CHAPITRE JI
LE CHÔMAGE ET LES MOUVEMENTS REVOLUTIONNAIRES DES MASSES OUVRIÈRES DE 1823 A 1850
Les mouvements des chômeurs pendant la période de stagnation commerciale des années vingt. — La destruction des machines à tisser en 1826 à Blackburn et dans d'autres villes. — Le chômage de 1829. — Le chartisme. — La dépendance du chartisme et du chômage. — La nouvelle loi sur les pauvres. — L'agitation contre cette loi. — Le mouvement d'agitation en faveur de la « charte du peuple ». — L'antinomie entre le programme politique du chartisme et ses causes économiques. — Les représentants de l'orientation politique dans le chartisme. — Les représentants du courant social. — L'absence d'un programme positif de réformes sociales. — Le chômage et la détresse de la population ouvrière dans les années qui suivirent 1840. — La seconde pétition nationale. — La décadence du chartisme au retour de la prospérité industrielle— Les éléments d'utopie romantique dans le chartisme. — Le dernier éclat du chartisme pendant le chômage de 1848.
La période de 1825 à 1850 a été caractérisée par degraves crises industrielles, qui furent suivies de longues années de chômage. Le chômage, sous sa forme aiguë, doit nécessairement provoquer le mécontentement social et des mouvements d'ouvriers sans travail. Ce chapitre sera consacré à l'étude des mouvements de cette nature dus aux, crises industrielles de 1825 à 1850.
La crise de 1825 amena une période de chômage qui per-
sista, avec quelques interruptions, jusqu'en 1830. Les ouvriers de l'industrie textile, principalement ceux qui étaient occupés dans le tissage du coton et delà soie, eurent particulièrement à souffrir du manque de travail.
C'est ainsi qu'il y eut, vers la fin janvier, à Macclesfield, le centre du tissage de la soie dans le Lancashire, de 9.000 à 10.000 chômeurs. A Gongllon (Cheshire) on travaillait, en 1825, avec 5.325 métiers ; au mois de février 1826, le nombre des métiers en activité n'était plus que de^2.275. Le nombre des ouvriers occupés était passé de 13.999 à 5.860. Le nombre total des chômeurs atteignait 1 1 .893. On peut se faire une idée de l'état d'esprit des sans-travail par les affiches apposées dans la ville ; on y lisait : « Du pain ou du r>ang » — « Pas de travail, à bas le roi! » etc. A Spitaltield, le nombre des chômeurs parmi les ouvriers travaillant au tissage delà soie atteignait 18.000. Dans toute une série de villes, — Londres, Bradford, Manchester, Macclesfield, Leeds, Blackburn et d'autres, — des comités se fondèrent pour venir en aide aux ouvriers nécessiteux.
Au mois de mars 1826, des troubles se produisirent à Macclestield parmi les ouvriers. Pendant plusieurs jours les tisserands descendirent dans la rue, où ils attendirent la décision du gouvernement sur l'autorisation de l'importation des tissus de soie en Angleterre. Les tisserands de la soie étaient, de même que les fabricants, de violents adversaires des réformes douanières libérales de Huskisson et ils auguraient de l'ouverture du marché anglais aux soieries françaises la ruine de l'industrie de la soie en Angleterre. Lorsqu'on apprit, le 1er mars, que le gouvernement ne voulait pas consentir à différer cette autorisation, les lisse rands, dans leur fureur, se mirent à briser les réverbères et à mettre les boulangeries à sac. Le lendemain les désordres continuèrent. Les sans-travail brisèrent des vitres et pillèrent tout ce qu'ils purent. 11 fallut pour maîtriser l'émeute appeler les dragons.
Les désordres provoqués par les chômeurs de l'industrie
cotonnière atteignirent à Blackburn des proportions encore plus grandes. Ces manifestations furent une des dernières tentatives que firent les ouvriers anglais pour lutter contre le s}Tstème des manufactures en détruisant les machines. Les tisserands de la soie considéraient comme la cause de leur détresse la politique douanière libérale du gouvernement ; avec bien plus de raison, les tisserands à la main du coton voyaient dans les machines à tisser leur ennemi le plus dangereux et le plus implacable. Le 18 avril, une foule de tisserands à la main assaillit une tissanderie de coton des environs de Blackburn où avaient été installés des métiers mécaniques : mais on ne fit que briser des vitres, l'arrivée des soldats empêcha d'autres déprédations. Le lendemain pourtant, les désordres se renouvelèrent et prirent un caractère de bien plus grande gravité. Dans quatre fabriques des environs de Blackburn, tous les métiers mécaniques furent détruits. Puis, les émeutiers, au nombre de quelques milliers, partirent pour Blackburn. oOO personnes environ étaient armées de piques, d'autres portaient des fusils ou des pistolets. Cette foule se précipita aussitôt sur une fabrique et mit en pièces les machines à tisser. Puis, elle se porta sur une autre fabrique. Il n'y avait sur place qu'un petit nombre de soldats et, malgré le feu qu'ils ouvrirent et qui tua quelques ouvriers, ils ne purent venir à bout de la foule. Tous les métiers à vapeur de Blackburn et des environs furent détruits.
Les événements de Blackburn provoquèrent des scènes analogues dans tout le Lancashire. Les tisserandsassaillirent les manufactures et détruisirent les machines à tisser. À Manchester, une fabrique fut incendiée. Les soldats tirèrent et le nombre des morts et des blessés fut important. Les foyers du désordre étaient Manchester, Wigan, Bolton et Blackburn. Les troubles durèrent plus d'une semaine; pendant ce laps de temps, 17 fabriques furent assaillies et environ 1.000 machines détruites. Finalement, les émeutiers se comptèrent par milliers. Non seule-
ment ils détruisirent les machines, mais ils pillèrent les boulangeries et dépouillèrent tous les passants de mise convenable.
Les perturbateurs se composaient presque exclusivement de tisserands du coton à la main, qui ne trouvaient pas de travail et dont la situation était désespérée. Rien qu'à Blackburn le nombre des tisserands sans travail, y compris leurs familles, s'élevait à 14.000, c'est-à-dire à plus de la moitié de la population, qui était de 22.000 âmes. Des vivres étaient distribués aux chômeurs, mais en si petite quantité que le Times déclarait sans ambages dans son premier article du 18 avril : « En somme, les ouvriers de Blackburn meurent de faim. »
On peut juger de l'état d'esprit qui avait amené ces désordres, par une pétition que les tisserands à la main de la ville de Bolton au ministre des colonies Lord Bathurst. Dans cette pétition, les tisserands demandaient qu'on leur accordât des secours pour leur permettre d'émigrer d'Angleterre. 11 y était dit que leur désir de quitter leur pays natal n'était pas le désir d'un instant, provoqué par l'extrême détresse dans laquelle ils se trouvaient, mais le fruit d'une mûre réflexion. Quelques-uns d'entre eux se rappelaient le temps où ils gagnaient assez pour économiser pour leurs vieux jours et nourrir leur famille. Des causes indépendantes de leur volonté avaient transformé ce bien-être en une misère extrême. Ils en étaient arrivés à la situation la plus triste dans laquelle êtres humains se fussent jamais trouvés; à aucun moment, comme on pouvait le voir par l'histoire, aucune partie de la population industrielle n'avait plus soutîert qu'eux en ce moment. Les secours charitables qu'on leur allouait, étaient insignifiants et, en outre, ils étaient incompatibles avec le désir qu'a naturellement l'homme de se suffire à lui-même. C'était une situation affreuse que celle où un homme libre ne pouvait gagner par son travail de quoi subsister, mais bien plus affreuse était encore celle où on
ne pouvait môme pas trouver ce travail si mal payé (1).
Les désordres du Lancashirestupéfièrentau plushautpoint la société anglaise. A Londres, se fonda aussitôt un comité central pour venir en aide aux sans-travail, qui, pendant les trois années de 1826 à 1829, réunit la somme considérable de 232.000 livres. En outre, de nombreux °omités locaux réunirent dans le même but des sommes considérables.
Les deux années qui suivirent, amenèrent une certaine amélioration, mais l'année 1829 fut presque aussi difficileque 1826. Dans le Lancashire, les désordres se renouvelèrent parmi les sans-travail ; ils s'accompagnèrent de la destruction des machines et du pillage des magasins. Au printemps, la crise du chômage devint particulièrement grave à Manchester. Le 3 mai, une foule de tisserands à la main assaillit les fabriques, s'en empara et détruisit les machines;, une manufacture fut incendiée de fond en comble sous les yeux de la police. Le lendemain, on pilla les boulangeries et les magasins de comestibles.
Presque au même moment, les tisserands delà laine s'agitaient à Rochdale et détruisaient également les machines. Quelques ouvriers qui avaient pris part au coup de main sur les fabriques ayant été arrêtés et incarcérés, la foule assaillit la prison. Les soldats de garde firent feu et ce n'est qu'après plusieurs salves, qui tuèrent 5 hommes et en blessèrent 25, que les assaillants se dispersèrent.
On peut se faire une idée de ce qu'était la misère, à l'automne de 1829, par les exemples suivants. A Burnsley, vers la tin août, le comité des tisserands organisa une enquête sur la situation des ouvriers. 11 se trouva que sur 3.703 métiers, 170 seulement étaient constamment occupés ; 1 .689 ne travaillaient que par intervalles et 1.844 chômaient complètement. Au mois de septembre, des désordres se produisirent ; une fabrique fut incendiée et quelques maisons de fabricants saccagées.
(1) Times, 1826, 20 mai.
A Macclesfield, 993 maisons étaient vides et 34 fabriques chômaient.
A Huddersiïeld, ville de 29.000 âmes, 6G0 ouvriers gagnaient 1 shilling par jour, 420 gagnaient 7 p., 2.439 avaient 5 p. 1/2 et, pour 13.226, le salaire ne dépassait pas 2 p. 1/2.
La grève importante de Stockport et des autres villes voisines peut nous donner une idée de la baisse des salaires, même pour les ouvriers les mieux payés, par suite du manque de travail. Elle fut provoquée par l'annonce d'une nouvelle réduction des salaires pour les filateurs de coton. Les salaires de ces ouvriers avaient diminué de ^0 0/0 depuis 1828 et ils devaient maintenant subir un nouvel abaissement de 5 à 25 0/0. La grève s'étendit à toutes les villes voisines ; en tout, de 30.000 à 40.000 ouvriers cessèrent le travail (1).
Le chômage, pendant les années qui précédèrent et suivirent immédiatement 1840, s'accompagna du plus grand mouvement politique de la classe ouvrière anglaise qu'aient vu les temps modernes. Le chartisme fut en grande partie provoqué, comme nous essaierons de le montrer, par le manque de travail. L'histoire n'avait pas encore vu de période aussi difficile. C'est à ce moment que le tissage à domicile fut définitivement supprimé par le tissage des manufactures. Des centaines de milliers d'ouvriers qui, de tous temps, avaient travaillé dans leurs cottages, devant leurs métiers à main, se trouvaient réduits à l'extrême degré de la misère. A cela vinrent s'ajouter toute une série d'autres circonstances qui aggravèrent encore la situation, aussi bien des ouvriers à domicile que des ouvriers de manufacture. D'abord l'extraordinaire persistance de la stagnation des affaires. Le commerce n'alla bien qu'en 1838. Tout le reste du lustre de 1837 à 1842 fut pour
(1) Tous les chiffres donnés sont empruntés au Times (numéros du 16, 27, 29, 30 janvier^, 16 février, 2, 4, 20 mars, 4, 1830 avril 1826; 4, 18 mai, 29 septembre 1829 ; 27 février 1830).
358 PART. fil. CONSÉQUENCES SOCIALES DES CRISES
les transactions une période d'arrêt complet. Une suite de mauvaises récoltes, venant après les excellentes récoltes des années qui avaient suivi 1830, accompagna et provoqua en partie cetle mauvaise situation commerciale. Les mauvaises récoltes n'appauvrirent pas seulement les campagnes ; elles eurent une répercussion néfaste sur la situation des ouvriers de l'industrie, car elles provoquèrent le renchérissement du blé et, en outre, l'exode intensif de la population des campagnes vers la ville, qui eut lui-même pour conséquence la diminution des salaires des ouvriers des villes.
De plus, la loi sur les pauvres de 1834 a contribué pour une grande part à aggraver le chômage. Par suite de cette réforme, les ouvriers perdaient le secours habituel que leur allouait le bureau de bienfaisance, tant qu'ils restaient dans leur foyer. Cette réforme fut la mesure sociale la plus importante que prit le parlement réformé. Le but était de limiter le plus possible les dépenses d'assistance aux indigents ; le moyen était de subordonner l'obtention d'un secours à des conditions aussi ennuyeuses que possible pour les ouvriers. En rentrant dans une maison de travail (qui était une prison dans toute l'acception du mot, avec de durs travaux forcés), l'homme était séparé de sa femme, les parents de leurs enfants. Or, comme vivre aux dépens du bureau de bienfaisance était le sort presque inévitable des ouvriers âgés (nous verrons plus loin que, même aujourd'hui, près de la moitié des travailleurs âgés ne pourraient subsister sans l'allocation administrative), il est facile de comprendre avec quelle indignation la classe ouvrière devait accueillir ces mesures. Dans la maison de travail, il était défendu de parler pendant le repas ; les malheureux qui s'y trouvaient n'avaient même pas le droit de sortir le dimanche pour aller à l'église, etc. etc.
Thomas Attwood, le chef des radicaux de Birmingham, qualiGa le Bill en question, pendant sa discussion au parlement, de « spoliation éhontée des pauvres gens ». Le ce-
lèbre Cobbett s'exprima encore plus violemment. « Si les pauvres gens dans la misère perdent leur droit légal à être secourus, dit-il en plein Parlement, aucune loi naturelle ou humaine ne peut leur enlever le droit de s'approprier ce dont ils auront besoin pour ne pas mourir de faim... Le vol et les violences seront une nécessité... Lui (Cobbett) était convaincu que le Parlement n'accepterait pas cette loi, et, s'il devait se trouver à l'avenir un Parlement pour la voter, ce serait un cri de guerre contre les cottages auquel, si la Providence le permettait, ne pourrait répondre qu'un cri de guerre contre les palais ». La Chambre des Communes ne se laissa pas intimider par ces menaces et le Bill fut voté, à la troisième séance, par 187 voix contre 50 (1).
Dans ces conditions, il n'était que naturel que le manque de travail qui suivit la crise de 1836 et qui persista pendant des années, amoncelât les ruines parmi la classe ouvrière et provoquât un mécontentement et une nervosité extrême dans l'énorme majorité de la population.
La crise industrielle de 1836 provoqua aussitôt toute une série de grèves. Dans les premiers jours de novembre, une grève commença dans le Staffordshire, qui amena la fermeture de la plupart des fabriques du district. Environ 40.000 ouvriers, furent mis sur le pavé. A Preston, la grève dans quelques manufactures de coton amena également la fermeture de toutes les autres et 15.000 ouvriers se trouvèrent sans travail. D'autres manufactures fermèrent leurs portes à des foules d'ouvriers dans nombre d'autres villes du Lancashire (Oldham, Ashton, etc). Les entrepreneurs, qui voyaient très bien les avantages d'une suspension de la production pendant une période de stagnation des affaires, se solidarisaient, et la grève dans une fabrique était suivie de la fermeture de toutes les autres fabriques.
Ln 1837, se produisit la grève historique des fileurs de Glasgow, au cours de laquelle un ouvrier fut tué en pleine
(I) Hansahd, Parliamentary Débutes, 1834, vol. XXIV, p. 1052.
rue, par les membres d'un syndicat prétendit-on. Bien que ceci ne fût absolument pas prouvé, plusieurs ouvriers furent condamnés à quelques années de travaux forcés. Parmi les classes possédantes, un mouvement énergique s'organisa contre les syndicats. Les grèves gigantesques de 1837 se terminèrent au désavantage des ouvriers et elles provoquèrent, dans quelques cas, l'effondrement des organisations ouvrières qui les avaient soutenues. Les années qui précédèrent immédiatement 1840 furent d'ailleurs une période de recul du trade-unionisme. « Le nombre des membres des trades-unions survivantes décrut rapidement. Les maçons de pierre anglais, peut-être la plus forte des sociétés contemporaines, fut réduite, en 1841, à une complète banqueroute par sa grève désastreuse contre un surveillant odieux dans la reconstruction du palais du Parlement. La société' des maçons de pierre d'Ecosse, de force égale ou supérieure, tomba à peu près à la même époque, par suite de causes qui ne nous sont pas connues. Les métiers de Glasgow avaient été complètement désorganisés par les désastres de 1837. Les ouvriers textiles du Lancashire ne donnaient plus signe de vie, pendant que les sociétés en progrès, comme les fondeurs de fer, les ouvriers fabricants de machines à vapeur et constructeurs d'usines, et les ouvriers de la construction maritime en fer, étaient paralysées par les saignées faites à leurs fonds pour les membres sans travail (1) ».
Le trade-unionisme lit place au chartisme. Le tradeunionisme demande pour prospérer une situation favorable du marché du travail. Les années de chômage sont toujours caractérisées par la diminution du nombre des adhérents aux syndicats, et, en général, par un recul du mouvement d'organisation. Par contre, l'effort politique de la classe ouvrière grandit pendant les périodes de dépres-
(1) Sidney et Béatrice Webb, Histoire du Trade-Unionisme, traduction d'Albert Métin, p. 178.
sion. La période de chômage la plus difficile du xixe siècle s'est accompagné du plus fort mouvement révolutionnaire, le chartisme, et, en même temps, de la décadence complète du trade-unionisme.
L'occasion immédiate de l'agitation chartiste fut fournie par la lutte contre la nouvelle loi sur les pauvres (1). Jamais loi n'a déchaîné autant de haine parmi la population que celle-ci. Au cours de l'année 1837, on tint dans toute l'Angleterre des meetings de protestation et on pétitionna pour demander l'abrogation de la nouvelle loi. Rien d'étonnant, car ceux à qui incombait de faire exécuter la loi, ont tout fait pour mériter cette haine. L'allocation aux pensionnaires des maisons de travail était consentie à de telles conditions que, seuL l'excès de la misère pouvait déterminer à y recourir. Un des hauts personnages administratifs, chargés de l'exécution de la loi, le Dr Kaye, allait jusqu'à déclarer en plein meeting public. « Nous voulons que les maisons de travail ressemblent le plus possible aux prisons et que le séjour y soit aussi désagréable que possible (2). » Aux ouvriers s'unirent, dans une commune indignation contre la nouvelle loi, nombre de personnes de cœur, même parmi les classes possédantes. Les pétitions adressées de toutes parts à la Chambre des communes (celleci reçut pendant une seule session 333 pétitions avec
(1) « Bien que la nervosité actuelle parmi les ouvriers du nord ne puisse être attribuée à une seule cause, il est suffisamment connu que cette mesure insolente et cruellement hypocrite (la nouvelle loi sur les pauvres) est celle qui a lassé la patience de la classe ouvrière et a provoqué la lutte ouverte... Dans le nord, on considère cette loi monstrueuse comme l'œuvre des ennemis mortels du peuple, et c'est pour lutter contre elle que nos frères du nord se sont levés. Ils ont juré à cette loi une guerre au couteau. » The Poor Law and the Movement, (The London Democrat, 1839, n° 2). Cette revue était éditée par J. Harney, un des chartistes les plus avancés. Le héros favori de Harney élait Marat.
(2) Hansard, Parliamentary Debates, 1838, vol. XLI, p. 1014.
Tougan-Baranowsky 23
268.000 signatures, demandant l'abrogation totale ou partielle de la loi (1), tandis que 35 pétitions seulement avec 952 signatures étaient en faveur de la loi), les pétitions adressées à la Chambre des lords et au roi, respiraient toutes la même indignation. La nouvelle loi est appelée « indigne d'un pays chrétien », « despotique », « cruelle », « tyrannique ». La maison de travail est une prison, une « nouvelle Bastille » où on traite les pauvres comme des criminels dignes des pires châtiments. « Un des résultats de cette loi, lisons-nous dans une pétition, sera de provoquer la guerre des pauvres contre les riches, et de détacher complètement les pauvres du gouvernement de ce pays (2).»
Les bureaux chargés de l'exécution de la loi se mirent, immédiatement après la promulgation de celui-ci, à transporter les ouvriers, sur commande des fabricants, des districts agricoles dans les districts industriels. A Manchester, on institua un office spécial, où chaque fabricant pouvait commander autant d'ouvriers qu'il en désirait ; cette denrée humaine était ensuite prise dans les districts agricoles. Sans doute, les émigrations d'ouvriers étaient « volontaires » ; les travailleurs des campagnes y consentaient. En réalité, ce consentement n'était qu'une fable, car l'administration avait le pouvoir de forcer les ouvriers àémigrer : elle n'avait qu'à leur retirer l'allocation du bureau de bienfaisance et à les enfermer dans la maison du travail. 11 est évident que, pour les ouvriers de l'industrie, ces émigrations en masse d'ouvriers des campagnes vers les villes signifiait un abaissement du standard of life dans les populations urbaines, sinon jusqu'au niveau de la campagne, du moins considérable.
L'opposition contre la nouvelle loi fut plus violente dans les districts industriels que dans les districts agricoles,
(1) Discours de Fielden au Parlement. Hansàrd, Parliam. Debates, 1837, vol. XXXIX, p. 956.
(2) Times, 24 mars 1837.
bien que les districts agricoles eussent le plus à souffrir de la loi. Le fabricant Fielden, un des chefs du mouvement en faveur de la journée de 10 heures, déclara à la Chambre des communes que les ouvriers du Lancashire ne permettraient jamais l'application de la loi de 183i dans leur contrée, et que, si on devait essayer de l'appliquer dans son district, il se mettrait lui-même à la tête de la résistance ouverte. Et, en effet, les lois sur les pauvres se heurtèrent souvent dans les districts industriels à la résistance la plus acharnée. Il arriva que les agents de l'administration n'échappèrent que par la fuite à la colère des masses populaires. Cette opposition obtint certains résultats pratiques ; l'administration fut obligée, dans l'application de la loi, d'abandonner les mesures les plus sévères. Dans quelques districts industriels, la nouvelle organisation conserva même l'ancien système d'assistance aux indigents. On ne cessa en réalité jamais de venir en aide à des gens dans l'impossibilité de travailler et vivant au dehors de la maison de travail.
l^e Irop grand nombre des chômeurs de 1837 à 1842 rendait d'ailleurs impossible l'hospitalisation de tous dans les maisons de travail, par suite du manque de place.
Mais toutes ces concessions ne purent réconcilier les ouvriers avec le nouveau système d'assistance aux indigent. Au mois de novembre 1837, l'exécution de la nouvelle loi amena à Bradford (Yorkshire) une collision sérieuse du peuple et de la troupe. La loi défendant les attroupements fut lue à haute voix et quelques escadrons de cavalerie attaquèrent la foule qui se défendit à coups de pierres. Finalement, les soldats tirent usage de leur sabre.
Pendant ce temps, le chômage prenait des proportions de plus en plus grandes. Particulièrement affreuse était la situation des tisserands du coton à la main dans le Lancashire et des tisserands de la soie à Spitalfield. A Birmingham, le centre de la production métallurgique, le chômage était aussi très considérable. Au mois de mars,
les fabricants et les négociants de la ville envoyèrent une députation au gouvernement, le priant de prendre des mesures décisives pour remédier L la situation. « Si le gouvernement ne prend pas immédiatement ces mesures, était-il dit dans la pétition, une partie considérable de la population va se trouver sans travail (1). »
L'agitation de 1837 était surtout dirigée contre la nouvelle loi sur les pauvres. Presque chaque numéro du « Bronterre's National Reformer », une revue éditée par Bronterre O'Brien (qui devint plus tard un des chefs les plus éminentsdu chartisme), flagelle cette loi de la façon la plus virulente. Dans le premier numéro du 7 janvier 1837, nous lisons : « Notre classe ouvrière, aussi bien les travailleurs des campagnes que ceux de l'industrie, a été mise si bas par la voracité des entrepreneurs que c'est à peine si elle ne sombre pas tout à fait ; mais le monstre de l'argent (money monster) n'est pas encore repu. La dernière manœuvre de ce monstre a été la création d'une nouvelle loi sur les pauvres faite pour abaisser au niveau le plus bas la condition des ouvriers. Cette loi traite les victimes de la pauvreté comme on traite ailleurs les malfaiteurs ; cette loi donne la bure du criminel, la nourriture du criminel et la prison du criminel à un homme épuisé, dont le travail a enrichi le monstre et dont la seule faute est de n'avoir pas étranglé le monstre il y a 100 ans. .. Voilà les derniers procédés de l'Angleterre industrielle... Oui, mes amis, la nouvelle loi sur les pauvres est la dernière et sanglante tentative du monstre de l'argent pour maintenir debout l'édifice branlant de ce système assassin, du système impitoyable qui fait de vous des pauvres au milieu de la richesse que vous créez (2). »
On sait que la fameuse « Charte » des chartistes a eu un caractère absolument politique. Pourtant, dans son.
(1) Bronterre s National Reformer, n° 2, 1837.
(2) hoc. cit.
essence même, le chartisme n'était pas un mouvement politique, mais bien un mouvement social. Les 6 fameux articles de la charte n'ont si vile rallié les masses ouvrières, que parce que l'œuvre législatrice du Parlement réformé (et en particulier la nouvelle loi sur les pauvres) avait fait naître dans le peuple la conviction que la situation véritablement intolérable dont on souffrait, était due à la prépondérance de la classe bourgeoise au Parlement. Le suffrage universel était considéré par les classes ouvrières comme un levier puissant qui devait relever leur situation économique.
C'est à juste titre que les adversaires de la nouvelle loi sur les pauvres ont souvent signalé au Parlement le lien étroit entre cette loi et l'agitation en faveur du suffrage universel. La loi de 1834, dont la promulgation coïncida avec un chômage d'une persistance et d'une gravité exceptionnelle, cause de la décadence presque complète des Trade- Unions, provoqua dans le peuple cette hostilité contre le Parlement, qui se manifesta par le chartisme.
Pour s'en convaincre il suffit de lire les revues chartistes de 1837 et 1838, aux premiers temps de l'agitation. La loi sur les pauvres y tient de beaucoup la plus grande place. Le « Northern Star », l'organe de Fergus O'Connor, dont le nom reste attaché en première ligne au mouvement chartiste, critique plus souvent encore cette loi que la revue deO'Brien que nous avons citée. Le « Northern Liberator » fait lui aussi une guerre incessante à la loi sur les pauvres. Les meetings et les pétitions de protestation contre cette loi précédèrent les meetings et les pétitions des chartistes. Même par le nombre des assistants, quelques-uns de ces meetings peuvent soutenir la comparaison avec les plus grandioses manifestations chartistes.
L'idée des pétitions nationales et des cortèges immenses comme moyens de lutte contre le Parlement naquit de l'agitation contre la loi sur les pauvres. O'Brien dit quelque part (« ïo the Kadical and Social Reformers of
358 PART. tU. CONSÉQUENCES SOCIALES DÉS CRISES
Great Britain and Ireland », National Reformer, 1837, n° o), que O'Connor, dans les premiers jours de 1837, lui suggéra l'idée de présenter au Parlement, au lieu d'un grand nombre de pétitions contre la loi de 1831, une seule pétition, au nom de tous les pauvres d'Angleterre, et de la faire accompagner par un cortège de 200.000 personnes.
L'indignation contre la nouvelle loi sur les pauvres mit les masses ouvrières en mouvement ; le chômage et la misère firent de cette indignation une flamme qui immédiatement se propagea à tout le pays. Au début de 1837, O'Brien reprochait encore aux ouvriers leur indifférence à l'égard du suffrage universel. Environ une année plus tard, des millions d'ouvriers anglais étaient en effervescence ; on organisait des meetings et des manifestations monstres et la charte populaire, réclamant le suffrage universel, était saluée par l'enthousiasme indescriptible de la classe ouvrière anglaise. Qu'y avait-il donc de changé? Pourquoi les ouvriers anglais avaient-ils secoué leur apathie politique? Quel esprit nouveau était entré en eux? Comment se faisait-il que leurs réunions rappelassent de plus en plus celles de la Révolution française? L'ouvrier anglais était-il devenu un autre homme?
Non, il était resté tel qu'il était auparavant. Le chariisme fut une flamme ardente qui s'éleva subitement, menaça de détruire tout l'édifice social anglais et s'éteignit tout aussi rapidement. Les causes du chartisme n'avaient qu'un caractère temporaire : la misère et le chômage, voilà ce qui a arraché au peuple anglais ce cri ce désespoir qu'a été le chartisme.
La situation était intolérable : les masses populaires s'agitèrent et demandèrent des droits politiques. Mais la misère, sous sa forme aiguë, disparut, et la vague du flux industriel emporta l'état d'esprit révolutionnaire de l'ouvrier anglais. Le chartisme est passé dans l'histoire anglaise comme un brillant météore, sans laisser de traces.
Les chefs du mouvement chartiste ressentaient profon-
dément les souffrances du peuple ; ils voyaient très bien les causes de ces maux, mais ils ne savaient pas les moyens de les guérir. lisse cramponnèrent au programme politique radical parce qu'il élait compréhensible pour tous et qu'il fournissait une réponse simple à toutes les questions. « Laissez le peuple choisir son Parlement, donnez-lui la puissance politique et il saura se tirer d'affaire» » Voilà quelle était la réponse des chartistes.
Mais ce n'était pas là une réponse ; ce n'était que l'aveu de leur impuissance à en fournir une. Et le peuple connaissait encore moins que ses chefs les moyens de salut.
On comprend que les succès du chartisme aient été éphémères. Les masses populaires furent conduites au chartisme par leur détresse économique, et on leur proposa des réformes politiques. Tant que la misère ne diminuait pas, le peuple était prêt à se rallier autour de n'importe quelle bannière, pourvu que ce fût une bannière de protestation. Mais lorsque la misère eut perdu de son acuité, il délaissa la bannière.
Pourquoi le chartisme n'a-t-il pas élaboré un programme radical et en même temps économique et positif? Parce qu'un tel programme était impossible à cette époque. C'était l'époque du développement énergique du capitalisme encore jeune et puissant d'une part et du socialisme utopique de l'autre. Des réformes économiques radicales étaient impossibles ; elles n'eussent été autre chose que des tentatives d'arrêter le développement capitaliste, tentatives qui n'auraienteu aucune chance de succès et auraient été impuissantes à atténuer les souffrances du peuple. Le fameux « programme agraire » de O'Connor fut un essai de ce genre.
Ainsi, le chartisme était, pour ainsi dire, malgré ses rapides succès, un château de cartes. Le mouvement d'organisation ouvrière se poursuivit tout à fait indépendamment de lui. Ce mouvement se manifesta en Angleterre, à cette époque, sous trois formes principales : le trade-unionisme, l'agitation en faveur du bill de dix heures et le socialisme
de Owen, qui tout d'abord prit la forme d'un mouvement coopératif. Tous ces mouvements avaient leurs racines profondes dans la situation sociale de l'Angleterre et ils ont conduit à des résultats de grande importance. Le chartisme ne pouvait fusionner avec aucun d'eux : il était l'expression de la protestation passionnée des masses populaires contre les conditions d'existence intolérables du moment, tandis que la législation des fabriques, la coopération et le tradeunionisme ne promettaient que des résultats lents et lointains pour l'avenir, alors qu'un changement immédiat et radical était nécessaire.
De ces mouvements, le plus voisin du chartisme fut celui en faveur <Je la journée de dix heures. Fielden, à qui il fut donné de faire adopter cette grande réforme par le Parlement, se prononça dans de nombreux meetings en faveur de la charte populaire. Oastler, le chef énergique, influent et populaire de l'agitation extra-parlementaire pour l'obtention de la loi de dix heures, n'était pas chartiste ; mais, il était en relations étroites avec les chefs du chartisme, il écrivait dans des journaux chartistes et il prit la parole dans des meetings de chartistes. Néanmoins, le mouvement en faveur de la limitation de la journée de Iravail déférait essentiellement du chartisme : il ne demandait pas la réforme du Parlement, il croyait tout à fait possible (et en cela il avait raison) d'arriver à ses lins avec le Parlement existant. Oastler n'était môme pas, au point de vue politique, un libéral ; c'était un tory. D'autres chefs du mouvement en faveur de la loi de dix heures, Sadler et lord Ashley, étaient également des conservateurs.
Dans la presse chartiste et dans les réunions publiques des chartistes, la réduction de la journée de travail pour les ouvriers des fabriques tenait peu de place, bien moins que la lutte contre la loi sur les pauvres.
Le mouvement chartiste avait, pour ainsi dire, deux racines. D'abord un petit groupe de radicaux recrutés parmi les classes possédantes et les ouvriers les mieux payés de-
-mandait des réformes politiques. Thomas Altwood(l)pour la classe bourgeoise, et Lovett, le secrétaire de la « Working Men Association » de Londres, pour la classe ouvrière, peuventêtreconsidéréscomme les représentantsdece groupe de chartistes. Lovett était le type de l'ouvrier anglais, intelligent, pas révolutionnaire du tout, froid et prudent ; il n'était nullement l'ennemi des capitalistes et il était tout disposé à marcher avec eux la main dans la main, mais il savait en même temps défendre avec e'nergieles intérêts do sa classe. 11 suivait de très près le mouvement trade-unionisle et il fut un de ses principaux défenseurs lors de l'agitation contre les trade-unions qui suivit la grève de Glasgow de 1837. Dans son autobiographie, Lovett regrette amèrement que, giàce à O'Gonnor, à Stephens et à Oastler, l'alliance ait été rompue entre les radicaux bourgeois et la classe ouvrière. D'après lui, tant que O'Gonnor, Stephens et Oastler n'ont pas pris part au mouvement chartiste, les classes moyennes, non seulement n'ont pas été hostiles au suffrage universel, mais ont même appuyé cette revendication. Et, en effet, les i) fameux articles avaient été inspirés par les radicaux bourgeois du Parlement.
Attwood et Lovett représentaient surtout le courant politique du chartisn^e. L'élément purement social trouva son plus ardent représentant dans Stephens. Stephens n'était pas un chartiste ; non seulement il n'était pas radical en poli-, lique, mais il se proclamait conservateur. 11 n'en est pas moins vrai que ce tory eut la plus large part dans la formation de ce mouvement populaire proprement démocratique que devint bientôt le chartisme. Malgré leur torysme, c'est la faute de Stephens et de Oastler plus que de tout autre, si le chartisme a pris un caractère révolution-
(1) Dans son ouvrage intéressant sur le chartisme, Die Entstehung der Chartistenbewegùng, (léna, 1898), John Tildsley signale à juste titre le rôle important joué par l'Union politique de Birmingham, à, la tête de laquelle se trouvait Attwood, dans l'organisalion du chartisme en tant que mouvement politique.
naire. Le point de départ de l'agitation créée par Stephens n'était pas la charte, qui lui était indifférente, mais la lutte contre l'exploitation de l'ouvrier dans les fabriques et, en particulier, la lutte contre la nouvelle loi sur les pauvres. Ce fut là précisément la racine sociale du chartisme. Pour Lovett, le chartisme n'était autre chose que la réforme du Parlement; aux yeux de Stephens, c'était un gain suffisant pour l'ouvrier et un travail modéré. On ne saurait dire de lui qu'il manquait de sincérité, lorsque, devant le tribunal, il prétendait ne pas faire partie du chartisme. Il prolestait contre l'oppression du peuple, telle qu'il l'avait devant les yeux; il protestait contre la nouvelle loi sur les pauvres, qu'il ne tenait pas seulement pour cruelle, pour contraire à la constitution anglaise, qu'il ne considérait pas seulement comme une violation du vieux droit du peuple anglais, mais qu'il trouvait encore antichrétienne, où il vovait la destruction de la famille, la « séparation de ceux que Dieu a réunis ». Il appelait le peuple aux armes pour défendre la religion et les droits ancestraux du peuple anglais.
O'Brien et O'Connor ont essayé d'allier la protestation sociale des classes ouvrières contre leur situation misérable et l'oppression économique intolérable aux revendications politiques des radicaux. Leur tentative échoua, parce qu'il n'y avait aucun lien entre ces deux ordres d'idées. L'ancienne loi sur les pauvres avait eu tant d'inconvénients impossibles à supprimer qu'on ne pouvait la remettre en vigueur ; c'était pourtant la seule mesure législative que l'on put proposer pour atténuer la misère. Le marasme des affaires, la décadence des vieilles formes industrielles ne pouvaient être supprimés par une loi; leurs causes étaient trop profondes. Il n'y avait pas de moyens pratiques de venir en aide aux malheureux tisserands à la main, qui constituaient l'énorme majorité des ouvriers du Lancashire, puisque leurs souffrances étaient dues au développement de la grande industrie. De même, il n'y avait pas de remède aux autres
maladies sociales de l'époque. La réforme du Parlement, que O'Brien et O'Connor avaient inscrite sur le drapeau du mouvement populaire, n'était pas un moyen efficace pour remédier aune situation indubitablement mauvaise. Ce fut au fond la raison de l'échec définitif de tout le mouvement chartiste.
Pour caractériser le chartisme en tant que mouvement social, les discours de Stephens et de O'Connor au meeting monstre de Manchester, le 25 septembre 1838, sont d'un grand intérêt. On peut se faire une idée de l'état d'esprit des quelque cent mille personnes qui s'y trouvèrent réunies, par les dessins et les inscriptions que portaient les drapeaux. Sur un drapeau, par exemple, on voyait une main avec un poignard et, au-dessous, l'inscription : « Tyrans, voulezvous nous y contraindre ? ». Sur un autre était représenté le massacre des ouvriers de Manchester en 181U, avec l'inscription : » Le meurtre doit être expié » etc. Stephens et O'Connor cherchèrent à expliquer au peuple quelle serait l'utilité de suffrage universel. Stephens s'exprima en ces termes : « La question du suffrage universel est au fond une question de couteau et de fourchette. Si on me demandait ce que j'entends par suffrage universel, je répondrais : le droit pour toute personne de ce pays d'avoir une demeure confortable pour lui et sa famille, un repas substantiel, pas plus de travail que la santé ne le permet et un salaire qui le mette en mesure de satisfaire toutes les exigences raisonnables de l'homme. » (tonnerre d'applaudissements).
A un autre meeting, qui eut lieu à Liverpool, Stephens compléla ces déclarations par celles-ci : « 11 v a un principe plus important et plus essentiel que toute forme de gouvernement. C'est la question de l'équilibre entre la pauvreté et la propriété, de l'équilibre entre les produits du travail faisant fonction de capital et le travail luimême, créateur de toute richesse... Dans une république tout comme dans une monarchie, cette question doit tôt ou tard attirer toute l'attention des amis du peuple et des-
hommes politiques... Personne n'a le droit de posséder plus qu'autrui tant qu'il y a des hommes qui manquent du nécessaire... Les ouvriers demandent un juste salaire pour un juste travail. Cette prétention est-elle donc si illégitime ou si exorbitante (1) ? »
Mais, pas plus ici qu'ailleurs, Stephens ne dit comment cette revendication peut être satisfaite. La charte populaire est nécessaire pour satisfaire les besoins économiques des ouvriers. Mais quelles mesures prendre pour amener le bien-être national? Voilà la question à laquelle Stephens, dans son long discours, ne trouve rien à répondre.
O'Connor déclara autre chose : « Si, par le suffrage universel, le peuple prend possession du Parlement, que fera-t-on ensuite? Ensuite, on veillera à ce que les impôts correspondent aux besoins de l'Etat. On est très généreux quand on grève les autres d'impôts, mais si le peuple s'imposait lui-même, chacun deviendrait soldat, pour faire, en temps de paix, l'économie d'une armée coûteuse qui engloutit les ressources du pays. Au lieu d'entretenir une église d'Etat, chacun contribuerait librement à l'entretien du culte qui serait le sien. Ce sont là quelques-uns des droits du peuple, que le suffrage universel réaliserait. » (2)
Ensuite O'Connor signale incidemment que les syndicats devraient être complètement libres et ses déclarations sont épuisées. Diminution des impôts par la suppression de l'armée permanente et de l'église d'Etat, liberté de coalition et, naturellement, abrogation de la loi sur les pauvres de 1834, c'est tout ce que la charte doit apporter au peuple. Assurément, c'est très peu. Il est manifeste que ni Stephens, ni O'Connor n'avaient une idée précise de la façon dont on pouvait remédier à l'affreuse situation qui avait fait naître le charlisme.
Tout aussi imprécises sont les revendications écouo-
(1) Northern Star, n°47, 1838.
(2) Northern Star, n° 46, 1838.
miques des chartistes dans leur première pétition nationale de l'automne 1838. La pétition commence, en rappelant que, malgré l'abondance des dons de la nature, la population a durement à souffrir. « La population succombe sous le poids des impôts, que nos seigneurs considèrent pourtant encore comme insuffisants. Les commerçants et les industriels se trouvent au bord de la ruine. Les ouvriers ont faim. Le capital ne rapporte pas et le travail n'est pas rémunéré. Le vide s'est fait dans la maison de l'artisan, et la chambre de l'usurier est pleine. Les soussignés ont recherché avec le plus grand soin les causes de cette détresse si dure et si persistante. Ces causes ne peuvent être dans la nature ou dans la volonté de la Providence... Les soussignés déclarent très respectueusement à la Chambre des communes qu'ils ne peuvent supporter plus longtemps cette situation. Ils déclarent que le capital de l'entrepreneur ne peut être privé plus longtemps d'un juste bénéfice et le travail de l'ouvrier d'une juste rémunération. Les lois qui font que la vie est chère, l'argent rare et le travail peu rémunérateur, doivent être abrogées. Les impôts doivent être supportés par la propriété et non par le travail productif... Gomme garantie de ces mesures et d'autres nécessaires, comme unique moyen d'assurer la protection des intérêts du peuple, les soussignés demandent que le soin de ses intérêts soient confiés au peuple lui-même (1). »
Puis viennent les articles de la charte. Cette pétition met parfaitement en lumière la faiblesse qui était au fond du chartiste. La pétition commence par rappeler la difficulté de la situation économique. Elle ne dit rien des causes de cette détresse. Les mesures propres à remédier à cet état de choses ne sont indiquées que très vaguement. La diminution des impôts, l'abrogation des lois sur le grain et la réforme du système monétaire, voilà tout ce que la pétition peut proposer au gouvernement et c'est pour en arriver là
(1) Gammage, 88.
qu'elle réclame d'une façon catégorique une réforme radicale du Parlement.
Très caractéristique est aussi dans cette pétition l'absence complète de toute idée qui se rapproche du socialisme. Le capital et le travail y sont reconnus au même titre comme facteurs légitimes de la vie économique, qui ont un droit égal à prétendre à une « juste » rémunération. L'abroga-* tion ce des lois qui font que l'argent est rare » est un article littéralement emprunté au programme de Athvood.
On est frappé de l'omission complète dans cette pétition de la nouvelle loi sur les pauvres et des lois sur les fabriques, les plus importantes revendications sociales formulées par la classe ouvrière. Cela provient probablement de ce que la pétition fut rédigée par l'Association politique de Birmingham, une association de radicaux bourgeois (1). Attwood, quittait à la tète de cette association, faisait tous ses efforts pour gagner au chartisme les classes moyennes et ainsi ne furent formulées dans la pétition que les revendications qui pouvaient compter sur la sympathies de ces classes.
Il est intéressant déconsidérer de près l'attitude des chartistesau sujet des lois sur les céréales. Sur cette importante question, il n'y avait du tout unité de vues parmi les chartistes. L'aile droite encourageait l'agitation contre ces lois. Mais O'Brien, puis O'Connor se montrèrent très hostiles à cette agitation. O'Brien prétendait que, dans les circonstances politiques actuelles, tous les avantages de l'abrogation des lois sur les céréales iraient à la classe capitaliste, au détriment des ouvriers et des débiteurs. La baisse du prix des céréales serait en effet suivie d'une réduction des salaires. Or, comme la valeur de l'argent augmenterait en proportion de la baisse du prix des aliments, toutes les dettes actuelles et les impôts deviendraient des charges plus
(1) D'après Lovett la pétition avait été rédigée par Douglas, l'éditeur du Journal de Birmingham, Autobiographie, p. 20.
lourdes. Dans ces conditions, la suppression des droits d'entrée sur les céréales équivalait à l'expropriation de toute la population ouvrière et productrice en faveur des capitalistes. Cette suppression devrait s'accompagner d'autres mesures, de nature à empêcher les capitalistes de s'en approprier tous les avantages, et comme seul un Parlement nommé par le surïrage universel pourrait décréter ces mesures, O'Brien considérait une abrogation immédiate des lois sur les céréales comme contraire aux intérêts de la classe ouvrière.
Le 4 février 1839, se réunit à Londres le premier congrès national des chartistes, auquel prirent part 53 délégués, représentants des groupes chartistes des différentes parties du royaume. Ce congrès devait être un parlement populaire et tenir ses assises en face du Parlement de Westminster que n'avait élu qu'une faible fraction de la population. Nous ne nous attarderons pas au travail du congrès. Beaucoup de chartistes furent mécontents de la loquacité excessive de leurs représentants, dignes des membres du Parlement de Westminster. Les délégués des districts industriels du nord, le principal boulevard du chartisme, signalèrent catégoriquement le chômage et la détresse de la classe ouvrière comme la véritable cause du chartisme. C'est ainsi que le délégué Bussey, représentant de quelques centaines d'ouvriers de Yorkshire, déclara que « la cause du chartisme était la misère effroyable. Avant la disparition de cette cause, un ne pouvait compter sur le retour de la paix ». 11 termina son discours par une variation des paroles de Stephens que l'on connaît : « Si nous avions de bons vêtements, un bon logement et un dîner substantiel, nous ne nous serions pas inquiétés le moins du monde de notre forme de gouvernement (1) ». Le délégué de Newcastle, Lowry, déclara dans un autre meeting : « L'agitation chartiste est née de la détresse, d'une détresse
Ci) Northern Star, 1839, n° 65.
générale et effroyable dont tout le peuple souffre... Délégué des classes ouvrières du nord, je déclare qu'elles ne peuvent, ni ne veulent attendre (l). » Gamraage, l'historien du chartisme, qui lui-même prit une part active au mouvement, écrit : « Les partisans de la violence parmi les membres du congrès furent amenés à cette attitude par l'extrême mécontentement des classes ouvrières, principalement dans les districts industriels, mécontentement provoqué par la détresse la plus aiguë, que n'adoucissait aucun espoir d'amélioration. Cette détresse revenait incessamment dans les discussions du congrès (2). » En effet, un des plus chauds partisans de la « manière forte », iMarsden, un tisserand à la main, avait personnellement beaucoup souffert du chômage général et il avouait n'avoir pas toujours mangé à sa faim, lui et sa famille. D'autres orateurs signalèrent des cas semblables de misère extrême dans d'autres branches industrielles (3).
La pétition nationale, couverte de 1.280.000 signatures, fut présentée à la Chambre des communes par Attwood, le 14 juin. En juillet de graves désordres se produisirent à Birmingham. La foule opposa à la troupe une violente résistance, détruisit quelques magasins et incendia quelques maisons. Le duc de Wellington dit à cette occasion à la Chambre des lords qu'il avait vu beaucoup de villes prises d'assaut, mais qu'aucune de ces villes n'avait aussi cruellement souffert que Birmingham Naturellement il y avait dans cette déclaration une grande part d'exagération. Les troubles furent suivis d'arrestations de nombreux chefs chartisles.
Quelques jours auparavant, le 12 juillet, Attwood demandait à la Chambre des communes de nommer une commission spéciale chargée de discuter la pétition nationale des
(1) Loc. cit., n° 66.
(2) Northern Star, 1839, n° 68.
(3) Gammage, 108.
■chartistes. Le discours de Atlwood et les débats qui suivirent aident beaucoup à faire comprendre le vrai caractère du chartisme.
Attwood rappela que, non seulement les ouvriers avaient à subir de dures privations, mais que toutes les classes industrielles du royaume avaient à souffrir de la stagnation persistante des affaires. La dépression commerciale était due, selon Attwood, à la reprise des paiements en espèces de 1819; les intérêts aussi bien des ouvriers •que des entrepreneurs étaient ici parfaitement d'accord. « Je suis convaincu, dit-il, que le bien-être et la satisfaction de la classe ouvrière pourraient être obtenus sans la moindre atteinte aux intérêts des autres classes sociales et sans injustice pour personne. Le pays ne peut supporter d'incessantes fluctuations commerciales... Les 1. 200.000 signataires de la pétition déclarent par ce geste qu'ils ont le droit de pouvoir vivre en travaillant honnêtement et qu'on leur refuse ce droit ; ils déclarent en même temps que les fluctuations industrielles amènent de courtes périodes de prospérité douteuse, mais de longues années -d'indubitables misères. » Au dire de Altvood, la pétition n'exprimait pas seulement les revendications des ouvriers, mais celles de la plupart des membres des classes moyennes, de la plupart des industriels et des commerçants. Pour les entrepreneurs, la stagnation commerciale était encore plus désastreuse que pour les ouvriers.
Fielden, qui appuya la motion de Atlwood, parla aussi de » la stagnation commerciale dont le Lancashire et, en général, les districts industriels avaient surtout à souffrir. « Et par quoi a été provoquée cette crise dans les districts manufacturiers? ». Par de mauvaises lois ou, au moins, par le refus du Parlement d'en faire de bonnes.
Attwood indiqua aussi comme remède le papier-monnaie ;
Fielden n'indiqua pas de remède et se borna à constater le
fait, d'ailleurs indéniable, de la détresse provoquée par la
dépression. Les positions de Attwood étaient si peu solides
Tougan-Baranowsky 24
que le représentant du gouvernement, lord Russel, n'eut pas de peine à le réfuter. Le discours de lord Russel fut écrasant pour Attwood. « L'honorable gentleman, déclara-t-il, considère la pétition surtout du point de vue de la situation économique et sociale du peuple. Quant au côté politique de la question, l'honorable gentleman s'y attarde peu... Beaucoup de gens croient que le suffrage universel fera le bonheur du peuple. Pour moi, je pense que cette manière de voir procède d'une erreur fondamentale. L'honorable gentleman nous dit qu'il est pour le suffrage universel, car tant que nous ne l'aurons pas, le Parlement nous apportera aujourd'hui le bien-être et nous précipitera demain dans la misère. Pour moi, je ne puis me représenter de gouvernement... qui assurerait à tout le pays une prospérité permanente et ininterrompue, qui, dans une nation commerçante et industrielle, supprimerait aussi bien le faible taux, des salaires et la misère qui en résulte que les fluctuations du bien-être: à la gène observées dans tous les pays commerçants et industriels. Regardez les Etats-Unis. Ils ont le suffrage universel. Or, qui prétendra que les Etats-Unis soient k l'abri de ces fluctuations ou à l'abri de cette gène ?. . . Ni le suffrage universel, ni n'importe quel mode de suffrage ne peuvent faire des lois qui assurent au peuple un bienêtre permanent. »
Russel passa ensuite à l'analyse du remède spécifique, recommandé par Attwood pour atténuer la misère. En admettant que ce remède fût efficace, y avait-il quelque raison de croire que la réforme parlementaire suffirait à le faire adopter ? Russel rappela les déclarations des chefs chartistes les plus influents, tels queFergus O'Connor, Lovett Collins,Frost etc. contre le papier-monnaie. C'est ainsi que l'on pouvait lire dans un manifeste des chartistes aux ouvriers : « Des différentes mesures par lesquelles on veut vous asservirai n'en est pas de pire que le papier-monnaie. » Ainsi Attwood, dans sa foi à ce remède, n'avait rien à attendre du suffrage universel.
Le discours le plus intéressant et le plus remarquable de ces débais fut celui de Disraeli. Disraeli montra que le mouvement chartiste n'avait pas du tout été provoqué par l'aspiration du peuple aux droits politiques. « Les droits politiques ont un caractère si abstrait, leurs conséquences n'influent que d'une manière si lointaine sur la masse du peuple, qu'à mon avis ils ne peuvent jamais faire naître un grand mouvement populaire. » Pourtant Disraeli ne croyait pas non plus qu'il fût possible d'expliquer le cbarlisme par des causes purement économiques. « Il y a quelque chose d'intermédiaire entre les causes politiques et les causes économiques, déclara-t-il, et c'est ce qui a provoqué ce grand mouvement... La vraie cause de ce mouvement, c'est la conviction qu'a une grande partie de la population de la violation de ses droits civiques. Il n'est pas douteux que, pendant les dernières années, les droits civiques du peuple anglais ont été violés. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la charte du peuple est née uniquement de la nouvelle loi sur les pauvres. Mais je crois pourtant qu'il y a entre les deux une relation étroite... L'ancienne constitution n'a donné de droits politiques qu'à une faible partie de la nation. Mais ces droits politiques n'ont été confiés à une minorité qu'à de certaines conditions : cette minorité devait protéger les droits civiques de la grande majorité. Son honneur déjà le demandait ; l'organisation de la société est telle que ceux qui sont pourvus de droits politiques contractent par là même des obligations qu'ils doivent exécuter. Or, aujourd'hui, une partie considérable de la puissance politique est aux mains d'une nouvelle classe de personnes qui n'ont pas pris sur elles ces grandes obligations. Seul, l'accomplissement de grands devoirs a jadis fait la grande influence sociale ; aujourd'hui, la nouvelle classe à laquelle ont été conférés des droits politiques n'est pas rattachée à la classe ouvrière par l'accomplissement de devoirs sociaux... Où cela a-t-il conduit? Ceux qui ont obtenu la puissance politique sans en remplir les condi-
tions et les obligations, se sont efforcés d'éviter autant que possible toutes dépenses et tous soucis. Après être parvenus à une situation pour laquelle d'autres auraient donné et leur argent et leur travail, ils se sont appliqués à profiter des avantages de cette situation sans dommage pour leur porte-monnaie et sans perte de temps. La première de ces tendances les a portés à limiter autant que possible les dépenses de l'Etal, l'autre a amené l'immixtion incessante du gouvernement. Or, je prétends qu'on ne peut pas avoir un gouvernement centralisé et avare et, en même temps, le respect des droits civiques du peuple... Je crois que c'est là la véritable cause du cbartisme... Une partie considérable de la population a reconnu que ses droits civiques étaient violés. La nouvelle loi sur les pauvres a été une des violations de ces droits civiques. Il est indéniable qu'elle dérive d'un principe qui est la négation de tous les devoirs sociaux de l'Etat. Cette loi prescrit aux malheureux de ne pas demander l'aide des voisins les plus proches, mais de s'adresser à un gouvernement lointain. Elle dit à l'ouvrier dans le besoin qu'il n'a aucun droit légal à être secouru, que le secours qu'il reçoit est une aumône de la bienfaisance. Je crois que le mécontentement provoqué par ces changements a été la force qu'a utilisée pour arriver à ses fins le parti de l'émeute. Ainsi est né le mouvement chartiste. Je reconnais que la pétition nationale est née d'une grande erreur, de l'erreur qui croit que le malheur national peut être supprimé par des droits politiques ; mais les pauvres chartistes ne sont pas les seuls à la partager » (I).
Disraeli a mieux compris les causes du cbartisme qu'aucun homme d'Etat de l'époque. Ce qu'il dit de l'indifférence de la masse populaire à l'égard des droits politiques et de l'importance des droits civiques est très juste et très finement observé. Cette distinction entre droits politiques et droits civiques est la clef qui permet de comprendre toute
(i) Hansard, Parliamentary Debates, 1839, vol. XUX.
f.HAP. II. CHÔMAGE ET MOUVEMENTS REVOL. 1825-1850 373
l'histoire politique contemporaine de l'Angleterre. L'ouvrier anglais a toujours manifesté une indifférence incompréhensible de prime abord à l'égard de ses droits politiques. Ce n'est qu'au moment du chartisme que les droits politiques sont devenus le drapeau d'un mouvement populaire. Mais Disraeli a parfaitement raison de dire que ce n'esl là qu'une apparence, que la force du chartisme ne réside pas dans le mécontentement politique.
Nulle paît au monde la classe ouvrière n'a fait preuve d'autant de courage et d'opiniâtreté dans la défense de ses intérêts qu'en Angleterre. Nulle part au monde les ouvriers n'ont créé une aussi puissante organisation de classe qu'en Angleterre. Nulle part les ouvriers n'ont eu autant d'influence politique qu'en Angleterre. Pourtant, l'ouvrier anglais n'a obtenu que depuis très peu de temps des droits politiques ; même aujourd'hui, il ne les possède pas pleinement, puisque l'Angleterre ne connaît pas encore le suffrage universel. Pourquoi donc l'ouvrier anglais n'a-t-il pas dirigé son énergie, comme ses frères du continent, vers la conquête des droits politiques? Le suffrage universel serait, bien sur, depuis longtemps chose faite en Angleterre, si l'ouvrier anglais avait réservé pour la lutte politique une faible partie seulement de l'énergie et de l'opiniâtreté avec laquelle il lutte pour ses intérêts économiques.
L'explication de ce fait est la suivante : l'ouvrier anglais n'a pas les raisons qui poussent l'ouvrier du continent à la lutte politique. Le peuple, sur le continent, a fait des révolutions pour étendre ses libertés civiques. En Angleterre, la liberté civique, dans ses traits essentiels, était depuis longtemps acquise et aucune extension du droit de suffrage ne pouvait ajouter rien de capital à cette liberté. Aussi les réformes politiques ne pouvaient-elles intéresser vivement le peuple anglais ; même avec un Parlement aristocratique il se sentait tout aussi libre qu'avec un Parlement démocratique.
Le chartisme a été unegrandiose tentative de rattacher la
revendication des droits politiques aux besoins effectifs da peuple, mais comme ces besoins élaient d'ordre économique et comme la pensée sociale de l'époque n'avait pas élaboré de mesures sérieuses et réalisables qui pussent satisfaire ces besoins, cette tentative devait finalement échouer (1). Tant que le chômage fut considérable, le peuple se rallia autour de la charte comme autour d'un drapeau de protestation. Mais le retour de la vie commerciale suffit pour faire disparaître le chartisme.
La situation difficile de Altwood au Parlement met en pleine lumière l'antinomie dont souffrait le chartisme, l'antinomie entre le programme politique du mouvement et ses racines sociales. La motion de Athvood, de faire discuter la pétition chartiste par une commission parlementaire, fut repoussée par 233 voix contre 46.
Le 4 novembre 1839, les chartistes firent une sérieuse tentative d'émeule. De très bonne heure, quelques milliers de mineurs pénétrèrent dans la ville de Newport, pour s'emparer par un coup de main de la prison municipale et délivrer les chefs chartistes qui étaient détenus. Beaucoup étaient armés de fusils, de piques, de fourches. La foule, que conduisait l'ancien juge Frost, avait apparemment
(1) L'abrogation de la nouvelle loi sur les pauvres était la seuje mesure pratique proposée par les chartistes qui réellement ne pût être réalisée qu'après une réforme radicale du Parlement, car les deux partis, Tories et Wighs, ne voulaient absolument pas abandonner cette loi. Mais, d'abord, l'opposition violente contre la loi dans les districts industriels atteignit en grande partie son but : la loi fut, dans ces districts, appliquée avec tant de prudence que les changements apportés à la situation antérieure, d'avant 1834, n'étaient pas grands. En second lieu, cette loi ne concernait, malgré tout, qu'une partie de la classe ouvrière. La majorité des ouvriers dans les comtés industriels n'avait, même sous l'ancienne loi, reçu aucun secours du bureau de bienfaisance, ce qu'elle aurait considéré comme une honte. C'était en particulier le cas pourles ouvriers qualifiés. Aussi, quelle qu'ait été l'importance de la loi, le peuple n'y trouvait pas une raison suffisante pour renverser tout l'édifice politique et réédifier un Parlement sur une base démocratique.
l'intention de prendre possession de la ville et de donner ainsi le signal d'un soulèvement général, qui devait en même temps éclater dans le Yorkshire. Elle se heurta à un détachement de soldats. Des deux côtés, on ouvrit le feu : les chartistes eurent 10 tués et environ 50 blessés. L'émeute fut rapidement réprimée.
Les organisateurs de l'émeute de Newport, Frost, Williams, et Jones, furent condamnés à mort, mais le gouvernement commua cette peine en celle de la déportation avec travaux forcés à perpétuité. En 1840, tous les chefs chartistes étaient en prison et le mouvement semblait prendre fin.
Le gouvernement chantait victoire ; beaucoup croyaient que le chartisme était enterré. Mais des observateurs plus perspicaces de la vie nationale pressentaient que l'histoire du chartisme n'était pas terminée.
« Nous savons, écrivait Carlyte, que le chartisme est mort ; que le gouvernement réformé « a anéanti la chimère du chartisme par les moyens les plus heureux et les plus 'efficaces ». C'est du moins ce que disent les journaux ; mais, malheureusement, la grande majorité des ouvriers sait que la « chimère » seule du chartisme est détruite, et non le chartisme lui-même. On a détruit cette forme incohérente et lourde que le chartisme avait prise dans les derniers temps aux yeux du inonde, ou plutôt elle s'est effondrée d'elle-même par suite de sa propre lourdeur, conformément aux lois naturelles. Mais l'essence même du chartisme n'a pas disparu. Le chartisme, c'est le mécontentement amer, qui est devenu de la rage et du délire, c'est la situation anormale ou bien l'état d'esprit anormal des classes ouvrières anglaises. C'est une désignation nouvelle pour un vieil état de choses, qui a eu beaucoup de noms et en aura encore beaucoup. L'essence même du chartisme a des racines profondes et étendues ; elle n'est pas d'aujourd'hui et ne disparaîtra ni aujourd'hui ni demain (1).
(\) Chartism, p. 2.
Le chômage et la misère s'accrurent jusqu'à la fin de 1842. On peut juger de la détresse de la classe ouvrière à ce moment par le fait suivant : en 1841, un comité privé qui s'était formé à Birmingham pour venir en aide aux chômeurs, a distribué des secours à plus' de 40.000 personnes, secours minimes, il est vrai : 1 p. 1/2 par personne et par semaine. Les ouvriers avec leur famille ne gagnaient à Birmingham pas plus de 6 à 11 shillings par semaine (I).
D'autres comités de ce genre s'étaient formés également dans nombres d'autres villes.
Le Northern Star décrit en ces termes la situation des ouvriers de Slockport, au mois de septembre 18ii. « lia ville présente un aspect de misère et de désolation. Des centaines d'ouvriers courent dans les rues sans avoir de nourriture et sans savoir comment s'en procurer. Des milliers de familles ont engagé tout leur avoir, vendu leurs habits, pour pouvoir acheter du pain, d'autres ont tout vendu et ont émigré en Amérique. Personne ne se rappelle avoir vu pareille famine et pareille misère. Une grande fabrique, qui occupait environ mille ouvriers, a fermé ses portes et il n'y a pas d'espoir de les voir se rouvrir. Les tisserands d'une autre fabrique se sont mis en grève samedi, mais les chômeurs sont si désireux de trouver du travail, que dès mardi la fabrique travaillait avec un personnel complet (2). » Le nombre total des sans-travail à Stockport était de 5.000 à 7.000.
A Leeds, il se forma enautomneun comité pour arriver à connaître exactement le nombre des chômeurs. Ce comité chargea des employés engagés dans ce but, du dénombrement. On trouva, bien que le dénombrement n'eût pas porté sur toute la population de Leeds, que le nombre des chômeurs et des membres de leurs familles atteignait 16.150.
(1) Hansard, Parliamentary Debates, 184), vol. L VIII, p. 1519.
(2) Northern Star, n° 201, 1841.
Le comité écrit dans son rapport : « Les employés chargés du dénombrement furent souvent obligés de remplir leur feuille sur leurs genoux, par suite de Fabsence de tout meuble où ils auraient pu les poser ; souvent, le logement n'était autre chose que quatre murs humides sans aucun meuble (1). »
Dans la petite ville de Mansfield, la détresse était particulièrement grande parmi les tricoteurs. Le nombre des chômeurs s'accrût pendant tout l'automne et il atteignait à la fin novembre de telles proportions que 1.000 tisserands environ (y compris leurs familles) n'avaient pas de quoi manger.
Les chômeurs organisèrent des cortèges dans la ville et envoyèrent des délégations aux habitants riches, non pour demander, mais pour exiger qu'on les secourût. Le correspondant qui rapporte ces faits ajoute : « Le chartisme se propage partout aussi vite que la misère, que la banqueroute et que la ruine ».
A Blackburn, un journal local non chartiste, — la Gazette de Blackburn — écrivait ce qui suit : « La situation des gens sans fortune dans la ville et dans les environs est réellement triste. Même lorsqu'il y a suffisamment de travail, la situation des tisserands à la main est de celles qui peuvent provoquer la pitié ; mais, maintenant que les salaires sont extraordinairement bas et qu'il est très difficile ou presque impossible de se procurer du travail, que, par surcroît, le froid est encore rigoureux, leurs souffrances ont atteint la limite extrême. Les habitants riches de la ville se sont vus obligés de former un comité de secours (2).
En Ecosse, l'industrie du fer était tombée dans un marasme complet. Les entrepreneurs décidèrent déteindre un quart des hauts-fourneaux. D'après la « Glasgow Chronicle» il n'y avait pas moins de la moitié des ouvriers sans tra-
(i) Northern Star, n° 206, 1841.
(2) Northern Star, n° 212, 1841.
vail dans les fabriques de toile de coton en Ecosse. « Pour ce qui est des tisserands, observe le même journal, ils sont depuis si longtemps déjà dans la misère et nous avons si souvent signalé ce fait qu'il n'est pas nécessaire de nous y attarder aujourd'hui. La calamité s'étend à tout et à tous. »
A Nottingham, les sans-travail organisèrent des meetings et des cortèges dans la ville. Le nombre des chômeurs s'élevait à plus de 5.000. A Sheftield un quart des hauts-fourneaux étaient également éteints. La « Weekly Dispatch » écrivait : ce Dans un périmètre de 20 lieues autour de Manchester, régnent la misère et la faim ». A Manchester, il se forma, sous la présidence du maire, un comité pour venir en aide aux chômeurs. Des comités analogues se constituèrent à Londres, à Derby, à Nottingham, à Leicester et dans bon nombre d'autres villes d'Angleterre et d'Ecosse.
A Spittalfield, plus du tiers des métiers étaient inactifs. A Preston, il y avait environ 2.000 chômeurs. A Vigan, le comité de secours aux chômeurs fit un recensement ; sur 795 familles, il se trouva qu'un tiers environ avaient un travail normal, un tiers étaient à demi occupées, un tiers étaient absolument sans travail. Les chiffres suivants donnent une idée des conditions dans lesquelles vivaient les ouvriers sans travail ou à demi-occupés: dans ces familles, 1.1 04 personnes couchaient à 3 dans le même lit, 712 couchaient à 4, 200 à 5, 156 à 6, 66 à 7 et k 8. « Ln très grand nombre de ces pauvres gens n'avaient ni lit, ni draps de lit et ils couchaient tout simplement sur le plancher. Les 19/20 de ce qu'on appelait des lits ne méritaient guère cetle désignation; c'étaient le plus souvent des bottes de vieux foin, de paille, etc., dans des sacs de toile grossière... sans couverture d'aucune sorte. Les uns avaient engagé leurs draps de lit, les autres les avaient vendus pour s'acheter du pain -pour eux et pour leurs enfants affamés. » Dans quelques maisons, écrivaient les auteurs du rapport, les enfants
pleuraient à chaudes larmes pendant notre visite, et quand nous leur demandions pourquoi ils pleuraient, ils nous répondaient : parce que nous avons faim, parce que nous n'avons pas mangé d'aujourd'hui le moindre morceau de pain » (Northern Star, n° 215).
A Leigh, dans les soieries, sur 7.000 métiers, environ 3.000 ne travaillaient pas. La moitié seulement des lisserands étaient occupés dans l'industrie cotonnière. A Hyde, 4.000 ouvriers des manufactures de coton étaient occupés pendant toute la journée ou une partie de la journée, mais 1 .700 étaient absolument sans travail [Northern Star, n°215).
Le chômage s'accompagna, vers 1840, d'une baisse très considérable des salaires. C'est ainsi qu'à Hyde, dans l'industrie cotonnière, les salaires diminuèrent, de 1839 à 1812, de 1 2 0/0; à Mossley, les salaires de 1840 étaient, pour les ouvriers de l'industrie cotonnière, inférieurs de 25 0/0 à ceux de 1830, et de 45 0/0 pour les ouvriers des manufactures de laine. A Leigh, les salaires des tisserands du coton à la main avaient baissé, depuis 1836, de 20 0/0 à 25 0/0. A Vigan, les tisserands du coton avaient, en 1835, un salaire hebdomadaire de 7 schillings ; en 1841, ce salaire n'était plus que de 5 schillings. Le gain des Pileurs et des tisserands à la machine avait diminué de 20 0/0. A Preston, le salaire des fileurs avait fléchi de 10 0/0, celui des tisserands de 25 0/0. A Glossop, de 1836 à 1842, les salaires des fileurs ont baissé de 25 0/0, ceux des tisserands à la machine de 14 0/0 (Northern Star, n° 215).
Ces chiffres n'ont pas été donnés par les ouvriers. Ils sont extraits des rapports lus au cours d'un meeting monstre tenu à Manchester. Ce meeting fut organisé à la (in de décembre 1841 parla ligue contre les lois sur les céréales. Tous les principaux fabricants du Manchester, de même que les représentants au Parlement des différents districts de l'industrie cotonnière, y prirent part.
Le -0 septembre, le député de llochdale, Crawford, dé-
clarait à la Chambre des communes que « les proportions prises par la misère à Rochdale, devaient remplir tout le monde d'effroi ». D'après ses dires, il y avait, dans celte ville, 136 personnes dont le gain hebdomadaire était de (5 p.^. 290 qui gagnaient 10 p., 508 qui gagnaient 1 shilling, 8 oo qui avaient 1 shilling 6 p. et 1 .500 qui arrivaient à 1 shilling 10 p. par semaine.
La misère était telle qu'il fut plusieurs fois question au Parlement de venir en aide aux malheureux, bien que,. pratiquement, on ne fit jamais rien. Dès le 24 novembre, au moment où la détresse n'était pas encore très aiguë, une pétition des babitants de Paisley fut déposée au Parlement par le député Stewart; il y était dit que, dans cette petite ville, 605 familles d'ouvriers avaient perdu leur travail par suite de la banqueroute et de la fermeture de quelques manufactures de coton. Dans un autre ville, à Johnstone, sur 16 fabriques 4 seulement continuaient à travailler. Les fabriques de machines n'employaient plus qu'un tiers de leurs ouvriers. Dans les mines, le nombre des ouvriers avait également diminué à peu près dans la même proportion. La pétition se terminait par ces mots : « Comme l'hiver approche, les soussignés estiment qu'ils ne rempliraient pas leur devoir de citoyens s'ils n'attiraient sur cet état de choses l'attention du Parlement, alin que celui-ci veuille bien considérer le plus sérieusement possible la situation de leur district et des autres districts industriels du royaume. Ils prient donc la Chambre des communes de vouloir bien accorder toute son attention à la calamité dont souffre le pays et de vouloir bien prendre les mesures rapides qu'elle jugera nécessaires. »
Au cours des débats qui suivirent, quelques députés déclarèrent qu'ailleurs la détresse était encore pire. A Manchester, 8.000 personnes environ étaient obligées de vivre avec un salaire dérisoire de 15 p. par semaine.
L'année 1842 lut encore plus difficile pour les ouvriersque l'année précédente. Les nouvelles venues de tous le&
centres de l'industrie manufacturière témoignaient de la misère extrême de la classe ouvrière. On citait même parfois des cas de famine. A flarlisle, le comité de secours aux sans-travail présenta un rapport, aux termes duquel il y avait dans la ville 309 familles, composées de 1.146 personnes, qui n'avaient aucun revenu lixe : 334 familles 1.465 personnes) avaient moins d'un shilling par famille ; 411 familles (1 .623 personnes) avaient moins d'un shilling par tète pour la semaine; 157 familles (692 personnes) avaient par tète moins de 2 shillings, et 140 familles (635 personnes) moins de 3 shillings par semaine (1).
Dans les districts de l'industrie colonnière, le chômage était particulièrementconsidérable. A Stockport,il se forma un comité de secours aux chômeurs, sous la présidence du maire. D'après un rapport de ce comité, environ un tiers des machines à vapeur de la ville et des environs étaient arrêtées au mois de janvier 1842. Le chiffre total des chômeurs était de 9.000 (non compris les membres de leurs familles). « Une des suites de ce manque de travail a été la souffrance de toutes les classes de la population dont les intérêts sont liés à l'industrie, et la détresse, les privations inouïes de la classe ouvrière ; ces privations sont aujourd'hui telles que de sèches statistiques ne peuvent en donner une idée. D'honnêtes gens, qui voudraient travailler, sont obligés de se faire mendiants avec toute leur famille ou de vivre au jour le jour de la charité des voisins... Beaucoup meurent littéralement de faim. » Sur (S. 2 18 ouvriers inscrits sur les registres du comité, 1.204 seulement travaillaient normalement ; 2.866 n'étaient que partiellement occupés et 4.418 étaient sans aucun travail. La moyenne du salaire hebdomadaire de 15.823 personnes (des deux sexes et de tout âge) ne s'élevait qu'à 1 shilling 4 p. 3/4 par tète. Le gain de ceux qui travaillaient normalement n'était que de 7 shillings 6 p. 1/2 par semaine (2).
(!) Northern Star, n° 217, 1842.
(2) Loc. cit.
Au mois de janvier 1842, 17.000 habitants de Paisley étaient secourus par le comité de bienfaisance (1). A Bolton il se forma également un comité analogue, qui, pendant le mois de janvier, distribua des secours à 6.167 personnes, dont le gain hebdomadaire était de 11 p. 3/4; 828 solliciteurs ne fuient pas secourus parce que leur revenu hebdomadaire s'élevait à 1 shilling 9 p. 1/4 par tète. Sur 50 familles, 20 seulement travaillaient normalement. Le comité visita le logement de 1.013 familles (5.035 télés) ; 950 seulement avaient des lits. Ces privilégiés avaient en tout 1.553 lits, c'est-à-dire moins de 2 lits par famille. La majorité de ces lits n'avaient pas de matelas ; ceux-ci étaient remplacés par des bottes de paille. Ces 5.035 personnes n'avaient en leur possession que 2.876 bancs, 1.380 tables et 042 chaises. 425 personnes couchaient sur le plancher. Le I)r Bowring qui communiqua ces faits au Parlement, ajoutait : i Dans beaucoup de rues de Bulton, il n'y a plus un seul habitant (les maisons sont vides), des centaines de familles couchent sur la dure, des millions n'ont pas suffisamment de pain pour vivre. » A Manchester, il y avait 5.492 maisons vides, 681 magasins non-loués et 116 fabriques qui avaient cessé le travail (2).
Tout cela ranima le chartisme. « L'organisation centrale des chartistes, — la National Charter Association, n'avait jamais été, dit Gammage, dans une situation plus prospère qu'en 1842 (3). » La nouvelle pétition des chartistes, présentée le 2mai 1842 à la Chambre des communes, portait 3.315.752 signatures. Sans doute, toutes ces signatures ne provenaient pas d'hommes adultes ; il y avait dans le nombre beaucoup de signatures de femmes et d'enfants. Duncombe, qui remit la'pétition au Parlement, déclara qu'elle avait été signée par plus d'un million de familles. Comme la première pétition avait été signée presque ex-
(1) Hansard, Parliamentary Debates, 1842. Vol.LX,p. 178.
(2) Loc. cit., p. 701.
(3) Gammage, 213.
CIIAP. II. CHÔMAGE ET MOUVEMENTS JIËVOL. 1825-1850 383'
clusivement par des hommes adultes, les deux manifestations avaient groupé une fraction à peu près égale de la population.
La Chambre repoussa par 287 voix contre 49 la motion de Duncombe, qui demandait pour les signataires l'autorisation d'exposer de vive voix leurs desiderata.
La seconde pétition des chartistes respire déjà un tout autre esprit que la première. Le courant radical a pris le dessus; la crainte d'irriter les classes possédantes a complètement disparu. La pétition montre la misère inouïe de la population. « Des milliers de personnes meurent de faim... Les soussignés, qui savent bien que la misère conduit au crime, voient avec étonnement et inquiétude combien les vieillards, les pauvres et les malades sont mal secourus; ils voient avec un sentiment d'indignation que le Parlement veut maintenir en vigueur la nouvelle loi sur les pauvres, bien qu'on ait suffisamment prouvé le caractère anti-constitutionnel de cette loi, son caractère antichrétien et son influence extrêmement néfaste sur les salaires et sur la vie des sujets de ce royaume. » La pétition signale la lourde charge des impôts et l'injustice qu'il y a à ce que la famille royale et de hauts dignitaires ecclésiastiques perçoivent d'énormes revenus, alors que de nombreux ouvriers sont obligés de se suffire avec quelques pence par jour. Elle qualifie de mesure anticonstitutionnelle la fréquente interdiction des meetings publics, de même que le renforcement de la police. « Les bastilles des pauvres sont nées du même esprit que les postes de police, de l'effort fait par une minorité irresponsable pour opprimer et laisser mourir de faim la majorité. »
L'entretien d'une nombreuse armée permanente est une charge pour le peuple, contre lequel cette armée est dirigée. « Les soussignés regrettent que la durée du travail, principalement dans les fabriques, dépasse la mesure de ce qu'un homme peut supporter, et que les salaires d'un travail fourni dans le milieu malsain de l'usine ne permettent
pas à l'ouvrier de conserver sa santé et de se procurer les distractions qui lui sont si nécessaires après une dépense de forces physiques. Ils attirent l'attention du Parlement sur les salaires dérisoires des ouvriers agricoles et ne peuvent se défendre d'un sentiment d'indignation et de révolte en voyant le gain si minime de ceux dont le travail crée la nourriture de toute la population. Ils regrettent profondément l'existence de monopoles de toutes sortes dans le royaume et, tout en condamnant énergiquement l'imposition des objets de consommation les plus nécessaires, qui sont surtout consommés par la classe ouvrière, ils sont en même temps d'avis que la suppression des monopoles ne sut'lira pas à tirer les travailleurs de leur lamentable situation, tant que le peuple lui-même n'aura pas obtenu le pouvoir et ne pourra mettre lui-même un terme à tous les monopoles et aux oppressions de tous genres. Ils signaient les monopoles existants du droit de sutfrage, du papier-monnaie, de la propriété des machines et de la terre, de la presse, de l'église, des transports et bien d'autres, trop nombreux pour qu'on puisse les énumérer. Tous ces monopoles sont l'o3uvre d'une législation de classe. »
La pétition demande ensuite la suppression de l'Eglise d'Etat et la constitution d'un Parlement spécial pour l'Irlande. Gomme condition essentielle de la réalisation de toutes ces mesures, elle réclame une réforme du Parlement conforme aux G articles de la charte du peuple (t).
Cette pétition provoqua une scission parmi les chartistes : la plupart des chartistes écossais refusèrent de la signer. Leurs objections portaient sur trois points : la constitution d'un Parlement irlandais indépendant, la nouvelle loi sur les pauvres et l'absence dans la pétition d'un article demandant la suppression des droits sur les céréales. L'opinion publique en Ecosse n'approuvait pas l'agitation contre la
(4) Northern Star, no 205, 1841.
nouvelle loi sur les pauvres (loi qui n'était applicable qu'en Angleterre) ; elle avait même quelque sympathie pour une mesure qui lui paraissait devoir limiter la mendicité légale.
L'attitude des chartistes au sujet des lois sur les céréales doit être considérée comme une de leurs graves erreurs. De 1840 à 1850, ils ont combattu avec une très grande énergie, sous l'influence de O'Connor, le mouvement en faveur de l'abrogation de ces lois, bien que la population industrielle eut un intérêt immédiat à la suppression des droits sur les céréales. Sans doute, les chefs de la Ligue pour l'abrogation des lois sur les céréales étaient guidés par l'intérêt des fabricants, mais, sur ce point, les intérêts des fabricants s'accordaient parfaitement avec l'intérêt des ouvriers de l'industrie. La haine des fabricants aveugla les chefs chartistes.
L'état d'esprit général des chartistes a d'ailleurs fait, en 1842, un pas considérable vers le socialisme. L'opposition de la misère ouvrière et de la richesse des fabricants devient le thème habituel des orateurs chartistes. La haine ardente du système des fabriques, le rôle néfaste des machines, la condamnation de la politique commerciale du gouvernement, qui ne vise qu'à étendre le commerce extérieur au lieu de s'occuper de l'extension du commerce intérieur, voilà ce qui remplit les colonnes du principal organe chartiste, le « Northern Star ». Le discours suivant de O'Connor, tenu dans un meeting en juillet 1842, peut servir à caractériser cet état d'esprit.
« Nous ne voulons pas détruire la propriété, déclarait O'Connor, nous ne voulons la vie de personne ; nous ne demandons que, pour nous et nos familles, la part qui doit nous revenir des biens que la Providence généreuse a créés pour le bien de tous. Que l'on jette un regard sur la richesse et la pauvreté qui nous entourent et on sera forcé d'avouer que jamais, dans cette île, il n'y a eu tant d'argent et tant de gène, tant de richesse et tant de misère qu'aujourd'hui.
Tougan-Baranowsky 25
Or, à qui appartiennent ces énormes ressources? A ceux qui détiennent le droit de suffrage, aux grands négociants
aux commerçants. 11 est pourtant évident que personne ne peut, par son travail personnel, gagner des millions ; on ne peut gagner des millions qu'avec le travail d'autrui... 11 y a quelque chose qui doit particulièrement attirer l attention : c'est le grand nombre des machines, qui sont pour une grande part la cause de la misère dont souffre aujourd'hui le pays. Je me rappelle un meeting de Manchester auquel Mr. Gobden assistait. []n tisserand à la main, du nom de Butterworth, y condamnait l'usage des métiers à vapeur, qui avaient privé de travail un grand nombre de ses frères. — Comment, s'écria Cobden, vous voudriez faire disparaître les machines? — Non, répondit Butterworth, je vous permets de manger avec vos machines, de boire avec vos machines, d'aller au lit avec vos machines, de vous lever avec vos machines, mais que vos machines ne me déshabillent pas (I). »
Le « Northern Star » partit en guerre, en 1842, dans toute une série d'articles, contre le parti de l'extension du commerce (extension of commerce party) ; d'après ses dires, le commerce extérieur était loin d'avoir l'importance qu'on lui attribuait, le marché intérieur était bien plus important que le marché extérieur et c'était le développement du commerce extérieur qui avait amené la misère.
Au mois d'août 1842, l'extrême détresse provoqua une grève de presque tous les ouvriers et de graves désordres dans le Lancashire. Dans les premiers jours du mois d'août, quelques fabricants avaient diminué les salaires. Gela amena la cessation du travail dans toute une série de fabriques. Les ouvriers déclarèrent qu'ils ne reprendraient pas le travail avant que la charte populaire ne fût devenue la loi du pays. Quant aux fabricants, ils ne tirent rien pour empêcher l'extension de la grève. Aux dires de beaucoup, la grève
(i) Northern Star, n° 245, 1842.
aurait été fomentée par la ligue pour l'abrogation des lois sur les céréales, qui aurait voulu exercer par là une pression sur le gouvernement et le déterminer à supprimer les lois sur les céréales. Le 9 août, des milliers d'ouvriers venus des environs arrivèrent à Manchester; ils se répandirent dan* toute la ville et contraignirent toutes les fabriques à cesser le travail. La foule demanda aux commerçants de l'argent et du pain et ceux-ci, effrayés, durent consentir à ces aumônes forcées. Pendant trois jours, toutes les fabriques de Manchester restèrent fermées.
Les chartistes étaient tout surpris de ce mouvement. Il est complètement hors de doute qu'ils ne l'avaient pas provoqué. Mais, voyant la grève se propager, les délégués des chartistes décidèrent d'en protiter et d'appuyer les grévistes.
En attendant, la grève s'étendait à toutes les villes voisines. Des masses ouvrières s'opposèrent par la violence à la continuation du travail, brisèrent les vitres des fabriques, maltraitèrent même les directeurs et les fabricants et exigèrent des commerçants de l'argent ou du pain. Bientôt se produisirent des conflits avec la troupe. A Staleybridge, les soldats firent feu; il y eut quelques tués et de nombreux blessés. Dans d'autres villes, la troupe parvint à disperser la foule sans faire usage de ses armes.
Au même moment, des milliers de mineurs du Staffordshire abandonnaient le travail, par suite d'une réduction de salaires. Là aussi, les grévistes ne restèrent pas longtemps calmes. Une maison privée fut pillée et incendiée. « La panique s'empara des classes riches ; une foule énorme parcourait les rues; tous les environs étaient dans un état de nervosité extrême » (Gammage, 227).
Pourtant il s'en fallait que la grève fût générale, comme l'auraient voulu les chartistes; elle se limita au Lancashire, au Yorkshire, et au Stalïordshire. Elle fut de courte durée et échoua complètement. Les chefs chartistes furent arrêtés, bien qu'ils fussent les moins responsables des désordres.
Le « Northern Star » imputa dès le début la faute de la grève à la ligue pour l'abrogation des lois sur les céréales et montra combien cette grève avait été insensée. Il est vraisemblable qu'elle fut un mouvement tout instinctif, provoqué par la situation désespérée des ouvriers, un mouvement que personne n'avait organisé et qui ne poursuivait aucun but précis.
Cette grève fut suivie d'un long temps d'arrêt dans le mouvement cbartiste. A partir de l'automne 1842, la situation de l'industrie commence à s'améliorer. La période aiguë du chômage est terminée et le chartisme disparait de la scène avec une rapidité étonnante.
La période de 1843 à 1847 vit la décadence complète du chartisme. Les cbartistes poursuivirent leur lutte contre la lig-ue, mais sans succès aucun. O'Connor eut, en 18H, au cours d'un meeting, une discussion avec Cobden et Bright, mais, comme le reconnaît l'historien du chartisme, Gammage, qui fut en même temps un des chefs du mouvement, il subit une défaite complète. Il était, en etfet, difficile de rien objecter à un adversaire, lorsque celui-ci prétendait que, dans un pays industriel comme l'Angleterre, l'abaissement du prix des céréales non seulement devait donner à l'industrie une vigueur plus grande, mais encore améliorer la situation de l'ouvrier. L'argument qu'il valait mieux pour l'ouvrier avoir le pain à bon marché que le pain cher, était décisif et en vain O'Connor s'écriait, dans des appels souvent très éloquents, qu'il fallait, avant tout, conquérir le pouvoir politique. 11 est vrai que ni O'Connor ni aucun chef chartiste ne parvenait à prouver que la suppression des droits d'entrée sur les céréales avant la réalisation des principes de charte ne serait pas à l'avantage de la classe ouvrière.
L'assoupissement complet du mouvement chartiste parmi les masses populaires donna aux chefs chartistes les loisirs d'élaborer en toute réflexion des plans de réforme sociale. Chacun des deux chefs les plus lemarquables du
mouvement, O'Connor et O'Brien, trouva son ulopie. Le rêve de O'Brien n'était pas fait pour être réalisé dans un avenir prochain et il n'avait aucune valeur pratique. 11 revendiquait surtout la nationalisation du sol, ce qui est caractéristique. Le chartisme, en tant que mouvement social, avait un caractère purement négatif ; dans cette période de révolution industrielle, d'écrasement de la petite industrie par la grande, il était l'expression de l'hostilité fort compréhensible de la classe ouvrière contre le système des fabriques. Ce désir nostalgique de la terre montre bien les éléments utopiques et romantiques du chartisme.
Le fameux « programme agraire » de O'Connor avait le même caractère d'utopie romantique, bien que sous une autre forme. Il conquit rapidement une grande popularité et fut accepté par une conférence de délégués chartistes qui se réunit à Birmingham en 1843. C'est au nom du « programme agraire» que le chartisme continuala lutte jusqu'à son effondrement définitif. Aussi le programme agraire de O'Connor mérita-t-il d'être considéré de près, comme expression des desiderata économiques du plus grand mouvement populaire que l'Angleterre contemporaine ait connu.
Les idées fondamentales de O'Connor sur la question agraire ont été exposées dans un long article de la revue le Labourer, qu'il éditait lui-môme, sous le titre : A Treatise on tke Small Proprietary System [Labourer, 1847). O'Connor y expose qu'il est l'ennemi absolu du communisme, mais le partisan de la coopération. Il est l'ennemi des petites fermes louées à bail, mais le partisan de la petite propriété. O'Connor est d'avis que la petite propriété accroîtrait extrêmement la productivité du pays et il cite l'exemple des paysans belges. « Je suis l'adversaire des auberges publiques, des boulangeries publiques, des blanchisseries publiques », écrit-il, par allusion manifeste, à Fourier. « Je suis pour le principe meum et luum, mien et tien (l). »
(I) Labourer, I, p. 157.
Le plan de O'Connor était d'une simplicité extrême. Les ouvriers doivent se constituer en société pour acheter des terres. En trois ans, jusqu'au commencement de 1848, O'Connor parvint à recueillir de 10.000 souscripteurs ouvriers environ la somme considérable de 94.184 i. Quelques propriétés furent réellement achetées et fragmentées en petites parcelles.
O'Connor était fermement convaincu que l'industrie manufacturière anglaise avait atteint son summum et qu'elle allait peu à peu vers la ruine, une extension toujours plus grande du marché extérieur étant impossible. 11 fallait se mettre à la recherche d'un moyen de remplacer les fabriques par une autre source de revenus. La petite propriété agricole devait être cette nouvelle source. Difîéienls métiers devaient, à l'avenir, s'unir, comme autrefois, à l'agriculture ; le petit agriculteur ne devait pas seulement produire ses aliments, mais encore ses vêlements. « L'agriculture, déclarait le Northern Star, doit être la base de l'économie nationale ; l'industrie ne doit venir qu'au second rang ».
La popularité du programme agraire de O'Connor nous découvre les causes les plus profondes du chartisme. Le cliarlisme a été une réaction de la classe ouvrière anglaise contre la révolution industrielle et le système des fabiiques. Back to ihe Land — « Retour aux champs ! », tel était le cri de ralliement jeté par O'Connor. Et ce cri trouva un écho puissant dans la classe ouvrière anglaise ; elle se prit à espérer de voir de nouveau fleurir l'agriculture qu'on avait crue perdue pour l'Angleterre. On voit la différence fondamentale qui sépare le chartisme du socialisme d'aujourd'hui. Sur le drapeau du chartisme était écrit « Retour» et non pas « En avant », le chartisme cherchait sou idéal non dans l'avenir mais dans le passé.
Dès 1845, le chartisme avait perdu toute force véritable. Sa résurrection temporaire en 1848, due à la crise industrielle de 1847 et au chômage considérable qui suivit, ne
CHAP. II. CHÔMAGE ET MOUVEMENTS ttEVOL. 1825-1850 391
fut que la dernière lueur de la flamme qui s'éteint (1).
A partir de l'automne 1847, les fabriques anglaises suspendirent de nouveau le travail ; des grèves éclatèrent dans beaucoup de villes du Lancashire, par suite de la réduction des salaires. Les grèves s'accompagnèrent de scènes violentes. C'est ainsi qu'à Blackburn, dans les premiers jours d'octobre, il y eut une collision entre les ouvriers et la police ; les gréviste:-, voulaient empêcher les non-grévistes de travailler. 11 fallut l'arrivée delà troupe pour mettre (in aux désordres.
Le 19 octobre, il y avait, d'après les statistiques officielles, dans les fabriques de Manchester, 18.516 ouvriers travaillant normalement, 12.198 particulièrement occupés, 10.341 absolument sans travail (2).
Dans d'autres villes du Lancashire, la situation était encore pire. A Wigan, par exemple, sur 20 fabriques, une seule a continuellement travaillé. A Ashton, toutes les fabriques fermèrent leurs portes, par suite de la grève générale. Dans beaucoup de villes, on revit les meetings et les cortèges de sans-travail, tout comme en 1842. De tous côtés, se formèrent des comités de secours aux chômeurs. A Glasgow, la situation était particulièrement difficile. Au commencement de décembre, 4 filatures seulement travaillaient normalement, 30 ne travaillaient que partiellement et 10 avaient fermé leurs portes. A Todmorden a les rues étaient encombrées de sans-travail. Leurs visages émaciés étaient à faire peur. Toutes les fabriques, à l'exception d'une seule, ou bien chômaient complètement ou bien ne travaillaient que par intervalles » (3). A Paisley, vers la mi-décembre, 3.000 à 4.000 hommes ne vivaient que de la
(1) Sidney YVebb fait cette remarque très juste : « Pendant la période de 1837 à 1849 la force du mouvement chartiste a été presque exactement proportionnelle à l'intensité de la misère ouvrière ». S:dney Webb, Labour in the longest Rcign, Londres, 1899, p. 9.
(2) Manchester Examiner, 20 octobre 1847.
(3) Northern Star, 1847, n° 528.
charité privée. A Spitalfied, vers la fin de 1847, les deux tiers environ des tisserands étaient sans travail (1).
Bientôt survinrent des troubles, qui furent particulièrement graves à Glasgow. Une foule de chômeurs parcourut les rues en criant: « Du pain ou la révolution ! ». Quelques magasins furent pillés. On s'attaqua surtout aux boulangeries et aux boutiques des armuriers. La police n'était pas assez forte pour venir à bout de la foule. Il fallut les salves de la troupe pour mettre fin aux désordres. Des scènes analogues se renouvelèrent dans les autres villes manufacturières. La révolution française de février versa de l'huile sur le feu. Le chartiste était pour ainsi dire ressuscité. On peut se faire une idée des causes du rappel à la vie de ce mouvement que tout le monde avait cru terminé, par les discours des délégués chartistes réunis en congrès le 4 avril 1848. La plupart des rapports lus par les membres du congrès ont pour objet la misère et le chômage dans les plus importants centres industriels.
C'est ainsi par exempte que le délégué Stevenson déclara au nom du Lança sh ire du nord. « On ne peut pas prêcher la patience à des gens qui meurent de faim. Je veux convaincre le gouvernement de ceci : la population du Lancashire n'est pas disposée à regarder sans murmurer des milliers de personnes mourir de faim dans un pays qui regorge de richesses. Les scènes auxquelles je suis obligé d'assister sont réellement etfroyables. Il eût fallu un cœur de pierre pour ne pas prendre en pitié ces pauvres gens amaigris, semblables à des squelettes qui assiégeaient ma maison en demandant l'aumône.» Le délégué Hittchin déclara : « Nulle part, le peuple n'a eu à subir les privations que supporte Wigan... Presque toutes les manufactures sont vides... La population de Wigan croit qu'elle a assez souffert et qu'il faut se remettre à travailler, fùt-on forcé d'employer la violence pour y parvenir; plutôt cela que subir encore pareille misère ». Sur Oldham le délégué
(1) Loc. cit., n° 533.
Kydd s'exprima ainsi : «. Dans cetle ville règne un mécontentement général. La misère est si effroyable et si persistante que la population en a complètement perdu la raison. La faim de tous les instants est pour eux pire que la mort ». Le délégué Donowan < fit un triste tableau des souffrances subies par les ouvriers de Manchester, où dix mille travailleurs environ sont absolument sans travail. Tous les moyens leur seront bons pour conquérir la charte ». Ëdmund Jones de Liverpool disait dans son rapport : « Pendant 20 semaines, 10. 000 personnes ont été sans travail. Liverpool est à la veille d'une banqueroute ou d'une révolution ». Un autre délégué de Liverpool, Smith, continua ces déclarations et ajouta : « Si la charte n'est pas accordée, elle sera conquise, s'il le faut, à la baïonnette ». Le délégué Aston déclara : « Northampton souffre de la dépression commerciale et on en est arrivé là-bas à celte conclusion,que seule la charle du peuple est capable de rétablir une situation normale... Les ouvriers sont décidés à conquérir la charle càtout prix ». Le délégué Tottersaal déclara : « La situation delà population de Bury est la plus effroyable qu'on puisse imaginer, le revenu des gens est si insignifiant qu'ils sont près de mourir de faim et cela les rend capables •de tout. Tout le monde se rallie à la charle et on peut dire sans crainte d'être démenti que jamais la charte n'a déchaîné autant d'enthousiasme qu'aujourd'hui ». Richard Marsden prononça ces paroles : « Il y a dix ans, la situation des ouvriers était mauvaise ; aujourd'hui, elle est dix fois pire ». Il fit un tableau effroyable de la misère dans le nord du Lancashire et cita quelques cas de personnes mortes de faim. Voici enfin les paroles prononcées par le délégué Bavingtone : « La misère et la détresse prennent des proportions effroyables ; jamais je n'ai vu les masses si énervées, le peuple si décidé à conquérir ses droits coûte que coûte (I). »
(1) Toutes ces dépositions sont empruntées au compte-rendu du congrès, publié dans le Northern Star, 1848, n° K46.
Les autres délégués de congrès parlèrent aussi sur lemême ton. L'état d'esprit du congrès était tel que O'Brien, qui avait lui aussi un mandat, le résigna et expliqua en ses termes sa conduite devant ses électeurs : « Après avoir vu que le congrès était composé principalement de délégués venus de districts où la population est dans la plus effroyable situation — un grand nombre de personnes meurent littéralement de faim — après avoir entendu des délégués dire que beaucoup de leurs mandants ne gagnaient pas plus d'un penny par jour, que, dans d'autres contrée?, des gens ayant de nombreuses charges de famille ne gagnaient pas plus de 4 ou o pence par jour, j'ai cru qu'un congrès élu dans ces conditions ne pouvait avoir le sang-froid nécessaire et ne pouvait conduire qu'à une collision entre le gouvernement et le peuple » (1).
On pourrait suspecter la véracilé de ces dires, comme émanant de personnes naturellement disposées à peindre en noir la situation. Mais voici comment un journal conservateur, le «Times », nous présente cette situation.
Nous trouvons dans ce journal une lettre d'un ecclésiastique de Nottingham où il est dit : <x A mon avis, une importante partie de la population de la ville meurt presque littéralement de faim... Un de mes assistants, qui était en Irlande pendant la famine des dernières tnnées, prétend n'avoir jamais vu plus de misère qu'il n'en voit à Nottingham... Les ouvriers ont engagé ou vendu la plupart deleurs meubles et de leurs effets, et, quand j'ai demandé pourquoi il manquait tant d'enfants à l'école, on m'a répondu qu'ils n'avaient pas de quoi s'habillei pour y venir. » Un autre ecclésiastique écrit au Times : « A mon avis, pendant les dix-huit derniers mois, la moitié des ouvriers a tout juste eu de quoi ne pas mourir littéralement de faim... Je n'hésite pas à déclarer qu'un pareil état de choses doit pousser les ouvriers à s'associer à n'importe quel mouvement,.
(1) The Northern Star, n° 547.
pourvu qu'on leur promette une amélioration de leur situation. » Un troisième ecclésiastique écrit : « Je puis dire sans hésiter qu'autant que je sache, la misère des basses classes est pire que jamais... Il n'y a pas de mots qui puissent dire toutes les privations, toute la misère, de l'heure présente. Nombre de gens meurent littéralement de faim. »
Dans le premier article du même numéro nous lisons : « Dans toutes les villes du royaume, l'arrêt de l'industrie est complet... Il n'y a rien de plus triste que les nouvelles qu'on nous transmet sur la situation de la population dans les villes du nord. C'est là-bas une misère générale que les ressources locales sont impuissantes à atténuer (1). »
Dans un leader-article du « Times », qui cite d'autres faits semblables nous trouvons une remarque très fine, que l'on peut considérer comme l'explication des mouvements populaires en Angleterre: (< On peut considérer comme un axiome de la politique anglaise, que tout mouvement politique important parmi les masses populaires révèle un manque de travail. Tant que le peuple anglais a suffisamment de quoi faire, il ne s'occupe pas de politique, et cela dure jusqu'au moment où il a de nouveaux loisirs. Les ouvriers ne pensent à la politique que lorsqu'ils sont mal payés ou lorsqu'ils n'ont pas suffisamment de travail. » (2).
Le 10 avril, O'Connor présenta au Parlement la troisième pétition nationale des chartistes. On s'attendait à ce que la présentation fût accompagnée d'un cortège monstre composé de quelque cent mille personnes. Comme c'était l'année de la révolution de 1848, le gouvernement et les classes possédantes craignirent la répétition à Londres des événements de Paris. On prit les plus grandes mesures de prudence. La Tour fut gardée et occupée par la troupe ; on fit venir quelques batteries de Woolvich et on les plaça dans différents quartiers ; toute la garnison fut mobilisée et
(1) Times, 29 avril 1848.
(2) Times, 24 avril, 1848.
plus de 150.000 particuliers offrirent leurs services au gouvernement comme volontaires, pour rétablir l'ordre en cas de besoin.
Mais toutes ces mesures extraordinaires furent inutiles. Quelque 10.000 personnes seulement prirent part au cortège, le calme fut parfait et la troupe n'eut pas à intervenir. La pétition nationale demandant les 6 points de la charte du peuple fut présentée au Parlement par O'Connor, qui déclara que cette pétition portait 5.700.000 signatures. Ce nombre énorme inspira le respect même aux ennemis du mouvement. Mais le charme fut bientôt détruit. La pétition fui soumise aune commission spéciale, qui recompta les signatures et déclara qu'elles n'étaient qu'au nombre de 1.975.496 et que, parmi ce nombre, beaucoup étaient manifestement fictives. Une scène pénible se produisit au parlement : O'Connor fut accusé de mensonge, couvert d'insultes et, ce qui est encore pis, rendu ridicule aux yeux du pays. C'est ainsi que se termina, au milieu d'un éclat de rire général, le dernier effort du chartisme.
A partir du 10 avril, le chartisme disparait de la scène politique. Les meetings chartistes continuèrent, tant que dura le chômage; mais tout le monde comprenait que le chartisme n'avait plus aucune importance politique.