‹ Les crises industrielles en AngleterreChapitre 19 sur 51 · IL · texte numérisé non relu

IL

Les colonies absorbent un tiers de l'exportation britannique. L'exportation anglaise dans l'Europe centrale et aux Etats-Unis, c'est-à-dire dans les pays capitalistes, atteint un chiffre presque égal.

Parmi les produits exportés, les moyens de production — fer, machines, instruments, houille — jouent un rôle énorme et qui va sans cesse croissant.

Valeur des produits exportés par le Royaume-ihii en 1910 {en millions de livres sterling).

Produits de coton manufacturés.

Produits de laine manufacturés.

Fer et objets de fabrication en fer (y compris les machines).

Houille.

Pendant la période 1 868-70 la valeur annuelle des tissus de coton exportés par le Royaume-Uni atteignait 54 millions de livres, celle des tissus de laine 2l millions, celle du fer et des objets de fabrication en fer 26 millions, celle de la houille 5 millions 4. Ainsi, de 1868 à 1910, le montant de l'exportation des tissus de coton s'est accru de 70 0/0, celui des tissus de soie de 16 0/0, celui du fer de 258 0/0, celui de la houille de 604 0/0. L'exportation anglaise fournit de plus en plus les moyens de production nécessaires aux besoins de l'industrie capitaliste dans les autres pays ; l'exportation des objets de consommation subit une diminution relative.

Le déplacement international du capital et le marché dans les pays

neufs capitalistes

Cependant, avec notre théorie des débouchés, l'explication du reflux du capital des pays de vieille civilisation capitaliste dans les pays où le capitalisme s'est implanté depuis peu, présente, semble- 1- il, de grandes difficultés. Ce reflux s'effectue dans des proportions énormes. On estime par exemple que 50 millions quittent annuellement l'Angleterre et que, vers 1890, 2 milliards 5 du capital anglais étaient déjà placés à l'étranger. La France place chaque année à l'étranger jusqu'à 1 milliard 5 de francs de son épargne, et 40 milliards du capital français sont actuellement à l'étranger. L'Allemagne a placé à l'étranger 26 milliards de marks de son capital.

Cet exode constant et toujours croissant du capital des pays de vieille civilisation capitaliste contribue puissamment à la propagation du système économique capitaliste dans le monde entier. C'est grâce à l'afflux du capital dans les pays neufs, que le capital conquiert de nos jours un pays après l'autre : émigrant à l'étranger, il reste toujours le môme et répand partout le nouveau système économique.

Quelle est donc la cause de l'émigration du capital? Celleci ne démontre-t-elle pas qu'il y a dans les pays capitalistes une surproduction du capital, qu'on ne peut plus trouver à employer le capital nouveau ? S'il en est ainsi, comment peut on affirmer que le capital lui-même crée les débouchés dont il a besoin?

Le reflux du capital peut cependant être suffisamment expliqué sans que l'on doive avoir recours à la théorie ab-

solument erronée de la surproduction. Le capital afflue dans les pays neufs, tout d'abord parce que le taux du profit y est plus élevé. Le capital, par son essence même, est international; la raison et le but de sa circulation est la réalisation d'un profit aussi élevé que possible. Si le taux du profit est plus élevé dans un pays que dans l'autre, il doit nécessairement s'ensuivre une émigration du pays où la rémunération est moindre vers l'autre. Ce phénomène est régi par des lois aussi constantes et aussi nécessaires que le mouvement de l'eau dans des vases communicants de niveau différent.

D'autres causes influent encore sur le déplacement international du capital. Dans les vieux pays capitalistes, l'extension de la production sociale n'est possible qu'avec une répartition proportionnelle de la plus-value placée dans l'industrie. Cette nécessité d'une répartition proportionnelle de la production sociale constitue, avons-nous dit, le bandeau élastique du capitalisme, un frein permanent à l'accroissement de la production capitaliste. Dans les pays neufs au contraire, où les entreprises capi'alistes se trouvent au milieu d'un système économique de type différent, le développement des entreprises capitalistes est possible par l'éviction des formes économiques non capitalistes.

Prenons un exemple concret. Pour qu'il y ait place sur le marché intérieur anglais pour la quantité de drap supplémentaire, il faut qu'il y ait augmentation de la quantité des produits quelconques qui peuvent être échangés contre ce drap. C'est ce qui entrave l'extension de la production du drap en Angleterre. En Russie, au contraire, l'extension de la production capitaliste du drap peut ne pas être accompagnée d'une extension dans la production d'autres produits quelconques. Le supplément de drap produit par la manufacture peut tout simplement remplacer le drap de la production non capitaliste, par exemple, le drap fait par le paysan pour son usage personnel. Dans ce cas-là, la production capitaliste peut s'étendre rapidement aux dépens

CIIAP. f. LA THEOfllE DES DÉBOUCHES 233

des formes de production non capitalistes, sans rencontrer ie frein qui retarde le développement de l'économie capitaliste dans les pays où le capitalisme est de vieille date. Le marché, pour la quantité croissante des produits d'une branche donnée de l'industrie capitaliste, est alors créé non plus par l'extension proportionnelle des autres branches, ce qui est un processus complexe et difficile, mais par la disparition du système économique naturel, de la petite production non capitaliste, pour laquelle l'organisation capitaliste est une concurrente acharnée.

Le marché pour les produits de l'industrie capiialiste s'élargit donc avec plus de facilité dans les pays neufs que dans les pays vieux. C'est surtout cette circonstance qui favorise le reflux du capilal des pays vieux vers les pays neufs.

Cela ne veut pas dire que, dans les vieux pays capitalistes, la production ne puisse pas se développer et s'accroître. Le bandeau élastique ne fait que ralentir, il ne supprime pas, la croissance du capitalisme. Nous voyons l'économie capitaliste allemande se développer avec une rapidité surprenante, surtout par suite de l'extension du marché intérieur. En règle générale, il n'existe pas d'autre limite au développement de l'économie capitaliste, que celle des forces productrices de la société, le capital se créant à lui seul ses débouchés. Mais cette création, vu la nécessité d'une répartition proportionnelle du travail social, subit des relards et des interruptions ; ce sont les crises économiques, à l'étude desquelles est consacré le chapitre suivant.

Dans un pays comme la Russie, où l'économie naturelle subsiste encore et où la production capitaliste n'embrasse que la minorité de la population, les débouchés pour les produits de l'industrie capitaliste dépendent essentiellement de la prospérité des masses que n'englobe pas la production capitaliste. Une bonne récolte augmente la puissance d'achat de la population paysanne et la demande des produits de la production capitaliste s'en trouve également

augmentée. L'appauvrissement des campagnes a, au contraire, pour résultat la restriction du marché pour les produits manufacturés. Tout cela est indiscutable et ne contredit en rien la théorie des débouchés exposée plus haut. Cette théorie devait expliquer le processus de l'écoulement de la production dans les limites de l'économie capitaliste. Aussi devait-elle partir de l'hypothèse d'un capitalisme pour ainsi dire fermé, d'un système capitaliste qui écoule le produit social dans ses propres limites. On a vu que le seul obstacle qui puisse empêcher cet écoulement est le manque de proportionnalité dans la répartition de la production sociale, et non pas l'insuffisance de la demande sociale d'objets de consommation. Toutefois, cet obstacle retarde réellement l'évolution capitaliste. Il est beaucoup moins sensible dans les pays neufs, grâce à l'existence d'un marché non capitaliste. L'appauvrissement des classes qui se trouvent en dehors du monde capitaliste, restreint ce marché non capitaliste et rapproche les pays capitalistes jeunes, en ce qui concerne les conditions d'évolution de l'économie capitaliste, des pays vieux. Mais, de même que, dans les pays vieux, le développement de l'économie capitaliste n'est pas arrêté par le frottement énorme causé par le manque de proportionnalité dans la production sociale, de même l'appauvrissement de la population dans les pays jeunes ne peut y empêcher les progrès de la production capitaliste.

Page 1