CHAP. II. — LES DIFFÉRENTES THEORIES DES CRISES
Juglar présente le processus du développement de la crise de la façon suivante :
La hausse des prix des marchandises en ralentit naturellement la vente. Aussi, au fur et à mesure que les prix s'élèvent, la balance commerciale devient-elle de moins en moins favorable pour le pa)Ts. L'or commence à s'écouler vers l'étranger en paiement des marchandises dont l'importation ne couvre plus l'exportation. Au début, cette sortie de l'or est insignifiante et n'attire l'attention de personne. Finalement, les prix des marchandises deviennent si hauts que l'écoulement à l'étranger devient très difficile. Les prix tombent brusquement, des banques et des maisons de commerce font faillite et on se trouve en pleine crise industrielle.
On ne peut pas nier que la cause immédiate des crises ne soit la baisse des prix. La cause de l'exode du numéraire pendant la période qui précède immédiatement la crise, est aussi très bien expliquée par Juglar : la hausse des prix à l'intérieur du pays ralentit l'exportation des marchandises indigènes et encourage en même temps l'importation des marchandises étrangères ; naturellement le déficit de l'exportation des marchandises est couvert par l'exportation de l'or.
Néanmoins la théorie du Juglar ne résout pas le problème des crises. Si on la compare à celle de Laveleve, on voit que Juglar a fait un pas en avant: il a montré que les troubles de la circulation monétaire qui caractérisent l'approche d'une crise sont des phénomènes secondaires, provoqués par le changement de la hauteur relative du prix des marchandises à l'intérieur du pays et à l'étranger. Mais pourquoi les prix des marchandises subissent- ils ces hausses périodiques qui aboutissent à des crises industrielles ? C'est ce que Juglar n'a pas expliqué et ce qu'il dit en passant de l'épargne du pays est très maladroit. Si la demande des marchandises augmente, l'oiïre augmente donc aussi. Dans un pays capitaliste, ce n'est pas la demande qui précède l'offre
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mais toujours l'offre qui précède la demande. D'habitude, il y a surabondance de capital et surabondance de marchandises qui ne peuvent trouver place sur le marché. La situation naturelle du marché n'est donc pas une tendance à la hausse, comme le prétendait Juglar, mais à la baisse des prix. Ainsi, la théorie de Juglar laisse sans réponse satisfaisante la question qui est au fond du problème des crises : les fluctuations des prix.
Le dernier groupe des théories des crises cherche l'explication de ces phénomènes dans le domaine de la répartition du revenu social. La théorie des débouchés de Sismondi est en même temps une théorie des crises. D'après cette théorie, la cause de l'apparition des crises est la création par l'économie capitaliste d'une plus-value, qui ne peut être consommée par la société par suite de la pauvreté des masses populaires. Le marché pour les produits de l'industrie capitaliste est, d'après Sismondi, trop étroit, comparativement aux forces productrices dont le capitalisme dispose.
On a lu au chapitre précédent la réfutation théorique de cette doctrine. L'histoire des crises la contredit également. Avec cette théorie, le mouvement de prospérité industrielle qui vient après chaque crise, est absolument incompréhensible. La crise et la stagnation industrielle n'enrichissent pas le peuple; elles l'appauvrissent. Comment se fait-il qu'après quelques années de dépression un mouvement de prospérité industrielle soit possible, que le marché puisse absorber une plus grande quantité de produits qu'avant la crise? Si cette théorie était exacte, il faudrait s'attendre à ce quel'industrie capitaliste périclite ; la pauvreté du peuple devrait empêcher toute extension de la production. La stagnation industrielle devrait être chronique. Or, c'est un tout autre spectacle qui s'offre à nous, un accroissement extrêmement rapide de la production, malgré les interruptions passagères des périodes de stagnation.
Cette simple considération montre combien la théorie qui voit la cause des crises industrielles dans Finsuftisance
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de la consommation du peuple, est erronée. Cette théorie est contredite par la répétition périodique des crises, car en partant de son principe, il faudrait s'atlendre à une stagnation chronique de la production capitaliste.
A ce même groupe de théories se rattache aussi la théorie de Rodhertus, guidée par ce qu'on appelle la loi d'airain des salaires, dont Rodberlus était le partisan absolu. D'après cette loi, le salaire a toujours pour limite le minimum demoyens d'existence. Cependant, dit Rodhertus, là productivité du travail croit avec les progrès de l'industrie. De nouveaux perfectionnement techniques augmentent la production de l'ouvrier ; mais l'ouvrier continue à ne recevoir que son salaire primitif. Ainsi, la part relative de l'ouvrier dans le produit du travail baisse proportionnellement aux progrès techniques. En d'autres termes, les ouvriers ne sont en mesure de consommer qu'une fraction de plus en plus réduite de la production sociale. Il en résulte qu'avec les progrès techniques une fraction du capital social occupé dans la production des objets de consommation pour la classe ouvrière devient libre et doit passer dans d'autres branches de la production. Mais ce passage ne peut s'effectuer qu'avec lenteur et avec des heurts. Dans le cas où il trouve des obstacles, les branches de l'industrie qui produisent des objets de consommation pour la classe ouvrière ne peuvent écouler tous leurs produits. Il en résulte une surproduction partielle qui, par suite de la dépendance qui existe entre toutes les branches de l'industrie, se transforme en surproduction générale. On a ainsi ce que l'on appelle une crise industrielle (1).
Logiquement, la théorie de Rodhertus est bien construile. 11 ne partage pas les idées de Sismondi sur les débouchés, et ne croit pas que la pauvreté de la classe ouvrière rende impossible l'écoulement de la production sociale. Pour lui,
(\) La théorie de Rodhertus est exposée principalement dans ses quatre « Lettres sociales » adressées à Kirchmann.
-iti PART. II. LA THÉORIE DES CRISES
les crises ne sont pas provoquées par la modicité absolue du salaire, mais par le fait qu'il diminue avec les progrès techniques. En général, Rodbertus reconnaît bien comme cause des crises non pas l'excès de la production sociale, mais le manque de proportionnalité clans sa répartition.
Le défaut de cette théorie est dans le désaccord de ses postulats fondamentaux et des faits. Tout d'abord, la loi d'airain des salaires, qui est le point de départ de Rodbertus, est inexacte. Pendant les périodes d'essor industriel, le salaire de l'ouvrier augmente et ne reste point invariable, comme le prétendait Rodbertus. Les époques de prospérité industrielle ne sont point des périodes de progrès technique ; au contraire, les progrès techniques s'introduisent ordinairement durantles périodes de stagnation industrielle, lorsque la baisse du profit oblige les entrepreneurs à rechercher les moyens de réduire les frais de production. Ce sont les branches industrielles qui produisent les moyens de production qui ont le plus à souffrir des crises et non celles qui produisent des objets de consommation pour la classe ouvrière. En général, la théorie de Rodbertus, tout en étant logiquement parfaite, est construite entièrement a priori et ne trouve pas le moindre appui dans les faits.
En définitive, aucune des théories que nous venons d'examiner, n'est en mesure d'expliquer le processus du cycle capitaliste, qui reste toujours énigmatiqueet incompréhensible.