EDMOND A M. DE L
Merci 1 je pars demain; ma lettre n’arrivera que deux ou trois heures avant moi, i’apporte une cargaison de canons et de polichinelles, et je me sens tout heureux de devoir le jour à des êtres bons et généreux comme vous.
Vous rappelez-vous Contran, mon cher père? cet ami que nous avons rencontré un matin, et que je vous ai présenté ?
Eh bien ! Contran est logé à la même enseigne que moi; nous en sommes tous là, vous dis-je ! Il a une petite ülle qui pousse dans ses deux mille francs de loyer. La nuit dernière, elle a eu des convulsions, et Contran, tout effaré, croyant à un grand danger, s’est rappelé avec terreur que la petite n’était pas baptisée.
A Paris, on ne pratique guère, mais on n’oublie pas tout à fait.
Je crois même que, si on ne va pas aux offices, c’est parce que le bruit des voitures empêche d’entendre le son des cloches... Enfin, Contran se rappelle que l’imminence d’un péril autorise le père à se substituer au prêtre : il saisit un verre d’eau et
baptise lui-méme son enfant. Ce n’est que le lendemain, quand la crise fut- passée, que ce père parisien s’aperçut qu’il s’était trompé, et que ce qu’il avait pris pour de l’eau n’était que du champagne en carafe. La faute fut chrétiennement réparée; mais cet épisode m’a confirmé dans la pensée que, lorsqu’un enfant est venu de travers, c’est une raison de plus pour le faire pousser droit.
Ainsi ferons-nous pour Bibi, si vous le voulez bien.
Merci pour l’agneau, merci pour les merles — et vive Dieu !
invisible!
Vous rappelez-vous un drame qui s’est dénoué en cour dîtissises, il y a de cela dix ans à peine? Une des plus jolies actrices du Vaudeville, Clotilde, fut assassinée par son amant, le baron G.... Le baron avait vingt-huit ans à peine; il était seul avec Clotilde, et prétendit que, en se réveillant, il l’avait trouvée baignant dans son sang et un stylet planté dans le cœur.
Lejeune homme fut arrêté et ne put que protester de son innocence. Il comparut devant la cour le
lié mars 1855, et s’empoisonna dans sa prison pour
échapper à une condamnation probable.
Le mot de l’énigme vient enfin d’être donné par un fou qui semble, après plusieurs années de traitement, avoir recouvré la raison, au moins en partie. Le récit est étrange et dit assez dans quelle voie fatale est poussée la jeunesse parisienne.
Cinq ou six jeunes gens avaient soupé dans un cabinet de la Maison-d’Or. 11 était deux heures du matin. Les serviettes rejetées sur la table, les bouts de cigare éteints sur une couche de cendres, les assiettes où le verre à liqueur se remplissait encore de chartreuse et de fine champagne, tout disait que l’heure de la dernière causerie était arrivée.
C’est le moment des confidences et des divagations, des rêveries et des aveux; chacun place son mot et les intimes pensées s’évadent avec la fumée des fleurs de Cabanas.
« Si j’avais aujourd’hui, disait l’un des convives, les soixante mille francs de rentes que j’ai laissés au club, j’achèterais la meute de la Richardière qu’on vend demain, mais j’ai déjà assez de mal à
nourrir mon valet de chambre et deux chevaux. Tu reviens sur l’eau, toi, Henri ? <
— Oui, j ai eu deux ou trois mains cette semaine, je ne perds plus que vingt mille francs.
— Combien as-tu rattrapé?
— Deux cent mille.
— Ton père va bien ?
— Il est voûté, mais je crois que c’est une ga-
rantie de solidité, comme' l’inclinaison pour une tour. « ■ '
Un tout jeune homme, Henri de C..., à demi couché sur un divan, restait seul étranger à la conversation.
Absorbé dans ses réflexions, il fixait du regard une draperie de velours qui laissait échapper un rayon de lune, et de temps à autre ses lèvres remuaient sans qu'il proférât fin son.
« A quoi penses-tu, Henri? cria un des causeurs.
— Moi? fit-il comme un homme qu’on réveille, je ne pense à rien.
— Il a son idée fixe, » reprit l’interlocuteur en s’adressant à la galerie.
Puis, se levant, il frappa sur l’épaule du jeune homme, et ajouta en. riant : , •
« Tu n’y arriveras pas, mon ami 1 Tu auras beau faire, tu ne trouveras pas la solution.
— Qu’est-ce donc? demandèrent les autres.
— C’est bien simple, dit celui qui paraissait connaître le secret des rêveries de son compagnon, Henri ne s’intéresse plus à la vie. On lui apprend que Monitor est arrivé premier d’une demi-longueur, il répond : Qu’est-ce que cela me fait? On lui raconte que Sarah a mis ses bijoux au mont-depiété, que le vicomte des Abois trichait au jeu, que GrivescofT a lâché Henriette, que Castelfondu est parti pour l’Australie, il reste impassible à toutes ces nouvelles autrement graves que les dépêches de l’agence Havas.
— Pourquoi? demanda-t-on. ^ .
— D’autres envient un équipage, une villa, une chasse, un cheval, une femme; seul, il n’envie rien. Ses désirs sont au-dessus du vulgaire ; Tenfant qui demandait une étoile était facile à satisfaire, quand on sait ce que convoite si ardemment notre mélancolique camarade 1 #
—Qu’est-ce donc? reprirent les autres.
— Cherchez dans les contes de fées, dans les aventures des génies, dans la magie noire et blanche, — et vous trouverez....
— Dis-l(?tout de suite !
— Eh bien! Henri veut être invisible!
— Invisible? firent tous les convives à la fois.
— Et il y pense sérieusement! Il cherche des combinaisons d’éther et de chloroforme, il s’occupe sérieusement, en un mot, d’arriver à son but. »
Henri se leva, fort pâle, et dit simplement :
« Ce qui vous étonnera bien davantage, messieurs, c’est que j’y arriverai, »
Les jeunes gens le regardèrent d’un air de compassion.
« Et que feras-tu , demanda l’un d’eux, quand tu seras invisible?
— Ce que je ferai, je vais vous le dire! »
Il sonna et fit servir un punch et du champagne.
« Je ferais, dit-il alors, plus de bien que de pial. Je prendrais ici pour mettre là. J’attaquerais impitoyablement les abus et les injustices. Je frapperais les traîtres, les hypocrites et tous les êtres malfaisants. Jamais lieutenant de police n’a mieux compris que moi les devoirs que je m’imposerais. Je serais à la fois l’opinion, la justice et la condamnation.
— Voilà pour le bien, où serait le mal?
— Le mal ? dit le jeune homme, je ne sais pas si ce serait un mal.
— Mais encore?
— Eh- bien, j’irais chez Clotilde.... j’entrerais chez elle avec le vent et je reviendrais dans cette chambre où j’étais accoutumé de me trouver avec elle. Là, j’écouterais ce que lui dit un autre homme, j’assisterais à cette scène d’amour. Elle lui ferait sans doute les mômes serments et les mômes protestations qu’elle avait coutume de me débiter; je n’en perdrais ni un mot, ni un geste. La certitude de la vengeance calmerait mes sens et me donnerait la force d’aller jusqu’au bout. Alors, au moment où je verrais les lèvres de Clotilde s’approcher des lèvres de son amant, je serais là, un genou en terre, guettant le cœur qui m’a trahi et j’y plongerais un couteau.
Satisfait, assouvi, je verrais alors le désespoir et la terreur de l’autre, je toucherais ses larmes, et quand j’entendrais les voisins accourus demander : . Où est l’assassin? ce me serait une joie étrange de • voir cet homme prendre sa tête à deux mains et chercher autour de lui.
Où est l’assassin? — Personnel — 11 n’y avait qüe vous ici, la porte est fermée.
Et je le verrais marcher entre les gardes, l’œil égaré, confondu.
J’entrerais dans sa prison, je compterais ses angoisses et ses hontes.
Si la justice manquait de preuves, j’en porterais chez lui; je mettrais sur sa cheminée un couteau
r.ES GRIS DE PAON.
semblable à l’autre, j’élargirais les taches de sang sur sa chemise ; et si le bourreau était malade, je m’offrirais aux geôliers avec le masque noir de l’exécuteur de Charles I".
— Il est fou, » dirent les soupeurs.
Les verres s’étaient emplis et vidés plusieurs fois. Henri sortit et se dirigea machinalement vers la maison de Clotilde. Il sonna, la porte s’ouvrit. 11 passa sans bruit devant le logis du concierge, et romme il avait conservé la clef de l’appartement, il fut arriver jusqu’à la chambre de sa maîtresse.
Celle-ci ne poussa pas un cri, tant le coup porté fut terrible.
Henri descendit alors et regagna sa demeure.
Le concierge ne se rappela point le lendemain qu’il avait ouvert la porte au milieu de la nuit. Il prétendit que, à chaque fois, le locataire s’était nommé.
Nulle trace de violence che^ Clotilde , aucun vol n’avait été commis, il n’y avait chez elle que le baron, on ne put accuser que lui.
11 est certain que Henri s’était cru invisible, car, dans la maison de santé où on le lit entrer peu de
LES CÏÜS DE PAON
temps après, il avait la prétention de n’être vu de personne et riait beaucoup quand on faisait semblant de le chercher.
C’est toujours pour des créatures de cette espèce que de semblables malheurs arrivent.
On aime rarement une honnête femme au point d’en perdre la raison.
Un homme se suicide par amour ou se fait tuer en duel pour une courtisane, il ne le ferait pas pour la jeune fille qu’il aurait épousée.
Décidément — chez une femme — l’honnêteté de moins, c’est quelque chose de plus.
Un peu* d’actualité', puisque nous causons à bâtons rompus.
Une célébrité du demi-monde, Mme A..., un peu gênée comme toutes les femmes par le temps qui court, entra dernièrement dans un magasin de nouveautés.
Elle se fit montrer plusieurs étoffes.
Le marchand indiqua le prix et stipula que la vente ne pouvait se faire qu’au comptant.
< Au comptant? s’écria la dame, mais je trou verai cela partout I »
Un abonné du Siècle^ adressant son renouvellement à l’administration, y a joint la lettre suivante :
« Monsieur,
« J’ai l’honneur de vous faire parvenir la somme de vingt-trois francs pour continuer mon abonnement séculaire.
« J’ai l’honneur, etc. »
Hier, dans l’après-midi, un rassemblement s’était formé au coin de la rue Sainte- Anne.
Deux individus s’étaient pris aux cheveux et s’allongeaient des coups de poing dans toutes les directions.
« Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda un passant. — Cela n’est rien, répondit un boursier, c’est une tentative de congrès 1 »
Il arrive toujours un moment où toute intrigue se découvre, où toute crise se dénoue ; c’est ce momenl-là qu’on appelle le moment fatal.
Jamais le hasard, ce dieu à mille faces, ne s’est prodigué sous des formes plus variées que dans les dénoùments conjugaux.
C’est un concours de circonstances si étranges qui a amené la séparation de M. D.... et de sa femme, que je manquerais à tous mes devoirs en ne divulguant pas ce secret.
.Mme D...., mariée depuis quelques mois à peine, avait un amant. Jeune, remarquablement
belle et d’une famille galante, elle n’avait pu se faire à la monotonie du pot-au-feu. Il va sans dire que M. D.... ne se doutait de rien.
Un soir, l’heure du dîner arrive et Mme D..., qui était allée se promener avec Mme Benoiton, ne parait pas à la maison.
Six heures sont sonnées, le mari attend. Sept heures, sept heures et demie, huit heures, personne ne paraît..
M. D... est très-inquiet, il marche à grands pas dans l’appartement, il descend dans la rue et s’informe aux boutiquiers du voisinage, aucun d’eux n’a vu sa femme.
A neuf heures et demie seulement, celle-ci rentre, souriante, et s’écrie de l’air le plus naturel du monde :
« Comment, mon ami, tu m’as attendue pour dîner?
— Sans doute, je suis dans une inquiétude mortelle. Je n’ai pas même songé à dîner, je n’avais pas faim. Que pouvais-je penser? J’ai fait la revue de tous les accidents qui peuvent arriver à Paris, une voiture versée, une chute, la roue d’un camionneur sur la poitrine.... Enfin, tu vas me dire d’où tu viens ?
— Oh ! mon Dieu ! mon ami, c’est bien simple. Fi-
LES CMS DE PAON
gure-toi que j’étais allée voir cette bonne Fernande qui donne un concert dans quelques jours. Tu sais que, quoique artiste, c’est une femme des plus ho-, norables.... Nous avons causé de choses et d’autres, elle s’est mise au piano et m’a joué plusieurs compositions nouvelles.
Ce n’est que quand on a servi le dîner que j’ai
pensé à l’heure. Ah ! me suis-je écriée, que va
dire mon mari?
— Ton mari ne t’attend plus, dit Fernande, dîne donc avec moi....
— Tu aurais pu, fit observer M. D..., me faire prévenir au moins parle concierge.
— J’ai pensé que tu dînerais tranquillement sans aller te forger des chimères de femmes écrasées par des camionneurs. Je suis assez grande pour savoir me conduire dans les rues. »
‘ M. D.. .. n’insista pas.
« Je vais prendre quelques journaux sur le boulevard, dit- il à sa femme, et je remonte à l’instant.»
M. D.... acheta la Presse et lutaux faits divers une petite note qui le frappa.
Voici ce que disait la note :
« Le monde artistique vient de faire une perte regrettable. Melle Fernande, pianiste d’un talent
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LES CBIS DE PAON
.remarqué et auteur de compositions brillantes, est morte hier à Paris. »
M. D.... remonta chez lui, fort ému.
« Que me disais-tu donc de Fernande ? demandat-il à sa femme. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Et lui tendant le journal, il ajouta :
€ Lis. »
Mme J).... ne se déconcerta point.
« Eh bien! oui, s’écria-t-elle, c’est un grand malheur; je t’ai vu si agité que je n’ai pas voulu te le dire tout de suite. Je sais que tu avais de l’attachement pour Fernande et j’attendais à demain pour te ’ faire part du coup qui a frappé sa famille et ses amis. Je suis restée avec sa mère et sa sœur.... Pauvre Fernande I Si tu la voyais, on dirait qu’elle dort 1 »
Mme D.... porta son mouchoir à ses yeux. pour essuyer quelques larmes.
Le mari n’insista.pas davantage.
Mais le lendemain, achetant la Presse comme de coutume, il y trouva un entrefilet qui devait ne plus lui laisser de doutes.
« C’est par erreur que nous avons annoncé dans notre numéro d’hier la mort de Mlle Fernande.
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Une ressemblance de noms nous avait trompés. La jeune et brillante artiste est venue nous rassurer elle-même sur sa santé. Les amateurs de son talent pourront l’applaudir comme par le passé et longtemps encore, nous l’espérons. >
Cette fois, Mme D. .. resta clouée....
Mais elle ne l’est plus.
Le poëte de salon a reparu cet hiver. Cette race qu’on a pu croire perdue s’est multipliée dans l’ombre, et la voici plus florissante et plus nombreuse quejamais. Une variété amusantec’est celle du poëte qui copie ses vers.
J’en ai rencontré un qui n’eut pas d’agrément dans le salon de Mme de T....
« Pourquoi faire ses vers soi-même î demanda un gentleman, il est si commocie de les prendre à la confection.
— Le poëte qui copie les vers des autres, ajouta un des assistants, est poëte en dedans. 11 a le sentiment, mais il lui manque la formule. C’est son bien qu’il prend où il le trouve.
LES CMS DE PAON
C’est une lyre sans cordes, mais c’est une lyre.
. Et comme le jeune apprenti Byron préludait par une petite toux :
« De qui sont, lui demanda-t-on, les vm*s que vous allez nous déclamer ? >
L’autre sourit comme s’il n’avait pas compris le sens de la plaisanterie et entama son morceau.
Avez-vous remarqué qu’il y a des gens qui ne veulent jamais comprendre ce qui est désagréable • pour eux ?
On leur donnerait un soufflet, qu’ils demanderaient si c’est eux qu’on a voulu désigner.
Quand le poëte eut fini, une dame s’écria:
« C’est superbe ! vous devriez faire imprimer ce morceau I
— Il est imprimé, rej^it quelqu’un, voici le volume, il n’y a que le nom de l’auteur que monsieur a oublié de citer. »
Est-il vrai, comme on le dit depuis si longtemps, qu’il n’y ait plus d’enfants ?
C’est, au moins, une singulière espèce de jeunes gens que celle que Paris produit et lance dans toutes les directions.
L’ambition de parler et de penser comme des hommps leur met à la bouche les fanfaronnades et les malédictions banales contre la société qui traînent de tous les côtés. C’est une manie de vieillesse prématurée.
Un sage de mes amis appelait ces blasés de vingt ans ^65 Don Quichotte renversés.
Il est certain que nous vivons à une singulière époque, éomme disent les mélodrames.
Dernièrement, une dame et sa fille, de passage à Paris, entrèrent dans un restaurant du boulevard à l’heure du dîner.
La jeune personne était d’une rare beauté et attira tous les regards.
Elle n’en était pas au dessert qu’un personnage qui la contemplait avec admiration tira de sa poche une carte de visite, la déposa dans une assiette, et la lui fit remettre.
Comme la demoiselle avait l’air de ne rien comprendre à cette démarche, le monsieur fit carrément demander sa main par le garçon. ,
N’y a-t-il pas des vers là-dessus ?
Le vrai dessert ne désireras....
, Et ces mariages aboutissent ! Que dis-je, il n’y a plus que ceux-là. C’est ainsi que le prince Titi épouse la princesse Fortunée, qu’ils sont heureux et qu’ils ont peu d’enfants.
W..., toujours terrible, menaçait un passant qui l'avait heurté.
« Je vous apprendrai, lui dit-il, ce que c’est que la pointe de ma botte.
— Je voudrais voir cela, fit le passant.
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— Vous me demandez, reprit W..., la seule chose impossible.... Quand je donne un coup de pied, on le sent, mais je le place de façon à ce qu’on ne puisse le voir. »
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