‹ Les cris de paon scandales du jour Aurelien SchollChapitre 3 sur 18 · LES r.RIS DE PAON · texte numérisé non relu

LES r.RIS DE PAON

Dans cette usine de voluptés qu’on appelle Paris, il ne se passe pas de jour sans qu’on invente un moyen nouveau de passer douze heures sans rien faTre.

L’oisiveté des gens riches a voulu pour compagne l’oisiveté des hiles pauvres ; mais, pour les arracher au travail, il a fallu les enrichir. On les enrichit à condition.

La femme qui a fait le tour des Champs-Élysées dans une calèche à deux chevaux, vient reprendre humblement le harnais dans le cabinet particulier d’un restaurant célèbre.

Les petites filles, les débutantes sont médiocrement recherchées. On veut des femmes connues ; on les recherche comme on recherche à Londres les chevaux qui ont déjà remporté des prix.

Sur le champ de courses, un côté est occupé par les tribunes, l’autre appartient aux voitures. Les filles qui ne se nomment pas sont là, parquées dans leurs équipages, les unes assises, les autres debout sur le siège.

Les hommes passent et les interpellent le chapeau sur la tète.

On dirait un marché d’esclaves.

Voilà certainement un spectacle immoral, et cependant la censure n’a rien à y voir.

« De quel côté sont les honnêtes femmes? »

Ce sont les mêmes toilettes, puisque les unes et

les autres ont les mêmes fournisseurs. Ce sont aussi les mêmes chevaliers, puisque les frères et les maris quittent leurs femmes et leurs sœurs pour aller faire un tour dans Vautre monde, l’autre monde, le bien nommé, car il serait l’enfer du premier si le premier ne tentait d’imiter le second.

Femmes honnêtes qui connaissez si bien les autres par leur nom, pourquoi ne les saluez-vous pas?

Du regard complaisant que vous leur jetez à une inclinaison de tête il n’y a pas loin; vous y viendrez.

Serait-ce là, par hasard, l’égalité vers laquelle nous marchons?

C’est pour nous une véritable fête, que de voir passer chaque dimanche ces jeunes désœuvrés qui mangent cinq cent mille francs en attendant qu’on les fasse sous-chefs de quelque chose. Ils sont plus nobles, ceux-ci qui n’ont jamais rien fait, que leurs aïeux qui ont fait au moins leur nom. Ils font sonner leur titre et les grelots de leurs chevaux. Les grelots à l’animal, le tilre à l’homme 1 Un vide sonore. Ce duc de carton, qui est conducteur de cofillon, comme on est conducteur de diligence, a sept ou huit quartiers de noblesse de plus que celui qui a illustré sa race pour le gaudissement de la génération actuelle. — Duc, c’est-à-dire général,

chef, conducteur ! C’est bien ce que nous disions tout à l’heure.'

N’est-il pas bizarre qu’on puisse se glorifier d’une chose qu’on n’a ni méritée ni gagnée? Comme j’aimerais mieux le duc Franklin ou le duc Washington et le comte Jacquard ! Mais nous vivons à une époque où les parfumeurs appellent le rouge destiné à tromper l’œil sur la fraîcheur des personnes le vennülon des princes.

Il y a tout un enseignement dans cette simple dénomination.

Tous ces gens qui passent sont des marionnettes, et ces marionnettes se donnent des airs de vivre.

.Tout est factice autour de nous, et l’on ne fait le bruit et le mouvement que pour tromper les angoisses de l’attente. Tout est factice dans cette ville où l’on finira par baptiser les enfants avec de l’eau de Saint-Galmier?

Duc, tu ne fais pas la guerre.

Comte, tu n’a pas de comté.

Chrétien, tu ne vas pas à la messe.

Savant, tu ne nous apprends rien.

^ Des dehors, des mots, voilà votre monnaie à tous.

« Nous partîmes le lendemain pour Leyde, dit Mathieu. On nous apprit, en arrivant dans cette ville, qu’il y avait un savant de premier ordre qui possédait un cabinet d’histoire naturelle des plus complets. Étant allés chez ce savant, il nous fit voir

une collection très-nombreuse et très-recherchée de terrés, de minéraux, de métaux et autres substances terrestres, ainsi qu’une prodigieuse quantité d’oiseaux, de poissons, d’insectes, de reptiles. »

Lorsque nous eûmes considéré toutes ces choses, je demandai à ce savant s’il n’avait point aussi quelque collection d’estampes et de livres.

« Vous venez de voir, répondit-il, mes livres, mes tableaux et mes dessins. L’histoire des empires, des royaumes, des différents peuples qui ont existé depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour m’est fort inutile. Tous les événements des siècles passés se représentent journellement; ce sont toujours les mêmes causes qui produisent les mômes effets.

« Je ne possède aucuns poêles, soit anciens, soit modernes; je n’ai besoin ni de ces images vraies ou fausses que nous présente la poésie, ni de l’harmonie des vers pour toucher mon âme et échauffer mon imagination. La contemplation de ce qui m’environne est suffisante à mes appétits.

— Monsieur, tout ce que vous venez de dire est admirable, mais que pensez-vous de la religion et des lois en général, de l’intolérance des méchants et des préjugés des sots?

— Je vous ai dit tout ce que Dieu a gravé dans mon cœur.

— Voilà, dit le compère en sortant, un liomme

qui voit tout, sait tout et ne nous a rien appris. Il vient de débiter avec emphase une espèce de formule qu’il a débitée hier à d’autres, qu’il débitera demain à d’autres encore, et <]ui ne signifie rien. On lui fait une question à laquelle un enfant de dix ans pourrait répondre, et il l’élude, cette question, par un quolibet. »

Toute question aujourd’hui s’élude par un quolibet. Aussi ne posons-nous pas les questions pour obtenir des réponses, mais seulement pour les avoir posées.

Après tout, c’est àutant de fait.

Que servirait, après cela, de rappeler au roi de Prusse que Pascal a dit et que Mme de Sévigné l’a répété : « Tous les maux viennent de ce qu’on ne sait pas garder sa chambre. »

Le roi de Prusse, pour lequel nous travaillons tous, poètes, écrivains, orateurs et satiristes, n’a pas coutume de nous appeler en conseil; si ce monarque avait à faire voter tous les pauvres utopistes qui croient pousser à la roue, et qui, au fond, ne réalisent qu’une maigre besogne au profit de sa proverbiale majesté, il n’y aurait pas asseE d’urnes dans les catacombes romaines et dans les ruines de Pompéi pour recueillir les bulletins.

Jesignaleaux espions de la chronique le joli trait d’un parvenu qui a juré de ne pas imiter la ridicule arrogance de ses semblables.

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Son cocher ayant crié gare! à un passant qui traversait précipitamment la rue Royale, le passant répondit par un torrent d’injures à l’avertissement un peu tardif qui lui avait été donné.

Une fois rentré à l’hôtel, le parvenu dit à son cocher ;

« Joseph,' vous allez me faire des ennemis, et je n’en veux point. Une autre fois, vous direz aux passants : Pardon, monsieur, veuillez m’excuser. »

Le cocher a préféré quitter la maison.

Les femmes à la mode dont nous parlions tout à l’heure à propos du champ de courses, prennent exemple sur le Pont-Neuf, qui depuis si longtemps est resté le Pont-Neuf et, dans cent ans d’ici, sera encore le Pont-Neuf.

Elles abusent des bienfaits qu’elles ont reçus, pour se perpétuer dans la ville et assister aux successions des générations. Que font la jeunesse et la fraîcheur?

Cela dure six mois. Le blanc de perles résiste mieux au gaz et au champagne.

Une seule fois, j’ai entendu l’une de ces dames du Pont-Neuf dire naïvement en se mirant pour faire sa toilette : — « C’est singulier I il y a quinze ans, on faisait beaucoup mieux les miroirs qu^aujourd’huil »

iMais n’est-il pas temps d’en finir, et n’est-ce pas déjà beaucoup de choses pour un sourd-muet?

Uue l’abbé de l’Épée me pardonne! •

ROSELLES.

Un soir,. en rentrant chez lui, Roselles trouva • parmi les lettres et les journaux qui l’attendaient, une feuille de papier timbré. Il n’y prit point garde d’abord, pensant que c’était la menace de quel((ue marchand à qui le temps durait. Il ouvrit deux ou trois lettres, les parcourut, puis les rejeta négligemment sur la table. La pendule sonna deux heures ; Roselles procédant à sa toilette de nuit, vida les poches de son gilet et compta une vingtaine de louis qu’il aligna sur la cheminée.

Ce ne fut qu’au moment de souffler sa bougie, que lloselles étendit le bras et saisit le papier pour y jeter les yeux.

lloselles comprit qu’il était accusé d’avoir détourné le gage d’un de ses créanciers en faisant passer ses meubles sous le nom d’un valet de chambre, alors que plusieurs billets endossés par lui avaient été protestés et qu’une saisie était autorisée. Roselles fit un mouvement d’épaules et s’endormit.

Cependant il se rendit le lendemain chez un avocat de ses amis, nommé Clinchamp, qui passait pour un homme très-fori.

Clinchamp se mit à lire attentivement le grimoire, puis il serra la main à lloselles en disant • Voilà une. bien malheureuse affaire. Il faut courir chez cet homme, payer la somme qu’il réclame et obtenir de lui qu’il retire sa plainte à tout prix.

Roselles se récria. Il avait fait retenir l’appartement au nom de son domestique pour échapper à la garde nationale, et, quant à la- somme qu’on lui réclamait, il n’était coupable que d’avoir prôté sa signature à un jeune homme du meilleur monde qu’il croyait devoir obliger.

Clinchamp reprit que ce jeune homme étant muni d’un conseil judiciaire se trouvait dégagé de toute responsabilité, tandis que Roselles, qui avait agi de bonne foi, serait condamné à trois mois de pri-

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son pour escroquerié, ce qui nuirait certainement à sa considération. Gomme il s’agissait de 30 000 fr., et que Roselles n’avait jamais vu pareille somme à la fois, il voulut être bien sûr de son affaire et s’en alla trouver un magistrat de sa connaissance. Celui-ci lui assura qu’il n’en serait pas quitte à moins d’une année d’emprisonnement. Roselles tenta une démarche auprès du créancier, qui affirma n’avoir ’ prêté l’argent qu’à la considération de l’endosseur du billet. « Tout ce que je puis faire, ajouta-t-il, c’est de consentir à un renouvellement, mais c’est votre tour, cette fois, de trouver une -seconde signature. »

Roselles était le fils d’un bourgeois de campagne, qui vivait dans une aisance modeste. Une maison à volets verts au milieu d’un jardin potager, quelques plans de vigne et quelques arpents de bois, de quoi foire trois mille francs de rente ; c’était là tout son avoir. Dépouiller la vieillesse de ses parents, il n’y fallait pas songer. Tout brave homme qu’il fût, le père Roselles n’eût pas consenti à s’immoler si complètement et surtout pour payer le prix d’une trop coûteuse étourderie. Il fallait d’ailleurs payer dans les vingt-quatre heures, sous peine de se voir traîné en justice, perdu d’honneur et de réputation. Roselles rentra chez lui avec l’intention de se tuer. Il arma un pistolet, et fit sauter la balle dans sa main avant de la glisser dans le canon. C’était une balle

de petit calibre, d’une jolie couleur grise, ronde et polie. Un enfant s’en serait servi pour jouer aux billes : Voilà donc, dit Roselles, ce que pèse la vie d’un homme ! — Et il se mit à méditer.

« C’était bien la peine d’avoir coûté tant de soins à une honnête femme, tant d’argent et de sollicitude à un honnête homme pour finir comme un banqueroutier qui préfère la cellule du tombeau au cercueil de la cour d’assises. Une détonation dans une chambre de trois mètres carrés, et c’est fini. Les voisins accourent, le concierge monte. On s’écrie ; « Pauvre jeune homme! il paraît qu’il a fait de mauvaises affaires. » On va chercher le commissaire de police pour constater le décès. Le propriétaire suppute les dégâts occasionnés à la tapisserie ; et d’une existence qui pouvait être brillante il ne reste qu’un fait divers pour les journaux du soir et un cas de suicide de plus pour la statistique annuelle. C’était bien la peine d’avoir appris le latin et le grec, d’avoir payé vingt-quatre cachets d’un maître à danser et trente-six mois de salle d’armes. C’était bien la peine de s’être promené dix ans dans. Paris, vivant honnêtement de tout ce qui n’est pas labourer la terre, en attendant patieniment une sous-préfecture ou une recette générale.... »

Roselles ouvrit sa fenêtre; il faisait beau temps. Les Champs-Elysées allaient se remplir de monde. 11 passait beaucoup de chapeaux roses ce jour-là.

Roselles admira la tournure d’une jeune femme qui tenait par la main un enfant qu’elle amenait sans doute au jardin des Tuileries: l’enfant traînait un cerceau plus grand que lui, avec la conviction peinte sur ses traits que le cerceau allait lui rendre beaucoup plus de satisfaction* qu’il ne lui coûtait de mal. Un coupé tourna le coin de la rue, puis une calèche armoriée qui emportait deux grandes dames de vingt ans; Roselles remarqua les cheveux blonds de l’une et les yeux noirs de l’autre. Que vit-il encore? une petite ouvrière, tête nue, qui s’en allait gaiement, n’ayant peut-être pas dix sols dans sa poche; un aveugle qui cheminait, offrant des crayons à ceux qui pouvaient s’en servir. La petite ouvrière donna un morceau de sucre au chien de l’aveugle, faisant l’aumône selon ses moyens.

' Roselles referma la fenêtre , écrivit quelques mots à son père en le priant ^e lui pardonner le chagrin qu’il allail lui causer. Puis il songea vaguement. Ce n’est point qu’il eût peur de mourir, mais il regrettait de mourir pour ce qui allait le tuer. Il referma la lettre et prit un almanach. C’était le le dix-sept du mois de mai; Roselles pensa que cela lui faisait vingt-huit ans et dix jours. Cinq heures sonnèrent; il n’avait plus qu’une lettre à écrire, une lettre plus longue que l’autre ; une lettre à sa mère ; et pour la première fois depuis que le malheur l’avait frappé, il sentit ses yeux se mouiller en

écrivant : * Ma mère, vous n’avez plus de fils. Je vous prie d’oublier les inquiétudes et les tourments que je vous ai causés depuis mon enfance pour ne vous souvenir que de votre tendresse, si je l’ai méritée* quelquefois. Ce qui me tue n’a pas de nom, c’est la crainte du déshonneur, mais ce n’est pas le déshonneur. N’allez pas triompher au milieu de vos larmes en pensant que ma fin prématurée tient à l’obstination que j’ai mise à ne point apprendre de profession. Mes idées à cet endroit sont restées ce qu’elles étaient, contraires aux vôtres. L’ii^omme qui a appris particulièrement une chose n’est bon qu’à cette chose-là, tandis qu’il faut être bon à tout. Vous avez sans doute remarqué comme moi que lorsqu’on a pris un métier, on fait ce métier toute sa vie ; or, est-il rien de plus horrible, je vous le demande, que de faire toute sa vie le même métier?

« Je meurs parce que vous m’avez fait apprendre à écrire, car si je n’avais pas su écrire, je n’aurais point endossé de billets. Je ne vous dirai pas, chère maman, comme le font les mourants ordinaires, que je vous regrette en partant. C’est à vous de me regretter si bon vous semble, puisque ce sont les morts qui manquent aux vivants et que les vivants ne sauraient manquer aux morts. Veuillez m’excuser auprès de ma cousine et l’assurer que ce n’est point ma faute si mon trépas fait mauquei' notre

mariage. Pourquoi celte lettre d’adieu que j’ai commencée avec des larmes se termine-t-elle par le badinage que vous m’avez souvent reproché? C’est peut-être qu’il n’y a rien de' sérieux en ce monde, que la séparation n’est cruelle que quand elle doit avoir un terme et aussi parce que je prends la mort comme j’ai pris la vie, en riant, malgré moi, sans savoir pourquoi.

« Je vous embrasse tendrement.... Votre fils,

« Roselles. »

Quand il eut achevé sa lettre, Roselles remua quelques papiers pour chercher un cachet qui devait être quelque part. En cherchant, il fit tomber une carte de visite. C’était celle d’un de ses amis, Marius Bernardeau (des Bernardeau de Marseille) auquel Roselles avait servi de témoin dans une affaire d’honneur. «Au fait, pensa Roselles, j’ai souvent ouvert ma bourse à Bernardeau; un jour même, se trouvant dans une situation difficile, malgré sa grande fortune, il a usé de mon nom sans me consulter. Je vais l’aller trouver et il ne me refusera point. » Le concierge de Bernardeau répondit que Monsieur était parti précipitamment pour Marseille, sans dire quand il reviendrait. «Voilà une fâcheuse circonstance, dit Roselles en rentrant chez lui. Pourquoi vais-je mourir? Parce que Bernardeau n’est pas à Paris* Il n’y a pas d’autre raison.

LES CMS DE PAON

Je n’ai commis aucun crime, aucune faute, c’est ce qui me désespère. Il y a des cas où l’on sait prendre son parti de ce qui vous arrive; on subit la conséquence de quelque chose qu’on a risqué; mais là, rien, rien. » Roselles jeta sur la table des effets à ordre qu’il avait préparés et prenant sa plume, il ajouta, en jetant le nom de Bernardeau au-dessous du timbre : « Voilà! si c'était lui, je serais sauvé. » A ce moment, on frappa à la porte. Roselles ouvrit; c’était le créancier qui, en apercevant les billets, s’écria : « Il était temps de vous décider! Tous les jeunes gens sont les mômes, il n’y a qu’à les pousser à bout pour leur faire sauter le fossé. » Le créancier mit la main sur les billets, et reprit : « Excellente signature! Bernardeau, de Marseille. J’ai fait déjà quelques affaires avec lui. Veuillez présenter mes respects à cet excellent client. J’accepte sa garantie et je vais vous signer mon désistement. » '

Le créancier écrivit quelques lignes sur une feuille de papier qu’il trouva sur le bureau et se leva en disant : « Voilà votre affaire, au revoir 1 » Zeuxis ne fut pas plus stupéfait quand il obtint l’écume du cheval en jetant une éponge sur son tableau que Roselles en voyant sortir l’homme qui venait de le sauver du suicide. Trois mois sont toujours bons à vivre; le hasard qui l’avait si bien servi pouvait le tirer d’affaire une seconde fois, et

en tous cas, il pouvait attendre. Chaque jour Ro-selles passait chez Bernardeau qui ne revenait point; il se décida enfin à écrire à Marseille. Bernardeau répondit par le retour du courrier ; il était complètement ruiné, son père s’était pendu, sa sœur entrait au couvent et lui -même cherchait anxieusement une place de douze cents francs.

Roselles avait pour profession de faire des discours à l’usage des députés de toutes nuances. Il tenait le pour et le contre au plus juste prix, et rendait d’éminents services aux opinions les plus opposées. Outre qu’il touchait cent écus par tartine d’éloquence, il faisait, sans se compromettre, des études politiques et diplomatiques qui devaient le servir plus tard. Nul ne s’entendait.comme lui à ménager des interruptions pour les relever aussitôt avec un à-propos qui semblait n’avoir rien d’étudié. Il avait fait la réputation de plusieurs orateurs, et s’en trouvait fort bien. A force de travail , il vendit en six semaines pour mille écus de demandes d’explications, pour neuf cents francs d’équilibre européen, pour vingt-cinq louis de politique italienne et pour deux cent vingt-cinq francs d’interruptions. Ce résultat, tout brillant qu’il puisse paraître, était loin de suffire à sauver la situation, si bien que Roselles se réveillant un matin, trouva que cela sentait le bagne. Il n’était, en vérité, séparé de

.l’infamie que par quarante-huit heures — et un

jury-

Cette fois il était bien perdu, faussaire, inapte à remplir toute fonction publique, célibataire forcé, supprimé officiellement de la société, numéroté, surveillé, moins libre qu’un chien dans la rue. Par une de ces contradictions si communes au cœur humain, Roselles qui allait se tuer quand il était innocent, voulut vivre alors qu’il se sentait coupable, n fit sa malle, mit ses pistolets dans ses poches, brocanta son mobilier à un tapissier du voisinage et se mit en route pour le Havre. Un trois mâts du commerce venait d’appareiller ; Roselles sauta sur le pont et fit marché avec le capitaine pour la traversée; les bagages furent bientôt hissés à bord et trois cent soixante et quelques années après Christophe Colomb, il partit à la découverte de l’Amérique.

La mer était calme, le ciel clair, la lune à peine entourée d’une auréole de vapeur, semblable au voile qu’une femme a jeté sur sa tête. Le rivage de France avait disparu à l’horizon. Roselles rêvait sur le pont du navire. « Quelle admirable nuit ! quelle douce splendeur ! L’eau vaut mieux que la terre. Là-bas, justice veut dire rigueur, et je fuis. Il n’y a ici d’autre code que la conscience d’un homme, j’aime mieux cela. Un seul homme est responsable, vingt hommes ne le sont pas; chacun dit : J’ai fait

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comme euxl Où est la France? où est l’Angleterre? où est l’Espagne? Où s’arrête le rivage de l’une? où commence le rivage de l’autre-? La vague que chasse le navire et qui roule vers la terre sait-elle au juste où elle ira mourir? pas plus que je ne sais où je je vais aborder. Eh bien I je ne regrette rien de ce que je laisse.

« Il y a là-bas des villes qui ne sont pas encore éteintes , des villages endormis "qu’un clocher domine, des fermes où rumine le calme troupeau, des hôpitaux où l’on scie des jambes en riant ; des casernes que le tambour réveillera avec le soleil ; il y a des marchés et des gares, des cimetières et des abattoirs. J’aime mieux, quel qu’il soit, le pays qui m’attend; j’y trouverai plus d’arbres et moins d’hommes. La seule différence bien sensible qu’il y ait entre la France et l’Angleterre vues d’ici, c’est qu’en France on guillotine et qu’en Angleterre on pend. I

« L’excès de la civilisation touche à la barbarie. On ne peut plus remuer d’une certaine façon sans que le cas ait été prévu par les législateurs. Autrefois on ne censurait que les écrits, aujourd’hui on censure les pensées. Encore n’ai-je pas à me plaindre, moi qui suis matériellement coupable; ce qui m’arrive est bien fait ; étouderie ou crime, la chose est là, la loi la punit, la loi n’a pas tort ; mais ce qui me semble merveilleux, c’est que la consolation me

vienne de cette pensée qu’il s’est trouvé des innocents plus malheureux que moi.

« Ils sont quelques-uns qui ont peur de tout dans ce pays-là. Le génie y est traité comme l’assassinat, l’intelligence comme le délit, l’esprit comme l’infraction à la loi. Que d’inventeurs en prison ! que de penseurs ! que d’hommes de bien! Une cage de fer à celui qui a compris la vapeur I des cellules à tous ceux qui prévoient les grandes forces de demain?... Le fer et le feu pnt civilisé cette Europe et le raffinement légal la ramènera à des excès plus redoutables que l’absence de code. Adieu, la France! le jour viendra bientôt où tu ne sauras où trouver un penseur, un poète, un orateur. »

Le lendemain, le soleil se leva; il se coucha le soir, et ainsi de suite pendant plusieurs jours. Enfin, un matelot cria : terre !

Un fleuve large comme une mer ouvrait le nouveau monde aux navigateurs. Le rivage avait l’aspect grandiose, les arbres s’élevaient dans le ciel bleu à des hauteurs inconnues de cettç pauvre Europe étriquée, veule et tremblante comme une vieille femme. Un port apparut au pied d’une immense cité, le navire jeta l’ancre.

Sur le quai, des matelots de toutes les nations s’agitaient au milieu des bandes de nègres à demi vêtus d’indiennes dé couleur. Les robustes négresses transportaient les fardeaux, leurs enfants

LES GRIS DE PAON

crépus les suivaient en jouant avec des bouts de fouets cassés, qui représentent là-bas le parlementarisme.

Roselles descendit à l’hôtel, et, après avoir pris le repos nécessaire, il se mit à parcourir la ville et les comptoirs.

« Que peut bien faire un homme bien né? demanda-t-il à un Espagnol dont il avait fait connaissance en débarquant.

— Tout ce qu’il lui plaît, répondit l’hidalgo. Il y a dans la ville don Fernand de Rios y Montés, descendant des anciens rois d’Aragon, allié aux d’Albatera, aux comtes de Gor et autres seigneurs; eh bien ! don Fernand est marchand d'allumettes, commerce fort lucratif. Don Diego de Tçllez, baron de Haro, débite l’huile et le savon avec un certain succès. »

Le général Lopez qui commande les forces de terre de Ja République a commencé par fabriquer do vinaigre.

Un mendiant qui passait s’approcha de Roselles et lui demanda fièrement l’aumône.

« Seigneur Fernand, lui dit l’Espagnol, je vous ai vu recevoir hier une piastre d’un Brésilien 1

— Que voulez-vous, répondit le mendiant, les affaires ne m’ont point réussi; je tends la main à certaines gens, mais je ne serrerais pas la leur. »

Roselles parcourut les campagnes avec son nouvel ami.

« A qui appartiennent ces riches prairies? demanda-t-il.

— A vous, si vous voulez. Bâtissez un toit et entourez de palissades dix lieues de terrain tout autour, vous serez chez vous. Des chevaux? il y en a partout ici. Vous n’aVez qu’à leur jeter la corde au col. Des taureaux, des génisses, des moutons, des clièvres, vous aurez des troupeaux à ne savoir où les abriter. Ce senties hommes qui manquent, il n’y a pas de bras dans celte contrée où la terre donne tout d’elle-même. Et cependant, la vie future du monde est de ce côté-ci des mers. Le génie inconnu en Europe de nos officiers, de nos hommes d’État, de nos poètes, est aussi varié que notre sol béni et laissera des germes féconds. La production de cette terre enchantée commence au' lichen et ne s’arrête qu’au cèdre ; elle donne à la fois la fraise délicate et le substantiel a/juacalc, elle nourrit le colibri et le condor, elle produit l’agate et l’émeraude; ainsi l’imagination de ses poètes, les poèmes épiques et les satires, les drames et les odes. Ruiz de Alarcon y Mendozas, l’un des premiers dramaturges de l’Espagne, est originaire de l’Amérique, du Sud. Lisez Gabriel de la Conception Valdès, plus connu sous le pseudonyme de Placido, vous verrez qu’il y a eu un grand poète à la Havane ; José-Maria de llerediu,

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autre barde de Santiago de Cuba, persécuté pour ses opinions avancées^ don José Joaquin deOlmedo, né à Guayaquil et qui fut l’ami et le poëte du libérateur Bolivar; le colonel don Hilario Acasubî, qui chante les terribles épisodes de la guerre sur les deux rives de la Plata : don José Marmol, don Julio Arboleda, né sur les rives du fleuve Timbiqui dans la Nouvelle-Grenade, écrivain et soldat, journaliste et député, exilé, errant, prisonnier d’État, et

entin président du Sénat de son pays, tous ces hommes forment réellement une littérature nationale. L’heure de l’épanouissement n’est sans doute pas arrivée, mais un vague parfum l’annonce pour un avenir prochain. Ce qui domine cette poésie, c’est un vif sentimentde patrie et de liberté. Depuis Cuba, la reine des Antilles, jusqu’aux pampas de l’Uruguay, ce souffle puissant se fait sentir et toutes les imaginations en subissent l’influence. Votre vieille Europe est chaque jour envahie par les glaces du pôle qui descendent avec une effrayante rapidité. Vos arbres, vos plantes, vos coquillages sont nains à côté des nôtres.

« Voyez dans la cordillère des Andes trois cents volcans qui se Suivent et qui annoncent que nous sommes au berceau tandis que vous approchez de la tombe. Dans l’Océan austral, cinquante îles nouvelles émergent chaque jour; elles se toucheront bieqt^ et formeront un continent nouveau, alors

LES CIUS DE PAON

que la mer qui verse d’un pôle à l’autre, aura couvert de ses montagnes de glace l’Angleterre et la France et l’Allemagne, que les barbares du Nord, chassés les premiers, auront déjà envahies et dominées. C’est ici qu’il faut venir, c’est ici qu’on vivra. ■

Comme Roselles et l’Espagnol rentraient en ville, ils entendirent de grands cris et aperçurent des gens efl'arés qui couraient de tous côtés.

« Ne faites pas attention, dit l’Espagnol, c’est une révolution. Le général Torta, qui est ordinairement marchand de morues, n’est pas content de son commerce depuis quelques mois ; et, quand ses affaires ne vont pas, il descend dans la rue, crie aux armes, et ne tarde pas à ameuter une vingtaine de mauvais garnements qui l’aident à renverser le pouvoir. 11 aura du mal, cette fois, parce que le président Bojano est très-aimé.

— Pour lequel des deux dois-je prendre parti ? demanda Roselles.

— Pour le président , répondit l’Espagnol , il ne sera point ingrat. »

Roselles s’élança sur un cheval qui passait et se jeta dans la mêlée, en criant : Vive le président!

“Les partisans du général Torta ne tardèrent pas à être dispersés, et Roselles fut porté en triomphe jusqu’au palais du gouvernement. Le président Bojano le félicita de sa belle conduite, l’embrassa

sur les deux joues, le nomma commandeur de l’ordre ds San-.Tacopo, général de division, en remplacement de Torta^(Diego-Antonio) , destitué, et finalement l’invita à dîner avec quelques grands personnages. A table, Roselles fut placé à côté de la fille du président, la senora Goncepcion Bojano, qui lui parut d’une beauté accomplie.

Goncepcion avait les cheveux noirs et brillants, la peau d’une blancheur mate, et les yeux couleur de volcan. Goncepcion avait treize ans passés; elle avait attendu si tard pour se marier, parce qu’aucun de ceux qui avaient aspiré i sa main ne lui paraissait réunir les qualités d’un homme d’Élat. Roselles sembla lui plaire; elle s’entretint longtemps avec lui des» affaires du nouveau monde; frappée des vastes idées que le jeune héros fit briller à ses yeux, elle déclara au président, son père, qu’elle avait fixé son choix. On fit venir le prieur de Notre-Dame du Palmier qui bénit sur-lechamp les jeunes époux et la ville fut illuminée par ordre.

Roselles s’établit pendant quelque temps dans une maison de campagne située à peu de distance de la capitale dans un site délicieux. Il fut rappelé subitement par une dépêche du président Bojano. l'oe République voisine venait de lui déclarer la guerre; l’année ennemie, forte de douze cents hommes, commandés par le général Melo de Pena-

Li:s cnis DK PAON.

fiez, s'avançait rapidement, ravageant sur son passage les forêts et lés déserts.

Uoselles organisa un corps d’armée vagabondoespagnol ; il raccola à la hâte les matelots déserteurs qui encombraient les quais et en fit une excellente cavalerie légère ; il enrégimenta huit cents nègres en leur promettant la liberté, s’ils savaient la conquérir en traversant l'armée ennemie; — après quoi, s’étant procuré un drapeau et quelques tambours, il courut à la rencontre du général Penaflez qu’il tailla en pièces. Cent cinquante chevaux furent tués dans cette journée. Le général prit la fuite, parvint à s’embarquer pour la France et arriva bientôt à Paris où il mena un grand train, afin de marier ses filles.

La valeur de Roselles jeta l’alarme parmi les États voisins ; il y eut une coalition formidable que Roselles dispersa comme une poussière. A partir de ce jour, il devint un des personnages populaires de l’Amérique du Sud. On lui éleva des arcs de triomphe et des colonnes commémoratives. Plusieurs généraux lui firent leur soumission et lui proposèrent la couronne. Roselles rêva un empire immense entre le Brésil et le Mexique ; il parcourut triomphalement dix-huit cents lieues de forêts vierges. Partout, sur son passage, on criait : Vive Roselles! Les poètes chantèrent sa gloire; les journalistes le proclamèrent invincible, sublime et peut*

LES GRIS DE PAON

être immortel. Iloselles n’avait plus à hésiter; il commanda un trône ù son tapissier.

Un soir, il prit un compas et arrêta sur une carte de géographie les frontières de son royaume; il régnait sur des millions d’habitants étendus sur un territoire immense. Que lui manquait-il ? une flotte? Il aurait mille vaisseaux ou frégates avec la moitié d’une de ses mines d’or, dés engins de guerre terribles, des chaudières sous-marines, des volcans de fer vomissant la mitraille. i

H'fallait fortifier les villes avancées, établir une ceinture de bastions et de citadelles; mais la populeuse Allemagne fournit des ouvriers à qui les paye. Une armée ? Qui est-ce qui n’a pas cinq eept mille hommes? Il saurait organiser ses forces : cent mille nègres bien nourris, commandés par quinze cents Français , vingt mille Espagnols , quarante mille Polonais et Hongrois, un corps de volontaires de toutes les nations, commandés par des officiers belges et des chasseurs tyroliens; dix régiments d’indiens et d’Araucans avec un cacique pour coIot nel et un Portugais pour général. Quelle vie 1 Quelle ardeur dans ce royaume nouveau dont le code commencerait par ces mots : Tous les hommes sont égaux devant la liberté 1 Après avoir mûri ses plans, Roselles appuya une main sur la mappemonde et se mit à rêver. . -

Le peuple consulté lui donna ses suffrages.

70 LES GRIS DE PAON

Roselles prit le t^tre de' directeur du pouvoir, et le jour du sacre fut fixé au 1" janvier suivant. Quatre mois le séparaient de cette époque, et Roselles, qui avait maudit sa patrie, mais qui n’avait pu chasser les souvenirs de son . enfance , Roselles résolut d’aller embrasser son père et de le ramener avec lui. Il partit donc sur un steamer hollandais, et débarqua à Nantes sous le nom de Don Diego Bojano. Le lendemain de son arrivée, il retournait, à la nuit tombante, au village qui l’avait vu naître. • ' ' "

« Que sont devenus, demanda-t-il à l’aubergiste, un brave homme et une honnête femme qui habitaient la maison des ardoises?

— Ils sont morts depuis trois ans, répondit le paysan, morts de chagrin à peu de jours de. dis* tance. Le fils était condamné pour cinq ans. Il est allé périr on ne sait où. C’est la nièce qui a hérité; elle demeure ici avec son mari et deux enfants qui auront de quoi vivre sans travailler. »

, Roselles alla rôder autour de l’enclos ; son cœur battait violemment- Voilà le petit septier où il avait tendu des pièges aux oiseaux ; voilà la mare où s’ébattaient les canards, l’abreuvoir où s’arrêtaient les vaches avant de rentrer à l’étable. Voilà le cerisier, l’allée couverte et le portail qu’on ouvrait à deux battants pour laisser passer le cabriolet quand Roselles allait en ville avec son père. Rien n’était

Digitizod by Goo-jli

changé. La mort avait continué sa route laissant l’arbre h la tempête, la pierre à la goutte d’eau. Roselles saisit une branche d’arbre et enjamba la muraille. Une fenêtre de la maison était éclairée; c’était autrefois la chambre de sa mère. C’est de cette fenêtre qu’on l’appelait à l’heure du dîner. Et il n’était plus rien dans ce jardin, rien dans cette maison. Au pied de ce noyer, son père en veste grise lisait le journal chaque matin ; la treille de muscat était chargée de grappes, les branches du figuier avaient débordé le mur : c’était une bonne année. Roselles entendit crier le sable et tressaillit. Un chien, un vieux chien de chasse de douze ans se roulait à ses pieds et lui léchait les mains.

Roselles se laissa tomber sur un banc, ses yeux se remplirent de larmes. Tout à coup il se leva, marcha vers la maison et entra.

« Me reconnaissez-vous ? dit-il.

— Malheureux ! s’écria sa cousine, fuyez ! si tout autre que moi vous aperçoit, vous ôtes perdu.

— Laissez-moi passer une heure ici, sous ce toit!

— C’est impossible, partez ! »

Roselles reprit la route par laquelle il était venu. Mais on avait réfléchi dans la maison, et comme il enjambait de nouveau la muraille, il entendit une détonation qui lui répondit dans la poitrine — et il tomba.

Le lendemain, Roselles fut reconnu et les vieilles

gens déclarèrent qu’il était hiort comme il avait vécu, en véritable malfaiteur. C’est ainsi qu’un trône resta vide au Sud de l’Amérique. Le héros d’outre-mer n’était qu’un voleur dans ce pays-ci.

'ë'tfS’

LA CONFESSION D'ŒDIPUS.

Après avoir subi les deux examens de philosophie et de théologie dans Tuniversité de Copenhague, je me trouvai revêtu du caractère appelé louable.^ Mon père, afin de compléter mon éducation, résolut alors de m’envoyer passer une année à Bergue, capitale du royaume de Norvège. ,

J’étais chargé de témoignages flatteurs de l’une et de l’autre Faculté, mais fort léger de finances.

Ce ne fut pas sans avoir répandu bien des larmes que je me séparai de mes chers parents. Christiern

LES CEUS DE PAON

Severin, mon père, était âgé de soixante ans environ et faisait vivre ma mère, ma sœur et moimême de ses modiques appointements de receveur de quartier. Cet excellent homme me pressa plu" sieurs fois dans ses bras et me recommanda la plus rigoureuse économie.

« (Edipus, mon cher enfant, me dit-il, songe que chaque pièce de monnaie que tu jetterais inutilement serait une précieuse ressource dans notre ménage. Je te donne ce que j’ai pu amasser pendant toute une existence d’un labeur incessant.

« C’est le pain de ta mère et de ta sœur, c’est le toit pour ma vieillesse 1 »

Hélas 1 le pauvre vieillard ne se doutait guère que j’emportais avec moi un trésor plus précieux encore que ce pain sacré. Il ignorait, en me serrant sur son cœur, que je devais être le bourreau de ma famille.... parricide et fratricide à la fois, par une mystérieuse responsabilité que l’expérience pouvait seule me révéler I

Je me liai, en arrivant à Bergue, avec quelques jeunes gens de bonne famille qui m’initièrent à des élégances que j’avais ignorées jusque-là. Le luxe . de leur intérieur me rendit insupportable la mansarde où je logeais. L’exactitude et la richesse de leurs vêtements m’apprirent que j’étais ridiculement vêtu Alors seulement se révéla en moi je

ne sais quel esprit méchant et caustique qui me

faisait écouter. Mes nerfs, irrités par les souffrances de l’amour-propre, me donnèrent une' surexcitation qui faisait de la fièvre mon état normal. Une ' incontinence de langage, un papillotage de mots firent ma réputation,. Je fus présenté dans plusieurs sociétés où lès dames voulurent bien m’ac-

cueillir avec une extrême bienveillance. Parmi les hommes, les uns s’amusaient de mon bavardage et de ma méchanceté, les autres les redoutaient; de façon qu’il n’y eut bientôt plus de porte fermée , pour moi.

.le n’ai pas besoin de dire qu’il fallut, pour me tenir sur un pied convenable, épuiser toutes sortes de crédit.

Le jeu m’inspira un mépris souverain de l’argent. Quelquefois, en jetant ou en ramassant sur le tapis des poignées de rixdales, je songeais h ma mère qui marchandait si longuement une demivauge de poissons pour la provision .d’hiver. Je

voyais mon père Christiern ramassant précieusement les bribes de tabac répandues sur la table pour les remettre dans son sac de cuir ; je me représentais Hanna, ma petite sœur si blonde, savonnant elle-même sa chemisette du dimanche, — et une bouffée de larmes me montait aux yeu.x, larmes de mauvaise compagnie, que je refoulais bien vite en regardant autour de moi si personne ne les avait vues !

Quand la chance m’était défavorable et que tous les crédits étaient épuisés, j’écrivais à mon vieux père les lettres les plus pressantes. Tantôt J’implorais sa bonté, tantôt je le menaçais de ma désaffection. Il se saignait alors aux quatre veines et m’envoyait deux journées de luxe qui lui coûtaient plusieurs mois de privations.

Une chose étonnante, c’est que, malgré, les excès effrénés auxquels je me livrais, ma santé n’était pas altérée le moins du monde. ^

Je remarquai, seulement que si je passais deux • \

ou trois nuits dans la d’ébauche, mon père m’écrivait invariablement pour m’apprendre que ma mère venait de s’aliter.

Je reprenais alors une vie plus régulière, et la . suivante lettre de Copenhague m’annonçait un mieui sensible.

Le même fait se représenta plusieurs fois. Je ne pouvais croire à une influence mystérieuse de ma conduite syr la santé de ma mère; je repoussais cette idée avec des haussements d’épaules, et cependant elle m’obsédait malgré moi.

Sur ces entrefaites, je vins à bout d’une conquête ' que je révais depuis longtemps. La femme du banqhier Fandrem m’avait accueilli avec une bonne grâce dont je m’étais promis d’avoir le mot.' Elle voulut bien croire à mon amour et céda bientôt à mes instances. .

LES GRIS DE PAON

A partir de ce moment, j’usai delà vie en insensé. Je veillais la nuit entière auprès de ma maîtresse; je rentrais chez moi au petit jour et à peine avaisje dormi deux heures qu’il fallait m’habiller èt me montrer aux endroits accoutumés, a(in de n’éveiller aucun soupçon. Cette existence me fatiguait un peu, j’étais pâli, voilà tout.

Il n’y avait pas deux mois que cela durait, quand une lettre de Copenhague m’apprit que ma mère était morte.

Je me rendis en toute hâte auprès de ma famille désolée. Je pleurai abondamment, car j’aimais beaucoup ma mère; puis, au bout de quelques jours, je songeai à la femme adorable dont j’étais séparé; je prétextai. quelques affaires, j’assurai à mon père que des personnages influents m’avaient p’*omis leur protection et que je devais obtenir bientôt un poste diplomatique.

Le pauvre vieillard partagea avec moi ce qui lui restait. Ma sœur Hanna, sa seule consolation désormais, m’accabla des caresses les plus touchantes; et j’eus le courage infâme de me séparer de ces saintes affections.

A mon retour à Bergue, j’appris que la femme du banquier Fandrem m’avait donné pour successeur un officier danois.

Mon amour-propre souffrit quelque peu d’un

LES GRIS DE PAON

oubli si prompt, mais la débauche entraînante me fit la blessure moins douloureuse.

Je remplaçai la maîtresse perdue par dix maîtresses nouvelles, et je consacrai au jeu tout le temps que je ne donnais pas à l’amour.

Ma sœur Hanna tomba malade.

Je fus véritablement ému en apprenant cette nouvelle.

Je respirai vigoureusement pour m’assurer que mes poumons étaient restés bien entiers; je fis jouer mes bras, mes jambes, je me tûtai le crâne, tout allait bien.

Ainsi , j’avais résisté aux excès les plus mons- ' trueux, et une jeune fille dont la vie avait toujours été si calme, si régulière, se mourait sans aucune cause apparente !

Je résolus de retourner à Copenhague et de m’établir définitivement auprès de mon père.

Par malheur, la veille du jour où j’avais résolu de partir, lady Dorgan, auprès de qui j’avais été fort assidu depuis plusieurs jours, arriva chez moi et se jeta dans mes bras.

J’étais brisé, mais la vanité l’emporta sur ma faiblesse.

« La dernière ! » me dis-je en moi-même.

El quatre jours après, quand j’appris la fin douloureuse de la chère Hanna, je calculai avec terreur que la sainte tille avait rendu le dernier soupir à

l’instant précis où une femme débauchée, perdue, se donnait à moi....

Depuis ce jour, mon cerveau s’est engourdi, mes muscles se sont soudés, je souffre du foie, de la poitrine, mes cheveux tombent, ma vue se perd.

Je n’ai plus de vie a manger....

Et en écrivant ces lignes, je sens l’hébétement me gagner.... il me semble que la vie va me laisser.... je souffre.... j’étouffe,,., ah !

Un journal représente l’opinion de ses lecteurs. La ligne est tracée, vienne qui la suive! Quant à la modifier dans l’intérét de la vérité, du droit et de la raison, c’est une autre affaire.

La mauvaise foi, a dit un polémistç, est l’éme de la discussion.

Je me demande, àce propos, ce que deviendraient tous ceux qui réclament la liLerté, — et qui en ont bien le droit! — si, en retour, on exigeait d’eux la justice.

c Soyez rectiligne l disent les forts de la politique. Qu’il n’y ait d’homiéteté, de talent que dans votre

parti. En dehors des vtMres, niez tout, niez toujours 1

C’est par suite de ce |)i'incipe qu’un roman de M. Victor Hugo est sublime quand môme, et que s’il était signé de M. Belmontet,, il n’y aurait pas assez de quolibets pour en saluer la publication.

Parmi les journalistes, M. Prévost-Paradol est certainement, par l’érudition et par le talent, le premier de ceux qui se font une brochette d’avertissements pour aller en soirée.

Nous lisons le plus souvent les articles de M. Prévost-Paradol avec le soin et l’atTectueuse attention d’un gourmet à qui l’on a sers i une fine bouteille. La grâce, l’énergie, la politesse de la forme et la vigueur du coup sont les moindres qualités du jeune et célèbre écrivain ; mais, comme le vin reposé qui se présente nonchalamment couché, il faut bien prendre garde de ne pas agiter sa prose. Faute de |)récaution, la lie des préjugés' rancis et le dépôt des paradoxes du parlementarisme monteront à la surface et ne laisseront plus qu’une liqueur trouble, amère, dangereuse même.

La fortune de M. Prévost-Paradol a été rapide ; il n’avait point affaire à des ingrats, et l’exemple de cet avancement n’a pas été sans éblouir quelques ambitieux naïfs. En effet, le parti pour qui s’emploie

M. Prévost-Paradol s’est toujours empressé de donner à ses hommes toute l’importance possible ; on peut ne plus disposer d’un trône et disposer encore d’un fauteuil. La parole d’un académicien a plus de poids que celle "d’un simple journaliste, et voilà pourquoi M. Prévost-Paradol est académicien. 11 ne discute pluSj il professe.

Quelques jeunes gens à sa suite se mettent en quête d’un avertissement, pensant avec un semblant de raison, que l’avertissement est le billet de faveur de l’Institut.

M. Prévost-Paradol est l’éclaireur de la troupe; mais, comme ces chambellans qui tiennent le flambeau ii cinq branches, M. Prévost-Paradol éclaire le chemin en marchant à reculons.

Eli quoi 1 l’idéal du progrès n’est-il point l’entente cordiale des peuples et n’est-ce pas là Je but que cherche M. Prévost-Paradol? Sans doute, mais à quel prix? On parle encore des traités de 1815, nous aimerions peut-être mieux les traités de 1866. Si la paix consolide les empires, c’est la guerre qui les fonde, — et le sang qui coule sur les champs de bataille n’élève pas au ciel cette clameur sinistre et ces cris de vengeance que le meurtre traîne après lui. En un mot, qu'il s’agisse de César, de l’armée ou du peuple, il me semble que M. Prévost-Paradol a pris à la lettre l’inexorable précepte de M. de Lamartine : — Tl est sans pitié pour la gloire!

C’est une chose convenue que Dieu protège tous les peuples ; ils s’en vantent du moins sur leurs pièces de monnaie : Dieu protège la France, Dieu protège la Belgique, Dieu protège l’Autriche, et le grand-duché de Bade, et la Hesse -Électorale, et la principauté de Monaco aussi.

En l’absence de toute préférence du ciel, il faut bien faire nos affaires nous-mêmes ;• et puisque nous connaissons l’inanité des formules, ne pourrions-nons y renoncer une bonne fois?

M. Prévost-Paradol parle à tout propos des honnêtes gens qui disent ceci, des honnêtes gens qui font cela. Chaque parti invoque l’intervention des honnêtes gens, chaque opinion s’appuie sur les honnêtes gens.

Cette formule rappelle un paradoxe connu : La société enferme quelques hommes qu’on appelle des fous pour faire croire que ceux qu’on voit dehors ne le sont pas.

Les petits politiques à la suite abusent à leur tour des honnêtes gens, enchantés qu’ils sont de trouver, un appui facile et une autorité de complaisance dans un mandat artifici’el.

Ne serait-il pas temps de reconnaître qu’on n’est pas un malhonnête homme pour ne pas penser comme son voisin ?

Les honnêtes gens sont ici et là; ils protègent la France comme ils protègent la Belgique. Les uns

pensent comme nous, les aulnes différemment. De quel côté est la. raison ? C’est ce qu’on ne saura jamais.

Un chroniqueur prussien, rendant compte des joutes qui eurent üeu le 19 août 1561 entre des bourgeois de Spandau et leurs confrères de Berlin, parle de la richesse des vêtements des hommes et des femmes et des pompes de la coui*.

« Malgré les ordonnances, dit-il, elles virulents sermons du prêtre contre le continuel accroissement du luxe, toute l’opulence, tout l’orgueil de la bourgeoisie de ce temps, se montraient sous des habits dont la magnilicence coûteuse ne manquerait pas de vous étonner aujourd’hui. Les hauts-de, -chausses ' à la mode étaient d’une ampleur si démesurée que leur doublure de soie comportait à elle seule trentedeux aunes d’étoffe. Riches bérets ornés de plumes, manteaux courts et pourpoints garnis de fourrures, élégantes collerettes, chaînes d’or, médailles de poids étaient plutôt nécessité que parure. Les lemraes, à leur tour portaient plus de soie que de laine, et ne se passaient ni de zibelines ni de broderies. »,

Si l’on consulte à côté de ce récit les mémoires de la margrave de Bareuth, on voit que deux cents ans plus tard, on vivait encore û la cour de Prusse avec du lard et des choux.

L’ordonnance électorale qui injoinl au.\ hal.il.uitÿ

86 LES nnis DE PAON.

de Berlin de ne pas laisser courir leurs cochons" dans lés rues èst datée du avril 1677.

La Prusse a marché à grands pas depuis le jour où Frédéric I" reçut de l'empereur germanique, à Konigsberg, le titre de roi. .

Lord Raby, envoyé de la Grande-Bretagne, dédaignait alors d’adresser la parole à Petrowitsch IsmaïlofT, le prennier envoyé russe qui ait paru dans une cour européenne. L’orgueilleux Anglais semblait trouver au-dessous de sa dignité de parler avec le Moscovite.

Quand il s’agit de pénétrer dans la chambre de la reine, une lutte opiniâtre s’engagea entre les ambassadeurs pour décider qui devait entrer le premier. Lord Raby se hâta de prendre les devants, mais Ismaïlof, homme de corpulence boréale, et de résolution brutale, étendit les deux bras de droite à gauche, rejeta ses collègues sur les jambages de la porte, et s’adjugea ainsi la priorité.

La table royale était dressée dans la pièce attenante.

Les ambassadeurs et les trois ministres — il n’y en avait que trois à cette époque — sOivirent le roi et la reine.

De somptueux fauteuils entouraient la table, et deux petites chaises, sans coussins, faisaient un singulier contraste avec le luxe des aulres sièges.

LES GRIS DE PAON. ■ 87

Le roi et la reine s’assirent en souriant sur les deux chaises.

« Je dois vous apprendre, messieurs, dit le roi, que lorsque je fis, il y a cinq ans, le voyage de Hollande en compagnie de S. M. le roi d’Angleterre, la haute république offrit à celui-ci un fauteuil, et à' moi une simple chaise à dossier, sans bras. Je n’étais alors qu’èlecteur du Saint-Empire et margrave de Brandebourg,' mais cette chaise m’est restée sur le cœur.

« J’ai bien près d’ici un fauteuil, mais je n’osais ni’y asseoir sans vous avoir consultés.... >•

Le roi se levaetles laquais lui approchèrent alors le fauteuil qu’il avait fait placer derrière les rideaux.

« Regardez ce siège, messieurs, il est fait d’un" chêne de la Marche, son velours vient de Nuremberg, ses clous sont de la Thuringe, ses barreaux, comme cette couronne de Prusse, sont faits d’un canon suédois. Le fauteuil est encore étroit, mais avec l’aide de Dieu, je le rendrai plus commode, et, mes successeurs achèveront certainement ce que je n’aurai pu faire. Ils auront toujours devant les ^

yeux la chaise de la Havel » ' .

J’ignore si cette légende ou ce fragment d’histoire se sont conservés h la cour de Prusse; mais ne semble-t-il pas qu’aujourd’hui encore la chaise de .

la Haye danse le soir au clair de lune dans l’allée des tilleuls?

Le luxe et l’accroissement continuel des dépenses extérieures ne sont point, comme nous en avons donné un exemple plus haut, un thème- bien moderne ni un travers aussi actuel qu’on veut bien le dire.

, Un aperçu historique sur le théâtre de l’Opéra • i peut prouver que nous n’avons pas inventé davantage les pièces qui se jouent huit mois de suite. >

Si l’Église doit ses pompes aux cérémonies profanes de l’antiquité, c’est aux membres de l’Église que l’Académie de musique doit sa naissance.

Mazarin tira d’Italie, h grands frais, une troupe de comédiens qui firent leur début au théâtre du Petit-Bourbon dans la Fesla ihcalrale et la Finta pazza, pièces mêlées de danse, de musique et de i machines. Orfeo ed Eurydice obtint le plus grand succès aux noces de Louis XIV.

De là vint le désir que l’on travaillât à des opéras français. L’abbé Pierre Perrin se montra un des plus zélés partisans de ce genre de spectacle.

L’abbé Perrin obtint le 28 juillet 1689 un privilège pourl’exploitation d’une Académie d’opéra en musique et en vers français. Il s’associa le musicien Cambei t et le marquis de Sourdeac, qui se piquait d’être machiniste. -, ‘

LES CBIS DE PAON

Ils prirent à bail le jeu de paume de la rue Mazarine et recrutèrent les artistes dans les églises ca-, thédrales du Languedoc.

. Pomone, pastorale en cinq actes, paroles de l’abbé Perrin, musique de Gambert, fût jouée avec succès pendant plus de huit mois. Lulli ne vint que plus tard;

L’Académie de musique voyagea sous différentes directions d’un bout à l’autre de Paris. C’est le 22 juin 1791 qu’elle prit le nom d’Opéra.

Après l’assassinat du duc de Berry, l’Opéra fut transféré dans les bâtiments élevés, rue le Pelletier, sur remplacement des jardins et de l’hôtel Ghoiçeul, où il a continué d’exister provisoirement jusqu’à ce jour.

La nouvelle salle ouvrira-t-elle sous la direction de M. Émile Perrin? C’est ce que nous saurons bientôt; quoi qu’il arrive, il semble que le nom de , Perrin soit ramené fatalement à l’Opéra. Il ne manquerait plus qu’on vînt à découvrir la présence d’un du Locle quelconque avec le marquis de Sourdeac et l’abbé Perrin.

J’ai parlé tout à l’heure de justice et de liberté. Il se produit en ce montent un mouvement facile à constater et qui peut devenir un puissant argument en faveur de tous ceux qui affirment que la presse est sans danger. J’entends parler des petits jour-

LES ClUS DE PAON.

naux, dits journaux liltéraires. Les premières gazelles de ce genre, qui parurent après 1852, réussirent par la violence des attaques et Je scandale des indiscrétions. Plus tard, quand le lion marché porta le tirage des journaux non politiques à un chifl're prodigieux, scandales et violences disparurent d’euxmêmes. Il ne resta plus que de bonnes petites feuilles sans prétention, vivant du fait divers et des tribunaux, et ne faisant en somme ni bien ni mal. '

Ainsi reffervcscence s’est calméespontanément et le journal a compris qu’il ne pouvait raconter aux départements ce qu’il n’avait pas craint de dire à quelques centaines de Parisiens. Il fit comme un j conteur graveleux qui change de conversation quand arrivent des femmes honnêtes.'

Il y a, dans Paris, un monde ^ part qui ne ressemble à aucun aut^re. Ce monde s’agite dans un rayon convenu, sur un terrain circonscrit, borné au nord par le champ de courses du bois de Boulogne, au sud par le Café anglais.

L’horizon y est très-borné ; à un pas du centre,

on trouve la circonférence. Dans ce milieu s’agitent

de grands événements qui passent ignorés sous les

latitudes étrangères les plus rapprochées, le boulevard Poissonnière ou le quai Malaquais, par exemple. Dans ce monde, il y a vingt ou trente femmes; les autres sont des créatures à deux pieds, portant

robes et chapeau, voilà tout. On ne les compté pas , on ne veut pas y croire , elles n’ont pas de nom.

Les femmes, pour cette colonie pénitentiaire du luxe parisien, ne sont ni mariées , ni veuves, ni filles; elles participent à ces individualités. On les reconnaît à la forme et à la couleur de leur chapeau, au salut qu’elles vous adressent, qui est plus qu’un salut et moins qu’une promesse. Les unes sont anglaises, les autres italiennes ou hongroises, toutes sont Parisiennes.

Cette société est arrangée par cases comme une boutique d’apothicaire, étiquetée chaque jour et numérotée. Si une fille disparaît, on la remplace, si un des hommes se ruine et oublie de payer ses différences de jeu, on cesse de le saluer, ce qui équivaut à un enterrement de, troisième classe.

Entrer dans ce monde-là cela ne s’appelle pas être reçu, mais être invité.

Les hommes y durent dix ans, les femmes quinze.

Ces femmes ont seules le talent de se laisser regarder. Les autres baissent quelquefois les yeux sous le regard d’un passant et affectent une timidité à laquelle on ne croit plus; elles détournent la tête avec un dédain plus grand que nature ; celle-ci répare, à chaque coup d’œil qu’on lui lance, un dommage de toilette qui n’existe pas; celle-là rend œil

92 LES GRIS DE PAON

pour œil, dent pour dent. Ces différentes manières accusent des faiblesses de constitution, des vices d’intelligence. '

C’êst hypocrisie et sottise, ignorance et confusion.

Quel talent, quel tact, quelle diplomatie et quelle science stratégique ne faut-il pas, à I^arls, à une femme qui est sortie seule!

Elle doit avoir, pour dérouter le vulgaire, l’air naturellement fier et en môme temps assez, indifférent pour que le regard qui s’est hasardé à chercher le sien n’y revienne pas à deux fois; pour les petits jeunes gens qui essayent de suppléer par l’impertinence aux caractères de la virilité, la Parisienne, comme nous l’entendons, use d’un certain clignement d’yeux semblable à l’ironie d’un homme qui raille un enfant.

Et si le poursuivant est un preneur de citadelles, un Lovelace en bottes fortes et qui ne se déconcerte pas des finesses qui lui échappent, la Parisienne lui dit : « Monsieur, je quitterai Paris ; il n’y avait jusqu’ici pour nous barrer le passage, que les omnibus et les tranchées des ouvriers du gaz; mais si les hommes s’en mêlent, il faudra^s’exiler ! »

La nouveauté du jour, l’amusement à la mode, c’est le massacre des pigeons au bois de Boulogne. Les courses de taureaux à Périgueux, le tir aux pigeons à Paris, il ne manque plus que les combats

de coqs à Orléans et les assauts de boule dogues à Bordeaux. Nous y viendrons.

Le pigeon blessé, tombe dans le lac, et se noie en battant de l’aile, au grand amusement des païens de la galerie.

La scène se passe entre le Jardin d’acclimatation et l’établissement des patineurs, ce pauvre club qui n’a pas trouvé cet hiver la moindre croûte de glace à se inettre sous la dent !

Il y a maintenant des courses quatre fois par semaine; il y en aura bientôt tous les jours. Comment se trouve-t-il tant de gens qui n’aient jamais rien à faire? c’est ce que je ne comprends pas.

Quand un plaisir preùd une telle importance, il devient une profession.

C’est ce qui est arrivé. Il y a des cabinets de parieurs, comme des études de notaires.

Le jour viendra où nous entendrons le dialogue

suivant :

« Monsieur, je n’ai pu voir Mlle votre fille et rester insensible à ses charmes ; j’ai l’honneur de vous demander sa main....

— Monsieur, votre demande m’honore infini-, ment ; mais quels sont vos moyens d’existence ?

— Parieur, ou, si vous le préférez, pouteur, puisque le terme est consacré.

— Fort bien 1 Êtes-vous heureux dans vos opérations?

— Oui, monsieur, j’ai des façons sûres de combiner mon book ; je cède des chevaux (^ui ne partent pas, je joue à prime’et ne me lance que quand je suis certain de mon fait. ^ • i

— Bien, monsieur, ma fille est à vous- Je lui donne cent cinquante mille francs dff dot et je sers une rente de trois cents bouteilles de champagne . pour le lunch du champ de courses. »

Une autre spécialité de pensionnaires du turf, ce sont les mendiants, des mendiants qui ont payé vingt sous d’entrée, des mendiants qui, peut-être, sont venus en voiture !

Et il y en a beaucoup; ils ont donné un franc . pour avoir le droit de tendre la main sur les bords delà piste.

A Dieu ne plaise que je prostitue jamais une aumône dans la main de ces spéculateurs !

’ ' Sainte Misère, voilà comme on te parodie 1 Pauvres, voilà comment on vole votre pain.

Avez-vous rencontré dans les rues de Paris, le jour, aux environs des Tuileries, le soir, sur les boulevards, une femme qui tient des carnets à la main ?

Cette créature représente pour moi le type le plus effronté des comédiens de la misère.

Elle vous regarde en pleurant, — sans larmes, bien entendu, — elle sanglote; oh dirait qu’elle

étouffe; voilà dix ans que je l’entends dire qu’elle n’a pas mangé depuis deux jours.

Elle tient ses carnets sous sonchâle, de peur qu’on ne lui en achète ; elle ne les expose aux regards que quand un sergent de ville paraît à l’horizon.

Elle a des façons de dire : — Ah ! monsieur, madame, ayez pitié de moi! — qui font qu’on la regarde pour voir où elle est blessée.

Un jour, je fis semblant de la prendre au mot.

« Combien, lui dis-je, avez-vous payé chacun de ces carnets?

— Cinquante centimes, répondit-elle d’un air défiant.

— Et vous les vendez ?

— Un franc.

— Eh bien I quand on n’a pas mangé depuis deux jours, l’intérêt commercial est de peu d’importance, voilà cinquante centimes, donnez-moi un carnet; vous n’y perdez pas et vous pourrez manger. »

La femme me toisa d’un air méprisant, et, tournant les talons, elle s’écria en haussant les épaules ;

« As-tu fini ! »

Une nouvelle pour terminer....

L’auteur de la Vie de Jésus et des Apùires vient d’acheter une maison de campagne.

.M. Renan a choisi pour cabinet de travail une

pièce dont les fenêtres ouvrent sur un terrain en friche....

Ce morceau de lerre ne sera p^s cultivé : M. Renan l’appelle le Champ des conjeçtures.

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Les salons se sont enrichis depuis peu de temps d’un type nouveau — le médium.

Il y avait le monsieur complaisant qui ramasse l’éventail, le mouchoir ou le bouquet, personnage utile s’il en fut jamais, toujours à l’affût, constamment au guet, désolé si quelque autre arrivait avant lui pour dire : Voilà, belle dame I

Il y a beaucoup de sourires à récolter dans cette spécialité, mais il faut du coup d’œil et de l’adresse pour ne pas déçhirer le volant de l’une en ramassant le mouchoir brodé de l’autre.

Nous avions et nous avons encore le directeur de » *

LES GKIS DE FAOX.

jeux innocents qui occupe le tapis avant que les invités soient au complet. Nul ne possède comme lui l’art d’obtenir des gages et d’imposer de folâtres conditions pour leur rachat,

■ Parmi les grandes utilités mondaines, on compte le poëte de salon, qui improvise des couplets de circonstance, débite un madrigal bien fade à la maîtresse de maison et ne se livre à l’épigramme que lorsqu’il est sorti.

On compte encore les maîtres d’hôtel honoraires qui conduisent au buffet et dirigent les rafraîchissements dans les directions où on les réclame.

Voici venir enfin le médium ! le médium en habit noir et en gants paille; il explique sa maigreur par l’inspiration; il a l’œil fatal, le sourire méphistophélique ; ses causeries intimes avec les esprits lui donnent une mystérieuse importance qui fait frissonner les femmes romanesques.

On lui demande, une séance ; mais il est si pressé, on l’attend le môme soir dans plusieurs hôtels.

Il se décide enfin 1 On se regarde, on se questionne par gestes, le silence est absolu.

Le médium rejette ses cheveux en arrière, il se i passe la main sur le front, ses lèvres s’agitent. ,

Tout ù coup il est pris d’un tremblement, sa plume court sur le papier; et après toute cette mise en scène, il vous lit une fable aussi enfantine que

LES GRIS DE PAON

possil)le, dictée par l’esprit de Florian, ou une pensée inepte qu’il attribue simplement à Montesquieu.

On l’entoure, on s’agite, on chuchote et le tour est fait.

Une autre fois, le médium s’écrie : « Je le vois ! c’est lui 1 il étend la main vers moi

Les traits du.hiédium indiquent une profonde émotion, tout le monde regarde à l’endroit qu’il indique ; il n’y a qu’un rideau que quelqu’un a poussé.

Deux ou trois complaisants déclarent avoir aperçu quelque chose, une dame se trouve mal, — et la petite fête est terminée.

Le médium prend alors son chapeau et sort avec le pianiste pour aller continuer ses exercices dans un autre quartier.

Le médium fait quelquefois un beau mariage; si celte ressource lui manque, il demande un bureau de tabac qui lui est généralement refusé.

Une seule fois je me suis rencontré avec un médium franchement amusant. Il se mit à arpenter à grands pas le salon dans lequel je me trouvais; sa marche était brusque, inégale, saccadée; tantôt il baissait la tête comme un homme qui cherche à étoutîer une agitation morale, tantôt il levait les yeux au'dcld’un air meiiaçant. En ces mornenls-là un sourire étrange plissait ses lèvres, ses yeux lançaient de sombres éclairs, toute sa ligure

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exprimait certaines idées de fatalité que notre époque a remises à la mode; un instant après, ses traits se détendaient, il souriait encore, mais d’une façon moins sinistre. On eût dit qu’il comprenait le ridicule du mouvement de mélodrame auquel il venait de se laisser aller, et s’accusait d’avoir manqué de tact et de goût.

Il passa plusieurs fois ces différentes phases, épuisant tous les modes de la douleur, depuis l’imprécation sombre et menaçante, jusqu’à la résignation ironique et à la tranquillité furieuse du joueur accablé.

Dans les paroles entrecoupées qu’il laissait parfois échapper, on aurait vainement cherché une solution aux doutes que soulevaient son allure et sa physionomie : c’étaient des mots étrangers, empruntés à je ne sais quel vocabulaire et dont il était impossible de deviner le sens.

Ne comprenant rien à ce manège, je m’approchai de lui pour lui demander à voix basse ;

« Avez-vous besoin de quelque chose? »

Il me répondit d’un air désolé ;

« Sans doute! J’ai oublié mon mouchoir! »

Somme toute, les médiums servent à remplir les ‘ entr’actes comme un morceau de déclamation dans une représentation extraordinaire; aussi n’at-on pas eu l’idée de les brûler.

Quelques envieux leur reprochent cruellement la

spécialité qu’ils ont adoptée, mais les envieux ne sont jamais contents.

Un de ces esprits chagrins voulait marier sa fille. On naît envieux comme on naît poète. Celui-ci était riche et titré; il n’avait rien à désirer, mais il n’aimait pas ce qui pouvait briller chez les autres.

11 soumit le prétendant à toutes les épreuves imaginables. D’abord, un voyage à Boulogne, afin de savoir si le jeune homme s’accommodait de la cuisine du buffet ou de l’hôtel ^ sans manifester de mauvaise humeur.

Le sachant musicien, il le fit mettre au piano pour savoir s’il n’était pas de ceux qui ont le tort d’y rester trop longtemps, et de ne pas abandonner le clavier avant d’avoir épuisé tout le répertoire.

Il l’amena à la campagne et le fit réveiller à cinq heures du matin sous prétexte de partie de chasse. Les rabatteurs avaient reçu l’ordre d’éloigner le gibier et le prétendant ne trouva pas à placer un seul coup de fusil. 11 en prit gaiement son parti et fut le premier à rire de la mésaventure. -

Après avoir fait chavirer le prétendant dans une partie de bateau, après avoir exigé de lui qu’il fît sa partie ■ de dominos pendant douze heures de suite, le beau-père difficile pria le jeune homme de lui lire la traduction de la Mcssiade de Klopstock. Le prélendant ne sc rebüta poinj et sortit victorieux

LES GRIS DE PAON

de toutes les épreuves; les conlraéiétés semblaient "lisser sur lui, comme les gouttes d’eau sur le plumage d’un oiseau de marais.

L’envieux dit alors à sa lille : « Ce jeune homme est parlait; il a tous les talents, et Je ne lui connais aucun délaut. llien au monde n’est insupportable comme ces gens sans caractère. Ils sont toujours contents, et enlèvent ainsi tout mérite' à ceux qui tentent de leur être agréables. Jamais un être de ce genre n’entrera dans ma famille. »

Et il se mil à envier le gendre de son voisin, qui passait 1a nuit au jeu, se plaignait continuellement qu’on lui manquât d’égards, et (jui avait un jour !('vé la main sur son beau-père.

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