ayant fixé le jour de ses funérailles, fit ses adieux à la jeune fille....
« Vous quittez ce pays ? lui demanda-t-elle, pouvez-vous vous séparer de celui que vous venez pleurer ?
— Mais je ne pleure personne, répondit Edmond en rougissant.
— Que venez-vous donc faire ici? reprit-elle.
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N’y a-t-il pas là une mère, une sœur, un frère, quelqu’un enfin qui vous a été cher?
— Non, c’est un tombeau que je faisais bâtir pour moi....
— Pour vous! dit l’inconnue avec étonnement.
Singulière idée! J’ai souvent désiré une tombe pour ma mère qui est là.... mais je vous avoue que je n’ai jamais pensé à la mienne.
— Que voulez-vous, mademoiselle, je n’ai pu supporter l’idée d’être confondu avec le premier mort venu.
— Rendez-moi mes pensées! dit la jeune fille avec dédain.
— Vous me méprisez ? demanda Edmond.
— Votre dégoût de la vie, continua l’inconnue, n’est qu’égoïsme et lâcheté. Gomment! en pleine jeunesse, intelligent et robuste, vous pourriez renoncer à la lutte ? Vous avez été riche, tâchez de le redevenir, si vous y tenez ! ■
Edmond rentra fort troublé; et quelques jours après cette conversation, le tertre fut ouvert et c’est la mère de la jeune fille qui prit place dans le tombeau d’Edmond.
Ce fut dès lors une sépulture de famille, car Edmond était marié....
Il avait trouvé le bonheur.
Ce fut môme avec dépit qu’il rencontra un jour un de ses anciens compagnons qui s’écria :
€ Mais, mon cher, qu'êtes-vous devenu? Voilà quatre ans que je vous cherche dans tous les coins. Je vous dois 50 000 francs de notre dernière nuit de jeu....
— J’avais désespéré de cette créance, vous sachant ruiné.
— Mais j’ai fait un héritage, je suis homme d’honneur et je tiens à m’acquitter. Dites-moi, je vous prie, à quelle adresse je puis enToyer cette somme.... •
Quand, le soir même, les 50 000 francs furent remis chez lui, Edmond dit à sa femme :
€ Prends cela et achète une maisonnette avec un
jardin et quelques champs où puissent courir nos enfants.... Je ne veux rien garder ici de cette somme, car je n’aime pas cet argent-là. »
S’il fallait retirer de cette histoire une autre moralité que celle qu’elle porte en elle-même, j’ajouterais : 'Travaillons tous à gagner notre tombeau, qu’il soit de pierre ou de gloire I
xvm