D LU X1ÈM E ANN ÉE
S3ction I
Production des moyens de production :
Section II
Production des objets de consommation pour les ouvriers : 490 p -h 245 s -+- 245 r'== 980
Section III
» Production des objets de consommation pour les capitalistes :
Troisième année
Section I
Production des moyens de production :
Section II
Production des objets de consommation pour les ouvriers : 571 2/3 p + 285 5/6 .9 -h 285 5/6 r = 1.143 1/3
Section III
Production des objets de consommation pour les capitalistes :
Le premier schéma représentait la reproduction du capital en supposant que les capitalistes consomment tout leur revenu. Supposons maintenant que la concurrence •oblige les capitalistes à ne dépenser pour leur consomma-
Tuugan-Baranowsky 14
tion personnelle que la moitié de leur profit et à capitaliser le reste. Si la partie épargnée reste inemployée, elle ne donnera aucun bénéfice. Pour retirer un bénéfice de ses économies, le capitaliste est obligé de leur donner un emploi, — de les employer non pour sa consommation personnelle, mais dans un but productif, à l'extension de la production. Or, si la production sociale augmentait uniformément dans toutes les branches de la production, le but des capitalistes, — qui est l'accumulation du capital et l'augmentation de leurs profits, — ne serait pas atteint, car une partie considérable des produits ne correspondrait à aucun besoin : la moitié des objets destinés à la consommation des capitalistes. Cette moitié ne pourrait être écoulée, car nous avons supposé que la demande était réduite de moitié. En même temps, les produits dont la demande aurait augmenté (les moyens de production et les objets de consommation pour les ouvriers) seraient en quantité insuffisante sur le marché. Les capitalistes ne peuvent donc capitaliser leur bénéfice que d'une façon : en modifiant la répartition de la production sociale. Ce n'est pas du tout chose facile, mais ce qui nous intéresse ici ce n'est pas le processus du changement lui-même, ce sont ses résultats. Le schéma n°II représente cette répartition de la production sociale, avec laquelle les capitalistes capitalisent réellement la moitié de leur bénéfice.
Dans ce schéma, la valeur totale de la production sociale pour la première année est supposée la même que dans le schéma n° I (2.880, ; la valeur de l'ensemble du capital avancé (celle des moyens de production et des objets de consommation pour les ouvriers) est également la même. Le capital est le résultat de la production antérieure, dont la quantité doit être considérée comme donnée.
De même, le rapport entre la valeur des moyens de production et celle des salaires et du profit est supposée identique dans les deux schémas.
La seule différence qui existe entre le schéma n° Il (pre-
mière année) et le schéma n° 1 réside dans la répartition de la production sociale. Dans le schéma n° I, la production sociale était répartie de telle sorte que le capital ne s'accroissait pas, la plus-value étant entièrement consommée par le capitaliste. Dans le schéma n° II, l'accumulation du capital est rendue nécessaire par la répartition sociale de la production même.
Le total du bénéfice pour la première année est le même dans le schéma n° II que dans le schéma n° ï : 420 -+- 2 1 0 -t-*90 = 720. Mais, dans le schéma n° II, la production des objets de consommation pour les capitalistes n'est que de 360; elle est donc deux fois moindre que dans le î-chéma n° 1. Par contre, d'autres produits sont en plus grande quantité : l'augmentation est de 240 pour les moyens de production et de 120 pour les objets de consommation. 11 nous faut montrer comment il se fait que le capital nouvellement accumulé peut trouver un emploi productif, alors que la demande d'objets de consommation pour les capitalistes est devenue deux fois moindre.
Le capital nouvellement accumulé est employé à l'extension de la production pendant la seconde année. La demande des moyens de production a augmenté de 240 pendant cette seconde année (la valeur des moyens de production nécessaires pendant la première année était de 840 -h 420 -h 180 = 1.440 ; pendant la seconde année elle est de 980 4- 490 -h 210 = 1 .680) ; la demande des objets de consommation pour les ouvriers a augmenté de 120 (les salaires ouvriers de la première année étaient : 420 H- 210 -4- 90 = 720 ; ceux de la seconde année sont : 490 -+- 245 -f- 105 = 840). L'excédent des moyens de productions et des objets de consommation pour les ouvriers qui s'était formé pendant la première année est donc absorbé par la production de l'année suivante. L'écoulement des produits de la première année s'effectue de la façon suivante. La production des objets de consommation pour les capitalistes (section II!) est de 360. Nous avons admis que les capitalistes ne consomment
que la moitié de leur profil. Comme pour la première année ce profit, dans la première section, est de 420, il s'ensuit que les capitalistes de la première section demanderont des objets de consommation pour une valeur de 210, ceux de la deuxième section pour une valeur de 105 et ceux de la troisième section pour une valeur de 45. Le total delà demande sera de 360 : il couvrira complètement l'offre. La production des objets de consommation pour les ouvriers a été pendant la première année de 840. La demande nécessitée par la production accrue de la seconde année sera : pour la première section de 490, pour la seconde 245 et pour la troisième de 105. Ici encore la demande sera égale à l'offre. De même, la demande de moyens de production pour la production de la seconde année (980 pour la production de la première section, 490 pour celle de la seconde et 210 pour celle de la troisième) correspondra exactement à la production de la première année (1680). Ainsi, toute la production de la première année s'écoule pendant la seconde.
Mais à quoi sert la production accrue de ■ la seconde année? Avons-nous le droit d'admettre que la demande de moyens de productions et d'objets de consommation pour les ouvriers soit supérieure pendant la seconde année à celle de la première année? Nous continuons à supposer que, dans la seconde année comme dans la première, les capitalistes ne consomment pas personnellement la moitié de leur revenu, mais qu'ils la transforment en capital. La répartition de la production sociale pendant la seconde année est telle que, de nouveau, la moitié du bénéfice est accumulée. La production de la seconde année est absorbée par la production accrue de la troisième.
A la tin de la seconde année il existe : 1960 de moyens de production, 980 d'objets de consommation pour les ouvriers, et 42Q d'objets de consommation pour les capitalistes. Voyons comment ces produit peuvent s'écouler.
Leprolit total est pour la seconde année de 840 (490 -h
CHAP j LA THÉORIE DES DEBOUCHES 213
245 4- 105). Nous avons supposé que les capitalistes dépensent la moitié de leur bénéfice pour leur consommation. Voilà donc un débouché de 420 pour les objets de consommation produits pendant la première année. Les moyens de production demandés par la production accrue de la troisième année (t. 143 1/3 .-+- 571 2/3 + 245) ont une valeur de 1960, égale à celle des moyens de production créés pendant la seconde année. Les salaires de la troisième année (571 2/3 + 285 5/6 + 122 1/2) s'élèvent à 980, ce qui est là valeur des objets de consommation à l'usage des ouvriers produits pendant la seconde année. Ainsi donc, tous les produits de la deuxième année s'écoulent pendant la troisième ; leurs débouchés sont créés par la production accrue de la troisième année.
Il est inutile de pousser plus loin l'analyse de la répartition de la production pendant la 4e et la 5e année et les années suivantes. Les schémas donnés plus haut mettent bien en évidence l'idée, qui est très simple en elle-même, mais qui provoque facilement des objections lorsqu'on n'a pas suffisamment compris le processus de la reproduction du capital social et notamment ce fait que la production capitaliste crée elle-même ses débouchés (l). Pourvu qu'il soit possible d'étendre la production, pourvu que les forces productrices soient en quantité suffisante, la demande se trouvera étendue dans la même proportion, si la production sociale est proportionnellement répartie ; car, cette condition réalisée, chaque produit nouveau est une force d'achat nouvelle qui permet d'acquérir d'autres produits.
Le premier schéma nous a déjà montré toute l'insuffisance de la théorie courante, d'après laquelle le produit social se décompose tout entier en éléments du revenu
(!) Les schémas ci-dessus constituent une illustration arithmétique d'une production et d'une répartition sociales proportionnelles. Les thèses que nous avons établies pourraient être démontrées sous une forme générale, mais l'exposé prendrait un caractère trop abstrait qui pourrait dérouter nombre de lecteurs.
social. Le second met en évidence la fausseté de toute la théorie de l'école classique sur le processus de l'accumulation du capital. L'accumulation du capital n'équivaut pas à la substitution de la consommation par l'ouvrier à la consommation par le capitaliste. Le capital qui s'accumule se transforme, il est vrai, en salaires ; mais il se transforme aussi en mo3^ens de production. Ainsi une partie seulement du capital, correspondant au salaire, se transforme en éléments de consommation, tandis que l'autre est tout à fait indépendante de la consommation et représente une fraction de la dépense sociale qui ne devient le revenu de personne.
Toute accélération dans la marche de l'accumulation du capital équivaut à une réduction absolue de la consommation sociale. Lorsque le capitaliste dépense son revenu pour ses propres besoins, celui-ci se transforme tout entier en objets de consommation sociale ; mais lorsque ce revenu est capitalisé, une partie seulement se transforme en objets de consommation sociale, l'autre est complètement exclue du fonds de consommation et passe au fonds de production sociale. La demande des moyens de production remplace dans ce cas la demande des objets de consommation.
Cent ce que montrent nos schémas. Dans le premier, le capital ne s'accumule point. La valeur de la demande totale est alors de 2.880 et la demande des objets de consommation s'exprime par 1.440. Dans le second, la moitié du revenu des capitalistes est capitalisé. Dès lors la production des objets de consommation pendant la première année se trouve diminuée; sa valeur n'est plus que de 1.200 (840 pour les objets de consommation des ouvriers et 360 pour les objets de consommation des capitalistes). Pendant la seconde année la valeur des objets de consommation produits est de 1 .400 (980 h- 420), alors que la valeur totale de la production est de 3.360. Toute la production de la seconde année, aussi bien les moyens de production que les objets de consommation, est absorbée, comme le montre le schéma, par la consommation et la production de la troi-
sième année. Ainsi, si Ton compare les denx schémas on observe une extension de la production sociale et, en même temps, une réduction de la consommation sociale, sans qu'il /y ait rupture de l'équilibre entre la demande sociale et r offre sociale (1).
Dans le schéma de l'accumulation du capital qui a été donné, on suppose que la demande de forces ouvrières croît dans la même mesure que la production sociale. Or, en réalité, au fur et à mesure que la technique fait des progrès, l'ouvrier est de plus en plus remplacé par des moyens de production, par la machine. Le salaire devient une fraction de plus en plus petite de la dépense. L'ouvrier est refoulé au second plan par la machine et, par suite, le marché créé par la consommation productive des moyens de production refoule au second plan le marché créé par la consommation de l'ouvrier. L'ensemble des débouchés n'est pas diminué, mais la demande sociale change de nature, la demande de moyens de production remplaçant la demande d'objets de consommation.
Le salaire est l'une des formes du revenu social, tandis que la machine ne touche aucun revenu. Aussi l'éviction de l'ouvrier par la machine équivaut-elle à une diminution correspondante du revenu social. Plus la fraction du capital représentée par les moyens de production est grande, plus la fraction du capital transformée en éléments du revenu social est petite. La somme de la production sociale, et, par conséquent, la somme de la richesse sociale, augmente et la somme du revenu social subit une diminution relative (et même absolue, lorsque le remplacement de l'ouvrier par la machine s'effectue avec une certaine rapidité). Mais il n'apparaît aucun excédent de produits, car la demande des
(1) Dans le second schéma la proportion des objets de consommation dans le produit social reste constante d'année en année, parce que la marche de l'accumulation du capital est supposée invariable. Toute accélération de cette marche amènerait une réduction de la proportion des objets de consommation.
moyens de production remplace complètement la demande des objets de consommation, la machine exigeant pour son travail, tout comme l'ouvrier, certaines dépenses économiques. Si, par exemple, dans une branche de la production, la machine a remplacé l'ouvrier, la demande sociale des objets de consommation pour la classe ouvrière se trouve réduite proportionnellement, mais, en revanche, !a demande des machines elles-mêmes et de tout ce qui est nécessaire à leur entretien, combustible, huiles, etc.,. augmente d'autant. Finalement, les débouchés des marchandises n'ont point diminué, il n'y a que changement delà nature des produits demandés. Ainsi est possible /' ' augmentation de la ricliesse sociale [exprimée par la quantité des produits dont dispose la société) en même temps que la diminution du revenu social (1).
(1) Dans mes « Bases théoriques du marxisme » je donne desschémas de l'accumulation du capital dans l'hypothèse d'une réduction absolue de la consommation sociale. Il ne se trouve aucun excédent de produits, pour cette raison que la réduction de la demande des objets de consommation est compensée par l'augmentation de la demande des moyens de production. On peut se demander quel sera Remploi des moyens de production si la demande des objets de consommation diminue. La réponse n'offre pas de difficultés. Les moyens de production seront alors dépensés de plus en plus pour la production de nouveaux moyens de production. Quetous les ouvriers, sauf un, soient remplacés par des machines. Cet unique ouvrier fera alors marcher toute la masse colossale des machines et il produira avec elles de nouvelles machines et desobjets de consommation pour la classe capitaliste. La classe ouvrière aura disparu, mais peu importe pour l'écoulement des produits de l'industrie capitaliste. Les capitalistes disposeront d'une masse de plus en plus grande d'objets de consommation et tout le produit social d'une année sera absorbé par la production et la consommation capitaliste de l'année suivante. — Il est encore possible qu'entraînés par leur passion d'accumulation, les capitalistes veuillent réduire leur propre consommation. En ce cas, on verra la production des objets de consommation pour les capitalistes diminuer et une partie encore plus grande de la production sociale sera constituée par des moyens de production destinés à l'extension ultérieure
Quelque paradoxales que paraissent ces déductions, on y est inévitablement amené par l'analyse de la circulation du capital dans l'ensemble de l'économie capitaliste. Si la science économique a enseigné que les débouchés, dans l'économie capitaliste, sont déterminés par la proportion de la consommation sociale, c'est que les économistes n'ont pas envisagé le problème dans son ensemble.
C'est pourtant de cette thèse que sont parties l'école de Smith-Ricardo et l'école de Sismondidans l'étude du problème des débouchés. Aussi ni l'une ni l'autre ne sont-elles arrivées à la solution.
Si Ton étudie d'une façon schématique l'économie capitaliste dans son ensemble, on arrive nécessairement à cette conclusion que les débouchés n'y sont pas déterminés par les proportions de la consommation sociale. La production
de la production. On produira, par exemple, du charbon, du fer, qui serviront à l'augmentation ultérieure des stocks de charbon et de fer. La production accrue de charbon et de fer de chaque année absorbera le charbon et le fer produits l'année précédente et ainsi de suite jusqu'à ce que les gisements soient épuisés. La production aura, dans ce cas, pour but unique l'accumulation du capital. Le capitaliste sera comme l'avare qui amasse des trésors dont il ne jouit pas en fait, mais dont il peut se servir à tout instant s'il le désire. Lui aussi pourra toujours, quand il le voudra, interrompre ce processus d'accumulation du capital et profiter des forces productrices colossales à sa disposition, par suite de l'accumulation antérieure, pour produire des objets de consommation à son usage, des palais, des étoffes de soie, au lieu du charbon et du fer. Tout ceci paraît bizarre, et on peut le trouver absurde. Possible. La vérité n'est pas toujours facilement accessible à l'intelligence; elle n'en reste pas moins la vérité. Il va de soi que par vérité j'entends, non point cette hypothèse arbitraire et qui ne correspond nullement à la réalité, d'après laquelle le remplacement de l'ouvrier par la machine pourrait amener la quasi-suppression des ouvriers (je ne me suis servi de cette hypothèse que pour montrer que ma théorie reste vraie même dans ses déductions les plus extrêmes), mais la thèse qui soutient qu'avec une répartition proportionnelle de la production sociale, aucune réduction de la consommation sociale ne peut provoquer la formation d'un excès de production.
sociale consiste non seulement en objets de consommation mais encore en moyens de production. Si la machine remplace l'ouvrier, naturellement la demande sociale d'objets de consommation diminue ; mais, en revanche, la demande de moyens de production augmente. De même, lorsque le revenu du capitaliste au lieu d'être consommé par lui est transformé en capital, il y a une diminution de la demande d'objets de consommation, et, en revanche, une augmentation de la demande des moyens de production. En règle générale, lorsque la production sociale est proportionnellement répartie, aucune réduction de la consommation et de la demande d'objets de consommation ne peut provoquer sur le marché une supériorité de Coffre sur la demande.
Mais, n'est-ce pas la consommation qui est le but naturel de la production? Produire ne signifie-t-il pas créer des objets de consommation pour les besoins humains? Nous devons répondre que les systèmes économiques sont de types différents : le but de la production sociale dans les systèmes économiques antagonistes (esclavage, féodalité, capitalisme) est autre que dans les systèmes économiques harmonieux (économie primitive mi-communiste, économie municipale du moyen-àge, socialisme).
Dans un système économique harmonieux, le but de la production est, sans aucun doute, la consommation. Un pareil système est caractérisé par ce fait que les propriétaires des moyens de production sont les ouvriers euxmêmes, qui produisent les objets nécessaires à leur propre consommation. Par contre, dans les systèmes antagonistes, l'entreprise économique est dirigée non plus par l'ouvrier, mais par une autre personne, le propriétaire des moyens de production. Pour l'entrepreneur-capitaliste il n'existe pas de différence entre les salaires des ouvriers et les dépenses exigées par les moyens de production. Le pain que consomme l'ouvrier et l'avoine que l'on donne au cheval sont pour lui tout un. On peut dire, il est vrai, que les ouvriers achètent eux-mêmes leurs objets de consommation,
tandis que les objets de consommation destinés aux animaux sont achetés par le capitaliste. Mais, au point de vue de la répartition des produits sur le marché, la question de savoir qui est l'acheteur n'a pas grande importance, L'important est de savoir d'où proviennent les moyens d'achat. Or, ce sont les moyens fournis par le capitaliste, qui ne diffèrent en rien de ceux avec lesquels celui-ci achète la houille, qui permettent à l'ouvrier d'acquérir ses objets de consommation. Aussi la demande des objets de consommation pour l'ouvrier dépend-elle des besoins de la production capitaliste, au même titre que la demande de houille.
Sans doute, l'ouvrier se considère comme un homme ; il voit en lui un but et non pas un moyen de production. Mais, pour le capitaliste, il n'est qu'un moyen <lc production. De là l'antagonisme social de l'ouvrier et du capitaliste. Toutefois cette lutte a lieu en dehors du marché des marchandises, où les objets de consommation pour l'ouvrier ne se distinguent en rien des objets de consommation pour les bètes de travail et, en général, des moyens de production.
Marx a montré que, dans l'économie capitaliste, le produit, la chose, s'anime en quelque sorte, et devient le maître de l'homme qui l'a créé. C'est ce que Marx appelait le caractère fétiche de la marchandise. Ce fétichisme, dont Marx nevoyaitpas très bien la nature, va plus loin. Si la chose se transforme en quelque sorte en homme dans l'économie capitaliste, par contre, l'homme se transforme en chose. Il descend au rang d'un instrument de travail, il devient l'égal de la machine.
On voit là le paradoxe de l'économie capitaliste, paradoxe incompréhensible pour l'économie politique actuelle : ce n'est pas la consommation sociale qui dirige la production et en constitue le but ; c'est, au contraire, la production qui dirige la consommation et lui sert de but. L'homme pour le capital et non pas le capital pour l'homme, voilà la devise de l'économie capitaliste. Si l'école de Marx a accepté la théorie de Sismondi, ce n'est que par suite d'une
inconséquence, d'une infidélité aux principes du marxisme lui-même. Le but de l'économie capitaliste est, non plus la consommation humaine, mais l'accumulation du capital. L'accumulation du capital s'effectue suivant un mouvement circulaire : le capital sous forme de produits se [transforme en argent, ensuite en mo}rens de production et en force ouvrière, puis de nouveau en produits. Dans ce mouvement rotatoire, chaque moment peut être considéré comme moyen, par rapport au suivant, et comme but, par rapport au procèdent. Quel est, par exemple, le but de la production capitaliste? Est-ce la création du pain (objet de consommation) ou de la fonte (objet de consommation productive)? Tout dépend du point d'où nous considérons le processus de la circulation du capital.
Si nous considérons la production agricole, par exemple, la création du pain en est le but et la création de la fonte (charrue) n'est qu'un moyen pour arriver à ce but. Dans une fonderie, au contraire, le but de la production est la fonte et la création du pain pour les ouvriers occupés dans la production de la fonte n'est qu'un moyen. Donc, le pain et la fonte peuvent être au même titre considérés comme but et comme moyen. La façon habituelle dont on oppose le pain à la fonte (comme le but au moyen) montre seulement que l'on ne comprend pas les lois qui régissent l'économie capitaliste.
Un paradoxe de l'économie capitaliste comme celui de la coexistence de l'accroissement de la richesse sociale et de la diminution du revenu social, cela sans qu'aucune rupture se produise dans l'équilibre de l'offre et de la demande, s'explique par ce fait que les revenus sociaux sont, dans l'économie capitaliste, de différente nature économique. Il faut distinguer les revenus des classes qui ne travaillent pas et qui sont à la tête de la production sociale, des revenus de la classe ouvrière, qui figure au rang des moyens de production. Le revenu de l'ouvrier est une dépense au point de vue du capitaliste. Ce double caractère du revenu ouvrier
s'explique par la double fonctiou économique remplie par l'ouvrier, à la fois moyen de production et consommateur. Comme moyen de production, l'ouvrier peut être plus ou moins remplacé par la machine. Cette substitution a pour résultat non pas la réduction, mais l'augmentation de la richesse sociale, car la somme générale des produits créés augmente. Le revenu social, au contraire, se trouve diminué par suite de la réduction du revenu de la classe ouvrière. La somme de la production sociale croît, celle de la consommation sociale décroit. Tous ces paradoxes du capitalisme procèdent de l'économie antagoniste. 11 est clair que si les ouvriers disposaient des moyens de production, rien de semblable ne. pourrait avoir lieu. Mais les dirigeants de l'économie capitaliste ne sont pas les ouvriers ; ce sont ceux pour qui les ouvriers sont un simple moyen de production.
Ainsi, avec la répartition proportionnelle de la production sociale, l'équilibre persiste entre l'offre et la demande, quelle que soit la réduction de la consommation. On pourrait, semble-t-il, en conclure que l'économie capitaliste ne peut jamais être affectée par l'insuffisance des débouchés. On ne peut dès lors comprendre pourquoi les entreprises capitalistes se heurtent à tant de difficultés pour l'écoulement de leurs produits, pourquoi la lutte pour les débouchés constitue un trait si caractéristique de l'économie capitaliste.
Cela s'explique de la manière suivante. La production capitaliste dispose de forces productrices énormes et tend toujours à augmenter la somme des produits qu'elle crée. Mais l'écoulement de ces produits n'est possible qu'avec une répartition proportionnelle de la production sociale. Or, le capitalisme ne possède aucune organisation qui permette de réaliser cette proportionnalité. Dès lors surgissent des crises industrielles, dout nous étudierons la nature dans le chapitre suivant. Qu'il nous suffise pour l'instant de remarquer que l'absence d'une organisation quelconque en vue de la répartition proportionnelle de la production joue dans l'économie capitaliste le rôle d'un bandeau élas-
tique qui presse constamment la production et l'empêche de déployer toutes ses forces. C'est de là que naissent les difficultés auxquelles se heurte Fécoulement des produits dans l'économie capitaliste. Les débouchés sont toujours insuffisants pour le capitalisme, non parce que les consommateurs sont trop peu nombreux, mais parce que la répartition proportionnelle de la production est absolument irréalisable dans les conditions de l'économie capitaliste : le capitalisme a la plus grande peine à atteindre une approximation de cette proportionnalité; il y arrive par les crises et par la suppression des entreprises dont le développement a élé excessif.
Vérification de la théorie des débouchés
Toute théorie économique ne peut être considérée comme absolument démontrée que lorsqu'elle a été vérifiée par les faits. Pareille vérification est d'autant plus nécessaire pour une théorie comme celle que nous venons d'exposer, qui s'écarle tellement des opinions courantes et a une allure si paradoxale. La base de celte théorie est, comme on le voit par ce qui précède, ce principe que la demande de moyens de production crée un marché identique à celui que crée la demande d'objets de consommation et que, par suite, aucune diminution de la proportion des objets de consommation ne peut gêner l'écoulement de la production capitaliste.
Les faits montrent, en effet, que le trait caractéristique de l'évolution capitaliste est l'accroissement relativement lent de la production des objets de consommation et l'accroissement rapide de la production des moyens de production. Il y a quelques dizaines d'années, c'était l'indus-
trie colonnière qui tenait la tète dans l'industrie capitaliste. C'est aujourd'hui l'industrie du fer. L'agriculture, depuis plusieurs dizaines d'années déjà, ne fait pas de progrès dans l'Europe occidentale. Il en est -presque de même de l'industrie du tissage. Par contre, la production de la fonte, des produits chimiques, des machines, de la houille, en un mot des moyens de production, croît très rapidement. Par suite de cet état de choses, la fraction de la population employée à la production des objets de consommation diminue et la fraction employée à la production des moyens de production augmente.
Voici à ce sujet les statistiques pour l' Allemagne (l).
Nombre de personnes
occupées par la
production dos objets
de consommation (en
milliers)
eu —
Nombre de personnes
occupées par la
production des moyens
de production (en
milliers)
si
O .ra
Les statistiques fournies par le dernier recensement de l'industrie allemande, en 1907, montrent que la population occupée par la production des moyens de production a
(1) Le premier groupe comprend les ouvriers occupés dans l'agriculture, l'horticulture, la pêche, l'industrie du tissage, la fabrication des produits alimentaires, la confection des vêtements, l'hôtellerie ; le second groupe les ouvriers occupés dans l'industrie minière, le travail de la pierre et de l'argile, la production des machines et des instruments, l'industrie chimique, la fabrication des produits d'éclairage, du savon, des huiles, les papeteries, le travail du bois, la construction, la reproduction polygraphique. Sans aucun doute, nous n'avons pas dans ces groupements la prétention d'être exact; nous voulons simplement donner une illustration.
subi depuis 189^ un accroissement énorme. Voici les statistiques concernant la Prusse :
Industrie du tissage
Confection des vêtements
Fabrication des produits alimentaires.
Hôtellerie
Travailleurs de la pierre et de l'argile.
Industrie minière
Industrie métallurgique
Fabrication des machines et des instruments
Industrie chimique
Industrie du bâtiment
Nombre de personnes
occupées
(en milliers;
Pourcentge
cie l'augmentation
L'industrie du tissage (pour ne pas parler de l'agriculture) est restée presque stationnaire : le revenu des classes ouvrières augmente trop lentement pour qu'il puisse y avoir accroissement de la demande de vêtements par les masses populaires. Par contre, la production des moyens de production progresse avec une rapidité donnante. L'augmentation du nombre des ouvriers occupés par la fabrication des machines et des instruments est particulièrement frappante : elle est presque du double. En 1895, l'industrie du tissage occupait, en Prusse, un nombre d'ouvriers plus grand que la fabrication des machines et des instruments ; en 1907, le rapport est renversé.
Le marché pour les objets de consommation ne s'élargit que très lentement, ce qui s'explique par la pauvreté du peuple. Mais la stagnation relative dans la production des objets de consommation n'amène pas la stagnation dans l'ensemble de la production sociale. Au contraire, celle-ci
croît plus rapidement que jamais, s'orientant de plus en plus vers la création des moyens de production. Que font donc ces machines, dont le nombre a si considérablement augmenté en Prusse de 1895 à 1907 ? Elles servent en partie à la production d'objets de consommation, mais surtout, et dans une proportion toujours croissante, à la production de nouvelles machines et autres moyens de production pour l'industrie capitaliste, qui s'oriente de plus en plus vers la création de ses propres moyens de production, vers l'accumulation du capital.
L'accumulation du capital devient de plus en plus un but pour elle-même et toute l'organisation de la production sociale lui est subordonnée. La production capitaliste devient de plus en plus le marché de la production capitaliste et ce marché s'étend avec assez de rapidité pour que le capital puisse poursuivre sa marche victorieuse à travers le monde.
Cette accumulation du capital s'effectue dans tous les pays capitalistes. Néanmoins, Une s'ensuit pas de difficultés pour l'écoulement de la production capitaliste. Vers 1840, Engels, partant de la théorie qui veut que les débouchés pour les produits de l'industrie capitaliste soient déterminés par la demande de la consommation, avait prédit pour l'avenir un ralentissement inévitable du développement de l'industrie capitaliste et une stagnation industrielle chronique (1).
(1) « Depuis que la Chine est devenue accessible au commerce mondial, écrivait Engels, il ne reste plus de nouveaux marchés que l'on puisse conquérir. Il faut donc tirer de plus en plus parti des anciens. Dès lors le développement de l'industrie doit nécessairement se ralentir dans l'avenir. » — « Les industriels anglais, écrivail-il ailleurs, dont les moyens de production s'étendent incomparablement plus vite que les débouchés, vont à grands pas vers le moment où leurs expédients seront épuisés, où les périodes de prospérité, qui séparent aujourd'hui deux crises l'une de l'autre, disparaîtront complètement sous la pression des forces productrices démesurées, où il n'y aura entre deux crises que de courts inter-
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Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis et l'industrie capitaliste a pris un développement gigantesque, surtout la production des moyens de production, tandis que la production des objets de consommation augmentait dans des proportions beaucoup moindres. La prédiction d'Engels s'est-elle donc réalisée ? Pas du tout. On n'observe rien de semblable à une stagnation industrielle chronique et le capitalisme trouve toujours un marché pour la quantité toujours croissante des moyens de production, malgré la diminution relative de la demande d'objets de consommation. Tels sont les faits, et il est facile de voir dans quelle mesure ils confirment la théorie que nous avons exposée.
Mais peut-être l'écoulement de tous les produits de l'industrie capitaliste tient-il uniquement à ce que l'excédent en est rejeté au dehors, sur le marché extérieur? En effet, tout pays capitaliste exporte une partie plus ou moins grande de sa production. Pour beaucoup de branches de l'industrie anglaise, le marché extérieur a une importance plus grande que le marché intérieur. Et la suppression du marché extérieur serait assurément la ruine de l'industrie anglaise. Mais cela prouve-t-il que la production capitaliste en Angleterre dépasse les forces d'achat du capitalisme anglais, et que les produits ne puissent être écoulés dans l'intérieur du pays ? Le fait que l'Angleterre importe de l'étranger des marchandises pour une valeur supérieure à celle de l'exportation montre que cette opinion est erronée. Le montant de l'importation anglaise pendant ces dernières année dépasse de 150 millions de livres et davantage le montant de l'exportation. En d'autres termes, la consommationdu marché intérieur anglais dépasse de 150 millions de livres la production nationale. La force d'achat de l'économie capitaliste anglaise n'est donc pas inférieure aux
valles de vie industrielle molle et peu intense, a Marx et E>tgels Gesammelte Schrifen, t. II, p. 393 et t. III, p, 389.
forces productrices, au contraire. Peut-on parler de surproduction capitaliste quand le capitalisme anglais achète plus de produits qu'il n'en vend (1)?
Nombre d'économistes pensent que l'industrie capitaliste a de plus en plus besoin, au fur et à mesure qu'elle se développe, du marché extérieur. En effet, le chiffre absolu de l'exportation augmente rapidement. Mais, cela ne prouve pas que l'importance relative du marché intérieur p'our l'écoulement de la production sociale subisse une diminution. Sombart a montré, au contraire, que la fraction de la production allemande (qui croit avec une rapidité' extraordinaire) exportée sur le marché extérieur diminue constamment, et qu'une fraction de plus en plus grande trouve sur le marché intérieur un placement avantageux.
Le plus curieux c'est que, sous ce rapport, le développement des différentes branches de l'industrie est inégal. Ainsi la supériorité de l'exportation des produits métallurgiques sur leur consommation a baissé de 1880 à 1900, malgré l'accroissement colossal de la production métallurgique allemande, de 29,3 0/0 à 7,8 0/0 de l'ensemble de la production ; la supériorité de l'exportation de la houille est passée de 11 0/0 à 7,3 0, 0. La fraction de l'exportation des produits de coton, de laine, et des autres produits de l'industrie du tissage, a beaucoup moins baissé (2). Le marché intérieur allemand s'élargit donc très rapidement pour la houille et pour le fer, et beaucoup plus lentement pour les vêtements. Pourquoi ? Evidemment parce que le développement du capitalisme accroît la demande des moyens de production et non celle des objets de consommation.
(t) Cet excès de l'importation sur l'exportation s'explique, comme •on le sait, par le fait que l'Angleterre est le créancier des autres pays, qui lui paient en marchandises l'intérêt de leurs dettes.
(2) Sombart, Die deatsche Volkswirtschaft im 19 Jahrhi<jidert,pA3Q-
11 faut cependant expliquer, en partant de la théorie exposée, pourquoi le marché extérieur est si nécessaire à la plupart des pays capitalistes. Cette explication n'offre aucune difficulté. Si un pays importe des marchandises de l'étranger, il doit également en exporter pour payer son importation. Si le marché extérieur a une si, grande importance pour l'Angleterre, c'est que son marché intérieur est encombré de produits étrangers. Il ne faut pas s'étonner de voir l'industrie capitaliste travailler plus ou moins pour le marché exlérieur. Au point de vue du capitaliste, pourquoi le marché intérieur serait-il préféré au marché extérieur? Le capitaliste cherche un acheteur et il lui est tout à fait indifférent que ce soit un étranger ou un compatriote.
Historiquement, c'est le marché extérieur qui a fait le développement du capitalisme, et voici pourquoi. A l'origine l'industrie capitaliste produisait surtout des objets de luxe : des soieries, des draps fins, de la porcelaine, des verreries, des armes de prix, etc. Les consommateurs n'étaient pas en nombre suffisant dans le pays même ; il fallait les chercher ailleurs, surja surface du monde entier, car partout les riches ne constituent qu'une fraction insignifiante de la population. En général, le capital est cosmopolite, il est international. 11 tend à l'extension illimitée de la production et. par suite, cherche son client partout. Le résultat est que desliens commerciaux relient étroitement entre eux tous les pays du monde capitaliste. Chaque pays est un marché pour les autres pays, et réciproquement ; chaque pays importe et exporte des marchandises et aucun ne peut se passer du marché que constituent pour lui les autres pays, car son propre marché est plus ou moins pris par les produits étrangers.
L'exportation d'un pays capitaliste dans un autre pays capitaliste n'est pas une exportation en dehors des limites de l'économie capitaliste et elle ne peut pas donner lieu à la surproduction capitaliste, si toutefois celle-ci existe. Aussi les partisans de la théorie de la surproduction de-
Traient-ils entendre par marché extérieur le marché de pays non capitalistes. En se plaçant au point de vue de cette théorie, il faudrait admettre que le capitalisme, se développant de plus en plus, a besoin pour l'écoulement de ses produits du marché fourni par les pays où l'organisation capitaliste n'existe pas. Et comme le système capitaliste envahit rapidement le monde entier, chaque pas en avant du capitalisme limitant le champ d'écoulement de la surproduction, le développement du capitalisme devrait être depuis longtemps arrêté faute de débouchés.
Or, le développement du capitalisme non seulement ne s'arrête pas, mais s'accélère de plus en plus depuis des dizaines d'années. Où donc les pays capitalistes trouventils à écouler la partie de leur production qui ne trouve pas place sur le marché intérieur? En première ligne, dans les autres pays capitalistes.
De tous les pays du monde, l'Angleterre est celui pour qui l'exportation dans les pays non capitalistes a la plus grande importance. C'est la raison qui oblige l'Angleterre à attacher tant de prix à ses colonies. Ce serait pourlant commettre une grave erreur que de croire que la plus grandepartie de l'exportation anglaise se dirige vers les colonies. Voici par exemple, quelle a été la répartition de l'exportation du Royaume-Uni en 1910.
Montant de Vexportation du Royaume-Uni dans les différents pays {en millions de livres sterling),
Colonies britanniques
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