I,KS CUIS DE PAON
de la haute société de Saint-Pétersbourg; ce sont tous les soirs des dîners, des soupers et des fêtes nouvelles.
« Nous ne craignons qu’une chose, dit un journal russe, c’est qu’on ne finisse par abrutir ces braves gens. »
Eh bien! ne faut-il pas les abrutir pour qu’ils soient réellement à la hauteur de la noblesse contemporaine ‘i
Ne faut-il pas leur souffler l’exagération de leur importance, gonfler leur vanité au détriment de leur cœur et les préparer peu à peu à voir leurs enfants courir les steeple-chases et passer la nuit au jeu?
Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on peut enseigner la grande vie à un honnête ouvrier ; il faut du temps pour persuader à un travailleur que, après une action d’éclat ou un coup de fortune, il est nécessaire de prendre sa place parmi les inutiles.
Le jtremier qui fut roi fut un soldat heureux.
Le deuxième fut le fils du premier.
Rien de mieux, c’était le moyen d’éviter qu’il y eût trop de soldats à un moment donné et que tous ces soldats ne demandassent le même bonheur.
-Mais que les arrière-petits-neveux des amis du soldat heureux viennent afficher des prétentions
qui ne reposent sur aucun fait dont le souvenir nous soit resté, c’est là ce qui a lieu de nous surprendre.
Douze cents individus ont changé de nom depuis vingt ans; vont-ils faire souche d’aristocrates? Devrons-nous leur céder le pas, par cela seul que la vanité leur a légué le nom d’une terre qu’ils ont même déjà aliénée?
Il est curieux de lire au Bulletin des lois le nombre des gens nommés : Durand, Martin, Cochon, Perrot, Bichet, qui, n’élant pas satisfaits de ces appellations patronymiques, ont demandé et obtenu l’autorisation de prendre des noms plus ou moins ronflants, tels que d’Aubigny, de Valfleuri, de Montjoyeux et de Fortcastel.
Ceux-là n'oseront pas trop nous en conter, mais je vois d’ici poindre leur progéniture !
Les enfants de M. Cochon diront-ils à nos fils: Vous n’êtes pas gentilshommes !
Tant que ç’a été la gloire du père qui rejaillissait sur les enfants, on n’a pas trop murmuré; mais quand ce n’est plus que l’intrigue de quelques im-
béciles qui prétendent jouer à la croisade, la risi*e reprend ses droits.
Je préférerais, je l’avoue, la noblesse comme on la comprend en Chine où le mérite personnel est seul compté.
Chez ces Chinois dont les paravents ont donné au peuple français une idée bien superGcielle, la noblesse n’est point héréditaire; elle ne descend pas, elle remonte.
Tout homme qui a conquis la noblesse anoblit toute sa race ascendante; les générations successives qui ont produit ce mérite et cette valeur sont déclarées nobles; mais les üls de ce gentilhomme ne sont que des citoyens comme les autres: c’est à eux de se créer une situation, de se montrer dignes de leur père ou de démériter de sa race.
On évite ainsi l’abus et le ridicule des grands noms portés par de petits hommes.
Qu’on annonce dans un salon :
« Le duc Enguerrand de Marigny ! •
Chacun se. retourne pour contempler le descendant du coadjuteur du Roy, et on aperçoit un petit bonhomme, les lèvres pincées, le nez écrasé, à la
voix nuancée de prétentieuses inflexions. Il a trop de col et trop de manchettes ; il est grotesque malgré ses gants et malgré son nom.
Si je n’écoutais que mon orgueil de manant, je lui allongerais volontiers un coup de pied pour lui apprendre qu’il devrait s’appeler Baptiste !
Johnston, président actuel des États-Unis, recevait, il y a quelque temps, la visite d’un ex-officier prussien. Ce jeune homme, forcé de quitter son pays, où une nuée de créanciers troublait son repos, était venu en Amérique avec l’espoir d’y faire son chemin dans la carrière militaire.
Il remit au président plusieurs lettres de l’ambassade américaine à Berlin.
Quand M. Johnston en eut pris connaissance, le Prussien ajouta qu’il était « de vieille noblesse. »
« Monsieur, lui dit avec bonté le président, nous avons l’esprit large, cela ne vcms nuira pas cheznous. »
Il n’y a pas en France plus de dix ou douze familles titrées qui portent le nom exact auquel elles' ont droit.
Nous rencontrons chaque jour des individus qui se font appeler du nom d’une famille notoirement éteinte.
Comment ce miracle s’est-ii accompli ?
C’est ce qui deviendra de plus en plus obscur.
Le mérite personnel, la valeur intrinsèque de chaque personne est si bien la seule chose à considérer, que,la France oublie les titres de ses grands hommes pour ne conserver que leur nom.
Ainsi le baron de Montesquieu, le vicomte de Turenne, le marquis de Mirabeau, le vicomte de Chateaubriand ne s’appellent plus aujourd’hui que Chateaubriand, Mirabeau, Turenne et Montesquieu.
Il semble qu’on les trouve tellement supérieurs à leurs titres qu’on les en dépouille pour ne leur laisser que leur gloire.
Grands hommes, ils redeviennent peuple.
« Et vous pensez que la banalité passe comme un rouleau de fonte sur les aspirations et les sentiments de cè monde nocturne, et qu'elle n’y laisse qu’une surface plafe et grise comme celle du macadam?
— Je dis et je soutiens qu’il n’y a pas une nature noble et généreuse qui puisse résister à cette vie de dissipation. Les filles enseignent le mépris de la femme* il ne resfé aux jeunes gens qu’égoïsme et lassitude; Marguerite Gautier est l’invention d’un poêle; Dalila'n’a que faire d’une paire de ciseaux,
il n’est plus besoin de couper les cheveux, il suffit d’attendre qu’ils tombent.
— Eh bien! écoutez cette histoire. Tout Paris connaît les personnages Vous les jugerez comme
il vous plaira î »
11 y a six mois environ, une rumeur étrange vint troubler la population des voitures empanachées et des cabinets particuliers.
La plus élégante et la plus recherchée des amazones de la cinquième heure, Sarah qui menait ses amants à coups de cravache, Sarah, la fée du Kœderer, le démon qui avait terrassé saint Michel , Sarah venait de disparaître subitement.
Vous savez ce que c’est qu’une femme qui part. Elle fait venir un tapissier et lui vend trentë mille francs comptant le chêne, le palissandre et le bois de rose qui ont ruiné dix princes russes; elle adjuge en bloc à un usurier d'écurie des chevaux qu’elle a disputés à un pair d’Angleterre, elle met ses bijoux dans une cassette, vingt-quatre chemises et douze robes dans une malle — et il n’y a plus chez elle d’autre trace de son passage qu’un léger parfum d’ambre et d’iris
Tendre par caprice, rêveuse par accident, carac-
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1ère prismatique se décomposant et se recomposant à l’inOni, insouciante comme un enfant, prodigue comme une princesse, Sarah laissait un vide dans les rangs; son départ fut un demi-deuil général.
Le plus touché de cette fugue fut certainement Daniel. Daniel avait fait pour Sarah d’énormes sacriflces; il avait seul le droit dé l’accompagner dans une avant- scène, et de la faire monter dans sa voiture, à l’issue du spectacle, pour aller retrouver les convives accoutumés au grand 16 ou au grand 6.
« Où peut-elle être* » se demanda-t-il.
Il y a évidemment un amour sous jeu. Sarah s’est offert une première passion, genre de maladie qui se traite en Suisse ou en Italie. Elle revierldra, et si elle n’a pas mangé son fonds, il est certain qu’elle va se dissimuler dans quelque chalet verdoyant jusqu’à pleine et entière lassitude. 11 s’agit donc de battre les environs de Paris jusqu’à ce qu’une touffe de clématites et un bruit de baisers viennent me dire : c’est là. '
Daniel commença sa tournée par Versailles, Saint-Oermain, VUle-d’Avray, Sèvres, Saint-Cloud,
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Auteuil; il ne découvrit rien qui pût le mettre sur la trace qu’il cherchait.
11 se tourna alors du côté d’Enghien, Montmorency et Épinay.
Comme il prenait un billet à la gare du Nord, il avisa un jeune homme dont l’air de parfaite béatitude lui fit l’effet d’une bravade.
« Qu’a donc ce gaillard-là, murmura Daniel, pour être si heureux? A-t-il triomphé de quelque résistance bourgeoise? Va-t-il épouser une cousine? C’est mieux que cela peut-être. Ce jeune homme est mieux aimé qu’un autre, et par une femme qui entend son affaire.... Voilà l'amant de Sarahl »
Le jeune homme descendit à l’Isle-Adam et se dirigea vers une maisonnette qui trempait ses marches dans l’eau calme de l’Oise. Daniel le suivit, et à peine le rival qu’il avait deviné eut-il refermé la porte derrière lui, que les premières mesures d’une valse bien connue vinrent frapper l’oreille de Daniel.
Plus de doute, Sarah était là.
Daniel frappa et sonna jusqu’à ce que le jeune homme se fût présenté à la grille.
« Oui demandez-vous ?
— Je veux parler à Sarah.
— Il n’y a personne de ce nom dans cette maison
— Je viens de la voir derrière ce rideau et je vous dis que j’ai besoin de lui parler.
— Je vous répète, monsieur, que je ne connais
pas Farah
— Et moi, monsieur, je vous dis que vous en avez menti.
— C’est bien, votre cartel
— La voici.
— A demain. »
Le lendemain, à neuf heures du matin, on .sonna chez Daniel.
Son valet de chambre fit entrer une femme voilée qui s’approcha du lit de Daniel, découvrit son visage et lui dit en pleurant :
« Je t’en supplie, ne le tue pas 1 C’est un enfant, il ne sait pas se battre, l’affaire est indigne de toi.
— Mais, ma chère amie, balbutia Daniel un peu confus, comment veux-tu que je me tire delà?
— Tu sais comme nous sommes, nous autres, reprit Sarah, il arrive un jour de notre vie où nous voudrions racheter le passé au prix de notre sang. J’en suis là. Tu es gentilhomme, j’ai été ta maitresse, tu me comprends !
— La situation est embarrassante, soupira Daniel.
— Je t’en supplie, dit Sarah en tombant à genoux, écris-lui un mot que je lui rapporterai.... C’est un hasard qui me l’a fait connaître ; il n’est pas de Paris, il ignore qui je suis,... Daniel, je n’ai jamais été heureuse, je te devrai plus que la vie. Tu t’es battu si souvent, quel besoin as-tu de cette affaire ?
— Tu le veux? fit Daniel.
— Oh 1 merci 1 » s’écria Sarah en lui couvrant les mains de baisers.
Daniel écrivit quelques lignes de regrets, parla d’un malentendu, et s’en tira fort galamment, en somme.
« L’adresse ?
— Monsieur Paul d’Ambarès.
— Merci ! » dit de nouveau Sarah qui mit toute son âme dans un serrement de main.
£t elle sortit.
Peu d’inâtants après on sonna de nouveau chez Daniel.
« Mon frère ! s’écria une jeune fille pâle et tremblante.
— Comment, Lucie, toi ici?
— Je suis arrivée ce matin à cinq heures avec notre père, nous sommes descendus à l’hôtel du Louvre, et je me suis échappée pour te voir la première. Daniel, je suis perdue. Un jeune homme est venu chez nous; il arrivait de la Martinique et apportait une lettre à notre père. Il est resté plusieurs mois à Brest, il était notre hôte habituel, il m’a dit que notre père ne consentirait à nous unir que s’il y était forcé.... Je l’aimais.... Je le voulais pour mari.... et tout à coup il est parti, me laissant là, sans nouvelles, et tremblant à chaque instant que ma faute se découvre! »
Daniel était oppressé, nerveux, glacé.
« Son nom ? demanda-t-il.
— Paul d’Ambarès. »
Daniel réfléchit un instant.
« Tu vas monter en voiture, dit-il à sa sœur, je t’accompagnerai jusqu’à la gare du Nord. Il faut te
rendre à l’Isle-Adam. Lù, tu frapperas à une maison que je vais t’indiquer.... Tu demanderas Sarah, et après avoir dit ton nom à cette femme, tu lui raconteras tout ce que tu viens de me dire. Je me charge d’expliquer ton absence à notre père. 11 n’y a pas une minute à perdre.... Partons vite! »
Deux jours après cette scène, il y avait grande rumeur à la Maison-d’Or.
« Sarah est retrouvée !
— Bah!
— Plusieurs d’entre nous ont reçu une invitation à dîner chez elle, dans une villa, au bord d’une rivière; c’est du dernier galant.... Nous y allons tous, pour fêter cette résurrection. »
La petite maison de l’Isle-Adam attendait, en effet, ses hôtes.
11 y avait quinze couverts dans la salle à manger.
Les convives arrivèrent par le train de six heures; Daniel en était.
Paul d’Âmbarès assistait avec un étonnement
mêlé d'impalience à cet envahissement de son bonheur.
On se mit à table.
< Nous diras-tu enfin, maudite poseuse, dit un des convives en s’adressant à Sarah, quelle idée t’a prise de venir t’enterrer ici? Que fais-tu le soir ?
— Je vous oubliais, dit Sarah. Je suis comme les renards apprivoisés qui redeviennent sauvages dès qu’on les laisse seuls.
— • Sarah, demanda Paul en frémissant, pourquoi cet homme vous a-t-il tutoyée ?
— Tais-toi donc, dit Sarah, avec ses airs d’autrefois, tu ne vas pas nous la faire 1 »
La pauvre fille avait peine à retenir les larmes qui étincelaient dans ses yeux
Paul ne comprit pas.
« Dis donc, Sarah, reprit un jeune homme à favoris foncés, il me semble que lu as maigri, ma fille? '
— Tu crois?
— Fais voir. »
Sarah enleva brusquement une collerette de gaze
et étalâ ses luxuriantes épaules devant les regards d’amateurs de ses hôtes.
Sarah, vous êtes folle! » s’écria Paul d’Ainbarès.
Ce fijt une huée générale.
« Ah çà! est-ce qu’il va nous raser longtemps ce petit?
— Sarah, fais donc coucher l’enfant....
— Monsieur croit que c’est arrivé!
— Il est d’un convaincu !
— C’est un petit mangeur de fer.
— Sarah lui aura dit qu’elle était chez ses parents! ■ ‘
— C’est un Armand Duval en nourrice »
Paul se leva.
« .Messieurs, demanda-t-il, pourquoi traitez-vous ainsi madame ?
— Parce que cela lui fait plaisir, jeune homme.
— Qu’est-ce donc que Sarah ?
— C’est ma Sarah, ta Sarah, leur Sarah, notre Sarah ! Elle nous a toujours donné nos huit jours, bel adolescent; nous l’avons tous plus ou moins gobée, mais je n’en ai pas encore rencontré do votre force ! »
Paul saisit un couteau; on se jeta sur lui et on le porta dans la piùce voisine où il fut couché sur le canapé et solidement amarré.
« Oh! c’est trop de souffrance, dit-il à Daniel, je me tuerai demain.
— Monsieur, lui dit Daniel, on n’a pas le droit de se tuer quand il y a quelque part une femme et un enfant qui vous attendent. »
Au train dont vont les choses, il est probable que d’ici à quelques années on ne se mariera plus que dans les départements éloignés. Le mariage est devenu si rare à Paris que, quand une noce apparaît dans un coin du bois de Boulogne, la population s’y porte en foule pour contempler une dernière fois peut-être cette curiosité sociale.
Dan.s la bonne compagnie, le mariage est considéré comme une nécessité qu’il faut subir; c’est une concession qu’on fait au passé, meus qui n’existe que dans la forme ; une confédération hel-
vélique où le mari, — ministre sans portefeuille, — se charge des Relations extérieures, tandis que les soins de l’Intérieur sont dévolus à la femme.
Le mariage est encore une raison sociale ; ^Ionsieur, Madame et G*. Le domicile d’un garçon ne peut être qu’une succursale, le toit conjugal est un comptoir sérieux, le siège d’une administration.
La femme de nos jours a trop à faire de s’occuper d’elle-môme pour avoir le temps de s’occuper de son mari.
Il y a de cela un demi-siècle, quand une femme intelligente et bien née épousait un jeune homme de médiocre fortune, elle savait le fond qu’elle pouvait faire sur lui. Une démarche opportune, un sourire bien placé profitaient à l’association. La femme poussait le mari, c’était l’expression consacrée.
Aujourd’hui, le mari doit tout faire par lui-môme; si la femme le pousse, c’est par acquit de conscience, avec mauvaise humeur et en rechignant.
Elle semble dire : Dieu I que cet homme pèse sur les épaules l
Elle pousse son mari, cômme elle pousserait un soupir!...
Le hasard a fait tomber entre nos mains quelques fragments d’une correspondance qui nous a paru fort instructive.
S’il y manque une tête et une conclusion, le lecteur saura les suppléer. Ce n’est pas un roman, c’est un chapitre en feuilles volantes.
Edmond a M. de L....
« Vous n’ignorez pas, mon cher père, que l’Océan est traversé par de vastes courants qu’on appelle les fleuves de la mer. Chacun d’eux roule ses eaux plus chaudes et plus claires au milieu des vagues qu’il divise et avec lesquelles il ne se confond jamais. C’est comme une voie lactée qui raye la mer et marche à l’un des pôles.
■« 11 semble que l’humanité soit traversée par des courants de ce genre qui entraînent ceux qu’ils ren-
contrent et les conduisent à une aventure commune, à un sort imprévu , auquel on ne songeait pas la veille et qui devient tout à coup une situation presque générale.
< Il est des malheurs à la mode et des accidents qui se multiplient d’une si prodigieuse façon, qu’on dirait qu’ils ont été semés, et les récoltes de ce genre sont toujours abondantes, car elles n’ont à redouter ni la gelée, ni la grêle.
« On n’a jamais pu savoir si c’est la première poule qui est sortie du premier œuf ou si c’est le premier œuf qui est sorti de la première poule.
« On n’a pu savoir davantage pourquoi le feu qui fait durcir les œufs fait fondre le beurre.
« Est-ce la Dame aux Camélias qui a multiplié les poitrinaires? ou bien est-ce parce qu’il a rencontré beaucoup de poitrinaires que M. Dumas a eu l’idée d’écrire la Dame aux Camélias ?
« Quoi qu’il en soit, toutes les femmes se sont mises subitement à tousser et à porter leur mouchoir à leurs lèvres.
« Vous avez encore remarqué comme moi, mon cher père, que lorsqu’une époque se met à dégainer, il y a quinze duels tous les matins. Pourquoi? Le poiiii d’bonneur est-il plus souvent mis en jeu?
Digilizc-J by G(>OgK
La manie de l’agression esl^lle devenue plus commune? Non. C’est un courant.
L’imiiativité, comme dit un aliéniste de mes amis, est un genre de folie que l’homme évite difücilement.
Un mari qui tue sa femme donne à cinq cents maris l’idée de se débarrasser de la leur.
Un suicide entraîne vingt autres suicides, et le premier des négociants qui s’est tué la veille d’une faillite a causé la mort de beaucoup de braves gens qui, sans ce fatal exemple, auraient vécu très-heureux après s’être trouvés, une fois par hasard, audessous de leurs affaires.
C’est ici, mon cher père, que je fais appel à tous les grands sentiments et au fonds d’inépuisable tendresse que je vous ai connus.'
Est-ce parce qu’on a joué Héloïse Paranquel que je me suis réveillé un matin avec un enfant sur les bras? Âi-je été entraîné dans un des courants dont je parlais tout à l’heure? Peu importe, l’enfant est là. ^
Saver-vous, à ce propos, que c’est encore une mode changée? De votre temps, l’homme plantait là la mère et l’enfant; il ouvrait comme un parapluie l’article de loi qui interdit la recherche de la paternité et se débarrassait à la fois d’un obstacle et d’un devoir.
Les femmes ont changé tout cela.
Une d’elles tombe un jour dans votre vie, sans que vous ayez rien fait pour le mériter. Elle vous enivre, vous séduit et disparaît, — ne laissant entre vos bras que la preuve vivante de votre faute.
Le jeune homme abandonné doit alors commencer la lutte. Les sourires de la foule ne le découragent point, il est père!
Si les finesses de k couture «t l’art de confectionner la panade lui sont étrangers, ce qui est mon cas, le jeune homme se double d’une servante; et tandis que celle qui l’a séduit galope, libre de tout souci, dans les allées du bois de Boulogne, l’infortuné se lève la nuit, plein d’anxiété, quand il entend pleurer dans k chambre voisine.
C’est lui qui verse l’eau sucrée, mais aussi c’est à lui qu’on tend les bras; il sèche les larmes et récolte les sourires; il n’a qu’un sexe, mais il a deux cœurs.
Tout ceci peut-il durer? Voici deux ans queBibi habite le petit entre-sol que vous m’avez connu rue Taitbout, lors de votre dernier voyage à Paris. Je l’envoie chaque jour aux Tuileries, mais l’air de Paris n’est pas bon aux enfants. Mes tapis gênent Bibi; il joue avec ma pipe turque que l’on a affublée d’un costume d’artillepr, — l’ensemble ôst fort l essemblant, du reste; — dans la petite charrette
que je lui ai donnée , il roule des Souts de cigares et des enveloppes de maryland. On ne peut le faire sortir le soir, — il devient pâle et s’étiole.
J’ai révé pour lui de la pelouse verte de votre jardin, mon cher père, j’ai rêvé de l’air de votre Vendée; — j’ai aussi rêvé de la sévérité de ma mère qui m’a dit un jour que nous causions d’une aventure semblable : « Je n’aime pas ces enfants-là. »
Ces enfants-là n’ont-ils pas le même cœur et la même fragilité que les autres? les mêmes innocences et les mêmes caresses? Oh I dites-lui qu’il faut les aimer d’autant plus qu’ils naissent déshérités!
Depuis que j’ai résolu de vous raconter mon histoire, il mef semble que je vois Bibi sur vos genoux, puis, remplissant de sable cette charrette qui a pris tant d’importance dans sa vie ; les enfants aiment l’herbe et la terre et les feuilles. Voulez-vous changer pour lui les bouts de cigare de la rue Taitbout contre les marguerites de votre jardin?...