DES CRISES
Caractère général de cette périodicité. — Le cycle industriel. — La régularité des fluctuations du prix du fer. — La création périodique de nouveau capital fixe. — La construction de voies ferrées.
— Les spéculations sur la propriété immobilière. — La théorie de Henry George. — L'accumulation ininterrompue de capital empruntable disponible. — Différence entre l'accumulation du capital empruntable et du capital productif — Les crises et la bassesse du taux de l'intérêt. — L'impossibilité de la transformation ininterrompue du capital empruntable en capital productif.
— Les crises financières. — Le cycle du crédit. — Causes des phases du cycle industriel. — Le commerce extérieur.
L'histoire des crises anglaises nous a montré la périodicité du flux et du reflux de l'industrie capitaliste. Le cycle industriel peut s'étendre et se rétrécir, selon les conditions économiques concrètes du moment historique. Aussi peuton, de prime abord, considérer comme fausses toutes les théories qui veulent voir dans le retour des crises un phénomène régi par une loi mathémathique. Sans doute, pendant quelques dizaines d'années, les crises se sont renouvelées à intervalles à peu près égaux : les crises de 1825, de 1836 et de 1847 ont toutes été séparées les unes des autres par un intervalle de 1 1 ans. Cependant la crise suivante s'est produite après un intervalle de 10 ans, en 1857 ; l'autre
après un intervalle de 9 ans, en 1866. La période de stagnationdes années soixante-dix a commencé en 1873 et s'est terminée en 1879; celle des années quatre-vingt a commencé en 1882 et s'est terminée en 1887 ; celle des années quatre-vingt-dix a commencé en 1891 et s'est terminée en 1895. Puis, le cycle industriel s'est étendu et a embrassé dix ans, car l'industrie anglaise a prospéré jusqu'au milieu de 1900. En revanche, les dix premières années du xxe siècle ont vu deux périodes de stagnation: 1901-1904 et 1908-
L'évolution capitaliste est périodique, en ce sens qu'elle est laite d'une succession de périodes d'essor et de faiblissement, de prospérité et de dépression, qu'elle évolue suivant un cycle. Le cycle industriel embrasse approximativement (mais approximativement seulement) dix années. D'après les paroles souvent citées de Samuel Lloyd, nous avons tous les dix ans « le calme commercial, puis un progrès, un retour de confiance, la prospérité, l'énervement, la spéculation à outrance, les luttes convulsives, l'impasse^ la stagnation des affaires, la misère.., et puis de nouveau le calme commercial ». Ce cycle industriel peut être considéré comme une loi inhérente à l'économie capitaliste. Il embrasse, comme on peut le voir par l'histoire des crises anglaises, de 7 à 11 ans (1).
Le problème des crises ne peut être convenablement résolu qu'en s'appuyant sur une bonne théorie des débouchés. Ory. la science économique contemporaine, dans la grande majorité de ses représentants, prend comme base une fausse théorie des débouchés. Rien d'étonnant à ce qu'elle soit impuissante à apporter la solution.
La théorie des débouchés nous a montré qu'il est faux d'admettre une surproduction de la société capitaliste amenée
(1) Le cycle le plus court est celui des dix dernières années ; \l n'embrasse que 7 ans (1901-1908) ou même 6 ans, si on le calcule d'un essor à l'autre.
parl'insuffisancedelaconsommation. L'existence d'unesurproduction générale pendant les périodes de stagnation ne peut cependant être niée. Il résulte de la théorie des débouchés exposée plus haut que la surproduction ne peut être que partielle. Il nous faut donc expliquer comment il se fait qu'elle puisse prendre, pendant les périodes de crises, un caractère ge'néral. Comment peut-il y avoir surproduction générale, si la demande des produits est déterminée par la production, si l'augmentation de l'offre équivaut à l'augmentation de la demande?
Pour comprendre le fait delà surproduction générale, il faut comparer les conditions de l'économie capitaliste avec les conditions des systèmes économiques plus primitifs. Prenons, par exemple l'échange naturel, l'échange d'un produit contre un autre produit, sans l'intermédiaire de l'argent. Supposons que Ton échange immédiatement du drap contre du pain. Dans ce cas, s'il y a excès dans la production du pain, relativement à celle du drap, son prix par rapport à celui du drap baissera et le prix du drap par rapport au pain augmentera. L'excès dans la production du pain couvrira l'insuffisance de la production du drap ; la baisse du prix d'un côté sera compensée par la hausse observée de l'autre côté. 11 est évident qu'il ne peut y avoir surproduction générale de ces deux produits, car le prix du pain par rapport à celui du drap et le prix du drap relativement à celui du pain ne peuvent pas baisser simultanément. La surproduction, aussi bien que la baisse des prix, ne peut être que partielle.
Passons maintenant à l'échange en monnaie. Supposons que les prix du pain et du drap s'expriment par un moyen terme, l'argent. Admettons que la production du pain dépasse les besoins du producteur de drap. En ce cas, le prix monétaire du pain diminuera. Cette réduction peut être si considérable qu'elle entraine une diminution de la somme totale de l'argent reçu par le producteur de pain ; pour une quantité plus grande de pain celui-ci aura eu une
somme d'argent moindre. Les moyens d'achat du producteur de pain diminueront donc. Et, comme il se sert de ces moyens pour acheter du drap, il en résulte une diminution de la demande monétaire du drap et une baisse du prix de ce produit. La baisse du prix monétaire du pain sera donc suivie d'une baisse du prix monétaire du drap.
En d'autres termes, il se produira un excès de l'offre sur la demande monétaire des produits et, par suite, une baisse générale des prix. Or, une baisse générale des prix sur le marché est la manifestation d'une surproduction générale des marchandises.
Dans ce cas-là, la surproduction générale a pour cause la surproduction partielle, le manque de proportionnalité dans la répartition du travail social. La production d'une marchandise dépasse les besoins de la consommation ; il en résulte une baisse de son prix monétaire ; et, comme il existe une connexion entre les prix monétaires des divers produits, la baisse des prix affecte aussi les autres marchandises. Ainsi, dans notre exemple, la surproduction générale n'est autre chose que la manifestation, dans les conditions de l'échange monétaire, d'une surproduction par« tielle, du manque de proportionnalité dans la répartition du travail social.
Donc, dans l'économie naturelle, la surproduction générale est possible, mais elle n'est point nécessaire. Au contraire, comme, dans ce genre d'économie, les besoins de la consommation régularisent la production sociale (l'accumulation du capital n'est point considérée comme un but), la production sociale est aussi stable et peu variable que l'est la consommation sociale. La production sociale atteint facilement, lorsque la demande est constante, la répartition proportionnelle, la répartition conformément à la demande. La rupture de cette proportionnalité est provoquée moins par des causes sociales que par des causes extérieures et matérielles, par exemple, les disettes, qui dépendent des influences atmosphériques, etc. Ainsi, dans l'économie
CHAP. III. LE CYCLE INDUSTRIEL ET SON EXPLICATION "2ol
simple de la petite production, qui se rattache au type des économies harmonieuses, la surproduction générale est une perturbation accidentelle dans le mouvement normal de la vie économique.
Un tout autre tableau apparaît dans l'économie capitaliste, où ce ne sont plus les besoins de la consommation, mais l'accumulation du capital qui détermine la production sociale.
Dans l'économie capitaliste, l'accumulation du capital crée une tendance constante à l'extension de la production. Le capital presse, pour ainsi dire, toujours la production, la stimule sans cesse. Mais, pour que les produits puissent s'écouler, il faut une répartition proportionnelle de la production. Or, l'économie capitaliste dans son ensemble est chaotique, dépourvue d'organisation. Ce manque d'organisation et l'extension de la production par l'accumulation du capital créent une tendance permanente à la surproduction, qui se manifeste précisément par cette difficulté de trouver des débouchés pour les produits, par cette surabondance constante des forces productives, qui est si caractéristique pour le capitalisme, même en temps normal. La difficulté de trouver des débouchés ne résulte donc que de la . difficulté d'arriver à une répartition proportionnelle de la production dans les conditions de l'économie capitaliste. En temps normal, cette difficulté empêche l'extension de la production. Mais il arrive qu'elle devienne plus aiguë et la production capitaliste tombe momentanément, pour ainsi dire, dans un état de paralysie générale et il se produit ce que nous appelons une crise industrielle.
La circonstance qui aggrave ces crises est le moyen de circulation caractéristique de l'économie capitaliste, le crédit. Si l'argent établit une connexion entre le prix des marchandises, le crédit la rend bien plus étroite. Le crédit croît et décroît avec une égale facilité. En temps favorable, il multiplie la force d'achat de la société et disparaît dès que le moment difficile arrive. Grâce au crédit, toutes les oscil-
lations de l'économie acquièrent une amplitude beaucoup plus grande : l'économie sociale monte plus haut et sa chute n'en est que plus grave.
Mais le crédit ne fait qu'aggraver les crises ; il n'en est point la cause première. Les crises du capitalisme ont des racines plus profondes, dans la nature même de l'économie capitaliste. Leur nécessité résulte de trois particularités de ce système économique : 1° l'économie capitaliste est une économie antagoniste, où l'ouvrier est un simple moyen de production pour le directeur de l'entreprise ; 2° elle se distingue des autres systèmes économiques antagonistes (esclavage, système féodal) par sa tendance à V extension illimitée de la production (but de l'accumulation du capital); 3° elle est dans son ensemble dépourvue d'organisation \ la répartition méthodique de la production sociale entre les différentes branches du travail fait défaut. Ces trois particularités caractéristiques du capitalisme rendent les crises économiques inévitables.
Cependant, cela n'explique pas encore la périodicité des crises, c'est-à-dire le cycle industriel. Pourquoi les phases de prospérité et de dépression se succèdent- elles avec une si étonnante régularité? L'histoire des crises peut nous fournir la réponse.
La particularité la plus caractéristique des fluctuations industrielles est la coïncidence du mouvement extrêmement régulier du prix du fer avec les phases du cycle capitaliste : dans la phase de prospérité, le prix du fer est invariablement élevé ; il est extrêmement bas dans la phase de stagnation industrielle. Les prix des autres produits oscillent avec beaucoup moins de régularité. Cela indique l'existence d'un lien étroit entre les conditions de la demande du fer et les phases du cycle capitaliste. La demande du fer augmente pendant la période de prospérité ; elle fléchit durant la phase de stagnation. Or, le fer est une matière qui sert à la production des instruments de travail. On peut juger par la demande du fer de ce qu'est la demande des moyens de
production en général. La phase ascendante du cycle capitaliste est donc caractérisée par l'augmentation de la demande des moyens de production, la phase descendante par le fléchissement de cette demande.
Or, les moyens de production (fer, houille, bois etc.) sont fortement demandés lorsqu'on augmente le capital fixe du pavs, lorsqu'on construit des chemins de fer, des fabriques, des usines, des maisons etc. La phase de prospérité est donc la période de construction très active, de création d'entreprises industrielles nouvelles. De nos jours, les phases d'essor coïncident ordinairement avec, la construction active de voies ferrées. Le réseau ferré s'est agrandi dans le monde entier par à- coups ; dans tout le monde capitaliste, les périodes de construction active ont coïncidé avec des phases d'essor industriel, tandis que, pendant les phases de stagnation, la construction des voies ferrées s'interrompait presque complètement.
« On peut dire, observe très justement Nasse, que, dans la plupart dus contrées du monde civilisé, le réseau existant de chemins de fer a été construit par à-coups; il n'est pas le résultat d'un plan méthodiquement et régulièrement exécuté, mais bien le fruit d'une activité tantôt énervée à l'excès et tantôt ralentie jusqu'à la'torpeur (1). » C'est ce que l'on peut constater surtout aux Etats-Unis. Toutes les crises américaines des dernières dizaines d'années ont été précédées d'une extension extrêmement énergique du réseau /erré. Il en est de même des dernières crises de la République Argentine et de l'Australie.
En Angleterre, la relation entre les crises et les constructions de voies ferrées n'est pas si immédiate. Sans doute, on la trouve manifestée dans deux crises, dans celle de 1847 et, à un degré moindre, dans celle de 183G. Mais,
(1) E. Nasse, Die yérhiitung der Produktionskrisen durch staaliche Fûrsorge {Jahrbiichcv fur Gesetzgcbung im Deutschen Reich, t. III, p. 153).
sans aucun doute, les crises anglaises suivantes ne furent pas provoquées par les constructions de voies ferrées. On le comprend d'ailleurs aisément. L'Angleterre est, par sa superficie, un pays si petit que les chemins de fer devaient y être de très bonne heure suffisants. Tl n'y avait pour ainsi dire pas de place pour une plus grande extension. La relation entre les crises anglaises et les constructions de voies ferre'es devint donc plus complexe, mais elle ne fut pas du tout supprimée. L'histoire des crises anglaises nous montre quel rôle important l'exode des capitaux anglais vers l'étranger joue dans la génération des crises. Or, dans les pays vers lesquels ils affluent, ces capitaux se portent de préférence vers les constructions de chemins de fer. Ainsi, les crises anglaises furent également provoquées, bien qu'indirectement, par les extensions périodiques des voies fériées du monde entier.
Un autre trait caractéristique de nombreuses crises est la spéculation sur la propriété immobilière, et, en particulier, sur les terrains urbains. Aux Etats-Unis, les crises sont presque toujours précédées d'un accroissement extraordinaire des achats de terres d'Etat et de la hausse considérable du prix des terrains qui en résulte. Cette particularité des crises américaines est si frappante que Henry George en a fait le point de départ de sa théorie des crises. « La cause principale de la stagnation périodique des affaires, — lisons-nous dans son livre « Progress and Poverty » — à laquelle, semble-t-il, toutes les nations civilisées sont de plus en plus exposées, réside dans la hausse du prix de la terre, provoquée par la spéculation, dont la conséquence est la diminution de la rénumération du travail et des revenus du capital, en même temps que l'arrêt de la production (1). » Cette affirmation renferme une part considérable d'exagération. Considérer la hausse périodique du prix de la terre comme la cause principale des crises est par trop
(1) Henry George, Proyress and Poverty, Londres, 188o, p. 185.
simplifier le problème. Les spéculations sur les terres pendant les périodes de prospérité sont très caractéristiques comme symptômes de l'extension du capital social fixe, mais elles sont plutôt un symptôme de la maladie que la cause de celle-ci.
Les spéculations sur les terrains urbains et la folie des constructions atteignirent, par exemple, d'énormes proportions à Vienne, à la veille du fameux krach de 1873, à Berlin vers la môme époque, en Australie et dans la République Argentine vers 1890, etc. Sans doute, en Angleterre même, les spéculations de ce genre ne jouèrent pas un grand rôle dans la génération des crises. Mais il faut ici de nouveau se rappeler que les capitaux anglais participent aux spéculations de presque tous les autres pays. L'Angleterre est le cœur du monde capitaliste, et, par suite, tous les événements de l'économie mondiale ont leur répercussion en Angleterre.
D'ailleurs, on ne saurait guère contester que, pendant les périodes de prospérité, il s'effectue un placement du capital social (ce que les Anglais appellent « investment »). La période qui précède une crise est appelée d'habitude période des spéculations folles. A ce moment, tout le monde se hâte de placer ses fonds disponibles dans quelque entreprise et les financiers habiles en profitent pour s'enrichir aux dépens du public trop confiant.
Toute crise est inévitablement précédée de celte folie de spéculations, de la fondation d'une quantité énorme d'entreprises nouvelles. Or, cette folie des spéculations n'est pas autre chose que l'extension du capital fixe de la société.
On peut se faire une idée approximative de la relation qui existe entre les crises et les entreprises nouvelles par la statistique suivante de l'émission annuelle des valeurs en Angleterre (rentes, obligations, actions, etc.) (1).
(1) D'après les suppléments annuels de Y Economiste
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Dans ce tableau, nous avons groupé les années d'après les phases du cycle industriel, de sorte qu'avec chaque colonne commence un nouveau cycle. 11 est facile de voir que les premières années du cycle industriel sont caractérisées par une augmentation des placements du capital social; mais, quelques années suffisent pour que les entreprises nouvelles atteignent leur maximum. Puis, arrive une diminution jusqu'à ce que le cycle suivant amène un nouvel accroissement. Les chiffres élevés des valeurs émises de 1900 à 1902 s'expliquent par des causes extérieures, notamment par la guerre du Transvaal et par les emprunts contractés par l'Angleterre par suite de cette guerre. La dépression ne suit pas d'habitude immédiatement le maximum des émissions ; entre ce maximum et la stagnation commerciale, quelques années peuvent s'écouler. Nous pouvons attendre la prochaine crise périodique pour 1914-
Les fluctuations annuelles du nombre des sociétés par actions nouvellement fondées, que nous avons relatées plus haut dans l'exposé historique des crises, expriment
tout aussi clairement la relation des crises et des spéculations. Enfin, la statistique du chômage, que nous étudierons dans la troisième partie de ce livre, montre que les branches de la production qui subissent les plus grandes fluctuations périodiques sont celles qui produisent le capital fixe. Très instructive est, sous ce rapport, la déposition du chef de la section de statistique industrielle au ministère du commerce anglais, Llewellyn Smith, devant une commission parlementaire de 1893. « Les fluctuations périodiques, exposa-t-il, sont particulièrement fortes dans les branches industrielles telles que la construction des navires, la construction des machines et autres branches analogues que Walther Bagehot a appelées les c< industries instrumentales » («. instrumental trades »). L'ensemble de la production nationale ne varie que très peu d'une année à l'autre... mais ces faibles variations suffisent pour provoquer de violentes secousses (violent oscillations) dans les branches industrielles qui fournissent des moyens de production » (l).
Pourquoi maintenant toute extension intensive du capital fixe s'accompagne-t-elle d'un mouvement général de prospérité industrielle et toute diminution de l'activité des spéculations d'une stagnation générale des affaires? La cause de cette relation est dans la dépendance réciproque, dans l'ordre économique capitaliste, des branches industrielles entre elles.
Toute production crée une demande d'autres marchandises. Avec rien, on ne peut rien produire. Pour pouvoir produire de nouvelles marchandises, il faut se procurer des matières premières, des moyens de production, des objets de consommation pour les ouvriers. L'extension de la production dans une branche quelconque accroît donc la demande des marchandises fabriquées par d'autres indus-
(1) Third Report from the sélect Committee on Distress froin Want of Employaient, 1895. Déposition de Llewellyn Smith
Tougan-Baranowsky. 17
tries. De cette façon, l'impulsion qui porte à l'extension de la production se transmet d'une branche industrielle à l'autre ; par suite, l'extension de la production est contagieuse et a toujours une tendance à gagner toute l'économie sociale. Voilà pourquoi, pendant les périodes d'extension du capital Hxe, on remarque pour toutes les marchandises une augmentation de la demande.
Pour construire une fabrique ou une voie ferrée, il faut se procurer des matériaux de construction (bois, tuiles, fer, etc.), des machines, des outils, engager des ouvriers. Les matériaux de construction, de même que les machines et les objets de consommation pour les ouvriers, ne tombent pas du-ciel ; ils sont fournis par d'autres branches de la production. Ainsi, plus les nouvelles entreprises sont nombreuses, plus la demande de moyens de production et d'objets de consommation pour les ouvriers est considérable. La demande d'objets de consommation pour les classes supérieures de la société s'accroît également, car la prospérité générale de l'industrie augmente les revenus des entrepreneurs. Ainsi, peu à peu, toute l'industrie nationale est mise en activité par suite de l'extension du capital fixe, c'est-à-dire de la construction de nouvelles lignes de chemins de fer, de fabriques, de maisons, de navires, etc. (1).
Pourquoi l'extension du capital fixe ne se fait-elle pas progressivement, peu à peu, mais bien par à-coups, par bonds violents ? Cela s'explique par les conditions de l'accumulation du capital dans l'ordre économique capitaliste.
Nous avons déjà montré plus haut qu'avec les conditions économiques actuelles, dans tous les pays capitalistes riches, des capitaux libres, qui ne sont liés à aucune branche industrielle, s'accumulent rapidement. Ces capitaux apparaissent sur le marché sous la forme de capitaux disponibles, empruntables. Ils sont constitués par la capitalisation des
1) Cf. Marx, Das Kapital, t. II, p. 287-288.
revenus des classes sociales les plus diverses, de même que par les fonds en caisse dont dispose tout entrepreneur et même tout individu riche. Grâce aux banques, réservoirs qui reçoivent et distribuent ce capital disponible, chacun est en mesure de transformer en capital empruntable la partie de son encaisse dont il n'a pas besoin pour les dépenses courantes, (et même, avec le développement de l'usage des chèques, la totalité de son encaisse). Il n'a besoin, pour cela, que de confier son argent disponible à la banque, en qualité de dépôt. Mais la plus grande partie des capitaux disponibles empruntables que l'on trouve sur le marché n'est pas constituée par l'encaisse des particuliers ; elle est formée par des revenus capitalisés qui, pour une raison ou pour une autre, n'ont pas été placés à leur lieu d'origine. Or, il ne faut pas du tout confondre l'accumulation de ce capital empruntable avec l'accroissement du capital productif. « Tout accroissement du capital empruntable ne dénote pas une accumulation réelle de capital ou une extension du procès de reproduction ». (I) Cette différence entre le capital productif et le capital empruntable apparaît avec la plus grande clarté dans les emprunts d'Etat. L'Etat contracte un emprunt pour un emploi improductif; les créanciers de l'Etat sont des capitalistes qui avancent le capital demandé. Après que la somme a été dépensée, le capital des créanciers de l'Etat n'a nullement diminué, bien que le capital productif réel du pays ait disparu au cas d'une dépense improductive. Le détenteur d'une valeur d'Etat possède en réalité le droit de prendre pour lui une certaine partie du revenu du pays. « L'accumulation du capital de la dette d'Etat n'est rien autre chose que l'accroissement d'une catégorie de créanciers qui ont pour eux le droit de prendre une certaine somme sur le montant des impôts » (Marx). L'augmentation delà dette d'Etat ne prouve nullement l'augmentation du capital réel du pays, et néanmoins,
(l) Marx, Da5 Kapital, t. III, 2e partie, p. 22.
sur le marché monétaire, les valeurs d'Etat sont tout aussà bien considérées comme capital que. les obligations ou actions d'une entreprise industrielle qui représentent véritablement un capital réel.
Ainsi, l'accumulation du capital empruntable est quelque chose de tout différent de l'accroissement réel de la production et du capital productif. L'argent empruntable peut s'accumuler non seulement lors de l'extension, mais encore lors de l'arrêt ou de la réduction de la production. Et non seulement il peut s'accumuler dans ces conditions, mais il s'y accumule en réalité.
Dans la société capitaliste, il y a toute une série de revenus dont le chiffre ne dépend pas ou ne dépend que très peu de la situation de la production nationale. De toutes les catégories du revenu national, c'est le gain des entrepreneurs qui varie le plus, ensuite viennent les salaires des travailleurs. Ces deux sortes de revenus progressent dans les phases favorables du cycle industriel et fléchissent dans les phases défavorables. Mais, d'autres revenus, qui dérivent de la propriété, sont beaucoup plus indépendants de ces phases. Ainsi, par exemple, les intérêts des emprunts d'Etat,, des hypothèques, des obligations, etc. sont payés tout aussi ponctuellement dans les années de stagnation des affaires que dans les années de prospérité. La rente foncière est sujette à des fluctuations considérables au cours de périodes d'une certaine étendue ; par exemple, la rente foncière a considérablement fléchi en Angleterre pendant les 40 dernières années. Mais les phases du cycle industriel n'apparaissent presque pas dans la rente foncière.
La somme des revenus de ce genre constitue une fraction' très considérable du revenu national. On peut voir par la statistique de l'impôt national sur le revenu en Angleterre, que les revenus provenant de la terre, des immeubles, desprêts faits à l'Etat, des prêts faits à l'étranger et aux colonies constituent en tout près de la moitié du revenu national imposé.
Ainsi, en Angleterre, — et il en est de môme de tout autre Etat capitaliste, — toute une série de revenus n'est pas ou n'est que très peu influencée par les phases du cycle industriel. 11 n'y a pas de raison pour que les rentiers des différentes catégories accumulent une partie moindre de leurs revenus pendant une période de stagnation des affaires que pendant une période de prospérité. Au contraire, puisque, dans une période de stagnation, les prix des marchandises et, par suite, le coût de la vie, ainsi que d'autres dépenses, diminuent, les économies des rentiers et de tous ceux qui ont un revenu fixe (militaires, fonctionnaires, retraités, employés, etc.), peuvent augmenter; tandis que les économies des autres couches de la population, principalement des entrepreneurs et des ouvriers subissent nécessairement une forte diminution pendant les phases défavorables du cycle industriel. Sans aucun doute, l'accumulation du capital-argent empruntable doit se produire avec plus de régularité que sa transformation en capital productif; le capital empruntable s'accumule sans interruption, il ne se transforme en capital productif que par à-coups.
Nous avons plusieurs fois, dans le cours de l'exposé de chacune des crises, signalé l'accroissement considérable des réserves des banques immédiatement après la fin d'une crise, au moment de la stagnation des affaires. A ce même moment, les dépôts des particuliers dans les banques se multiplient également. C'est le signe d'une accumulation de l'argent disponible cherchant un placement. Le taux peu -élevé del'escompte qui suit constammentla liquidationd'une crise commerciale et persiste obstinément pendant toute une suite d'années, témoigne d'une surabondance du capital non-placé. En général, de même que les phases favorables du cycle industriel sont caractérisées par un placement plus considérable des capitaux, par la. transformation du capital libre en capital fixe, la phase défavorable est caractérisée par une accumulation du capital empruntable libre, mobile.
Cela est si manifeste que nombre d'économistes (en particulier J. St. Mill) ont considéré comme la cause immédiate des crises le fléchissement du taux de l'escompte, qui provoque des spéculations sur le marché monétaire et la débâcle qui vient ensuite.
« Les crises se produisent presque périodiquement, — expose J. St. Mill dans ses « Principes d'économie politique ». Si quelques années se sont écoulées sans crise, le capital déjà existant s'accroît tellement qu'il est impossible de trouver un placement donnant le bénéfice habituel; les cours de toutes les valeurs d'Etat montent très haut, le taux de l'escompte pour les valeurs de premier ordre baisse considérablement et tous les commerçants se plaignent de la disparition des atfaires avantageuses... Comme il devient presque impossible de réaliser un bénéfice saus courir de risque, les gens sont portés à prendre au vol tous les projets qui offrent l'espoir de hauts bénéfices, même s'ils ont à compter avec le risque de la perie : c'est ainsi qu'on en arrive à ces spéculations qui, avec les réactions qui suivent, détruisent des quantités considérables de capitaux ou les font émigrer à l'étranger, ce qui provoque une élévation temporaire du taux de l'escompte et des bénéfices, et déblaie le terrain pour de nouvelles accumulations ; après quoi, le même cycle se reproduit de nouveau ».
Mill a parfaitement raison de signaler l'accumulation rapide du capital empruntable après la crise, qui provoque une baisse du taux de l'escompte et favorise le développement de la spéculation. Mais, dans les fluctuations du taux de l'escompte, apparaissent à la surface du marché monétaire des changements plus profonds de l'économie capitaliste, que Mill ignore complètement.
Sans doute, il faut reconnaître une relation entre le faible taux de l'escompte et l'ardeur des spéculations. Beaucoup de témoins entendus par la commission parlementaire de 1833, qui avait à enquêter sur la crise de 1823, attribuèrent la crise à la baisse du taux de l'escompte par
suite de la conversion de la dette nationale anglaise. La crise de 1847 a également été attribuée par quelques témoins entendus par la commission parlementaire de 1848 au taux exceptionnellement bas du taux de l'escompte en 1843 et 1844. En général, le taux de l'escompte est ordinairement peu élevé dans la phase du cycle industriel qui précède immédiatement un mouvement de prospérité.
L'accumulation du capital-argent empruntable s'effectue donc sans cesse ; sa transformation en capital productif, le placement du capital empruntable dans l'industrie, se heurte à un obstacle. La présence de cet obstacle est indubitable. Pendant les années de stagnation des affaires, le marché regorge de capital empruntable. Pour transformer ce capital en capital productif, il faut une certaine proportionnalité dans la répartition du capital disponible aux différentes branches de la production. Pour qu'il n'y ait pas surabondance de marchandises, le nouveau capital doit être réparti proportionnellement entre toutes les branches de la production. Or, pour arriver à cette distribution proportionnelle, on se heurte, dans les conditions économiques actuelles, et avec l'anarchie de.la production nationale, à de grandes difficultés. La situation devient la suivante : le capital-argent disponible, empruntable, s'accumule sans cesse, il cherche énergiquement un placement mais il ne peut le trouver. Le capital non-placé ne rapporte pas d'intérêts, il ne fait pas du tout fonction de capital, il n'a aucune valeur productive pour son propriétaire. Plus les capitaux ainsi inactifs sont nombreux, plus la poussée du capital disponible vers le placement productif doit être énergique. D'un côté donc, l'industrie est saturée de capitaux, et, de l'autre, de nouveaux capitaux s'efforcent, d'un effort toujours croissant, de pénétrer dans l'industrie. Un moment doit arriver où la résistance de l'industrie est vaincue et où les capitaux empruntables accumulés trouvent un placement et se transforment en capitaux productifs. Une nouvelle période de prospérité commence.
Dans la transformation du capital empruntante en capital productif, qui équivaut à une extension de la production nationale, le premier pas est le seul difficile ; par suite de la dépendance mutuelle de toutes les branches de la production, toute extension de la production a la tendance de passer d'une branche à l'autre jusqu'à ce qu'elle ait envahi toute l'économie nationale. Le capital disponible empruntable (qui, par exemple, repose comme dépôt à la banque et n'est pas employé par la banque elle-même à l'escompte des traites) représente une force d'achat latente. Cette force d'achat qui s'accumule pendant les mauvaises années, n'exerce aucune influence sur le marché des marchandises, tant que le capital empruntable n'est pas placé. Mais dès que, d'une façon ou de l'autre, il trouve un placement, cette force d'achat latente se transforme en lorce d'achat effective. Le capital est dépensé, c'est-à-dire employé à l'achat de telle ou telle marchandise. Un nouveau capital productif est créé, ce qui accroît la demande des moyens de production, aussi bien que des objets de consommation. L'industrie ouvre pour ainsi dire un nouveau débouché, créé par l'extension de la production elle-même, par la dépense d'énormes capitaux empruntables qui, auparavant, reposaient inactifs dans les caisses des banques. Pour l'industrie, L'origine de l'accroissement subit de la demande est indifférente. La seule chose qui lui importe, c'est que la demande se soit effectivement accrue de toute la somme du capital empruntable accumulé et maintenant dépensé. Les prix des marchandises montent et la production sociale s'étend, sur toute la ligne.
Quelques années se passent. Le capital précédemment accumulé se consomme peu à peu. Sans doute, l'extension de la production sociale crée une quantité considérable de nouveaux capitaux. Mais le marché les absorbe rapidement, car tous les entrepreneurs s'efforcent de profiter de la conjoncture favorable. Les marchandises trouvent écoulement et chaque entrepreneur fait son possible pour mettre dans
son entreprise tous les capitaux qu'il peut se procurer. Toutes les réserves de capital sont utilisées. L'extension extraordinaire du crédit, si caractéristique pour cette phase du cycle industriel, de'note un placement intensif du capital. Tandis qu'auparavant une forte concurrence régnait parmi les propriélaires d'argent à placer, et que l'offre du capital à prêter dépassait la demande, maintenant la demande dépasse considérablement l'offre.
La hausse du taux de l'escompte, que l'on observe généralement vers la lin de celte phase, est un indice certain de l'absence de capitaux empruntâmes. A ce moment, il arrive, à l'étonnement général, que l'or devient subitement a cher » ; en réalité, ce n'est pas la monnaie, c'est ie capital empruntante qui est cher, et cela, parce qu'il reste sur le marché monétaire peu de capitaux libres, inoccupés.
C'est un fait très caractéristique que des crises financières précèdent souvent la stagnation des affaires de plusieurs mois, et même de quelques années.
Ainsi, par exemple, avant la crise industrielle de 1836, une crise financière s'est produite en 1835 ; avant la crise de 1847, a éclaté, dès 1845, une crise financière ; les crises industrielles de 1857 et 1873 ont été précédées de crises financières en 185fi et en mai 1873. La stagnation des affaires de 1892-95 fut précédée du krach de la maison Baring en 1890. Ce phénomène dépend très étroitement du mouvement du cycle industriel. Une crise financière se produit pendant la phase du cycle industriel où le manque de capital empruntable commencée se faire sentir. Lorsque le capital empruntable est en abondance, il n'y a jamais de crise financière. L'abondance du capital empruntable favorise la spéculation et les cours des valeurs sont élevés. Mais l'épuisement du capital empruntable disponible doit inévitablement provoquer la baisse des cours. C'est le signal de la panique et le krach arrive ensuite. Ce dernier est le signe certain que le capital empruntable disponible est presque épuisé. Pourtant, la vie industrielle
garde encore quelque temps son animation ; l'essor de l'industrie est en effet maintenu par la création du capital productif, qui ne s'effectue pas subitement, mais peu à peu, au cours d'assez longues périodes. Ainsi, par exemple, en Angleterre, les spéculations sur les actions de chemins de fer cessèrent dès 1845 avec la baisse des cours et l'affluence du capital vers les constructions de chemins de fer se ralentit considérablement à partir de 1846; mais, l'emploi du capital à la construction des voies ferrées ne commença à prendre de grandes proportions qu'à partir de cette année et il dura quelques années.
De même que la crise financière est provoquée par l'épuisement du capital empruntable, de même la crise industrielle se produit, lorsque la création d'un nouveau capital productif prend fin. C'est pour ce motif que la crise industrielle de 1847 est intervenue deux ans après la crise financière. Le krach de mai 1873 à Vienne provoqua de même la baisse du cours des valeurs dans l'Europe entière. Le montant des émissions subit une forte réduction, mais l'industrie anglaise ne se trouva pas, même en 1873, dans une situation très gênée. La formation du capital productif n'avait pas encore pleinement cessé. Ce n'est que quelques années après le début de la crise que l'industrie anglaise elle aussi eut véritablement à en souffrir.
La débâcle de la maison Baring n'a, au moment même, eu de répercussion que sur la Bourse : les émissions diminuèrent, la Bourse n'était pas favorable aux nouvelles entreprises. La dépression industrieHe n'arriva que plus tard, lorsque l'extension du capital productif eut subi une réduction.
Les chiffres des émissions en Angleterre, qui ont été donnés plus haut (page 236), peuvent être considérés comme la preuve statistique de ce qui vient d'être dit. Le maximum des émissions correspond, pour la période de 1870 à 1880, à l'année 1873. Dans le cycle industriel de 1880 à 1883, c'est à l'année 1881, deux ou trois ans avant le commence-
ment de la stagnation, qu'échoit le maximum des émissions ; de 1883 à 1890, ce maximum correspond à l'année 1889, un an avant l'effondrement de la maison Baring et quelques années avant la stagnation des affaires qui suivit cet effondrement.
Pourquoi tout essor industriel se termine-t-il par une réaction, par un marasme commercial ? 11 y a à cela de nombreuses causes. Tout d'abord, l'extension de la production absorbe le capital empruntable disponible, la force d'achat libre, non immobilisée, dont l'accumulation sur le marché monétaire avait été la cause immédiate du mouvement de prospérité. Par exemple, tant qu'un chemin de fer est construit, sa construction crée un besoin énorme de marchandises. Mais les constructions de voies ferrées ne peuvent pas toujours se continuer dans la même proportion qu'aux jours de prospérité : le capital manque. L'histoire de la crise américaine de 1873 nous a montré que la cause immédiate de l'explosion de la crise fut l'impossibilité de contracter de nouveaux emprunts pour les chemins de fer sur les marchés monétaires d'Europe et d'Amérique. Le capital empruntable était épuisé et les constructions de chemins de fer durent être réduites. De plus, les prix élevés des marchandises et les gros bénéfices qu'amène la prospérité, ne peuvent aller sans une tension du crédit et un éveil du désir de la spéculation. La situation favorable du marché mondial doit, nécessairement, produire une fièvre de spéculations. Les gros bénéfices ressemblent à une boisson enivrante qui, prise en grande quantité, doit faire perdre la raison à l'homme le plus fort et le plus raisonnable. Si nous ne remarquons aujourd'hui, sur le marché des marchandises anglais, rien de semblable à la folie des spéculations de l'époque précédente, c'est tout simplement que l'âge d'or de l'industrie anglaise est passé.
La tension du crédit et le délire des spéculations doivent, de leur coté, amener l'effondrement du crédit et la panique. Une excellente caractéristique du cycle du crédit se trouve
dans l'article remarquable de John Mills « On Crédit Cycles and the Origin of Commercial Panics » (Transactions of the Manchester Statistical Society, 1867-1868).
La panique du marché monétaire, expose Mills, ne détruit pas le capital et pourlant elle exerce sur toute l'économie nationale l'influence la plus funeste. Qu'y a-t-il donc de détruit dans une panique et quel est le vide qu'elle laisse9 « C'est l'agent délicat, immatériel, qui met en mouvement le capital inerte et lui fraie de nouvelles voies. Cet agent est le crédit. » La panique est la mort du crédit, mais le crédit a le pouvoir de résurrection, le cycle de sa vie est le cycle industriel moderne. La première période d'un cycle du crédit (Postpanic period) suit immédiatement la lin d'une panique. A ce moment, le taux de l'escompte baisse et, sur le marché monétaire, l'offre du capital est supérieure à la demande. Cette situation est créée : l°par l'état d'esprit des propriétaires du capital, qui se tranquillisent sans doute lorsque la panique est terminée et cependant craignent de se séparer de leur argent, qu'ils déposent donc en lieu sur, c'est-à-dire dans les banques ; c'est pour celte raison que les dépots des particuliers dans les banques se multiplient à ce moment ; 2° par l'état d'esprit des débiteurs, qui n'ont pas envie de contracterde nouveaux emprunts et de donner de l'extension à leurs entreprises.
La première période dure généralement de 2 à 3 ans. Pendant tout ce temps, le taux de l'intérêt est bas, tandis que les réserves des banques restent élevées. Peu à peu, on remarque une restauration du crédit ; c'est la période moyenne, la période du retour de la vie. Les prix des marchandises et les bénéfices s'élèvent, les entreprises prennent rapidement, de l'extension. Des jeunes gens commencent à prendre part aux affaires, qui n'ont pas vu la panique précédente et sont naturellement portés à envisager l'avenir avec plus d'optimisme. Le grand public a toujours une tendance à se représenter l'avenir sous les couleurs du présent; la confiance revient et la conviction que la situa-
tion plus favorable du marché persistera, pénètre dans toutes les couches de la population. Les capitaux circulent rapidement et rapportent de jolis revenus, qui sont aussitôt remis dans la circulation. Feu à peu, les capitaux inondent les canaux ordinaires de la circulation et les capitalistes se mettent en quête de nouveaux débouchés.
Alors commence la troisième période, la période de spéculation. Le crédit devient de plus en plus tendu, les prix atteignent une hauteur anormale ; finalement tout l'éditîce s'effondre. Le crédit meurt, pour ressusciter de nouveau. Tel est le cycle du crédit.
Tout cet exposé est très fin et remarquable. Son unique défaut, c'est que Mills ne décrit qu'un côté delà chose : les phénomènes psychologiques dont s'accompagne le cycle industriel ; il néglige complètement les causes objectives du cycle (il y a sans doute chez Mills un essai de marquer les causes objectives des crises, mais il n'y a pas du tout réussi). Sans doute, il est très juste que la psychologie de l'entrepreneur subit des changements réguliers selon les phases du cycle industriel. La psychologie de la phase de stagnation n'a rien de commu navec la psychologie de la phase de prospérité. La prospérité amène le spéculateur à franchir la limite qui sépare l'initiative raisonnable de la témérité irréfléchie, laquelle ne recule devant aucun risque, devant aucun danger. Il ne faut pas oublier que la spéculation ne considèie que la différence des prix espérée et que la hauteur absolue des prix lui est indifférente. Le spéculateur peut être convaincu que l'effondrement des prix se produira inévitablement dans un avenir plus ou moins proche. Cela ne le regarde pas; la seule chose qui l'intéresse est de savoir à quelle hauteur seront les prix d'une valeur ou d'une marchandise déterminée demain, dans huit jours, dans un mois. Lorsque des prix élevés se sont établis sur le marché, le spéculateur peut jouer hardiment à la hausse, même si tout le monde reconnaît que la chute des prix est inévitable, dans l'espoir de réaliser ses bénéfices avant que
la réaction n'intervienne, ce Maintenant ou jamais », telle est la devise de tout entrepreneur et, à plus forte raison, du spéculateur, lorsque la conjoncture est favorable. Tous savent combien courts sont ces moments, ce qui les incite tous encore davantage à se hâter de profiter de la conjoncture favorable, à contribuer au mouvement ascendant général.
Faut-il s'étonner que cet empressement général à donner de l'extension à ses affaires à acheter des marchandises et des valeurs à des prix élevés, dans l'espoir de les revendre à des prix plus élevés encore, amène une tension extrême du crédit, un délire financier, une folie des spéculations et finalement un krach? Tout a une fin, le crédit est extensible, mais le crédit trop tendu doit (inir par éclater. Il se peut que les prix se maintiennent un certain temps à une hauteur anormale, par suite de l'effervescence du marché ; mais il faut que, tôt ou tard, ils se mettent en harmonie avec le rapport réel de l'offre et de la demande. Des entreprises gonflées de vent, des fabriques mal fondées dont les produits ne sont pas demandés, des chemins de fer qui n'ont rien à transporter, peuvent se maintenir un certain temps, grâce à la spéculation ; l'heure des comptes doit venir tôt ou tard. L'essor se termine par la culbute, la folie des spéculations par la panique et, plus le délire a été grand, plus la panique doit être forte.
Les fluctuations périodiques de l'industrie, comme le fait justement remarquer Juglar, tiennent par un lien très étroit aux fluctuations périodiques du prix des marchandises. Les années d'essor industriel sont des années de prix élevés, les années de marasme des années de prix très bas. La crise industrielle, ou la stagnation commerciale, se manifeste et a sa cause immédiate dans la baisse des prix des marchandises. Expliquer les changements périodiques des prix des marchandises sera donc également expliquer la périodicité des crises.
Après tout ce qui a été dit, cette explication ne peut offrir de difficultés. La prospérité industrielle naît de la dépense
des capitaux empruntables accumulés pendant les années précédentes, et qui représentent la force d'achat latente delà société, et de l'extension que la demande subit de ce chef. Il s'ensuit une hausse des prix. La hausse des prix dépasse, grâce à la situation favorable du marché, les limites normales et dégénère en spéculation, laquelle est suivie d'un krach. Une réaction serait d'ailleuis, en tout cas, inévitable, même si la hausse des prix n'était pas assez considérable pour provoquer un krach.
Il faut que le capital accumulé finisse par être consommé. Pendant les phases de prospérité, on crée le nouveau capital tixe de la société. Toute l'industrie sociale prend une orientation particulière : la fabrication des moyens de production passe au premier plan. La production du fer, des machines, des instruments, des navires, des matériaux de construction devient bien plus considérable qu'auparavant. Finalement, le nouveau capital fixe est terminé : on a de nouvelles fabriques, de nouvelles maisons, de nouveaux navires, de nouvelles lignes de chemins de fer. Mais alors les nouvelles entreprises se font plus rares. La demande de tous les matériaux qui constituent les éléments du capital fixe, subit une réduction. La distribution de la production cesse d'être proportionnelle : les machines, les outils, le fer, les tuiles, le bois de construction sont moins demandés qu'auparavant, puisque les entreprises nouvelles ne sont plus aussi nombreuses. xMais les producteurs des moyens de production ne peuvent retirer leur capital de leurs entreprises, et, d'autre part, l'importance du capital engagé sous la forme de bâtiments, de machines, etc., oblige à continuer Tde produire (sinon le capital inactif ne donnerait pas d'intérêts). Il y a donc surproduction des moyens de production. Les diverses branches industrielles étant dépendantes l'une de l'autre, cette surproduction partielle aboutit à une surproduction générale ; les prix des marchandises fléchissent ; on entre dans une période de marasme général.
Il est d'ailleurs évident que toute diminution du nombre des entreprises nouvelles doit provoquer un dérangement dans la répartition proportionnelle delà production sociale. La demande sociale se trouve modifiée et l'équilibre de l'offre et de la demande est rompu. Comme les entreprises nouvelles créent une demande non seulement' de moyens de production, mais encore d'objets de consommation pour les ouvriers, il s'ensuit également une surproduction dans les branches de l'industrie qui fournissent les objets de consommation, de même que dans celles qui fournissent les moyens de production.
La surproduction devient générale, — ce qui ne veut pourtant pas dire que les forces productrices de la société dépassent absolument sa force de consommation. Nous en avons la preuve dans le fait que, quelques années après la crise, des quantités de marchandises bien plus grandes trouvent à s'écouler ; l'arrêt de l'écoulement n'est pas un phénomène chronique. La raison de cette surproduction (qui peut durer et dure des années) est donc le manque de proportionnalité entre les différentes branches de la production. Les troubles dans le domaine de la circulation de l'argent et du crédit ne sont que des phénomènes secondaires, qui résultent de ce manque de proportionnalité.
Mais, môme indépendamment de la répercussion qu'a la diminution des entreprises nouvelles sur la demande de marchandises, la production sociale, à la suite d'un mouvement de prospérité, devient de plus en plus improportionnelle, parce que les différentes branches de production ne subissent pas toujours la môme extension. L'extension de la production dans diverses industries se produit à ce moment presque indépendamment de la situation réelle de la demande, uniquemeiît dans un but de spéculation et sous l'influence des manœuvres de la Bourse. Les industries qui subissent la plus grande extension sont celles qui offrent le meilleur champ à la spéculation. Il arrive ainsi, qu'à la fin de la phase ascendante du cycle industriel, toute propor-
iionnalité fait défaut dans la répartition de la production sociale et qu'elle ne peut être rétablie que par la destruction d'une partie du capital des branches industrielles dont l'extension a été excessive.
Ainsi, une stagnation générale succède à un essor général et le cycle industriel passe de la phase favorable à la phase défavorable. Pendant la phase défavorable, le capital empruntable disponible s'accumule ; puis vient une nouvelle période de prospérité, pendant laquelle ce capital est dépensé, ce qui amène une crise ; et Ton recommence.
Le jeu de tout ce mécanisme peut être comparé au travail d'une machine à vapeur. C'est l'accumulation du capital empruntable qui joue le rôle de la vapeur dans le cylindre; lorsque la pression de la vapeur sur le piston atteint une certaine force, elle vient à bout de la résistance ; le piston est mis en mouvement, il va jusqu'à l'extrémité du cylindre, la vapeur s'échappe et le piston revient à sa position primitive. Le capital empruntable accumulé agit de même sur l'industrie, lorsqu'il a atteint un certain chiffre ; il la met en mouvement, se dérpense et l'industrie revient à sa situation précédente. Il est naturel que, dans ces conditions, les crises doivent se produire périodiquement. L'industrie capitaliste doit toujours parcourir le même cercle de développement.
L'existence du commerce extérieur rend ce processus encore plus compliqué. Pour un pays comme l'Angleterre, -qui reçoit de l'étranger d'énormes quantités de marchandises, le marché extérieur est absolument nécessaire. En Angleterre, le capital empruntable disponible s'accumule très rapidement, mais sa transformation en capital productif est impossible sans un accroissement correspondant de la demande de produits anglais à l'étranger. Cet obstacle, qu'a déjà signalé Sismondi, dans ses « Nouveaux principes d'économie politique » est surmonté de la façon suivante. Lorsque l'accumulation du capital empruntable anglais a atteint un certain niveau, ce capital est placé Tougan-Baranowsky 18
ainsi : une partie reste dans le pays et est transformée en capital productif, une autre partie se porte vers l'étranger sous la forme de prêts pour une utilisation productive ou improductive, de participation à diverses entreprises, etc. Cette émigration du capital à l'extérieur est toujours, en Angleterre, un symptôme de prospérité industrielle. Or, le capital qui émigré n'est pas perdu pour l'industrie anglaise. Il crée à l'étranger une demande de produits anglais et c'est ainsi que la partie du capital national restée au pays trouve un placement productif. Mais les capitaux empruntâmes, en Angleterre, s'épuisent et cessent de se porter vers l'étranger ; l'étranger n'a plus les moyens de se procurer des produits anglais. D'où un arrêt de l'écoulement et l'explosion d'une crise industrielle.
Le commerce extérieur a rendu difficile de discerner les véritables causes des crises anglaises d'autrefois. Dans les premières dizaines d'années du siècle dernier, c'était l'industrie cotonnièrequi avait le plus à soulfrir des crises, une industrie qui ne fournit pas des moyens de production, mais des objets de consommotion. Néanmoins la phase de prospérité était provoquée, autrefois comme aujourd'hui, par l'extension du capital fixe. Mais l'Angleterre était en possession du monopole industriel et, en même temps, l'exportation des moyens de production, relativement lourds et encombrants, se heurtait, vu le peu d'extension de la vapeur dans la locomotion, à de grandes difficultés (l'exportation des machines d'Angleterre était par surcroit défendue jusqu'en 1842), il est donc naturel que l'extension de la demande de marchandises à l'étranger, provoquée par les nouvelles entreprises fondées avec l'aide du capital anglais, ait eu pour conséquence l'exportation d'Angleterre non de moyens de production mais d'autres objets manufacturés, principalement de tissus. Ainsi, la crise de 1825 fut précédée d'un accroissement considérable de l'exportation des tissus de coton anglais dans l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud. Mais d'où vient qu'en Amérique la demande de tissus
anglais ait augmenté ? De ce que l'afflux des capitaux anglais avait provoqué là-bas la formation d'une foule d'entreprises nouvelles, ce qui avait amené une extension de la demande de toutes les marchandises, entre autres des tissus. Aujourd'hui l'Angleterre a perdu le monopole industriel ; en môme temps, le transport des moyens de production n'offre plus la môme difficulté qu'autrefois et ne savons-nous pas que les plus importantes fluctuations des derniers temps ont été précisément observées dans la fabrication et l'exportation des moyens de production?
La théorie qui vient d'être exposée permet de comprendre, entre autres, la dernière crise américaine. En effet, presque tous ceux qui ont étudié cette crise, en ont expliqué l'origine en partant de notre théorie. « L'essor industriel (en Amérique) — lit-on dans la chronique de l'économie nationale d'une grande revue allemande d'économie politique, — a été trop rapide pour que la formation des capitaux pût suivre sa marche. D'autres facteurs n'ont pu provoquer un ébranlement aussi fort de l'organisme économique de l'Amérique du nord que celui qui est survenu dans l'automne de 1907 par suite de la divergence entre la formation et la consommation du capital (1). » « Le revirement qui a précédé la panique, dit l'auteur de l'ouvrage sur la crise américaine, M. Hasenkampf, a été provoqué par le fait que le développement économique, pendant les dix dernières années, est allé plus vite que la formation du capital. Beaucoup trop de capital empruntable aété converti en capital lixe... Puis, des capitaux trop considérables ont été anéantis 2). » D'une façon générale, presque tous les articles très nombreux des revues économiques d'Angleterre, d'Amérique, d'Allemagne et de France qui ont été consacrés à la crise américaine, reconnaissent avec
(1) Jdhrbùcher fur Nationale konomie, III F. T. 3o. Fasc 3, p. 832-833.
(2) Haskxka.mpf, Die wirtsehaftliche Krisis des Jahres W07 in den Vcreinigten Slaaten.
un accord remarquable que la cause la plus profonde de la crise fut le manque de capital.
Ce n'est donc pas l'abondance du capital disponible, mais le manque de capital, qui a provoqué la dernière crise (de même que les crises antérieures). On voit par là combien la théorie de la surproduction du capital dans le système capitaliste est défectueuse. L'Amérique'elle-mènie, qui attire les capitaux des vieux pays capitalistes, loin d'avoir trop décapitai, en avait trop peu pour alimenter son industrie, pendant la phase ascendante du cycle industriel.
Cependant, avec la théorie des crises que nous venons d'exposer, il semble difficile d'expliquer pourquoi il n'y a pas eu, en Amérique, de crise industrielle au commencement de notre siècle et pourquoi, en général, les phases de prospérité industrielle durent plus longtemps en Amérique qu'en Europe. Le développement de l'industrie n'est-il pas plus rapide en Amérique qu'en Europe? Cela devrait, semble-t-il, provoquer des crises plus fréquentes. Cependant, on voit l'Amérique se tirer d'affaire, en cas de crise, bien plus facilement que l'Europe et, même, échapper presque à la crise mondiale du commencement du siècle.
Mais c'est précisément là ce qui confirme pleinement notre thécrie. Les crises proviennent de ce que, dans la phase de prospérité, la consommation du capital est plus rapide que sa formation ; aussi celte phase, en quelque pays que ce soit, doit-elle être d'autant plus courte que ce pays possède moins de capitaux pour alimenterson industrie pendant la période ascendante. Or, les nations de vieille culture capitaliste ne placent chez elles qu'une partie de leurs capitaux : le reste va à l'étranger. Au contraire, les Etats- Unis se servent non seulement de leurs capitaux, mais aussi des capitaux étrangers que leur envoient les autres pays. Cet afflux du capital étranger constitue donc l'avantage essentiel que l'Amérique, sous ce rapport, a sur l'Europe. C'est précisément l'afflux du capital européen, comme l'a très