HAUTE PHILOSOPHIE
Depuis qu’uue villageoise engagée comme servante est revenue au pays avec une robe de soie et une montre en or, la province ne peut plus trouver de domestiques.
Il y a une autre contagion au-dessus de l’espèce que M. Émile Augier a mise à la scène avec l’énergie et la verdeur qui lui sont accoutumées.
Trois cents jeunes gens de tout âge, car il en est qui ont plus de soixante ans, font tous les six mois la fortune de vingt-cinq drôlesses qui les trom-
pent avec, des amants qu’elles trompent avec d’aU' très.
Le bruit s’est répandu sur toute la face de l’Europe qu'il y avait chez nous des placera en portefeuille et la horde bohème des rêveuses de diamants a mis deux chemises dans un sac de nuit pour venir s’exposer sur ce marché d’esclaves.
Il vient des filles qui ne savent ni lire ni écrire;
Il vient des demoiselles élevées comme des duchesses ;
Il vient des femmes mariées, des veuves et des orphelines.
Toutes prennent des billets à vingt-cinq centimes de la grande loterie du bois de Boulogne.
Gros lot : un prince russe.
2» lot : un banquier de Francfort ;
3» loi : un bey ou un sous-bey.
Cent cinquante lots de joueurs et de cocodès.
Le troupeau va du jardin Bullier au bal Mabille; il emplit les hôtels garnis de tous les quartiers de
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Paris ; il fume au café Belge et trinque au café de Bade.
La rue Pigalle est le premier degré, le boulevard Malesherbes et les Champs-Elysées sont la plateforme où s’épanouit l’apothéose.
Les romans ont fait de Paris l’Éden de la civilisation, l’asile ouvert à toutes les gloires en herbe, à toutes les célébrités à venir, où ceux-là seuls s’étiolent et périssent, qui ne veulent pas se donner la peine de se baisser.
On ne voit que trop tôt que les palmes se vendent plus cher à Paris qu’ailleurs et qu’on n’en tient pa.‘ à la Halle.
Si les hommes s’y trompent j }es femmes s’y trompent bien davantage encore.
Elles accourent au miroir comme les alouettes, mais les alouettes ont au moins la chance qu’on leur torde le con.
Connaissez-vous les Mormons de la Chausséed’Anlin?
Il y en a de toute race et de tout pays. La richesse et les vices les ont assemblés. C’est parmi eux que les femmes trouveront la fortune rêvée.
Les Mormons de la Chaussée-d’Ântin pratiquent la polygamie avec plus d’entrain que leurs frères de Far-West.
La colonisation n’est pas précisément ce qu'ils cherchent. Un jeu de cartes remplace la charrue avantageusement, et si le travail est interdit aux femmes, il leur est ordonné de boire.
Leurs fêtes religieuses sont les bais de l’Opéra. Pour ce monde-là, le soleil se lève à quatre heures de l’après-midi, et la journée se termine à trois heures du matin.
Les Mormons de la Chaussée-d’Ântin font une propagande terrible; ils ont des petites pièces d’or qui pénètrent dans les muscles de la femme, et s’y logent comme des trichines.
C’est une épidémie à la mode ; il n’y a pas de mé-
decin qui la guérisse : il faut la chirurgie et les amputations. Le chirurgien s’appelle la vieillesse. ■
Après les femmes qui commencent trop tôt et qui meurent à vingt-cinq ans, viennent les femmes qui commencent trop tard.
J’ai entendu dire sérieusement à des ambitieuses hors d’âge : Je voudrais me lancer !
Avoir été honnête jusqu’à trente ans, avoir fait des enfants légitimes, et se sentir prise tout à coup de la soif du luxe et des plaisirs défendus, c’est à la fois comique et hideux.
Un peu de blanc, beaucoup de rouge, une robe de' soie, un coupé au mois, quelques regards assassins au marquis et au vicomte, et vogue la galère !
Mesdames et mesdemoiselles, avant de renoncer aux joies du mariage et aux plaisirs de la couture, songes bien à ceci :
Paris ne peut être pour vous une ville de douie . cent mille âmes.
Le Paris où vous tendez, c’est mille grands seigneurs et 'trois cent mille lorettes. La proportion n’est pas suffisante. Prenez garde de n’y pas môme trouver quelques miettes à votre faim et quelque poire à votre soif. ^
La grande préoccupation d’un petit monde de ce temps-ci, c’est l’originalité. Chacun cherche à ne pas ressembler à son voisin. L’un a imaginé de représenter par les détails de son costume, et surtout par les cravates, ses péripéties intimes et ses nuances de sentiments. Cet original a des cravates de toutes les couleurs pour exprimer les différents états de son âme.
Quand il a une cravate bleue, c’est qu’il en est aux pensées douces, aux riantes chimères ; la cravate blanche exprime qu’il a pensé à l’avenir et que les rêves ambitieux l’ont bercé pendant la nuit précédente. La cravate blanche signifie : Je suis sérieux au fond, et digne tout comme un autre d’aspirer aux fonctions publiques.
La cravate grise à pois noirs est l’indice d’un
brouillard intérieur, d’une mélancolie vague et d’une peine de cœur. C’est un demi- deuil d’imagination. La cravate ponceau indique des idées belliqueuses, et la cravate noire un renoncement absolu aux joies de ce monde.
Un autre original, dédaigneux delà couleur, associe les parfums aux circonstances de sa vie. Un jour, il est à la rose, c’est-à-dire franchement joyeux, libre de tout souci, tranquille, épanoui; le lendemain, monsieur est à la verveine, plein d’ardeur, âpre à la lutte, envahi par le sentiment de sa personnalité ; il se met au patchouly quand il voyage, à l'essence de Jockey-Club pour aller aux courses, et le jour de son mariage, il se parfumera à la fleur d'oranger.
Les cheveux roux ont été, depuis trois ans, l’originalité des filles du petit monde.
Depuis qu’on avait soufré la vigne pour cause
d’oïdium, les femmes tenaient à soufrer leur che« velure.
Était-ce pour cause de maladie? Nous l’ignorons.
Cette mode commence à passer Il était temps.
Le beau mérite de se faire blonde ou rousse avec une affreuse teinture qui infecte 1
Les modes n’ont pas la propriété des feuilles de thé qui, à la sixième eau, sont toujours du thé.
Les modes s’altèrent et se corrompent en passant d^une personne à une autre. Ce qui était plaisant et gracieux par ici devient laid et ignoble par là.
Un gandin de mes amis m’a raconté hier le moyen qu’emploie un de ses confrères pour réussir auprès de certaines femmes.
Ce confrère est riche, ce qui supprime bien des obstacles, mais enGn, il est quelques personnes que le million a barricadées dans une forteresse d’un accès parfois difficile.
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Quand le dompteur veut une femme, il en prend une autre et se montre publiquement au théâtre avec elle.
Chaque fois qu’il rencontre la personne qu’il désire, il la lorgne avec affectation. Sa maltresse se fâche et lance à l’autre femme des regards foudroyants.
Celle-ci rend bientôt œil pour œil, dent pour dent ; elle prend la maîtresse en grippe et songe aux moyens de l’humilier.
La maîtresse finit par s’emporter, et, se croisant au Bois avec l’autre femme, elle lui prodigue quelques épithètes malsonnantes.
Dès lors, la partie est gagnée. Il faut punir cette drôlesse, dit la personne offensée, je lui prendrai son amant I
Et celui-ci, s’agenouillant aux pieds de la poupée qu’il a jouée, s’écrie : Ne vous ai-je pas sacrifié Clémentine !
MARIÉ PAR SA BONNt.
Voici une histoire toute chaude ; elle s’est dénouée hier à la Madeleine et Gozlan l’eût signée certainement s’il avait pu l’écrire de cette plume fine et parisienne qui nous a donné le Lion empaillé.
« Jeanne, je m’ennuie; Paris m’assomme, la Marche m’étrangle, Trouville m’empoisonne et Bail ‘
den me brûle la cervelle. Je ne sais où. me réfugier. La solitude me pèse et toutes les femmes que je puis voir m’inspirent une répugnance invincible.
■ Jeanne, voilà sept ans que tu es à moa service, lu connais mon caractère mieux que personne. Pour te garder ici, j’ai résisté à la tentation de prendre un valet de chambre, dont l’habit galonné m’eût fait le plus grand honneur. Jeanne, je n’ai jamais été dur ou injuste envers toi, réponds-moi franchement : Que ferais-tu à ma place? »
C’était une femme de bon sens que cette camériste normande. Elle était venue à Paris, seule, à dix-sept ans; elle avait fait cinquante-huit places ' avant de se fixer au service de Philippe, pour lequel elle avait conçu un sérieux attachement. Elle connaissait la vie et le monde par les petits côtés, elle appréciait la société à sa juste valeur comme 'une vraie bonne de trente-cinq ans doit le faire.
La paysanne normande s’était doublée d’une bourgeoise parisienne, sceptique, n’ignorant rien et prête à tout.
Ayant trouvé plus de mal que de bien dans la société, Jeanne le disait sans amertuifie et sans co-
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1ère ; elle affirmait ce qu’elle avait vu, et ne laissait percer dans ses affirmations aucun retour personnel.
Quand elle avait fini le ménage, Jeanne lisait Balzac.
« Que ferais-tu à ma place? » répéta Philippe.
Jeanne hocha la tête et dit à son maître :
< Il n’y a pas à hésiter, monsieur, il faut vous marier. , ‘
— A trente-trois ans, c’est tôt, murmura Philippe. — Vous sentez-vous capable d’aimer encore?
— J’aimerai, reprit Philippe, après un instant de réflexion, la femme qui me forcera de l’accompagner à la messe le dimanche. Sais-tu, Jeanne, que je n’ai jamais rencontré cette femme-là? Vois toutes ces drôlesses dont les photographies emplissent cet album : c’est l’ossuaire de ma jeunesse, c’est le chenil de mes sentiments. 11 n’en est pas une seule, entends-tu, Jeanne, pas une qui ait rompu avec moi d’une autre façon que celle qui l’avait précédée. J’ai toujours été vaincu par un écrhi. La dernière, celle-ci, n’est point belle; elle est jeune, c’est-à-dire qu’elle devrait être moins
corrompue que les autres; elle a reçu une excellente éducation qui aurait dû la sauvegarder ; bien plus, elle n’a pas de ces besoins d’argent qui entraînent et obligent les pauvres filles de luxe pour lesquelles l’angelus du malin se sonne à coups d’huissiers. Eh bien 1 riche, n’ayant rien à désirer, elle s’est vendue comme la dernière de toutes à un parvenu, à un enrichi qui tranche du gentilhomme. Et remarque, Jeanne, que je n’en veux pas à cet homme, car il m’a rendu, tu le sais, un signalé service en me débarrassant d’une femme que mes amis appelaient la Fée de l’érésypèle. Ce n’est donc pas un regret que j’exprime, c’est un dégoût de l’hypocrisié, de la fausseté, du mensonge, qui se partageaient cette âme de zinc. »
Jeanne reprit :
i<r II faut vous marier, monsieur.
— Et hvec qui veux-tu que je me marie? J'ai vécu dans un monde où jamais femme honnête ne mit les pieds; comment pourrai-je maintenant pénétrer chez les braves gens qui ont de braves filles? La bourgeoisie nous a mis à l’index, Jeanne, moi et mes amis.
— Et bien! monsieur, dit Jeanne, c'est moi qui vous marierai.
— Toi?
— Il faut me donner trois mois, pendant lesquels je chercherai de maison en maison un parti qui puisse vous convenir, et quand je l’aurai trouvé, je me charge de l’alTaire. »
Philippe ouvrit de grands yeux, et s’écria avec enthousiasme :
« Tu as raison, Jeanne; tu peux seule ouvrir cette impasse et servir de sujet à un livre que M. Renan intitulera : De l’influmce des Femmes de chambre au xix* siècle. »
Huit jours après, Jeanne reparut chez son maître :
« J’ai déjà fait deux intérieurs, dit-elle, mais je n’ai rien vu qui vous convint.
' — Une demoiselle qui a des intrigues avec les voisins, une autre qui reçoit de temps en temps une
lettre d’une marchande à la toilette, d’autres enfin qui se mettent continuellement à la fenêtre pour attirer les regards, j’ai vite abandonné les premières stations....
— Dis-moi, Jeanne, si tu allais ne rien trouver!
— Soyez tranquille, monsieur, c’est difficile, cela sera peut-être long, mais je réussirai. »
Jeanne ne restait guère plus de deux jours dans une maison. Ce court intervalle de temps lui suffisait à juger son monde.
Un jour enfin, elle arriva rayonnante chez Philippe : .
« J’ai mis la main sur la colombe, ditrelle à son
maître. C'est un ange, celle-là, pure comme une source, jolie comme un cœur, dix-huit ans et trois cent mille francs de dot. Avec ce qui vous reste, il y de quoi faire marcher une maison. Ah ! monsieur, vous valez mieux que les autres, mais celle-là vaut mieux que vous.
— Lui as-tu parlé de moi ?
— Je ne fais que cela du matin au soir : c’est M. Philippe par ci, M. Philippe par là. Je m’écrie : Quel malheur pour moi qu’il ait voulu prendre un valet de chambre, j’avais tant de plaisir à le servir. Voilà un charmant jeune homme, toujours de bonne humeur et d’un esprit distingué I
Il n’y a pas jusqu’à sa manière de s habiller qui ne soit exemplaire; il est élégant sans excès, toujours à la mode, mais jamais le premier. C’est drôle, mademoiselle, qu’il y ait des jeunes gens comme celui-là et d’autres si ridicules et si bêtes?
— Et que dit-elle à cela?
, — Elle a déjà juré tout bas qu’elle n’aurait pas d’autre mari que vous.
— Quand la verrai-je?
— Promenez-vous aujou^'d’hui de trois à quatre heures entre le boulevard et la place Vendôme, côté des numéros pairs. Mademoiselle sera seule avec moi.... » ,
Philippe sauta de joie.
« Oh ! ma bonne Jeanne, s’écria-t-il, je sens que je l’aime déjà.... »
■ Dans l’après-midi, Philippe qui avait passé une heure à sa toilette, piaffait d’impatience sur le pavé de la rue de la Pair.
Ses yeux perçaient l’horizon; dès qu’il croyait avoir distingué Jeanne, son cœur battit un roulement. Chose singulière, il passa ce jour-là, entre trois et quatre heures, dans la rue de la Paix, plus de vingt femmes de chambre qui ressemblaient à Jeanne.
Son tour vint enfin; elle accompagnait la plus rose et la plus angélique créature que Philippe eût jamais vue.
Jeanne s’écria d’un ton étonné :
« Bonjour, monsieur Philippe.»
La demoiselle eut un tressaillement qu’elle réprima aussitôt; mais Philippe n’eut pas de peine à remarquer qu’elle rougit jusqu’au blanc des yeux.
« Je- vois, dit Philippe, que vous avez renoncé aux ménages de garçon?
— Oui, monsieur, je suis chez madame Z.... et je m’y trouve fort bien, mademoiselle est trèsbonne pour moi.... A propos, vous vouliez un autre appartement, venez donc voir celui qui est à louer dans la maison I »
Cette fois la demoiselle pâlit.
« Et s’il me convient, à qui faut-il s’adresser?
— A ma maîtresse, la mère de mademoiselle, qui est la propriétaire. »
Philippe emménagea le surlendemain et les choses se passèrent comme Jeanne l’avait prévu.
La femme de chambre marie sa maîtresse comme elle l’entend et avec qui elle veut.
Insensé celui qui tenterait de lutter contre cette influence I