CHAP. II. LES DIFFERENTES THEORIES DES CRISES
du mouvement des récoltes et du prix du pain. Ainsi, par exemple, en Angleterre, la période de prospérité industrielle de 1820 à 1823 a embrassé exactement les années de mauvaise récolte et la stagnation industrielle a coïncidé avec les bonnes récoltes. L'essor industriel des années 1845-1847 a eu lieu pendant une grande disette et la dépression de 1848 a accompagné une bonne récolte. La crise mondiale de 1857 est survenue en même temps qu'une excellente récolte. Les prix élevés du pain en 1870-1873 n'ont pas empêché l'essor industriel. La stagnation qui suivit ne fut pas non plus empêchée par de belles récoltes. La stagnation industrielle qui intervint vers 1885 coïncida avec le bon marché du pain. En général, la comparaison du prix du pain avec les phases du cycle industriel montre avec une évidence complète qu'il ne saurait être question de dépendance causale entre ces deux ordres de phénomènes (1).
Il convient cependant de mentionner une tentative d'expliqué r la périodicité des crises industrielles par les conditions de la production agricole. Cette tentative a élé faite par Jevons.
Jevons ne nie pas que les crises industrielles périodiques ne peuvent point dépendre des fluctuations des récoltes en Angleterre et dans les autres pays européens. Mais leur périodicité ne peut-elle pas être déterminée par des disettes périodiques survenues en dehors de l'Europe, dans les pays où l'Angleterre exporte ses produits. L'Inde, en particulier, souffre beaucoup de disettes périodiques, qui se renouvellent tous les dix ans et sont provoquées par la sécheresse. Certains auteurs qui ont étudié la question de ces sécheresses périodiques dans l'Inde estiment qu'elles peuvent être en connexion avec les variations périodiques de la quantité de chaleur que la terre reçoit du soleil ; à leur tour, ces variations s'expliqueraient par les variations du nombre des
(1) Il suffit pour s'en convaincre de comparer la courbe des prix du fer qui suit rigoureusement les phases du cycle capitaliste avec celle du prix du pain. On n'observe aucun parallélisme entre les deux.
23tî PART. 11. LA THÉORIE DES CRISES
taches observées sur le soleil. Jevons arrive ainsi à cette conclusion hardie que la périodicité des crises industrielles est déterminée par la périodicité de l'apparition d'un grcTnd nombre de taches solaires.
Jevons voit une démonstration de sa théorie dans la coïncidence presque parfaite de la durée de la période d'apparition de nombreuses taches solaires et de la période des crises. En étudiant les fluctuations de l'industrie anglaise pendant deux siècles, Jevons est arrivé à cette conclusion que le cycle capitaliste embrasse en moyenne 10 ans 460 : la période moyenne de l'apparition du plus grand nombre détaches solaires est aussi de 10 ans 45. Jevons estime qu'une coïncidence si parfaite ne peut pas être fortuite et que la périodicité des fluctuations de l'industrie anglaise doit être déterminée par la périodicité de l'apparition des taches solaires.
Telle est la théorie de Jevons. Elle est ingénieuse et originale, mais elle n'est nullement basée sur les faits. D'abord il est absolument laux que le cycle industriel comprenne un nombre rigoureusement déterminé d'années. Pour obtenir ses nombres de périodicité, Jevons a été obligé d'avoir recours à toute une série d'explications forcées. Il rejette complètement certaines crises comme non périodiques. Ailleurs, il en invente qui n'ont jamais eu lieu. Au xvuie siècle, on n'a rien observé qui ressemblât à la périodicité des crises industrielles, car, à cette époque, il n'y avait pas de crises industrielles typiques. De 1800 à 1820, il y a eu trois crises industrielles : en 1810, en 1815 et en 1818; mais elles n'étaient pas périodiques. A cette époque, la périodicité des crises n'a pu encore s'établir. De 1825 à 1850, on voit se succéder en Angleterre trois crises périodiques, en 1825, en 1836, en 1847, séparées l'une de l'autre par la même période de onze ans. Les crises suivantes se manifestent en 1857 (après 10 ans) et en 1866 (après 9 ans). Puis, les crises de l'ancien type cessent en Angleterre et le cycle capitaliste commence à s'exprimer