‹ Les crises industrielles en AngleterreChapitre 37 sur 51 · CHAPITRE \U · texte numérisé non relu

CHAPITRE \U

L'importance de la famine de coton pour les fabricants et les ouvriers. — Le chômage. — La lutte des ouvriers contre le travail obligatoire. — Les débats au Parlement. — L'attitude de Bright. — L'indifférence des fabricants à l'égard des souffrances de la classe ouvrière. — La défense des intérêts des fabricants par Cobden. — Les mesures prises par le gouvernement et parles classes possédantes pour atténuer la misère. — Le discours de Gladstone. — Les troubles ouvriers à Staleybridge et dans d'autres villes. — Le mouvement en faveur de l'émigration. — L'opposition opiniâtre des fabricants contre ce mouvement. — Les travaux publics. — Les conséquences de la lamine de coton.

La famine de coton des années soixante que nous avons signalée dans la première partie de ce livre, ne provoqua pas un arrêt général de l'industrie anglaise. Comme nous l'avons déjà dit, les fabricants et les négociants non seulement ne souffrirent pas delà famine de coton, qui, semblet-il, eût dû les atteindre au premier chef, mais ils gagnèrent même à cette situation. Seuls, les petits fabricants furent ruinés par la crise ; la plupart d'entre eux ne survécurent pas. Par contre, la famine de coton enrichit les grands fabricants. Vers le milieu de 1861, des quantités très considérables de coton s'étaient accumulées en Angleterre. L'importation venant à être suspendue, les prix subirent

une hausse extraordinaire. D'après quelques évaluations, les fabricants et les négociants anglais auraient (par suite de la hausse des prix) gagné sur le coton brut plus de 19 millions et sur les tissus de coton plus do' 16 millions de livres sterling, ce qui donne un bénéfiee total de plus de 35 millions de livres sterling. Voilà la somme énorme que les capitalistes du Lancashire ont empochée pendant les deux premières années de la famine de coton. Arnold, l'historien de cette famine, qui n'est pas le moins du monde hostile aux fabricants, remarque à cette occasion : « 36 millions de gagnés ! Même en admettant que la production des deux dernières années (ceci est écrit en 1864) n'ait donné aucun bénéfice, — et cette hypothèse est absolument ridicule, — les industriels peuvent encore se consoler delà réduction de la production, puisqu'ils y ont gagné cette richesse inattendue » (1).

De nombreux capitalistes du Lancashire non seulement donc n'ont pas souffert de la famine de coton, mais ils y ont même beaucoup gagné. Qui a été lésé par cette famine? Surtout les ouvriers. Les ouvriers du Lancashire étaient à l'époque, tout comme aujourd'hui, en tète de la classe ouvrière anglaise. Ils avaient les meilleurs salaires et étaient, do tous les ouvriers, les plus intelligents et les mieux organisés. Ils avaient déjà obtenu que les conditions de travail, de salaire, de longueur de la journée, etc., soient fixées à la suite d'une entente collective avec les entrepreneurs. Beaucoup d'entre eux avaient des économies à la

(i) R. Arnold, The History of the Cotton Famine, Londres, 1864, p. 83. L'enrichissement considérable des grands capitalistes du Lancashire par suite delà famine de coton est encore confirmé par d'autres. « Voici çrui est aussi sûr qu'un axiome de mathématiques, dit W. Torrens. La fermeture subite des ports américains s'est trouvée être un gain considérable pour les gros capitalistes du Lancashire, car elle a doublé la valeur des quantités énormes de coton dont ils disposaient. » W. T. Torrens, Lancashires Lesson, Londres, 1864.

caisse d'épargne, certains, en assez grand nombre, avaient leur cottage à eux. La proportion des indigents était, dans le Laneashire, bien moins considérable que dans le reste du royaume. Indépendants et Qers, les ouvriers du Lancasbire dédaignaient l'assistance de l'Etat, et beaucoup préféraient souffrir qu'accepter un secours du bureau de bienfaisance.

C'est cette catégorie d'ouvriers qui allait, pour quelques années, perdre tous moyens d'existence. A partir de l'automne 1801, le nombre des chômeurs s'accrût dans les districts de l'industrie cotonnière. Pendant les premiers temps, le bureau de bienfaisance fut le seul recours. Le 11 novembre, le président des services d'assistance, Yilliers, adressa une circulaire aux bureaux de bienfaisance locaux, pour leur signaler la nécessité de prendre des mesures extraordinaires. Aussi, dès la fin de l'année, des comités privés commencèrent à se former, pour venir en aide aux nécessiteux.

A partir de janvier 1862, le chômage prit des proportions menaçantes, surtout dans les petites villes du Laneashire, dont la population vivait presque exclusivement du travail dans les manufactures de coton. Dans presque toutes ces petites villes se formèrent des comités d'assistance locaux, qui venaient en aide aux ouvriers soit par des secours en argent, soit par des bons avec lesquels on pouvait se rendre dans les magasins et demander les marchandises désirées.

Au printemps de 1862, la réduction de la production était telle, qu'au mois d'avril, par exemple, à Manchester, sur les 47.504 ouvriers occupés dans les fabriques de la ville, 23.722 seulement travaillaient normalement; 15.393 ne travaillaient que partiellement et 8.369 étaient réduits au chômage complet. A Blackburn et dans les environs, 16 fabriques seulement sur 154 travaillaient normalement, 23 avaient complètement cessé de travailler ; sur 40.000 ouvriers 8.459 étaient absolument sans travail et la grande

majorité des autres ne travaillaient que de 2 à 4 jours par semaine (1).

Les secours qu'on pouvait réunir sur place étaient insuffisants. Quelques journaux de Londres, et en particulier le Times, prirent l'initiative d'un mouvement en faveur d'une organisation nationale de l'assislance aux chômeurs. A partir du printemps 1862, le Times publia une série d'articles signés : « A Lancashire lad ». L'auteur de ces articles, un nommé Whittaker, y peignait la détresse du Lancashire dans une langue vivante et dépourvue d'artifices. Ces lettres firent sur le public une grande impression et les dons affluèrent rapidement. Sous l'influence immédiate de ces lettres, il se forma, à la fin du mois d'avril, sous la présidence du lord-maire, un comité central pour venir en aide aux ouvriers dans le besoin (The Lancashire and Cheshire Operatives Relief Fund). Voici comment, par exemple, Whittaker dépeint la misère du Lancashire dans une lettre au lord-maire. « H est dur de voir le logement des gens que l'on connaît et estime, bien que ce ne soient que de simples ouvriers, absolument dénudé et sans meubles, de voir comment on prend l'un après l'autre les livres et les gravures aimées, pour les porter dans la première boutique venue et acheter des aliments de mauvaise qualité. Mais ce n'est pas encore le pire. Dans beaucoup de cottages, il n'y a plus rien à vendre; nos mères et nos sœurs doivent aller mendier et, souvent, frapper à des portes derrière lesquelles s'abrite autant de misère que chez elles. Quant à nos pères et à nos frères, ils s'estiment heureux s'ils parviennent, en cassant des pierres ou en balayant les rues, à gagner un ou deux shillings par jour... Je n'ai pas la force de décrire tout ce que je vois comme je le voudrais. Ce que je vois et entends est indescriptible. C'est la misère, la misère extrême, qu'il faut secourir à tout prix (1). »

(1) The Manchester Guardian, 9 avril 1862.

(2) Loc. cit., 28 avril 1862.

Le comité présidé par le lord-maire fut la caisse centrale qui recueillit les souscriptions de tout le royaume. Quelques jours après, un comité semblable se constituait à Manchester sous la présidence du maire (Manchester Central Relief Committee).

Au même moment commençait un mouvement énergique des ouvriers contre les procédés de l'assistance publique. Les ouvriers des fabriques n'avaient, par leurs habitudes, leur genre de vie, rien de commun avec la clientèle ordinaire des maisons de travail. Habitués au travail à la machine, qui demandait moins d'effort musculaire que d'attention concentrée, ils se trouvèrent incapables d'exécuter les grossiers et rudes travaux (par exemple, casser des pierres avec de lourds marteaux) que leur imposait l'administration. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'ils aient entamé une lutte opiniâtre contre l'assistance publique.

A la fin d'avril, les sans-travail organisèrent à Manchester un grand meeting, auquel assistèrent 2.000 à 3.000 ouvriers pour protester contre le labour test, le travail obligatoire imposé par les autorités locales (1). Des réunions analogues curent lieu également dans d'autres villes du Lancashire. C'est ainsi qu'à Staleybridge, plus de 3.000 ouvriers réunis dans un meeting décidèrent à l'unanimité d'adresser une pétition au gouvernement pour demander la suppression du travail obligatoire. Une délégation des représentants du Lancashire au Parlement s'adressa à Viiliers pour lui demander de modifier les procédés d'assistance. Viiliers répondit évasivement et ne promit rien de précis.

Au mois de mai, la question de l'assistance aux ouvriers du Lancashire fut soulevée au Parlement. Dans la séance du 9 mai, A. Egerton, le représentant du sud du Lancashire, appela l'attention du Parlement sur la détresse de ce comté. 11 exposa que le nombre des sans-travail atteignait 58.000 et qu'un nombre bien plus grand d'ouvriers n'étaient que

(1) Manchester Guardian, 28 avril 1862.

Tougan-Baranowsky 26

partiellement occupés. Les ouvriers étaient chaque jour plu s mécontents des dures conditions auxquelles les autorités locales subordonnaient la distribution des secours. En présence de ces faits, ils considéraient comme nécessaire de demander au directeur de l'assistance publique, Vrlliers, si le gouvernement ne croyait pas devoir apporter à ces conditions des adoucissements. Le représentant du nord du Lancashirc, Potier, prétendit que le nombre des chômeurs était bien plus considérable et qu'il atteignait 100.000. L'arrêt de la production manufacturière n'atteignait pas seulement les ouvriers, mais encore beaucoup d'autres classes de la population. Ainsi, la plupart des petits commerçants étaient menacés d'une ruine complète. Yilliers déclara, au nom du gouvernement, que les autorités locales avaient tous pouvoirs pour adoucir les conditions de l'allocation des secours, qu'aucun changement n'était nécessaire dans la méthode suivie par l'administration de l'assistance publique et que le gouvernement approuvait parfaitement la conduite des autorités locales.

Très caractéristique pour le radicalisme bourgeois anglais est l'attitude prise dans cette question par le célèbre Bright. Bright s'efforça avant tout d'atténuer l'impression de l'étendue de la détresse. A son avis, la misère avait été bien plus grande avec les lois sur les céréales, après 18i0. Il défendit énergiquement les autorités locales, qui, d'après ses dires, jouissaient de l'entière confiance de leurs électeurs contribuables et qui avaient la plus grande compétence pour employer les sommes fournies par les habitants de l'endroit. Selon Bright, « le gouvernement agirait avec une vraie sagesse et sa conduite répondrait aux exigences de l'humanité s'il s'immisçait le moins possible dans le mode adopté par les autorités locales pour la distribution dessommes à elles confiées ».

Bright voyait de très mauvais œil l'organisation nationale des secours aux travailleurs. 11 n'était pas partisan de mesures prises sur une grande échelle, telles que la formation

d'un comité centrai à Londres ou l'immixtion du gouvernement dans le travail des autorités locales, qui ne feraient qu'accroître le paupérisme dans le Lancashire et entraîner à tous les points de vue des conséquences très lâcheuses. S'il y avait dans le royaume des personnes désireuses de venir en aide aux nécessiteux, elles n'avaient qu'à envoyer, sans aucun tapage, ce qu'elles pouvaient donner, là où régnait la misère, sans constituer d'énormes fonds nationaux.

Hibbert, le député d'Oldham, plaida avec énergie pour la suppression du labour test. De même, le député de Manchester, Bazley, demanda une moins grande rigueur dans l'application de la loi sur les pauvres.

Comme toujours, les tories, les représentants des intérêts des propriétaires terriens, prêtèrent aux plaintes des ouvriers une oreille bien plus attentive que les fabricants libéraux. Quelques jours plus lard (le 12 mai), cette même question des mesures à prendre pour venir en aide aux ouvriers du Lancashire était discutée à la Chambre de? lords et Li revendication principale des ouvriers, la suppression du travail obligatoire, trouvait d'ardents défenseurs parmi les nobles, membres de cette Chambre. Voici ce que déclara le comte Shaftesbury : « Je veuxbien qu'on imposele travaiL obligatoire à ceux qui chôment par paresse et parce qu'ils ne veulent pas travailler. Mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas par leur faute que les ouvriers se trouvent dans la dernière des misères. Ils voulaient travailler et, dans la situation actuelle du commerce, où l'absence de travail les contraint à tendre la main, il est cruel et injuste de leur imposer un travail obligatoire. Cela est surtout cruel et injuste pour les ouvriers de l'industrie cotonnière, auxquels on demande à l'usine un travail délicat, un travail que ne peuvent exécuter des mains durcies par de grossiers travaux de manœuvres. Contraindre ces gens à casser des» pierres, ce n'est pas seulement les faire souilrir inutilement, c'est souvent les mettre hors d'état de gagner leur vie quand le commerce aura repris. De même, c'est jouer avec la santé

d'an homme que de le contraindre, lui qui n'était habitué qu'à la chaude atmosphère d'une manufacture, à travailler en plein air, souvent sous une pluie battante ».

La réponse du gouvernement fut donnée par Granville. Il déclara que les autorités locales avaient'le droit, quand bon leur semblait, de venir en aide sans exiger le travail obligatoire, et que le gouvernement entendait leur laisser pleine liberté d'action (I).

Ces débats déterminèrent le gouvernement à confier à un des plus hauts fonctionnaires de l'assistance publique, Farnall, la mission d: contrôler les faits et pestas des bureaux (le bienfaisance elàtui donnerdes pouvoirs très étendus. Les ouvriers étaient extrêmement mécontents des procédés des autorités locales. A Blackburn, 1.000 ouvriers environ, occupés dans la maison de travail à casser des pierres, refusèrent résolument de continuer à travailler, et ils ne reprirent le travail qu'après avoir obtenu les concessions demandées (2). Les meetings de protestation contre le travail obligatoire se poursuivirent dans toutes les villes importantes du Lancashire. La mission de Farnall était de déterminer les autorités locales à rendre plus faciles, tout en respectant la loi sur les pauvres, les conditions d'obtention des secours. Ses efforts furent couronnés d'un certain succès, beaucoup de choses furent supprimées qui avaient suscité le mécontentement des ouvriers.

Pendant l'été, la détresse s'accrût. En juillet, sur les 355.000 ouvriers du Lancashire et du Cheshire occupés dans l'industrie textile, 80.000 étaient absolument sans travail et la plupart des autres ne travaillaient pas normalement. Mais les dons affluèrent de tous les points du royaume et il n'y eut pas, à proprement parler, defamine.La population ouvrière ne Ht que perdre brusquement son bien-être habituel et déchoir au rang des indigents ; elle n'eut pas à souffrir de la faim. Ainsi s'explique ce fait, surprenant à

(1) Hansard, Parti amentary Debates, voI.clxvi.

(2) Manchester Weekly Times, 7 juin 1862.

première vue, que la famine de coton n'ait que très peu influé sur la mortalité (voir le tableau de la pnge 318), les ouvriers n'étant pas de ces gens qui peuvent mourir de faim et ne pas bouger. Le gouvernement et l'opinion publique ne craignaient rien tant que les désordres ouvriers. Lorsque les ouvriers se tenaient tranquilles, le gouvernement faisait tous ses efforts pour écarter toutes les causes de troubles. Dans beaucoup de villes du Lancashire, les autorités se mirent à accorder des secours sans imposer le travail obligatoire. Tous les éloges que la presse bourgeoise, les réunions publiques, et le Parlement décernaient à l'envi au « calme viril » des ouvriers, laissaient clairement percevoir une peur intense : tous savaient que ce calme ne pouvait s'acheter que par l'amélioration du sort des ouvriers.

Il est curieux de constater que les fabricants étaient les moins empressés à faire des sacrifices pour les ouvriers. Les journaux conservateurs ne cessaient de se plaindre de l'indifférence des « rois du coton » à l'égard des souffrances de ceux là même qui avaient fait leur richesse. Et, en effet, les fabricants du Lancashire manifestèrent une indifférence surprenante à l'égard du mouvement qui avait, pour but de venir en aide aux ouvriers nécessiteux et qui gagna toute l'Angleterre, voire même de nombreuses colonies anglaises. C'est ainsi qu'Arnold déclare : « Les fabricants ne se sont pas montrés disposés à prendre part aux souscriptions en faveur des malheureux. La moitié des journaux du royaume... les a conjurés de considérer les misères autour d'eux, elle leur a rappelé leur devoir. Mais la persuasion a été tout aussi vaine que la raillerie. On peut dire que le manque de matières premières, qui a plongé les ouvriers dans la misère, a enrichi les capitalistes. Mais, comme toujours, ceux qui avaient g<'igné dans l'occurrence montrèrent peu de sympathie pour ceux qui en soutiraient. » Arnold en conclut que « l'esprit de commerce » lue la générosité (1).

(IJ Arnold, 263-264.

Ce n'est pourtant évidemment pas 1' « esprit de commerce » qui est ici en question : les nobles lords, qui sont si éloignés du monde commercial, ont montré dans des circonstances analogues la même indifférence à l'égard de leurs fermiers et de leurs ouvriers.

II est certes indéniable que l'attitude des fabricants du Lancashire à l'égard de leurs ouvriers fut d'une indifférence extrême. Les journaux conservateurs profitèrent de l'occasion pour dire qu'ils étaient indignés de la cruauté dont faisaient preuve les représentants du capitalisme industriel et commercial. C'est ainsi que nous lisons dans le Times ces lignes réellement éloquentes: « Le coton n'arrive pas, il n'y a pas de travail, les ouvriers meurent de faim; et quand il y a quelqu'un dans le monde qui est indifférent à tout cela, qui ne souffle mot, qui ne donne pas signe de vie, ce quelqu'un est le fabricant. Les fabricants sont aussi inactifs que leurs machines, aussi froids que leurs chaudières, ou bien ils sont absents, partis on ne sait où. Toujours est-il qu'aucune aide ne vient d'eux... Les lords du coton ont disparu avec leur coton. » (1)

En présence des progrès de la détresse, le gouvernement finit par sortir de son attitude passive à l'égard des souffrances des masses ouvrières. Le 22 juin, Villiers présenta un bill qui autorisait tous les districts et tous les bureaux de bienfaisance, partout où on avait souffert de la famine de coton, à grouper toutes les sommes destinées à l'assistance pour tous les bureaux de bienfaisance d'un même district ou même pour tous les districts d'un comté. De cette façon, on pourrait répartir plus également la charge des dépenses d'assistance entre toutes les paroisses et tous les districts.

L'attitude des fabricants du Lança shire et de leurs amis du Parlement en présence de ce projet de loi est très caractéristique. Cobden critiqua âprement le bill qui n'améliorait

11) Cité par Arnold, 200.

pas la situation <ies contribuables du Lancashire. Aux dires de Cobdeu, les fabricants pliaient sous le poids toujours plus lourd des dépenses d'assistance, car leurs fabriques étaient fermées. A l'entendre, les vrais martyrs n'étaient autres que les fabricants... « La plupart des manufactures decotou, déclara-t-il, appartiennent à des gens dont le capital est relativement modeste. On peut compter sur les doigts les grands fabricants, mais ceux qui luttent avec opiniâtreté, qui, par leur esprit d'économie et d'initiative, par l'emploi de nouvelles machines et l'accroissement de la productivité de leurs fabriques, ont fait la force et la grandeur de ce royaume, ceux-là sont des milliers... Le Parlement doit tout faire pour empêcher la ruine de ces gens, car c'est d'eux que dépend le retour de la prospérité : ce retour ne sera possible que s'ils sont encore en mesure de donner du travail aux ouvriers. Or, quelle mesure serait plus propre à anéantir cette classe de la population que la mesure proposée par le gouvernement? »

Cobden proposait donc de demander les sommes nécessaires pour soulager la misère à un emprunt public. De cette façon, la charge de l'assistance aux chômeurs pèserait moins lourdement sur les fabricants. D'autres représentants du Lancashire se prononcèrent dans le même sens. Quelquesuns demandèrent même l'assistance nationale pour les ouvriers du Lancashire.

Lord Falmerstone caractérisa en termes très justes, lors de la troisième lecture dubill, le 30 juillet, la vraie tendance de toutes ces motions : «t En réalité, déclara-t-il aux adversaires de la loi, vous voulez enlever le fardeau aux riches et en charger les pauvres... Dans ces comtés (le Lancashire et le Cheshire), il y a de richissimes capitalistes et quelquesuns d'entre eux (je suis obligé de le constater à regret) vendent et exportent, alors que la population meurt de faim devant leurs portes et qu'on prévoit pour l'avenir des souffrances pires encore, les matières premières qui devraient leur permettre de continuer le travail dans les manufactures

et de donner du pain aux ouvriers. Tous ces gens-là ne doivent-ils avoir leur part dans les dépenses d'assistance? Pourquoi ne contribueraient-ils pas au soulagement desmisères qu'ils ont sous les yeux, s'ils en ont les moyens ?: Et ce ne sont pas seulement ces fabricants qui ont fait des fortunes colossales ; tous les propriétaires de ces districts ont beaucoup gagné au développement de l'industrie cotonnière dans le comté et il n'est que juste que l'assistance aux chômeurs incombe à l'ensemble du comté... A mon avis, il faut couvrir les dépenses courantes du comté par des recettes courantes, au lieu d'introduire dans les lois d'assistance un nouveau principe d'emprunt pour les dépensescourantes. »

Malgré tout, l'opposition des fabricants du Lancashire fut si violente que le gouvernement dut céder et que le bill ne fut adopté qu'avec des modifications essentielles : les districts avaient le droit de couvrir les dépenses d'assistance par un emprunt, quand ces dépenses atteignaient une certaine somme. La victoiie était aux fabricants.

Pendant ce temps, les ouvriers de Manchester poursuivaient leur lutte opiniâtre contre les autorités locales, ai> sujet du travail obligatoire. Dans d'autres villes du Lancashire, les autorités avaient depuis longtemps cédé, mais celles de Manchester ne voulaient pas abandonner leur méthode d'assistance. Au mois d'août eurent lieu quelques grands meetings ouvriers où fut faite la proposition (acceptée plus tard par nombre de villes et, entre autres, parManchester) de remplacer le travail obligatoire par des coursd'adultes pour les ouvriers. Les ouvriers occupés dans lesfermes et les maisons de travail de l'assistance publique, organisèrent des manifestations, des cortèges à travers la ville, mais sans que l'ordre fût aucunement troublé. Unedélégation d'ouvriers fut chargée de porter au gouvernement une pétition demandant quelque adoucissement aux conditions d'assistance. La délégation fut très aimablement reçue par le premier ministre et par quelques membres du

gouvernement, mais elle n'obtint aucun résultat précis.

Les meetings de protestation contre le travail obligatoire se poursuivirent pendant tout l'automne de 1862. Peu à peu, elles prirent un caractère menaçant. Dans un meeting qui eut lieu le 10 octobre à Manchester et auquel assistaient quelques milliers d'ouvriers, un ordre du jour fut adopté, qui demandait la suppression complète et immédiate du travail obligatoire et la distribution des secours en argent et non, comme on faisait jusqu'alors, mi-partie en argent, mi-partie en aliments.

Finalement, l'agitation arriva à ses fins. Un des points qui avaient le plus contribué au mécontentement des ouvriers, la distribution des secours mi-partie en argent, mipartie en objets de consommation, reçut une solution favorable,par décision de l'administration centrale de l'assistance publique. A partir de novembre, les autorités de Manchester, conformément aux revendications des ouvriers, se mirent à remplacer le travail obligatoire par des cours d'adultes dans des écoles spécialement construites à cet effet. Les ouvriers y apprenaient à lire, à écrire et à compter. Les ouvrières y apprenaient à coudre ; l'organisation de ces écoles de couture fut, à n'en pas douter, une idée très heureuse. Elles rendirent à la population un grand service et se multiplièrent rapidement dans tout le Lancashire. Il est très intéressant de constater, et c'est un fait très caractéristique pour les conditions d'existence de l'ouvrier anglais, qu'une partie considérable des ouvrières, — d'après l'inspecteur des fabriques Kedgrave, environ un tiers, — ne savaient pas du tout coudre. C'était la première fois de leur vie qu'elles prenaient une aiguille à la main et elles ne savaient pas tout d'abord le moins du monde comment s'en servir ; elles poussaient l'aiguille à travers le tissu en pressant sur la table. Beaucoup de mères de famille n'avaient jamais eu affaire à une aiguille. En peu de temps, elles apprirent à coudre et, naturellement, cet art très simple leur rendit de grands services dans leur ménage.

Jusqu'à la fin de 1862, le chômage s'étendit et, il s'en suivit uue augmentation du nombre des personnes assistées soit par les bureaux de bienfaisance, soit par les comités privés. Malgré le chômage et bien ,que toutes les •économies de la classe ouvrière fussent à ce moment complètement épuisées, tous les nécessiteux reçurent un secours, infime sans doute, mais qui pourtant leur suffisait pour ne pas souffrir de la faim. L'influence relativement peu considérable de la famine de coton sur la mortalité dans le Lancashire prouve bien qu'il ne pouvait être question de « faim » au sens littéral du mot. Il est intéressant de constater que les périodes de dépression commerciale précédente, — les années 1842, 1847 et 1857, — s'accompagnèrent d'une bien plus grande mortalité, bien que le chômage de 1862 ait eu des proportions inouïes. Mais cette extension extraordinaire du chômage fut précisément la cause de mesures extraordinaires. Ces mesures, comme on a pu le voir, ne furent obtenues que grâce à la résolution prise parles ouvriers du Lancashire de ne garder le calme et ne respecter la propriété qu'autant que les classes possédantes feraient leur possible pour leur venir en aide pendant la durée du chômage.

L'historien de la famine de colon, Arnold, regrette queles ouvriers aient semblé croire qu'ils avaient un droit à une pension de l'Etat pendant toute la durée de la famine de coton (1). Sans doute, les ouvriers ne considéraient pas le secours dont ils bénéficiaient comme une aumône, mais bien comme leur droit, qu'ils étaient prêts à défendre, ils ne se considéraient pas comme des indigents et ils émettaient la prétention de ne pas être considérés comme tels. Et ce n'est qu'à cette attitude qu'ils durent de ne pas avoir à soufïïir de la faim. Leur calme, tant vanté de toutes parts, n'était rien moins que de l'apathie ou de la résignation désespérée, prête à tout supporter. Au contraire, sous ce

(t) ARNOLD, 197.

calme on sentait la ferme résolution de défendre par tous les moyens leur droit à une vie acceptable, de lutter s'il le fallait pour leur dignité, pour leur liberté, pour leur indépendance.

Au mois de décembre 18G2, le chômage atteignit son maximum pour toute la période que nous considérons. Au 6 décembre, dans le Lancashire et le Cheshire, 271.983 personnes des deux sexes recevaient un seceurs de l'assistance publique et 236.310 personnes étaient secourues par des comités privés disséminée dans toute la contrée (le nombre total de ces comités était de 170). Fendant Tannée 1862, la proportion des indigents dans la population des districts industriels passa de 2,9 0/0 à 13,7 0 0. Mais, dans certains districts, cette proportion était encore bien plus forte. C'est ainsi qu'elle atteignait dans quelques villes, à la fin novembre, les chiffres suivanls : à Ashton s/Lyne 25 0/0, à Preslon 20 0 0, à Mancbester 20 0/0, à Blackburn 19 0/0, etc. (1). Sur les 270.000 ouvriers secourus par l'assistance publique, 12.527 seulemement travaillaient dans des maisons de travail.

D'après les calculs de Farnall, la population des districts qui ont souffert de la famine de coton était de 1.984.955; sur cette population 533.959 personnes travaillaient dans les manufactures de coton ou dans des manufactures se rattachant d'une façon ou d'une autre à l'industrie cotonnière. A la fin de janvier, 247.230 de ces ouvriers étaient absolument sans travail, 165.600 n'avaient qu'un travail partiel et 121.129 seulement travaillaient normalement (2).

Le chômage permit aux fabricants d'abaisser les salaires de 10 à 20 0/0.

A partir de la fin de 1862 se dessine un mouvement

(1) Report on Agencles and Metliods for Dealing with the Unemployed. Londres, 1893, p. 390.

(2 Farnall, Report du 21 janvier 1863, dans Awnual Report Poor Laïc Coin., p. 5,'>-56.

parmi les ouvriers, qui fut pour les fabricants la cause de beaucoup de frayeur et de grandes colères. L'intention des ouvriers n'était ni plus ni moins que de partir! Oui, partir, quitter la patrie ingrate et se soustraire ainsi à toutes les épreuves dont on ne pouvait prévoir la fin. C'est avec une grande inquiétude que les fabricants du Lancashirè apprirent par les rapports officiels qu'en 1862 le nombre des émigrants qui s'étaient embarqués à Liverpool avait considérablement augmenté. El, par surcroît, ceux qui émigraient étaient précisément les meilleurs ouvriers, les contremaîtres, les fileurs, qui avaient eu autrefois des salaires élevés et dont les capacités techniques étaient très grandes. Une perspective désagréable se découvrait aux fabricants ; si les ouvriers du Lancashirè allaient vraiment émigrer en masse ? Qui travaillerait ensuite dans les fabriques ? Le travail des manufactures de coton exige un long apprentissage et une grande habileté.. Les ouvriers du Lancashirè avaient, pendant toute une suite de générations, acquis cette habileté. C'étaient des spécialistes, des virtuoses de leur métier. Sans eux, les machines à filer et à tisser seraient des masses aussi inertes d'acier et de fer que les chaudières sans charbon.

En attendant, le mouvement d'émigration recevait un appui inattendu. Les colonies australiennes montraient le plus grand empressement à recueillir les ouvriers du Lancashirè, si malheureux dans leur patrie. En janvier, la province tie Canterbury dans la Nouvelle-Zélande vota une somme de 10.000 livres sterling pour favoriser l'émigration chez elle des ouvriers anglais nécessiteux. Dans toute une série de meetings, les ouvriers adoptèrent à l'unanimité des ordres du jour eu faveur de l'émigration en masse. Un meeting particulièrement important fut organisé à Blackburn, le 27 janvier, sous la présidence de l'aldermann de Black— burn, Cunningham. « Le gouvernement mérite un blâme, dit un des orateurs, parce qu'il n'a pas du tout appuyé les efforts faits par l'aristocratie et les propriétaires terriens

pour améliorer la situation de ceux qui ont souffert de la crise cotonnière. Le gouvernement n'a rien fait pour venir en aide aux milliers de travailleurs qui vivent de la charité privée. C'est le devoir du gouvernement, dans les périodes de grande misère, telle que celle que nous traversons, de prendre soin de la population, de s'occuper même, si on ne pouvait faire autrement, de l'émigration de tous les ouvriers en surnombre vers les colonies où ils pourraient trouver du travail. »

A l'unanimité, on adopta l'ordre du jour suivant : « Tout en reconnaissant les louables efforts de ceux qui ont contribué à venir en ai le aux chômeurs, les assistants se croient obligés, par suite de la situation défavorable de la plus importante branche de l'industrie locale, de rechercher tous les moyens de nature à permettre l'émigration d'un nombre considérable d'ouvriers en surnombre du district ; ils considèrent que c'est la méthode la plus efficace pour améliorer la situation des ouvriers, de même que pour diminuer les impôts et les dépenses des comités de secours (1). »

Eu même temps, le meeting s'adressait au comité de Londres et lui demandait d'organiser l'émigration des ouvriers du Lancashire aux Etats-Unis. Les membres du meeting estimaient qu'il était possible d'organiser en six mois l'émigration de 10.000 familles ouvrières.

Mais, pour émigrer, il fallait de l'argent et, complètement ruinés, les ouvriers du Lancashire n'en avaient pas. Pour que l'émigration s'effectuât sur une vaste échelle, il fallait que des ressources fussent mises à la disposition du mouvement. 11 n'était pas, seinble-t-il, difficile, avec les sommes énormes réunies pour les ouvriers du Lancashire (pendant toute la durée de la ce famine » on recueillit environ 2 millions de livres sterling) de constituer un fonds d'émigration. Comme les gouvernements des colonies se chargeaient d'une part considérable des frais, une somme de

(1) Manchester Examiner and Times, 28 janvier 1863,

quelques livres par personne suffisait pour permettre aux ouvriers d'émigrer. L'entretien des chômeurs aux frais de tous revenait bien plus cher. Et il n'est pas douteux que si l'assistance publique et les comités de bienfaiteurs avaient été guidés dans cet affaire par des considérations d'ordre purementpécuniaire, ils eussent fait bon accueil a ce moyen de se débarrasser de la charge créée par l'entretien des chômeurs.

Quant aux ouvriers, ils ne désireraient rien mieux. L'organisation de l'ém'gration sur une grande échelle aurait dû, semble-t-il, s'effectuer facilement. 11 n'en fut pourtant rien. Malgré l'agitation toujours croissante des ouvriers en faveur de l'émigration, le gouvernement et les comités de bienfaisance privée firent la sourde oreille. Si l'émigration riait pour les ouvriers la meilleure façon de sortir d'une situation intolérable, elle était ce que les capitalistes avaient à craindre de pire. En présence de la poussée ouvrière, les fabricants étaient résolus à faire tout leur possible pour empêcher l'émigration.

Dans une lettre adressée à la rédaction du « Manchester Daily Examiner » (en date de 6 février 1863), le secrétaire de la « Coton Supply Association », Haywood, estime que l'émigration de 30.000 ouvriers du coton équivaudrait pour l'« industrie » et pour le pays tout entier à une perte annuelle de 4 millions de livres sterling, « IL y a deux ans, continue Haywood, le manque d'ouvriers se laisait déjà sentir dans les manufactures. Aussitôt la guerre américaine terminée, tous les fuseaux et tous les métiers se remettront en mouvement ; et une émigration, même partielle, amènerait une insuffisance de travailleurs. » Il serait, bien plus avantageux pour la nation d'entretenir pendant trois ans tous les ouvriers aux frais de tous que de leur donner les moyens d'émigrer. « Favoriser l'émigraùon des ouvriers, et en particulier des fileurs, serait faire une politique de suicide. L'émigration d'un seul fileur prive dix ouvriers de travail. Il est bien plus difficile de former un bon fileur à la machine que n'importe quel autre ouvrier. »

Arnold, que nous avons déjà cilé, s'indigne de l'inconscience des ouvriers, qui espèrent voir les comités de bienfaisance locaux (c'est-à-dire les fabricants) encourager l'émigration.

« Attendre que le fabricant du Lancashire prête la main à l'émigration des ouvriers qui constituent une partie du capital placé dans ses manufactures, voilà qui est le comble de la sottise. De même que Pharaon, il serait plutôt prêt à tous les sacrifices qu'à laisser partir son peuple ; il fournirait plutôt la somme entière qu'exige l'entretien des chômeurs; il préférerait payer trois et quatre fois plus d'impôts pour l'assistance aux indigents ; il préférerait acheter du coton à n'importe quel prix pour donner du travail aux ouvriers » (I).

On ne fut d'ailleurs pas dans la nécessité d'avoir à recourir à des mesures aussi extrêmes. L'émigration en masse était impossible sans secours étranger et le porte-monnaie était aux mains des fabricants ; on n'avait qu'à le tenir fermé et tout était fait.

Toutes les tentatives faites par les ouvriers pour obtenir des comités locaux l'argent nécessaire à Immigration furent vaines. Les comités privés refusèrent résolument de favoriser, par quelque moyen que ce fût, l'émigration. L'assistance publique montra tout aussi peu d'empressement à apporter son aide, bien que la loi permît d'accorder aux indigents dont l'intention étaitd'émigrer, une allocation de 10 livres par tête.

Malgré tout, l'agitation en faveur de l'émigration croissait de jour en jour. Les ouvriers organisaient des meetings et adressaient des pétitions au gouvernement. Le mouvement reçut quelque appui des colonies ; à la Nouvelle Zélande se joignirent les Etats de Victoria et de Queensland ; chacune de ces colonies vota oO.OOO livres sterling. Les agents coloniaux essayèrent plusieurs fois de déterminer le

(t) Arnold, 3i3-344.

Manchester Central Executive Comitee à disposer d'une partie de ses ressources en faveur de l'émigration. Le co mité s'y refusa énergiquement ; il savait, comme le fait remarquer Arnold, « qu'en y consentant, il allait à rencontre des désirs de presque tous les souscripteurs de la ville » (1).

iin attendant, l'attitude des ouvriers commençait à devenir moins bonne. On avait trop loué leur bon sens et leur calme. A la fin de mars 1863, des désordres sérieux se produisirent dans toute une série de petites villes industrielles du Lancasliire. Les désordres commencèrent à Staleybridge et fuient provoqués par la réduction du secours hebdomadaire alloué par le comité de hienfaisance local, de 3 shillings 4 par tète à 3 shillings et par le versement en objets de consommation de ce secours jusque-là versé en argent. Les bénéficiaires des secours se refusèrent énergiquement de les accepter avec cette réduction, ils descendirent dans la rue, poursuivirent la police et pillèrent les bureaux du comité. Les maisons où habitaient les membres du comité durent subir un vrai bombardement de pierres. La foule s'empara de toute la ville et pilla des magasins, principalement les magasins de comestibles. Vers le soir, on fit venir des troupes, mais en nombre insuffisant. Les désordres se renouvelèrent les jours suivants ; ils consistèrent surtout dans le pillage des magasins. Ce n'est qu'à l'arrivée des renforts que l'on parvint, après quelques charges de cavalerie, à nettoyer les rues de la ville et à rétablir le calme.

Des désordres analogues se produisirent dans d'autres villes. La foule pilla les magasins et jeta des pierres à la police. Le mouvement n'était pas organisé et il était sans but précis (ce n'est qu'à Staleybridge qu'ils eurent un caractère de protestation contre les agissements du comité de bienfaisance). Ils n'étaient que le résultat de l'efferves-

(1) Arnold, 389.

cence qui régnait parmi la masse des chômeurs, dont la patience semblait être à bout.

Ces événements inquiétèrent naturellement l'opinion publique et la question de l'émigration fut discutée plus passionnément que jamais dans la presse et dans les comités. Les ouvriers continuaient à adresser des pétitions au Parlement et aux comités de bienfaisance, pour demander l'allocation de secours d'émigration. Quelques centaines d'ouvriers de Blackburn adressèrent la même demande au comité central de Londres, se déclarant prêts à émigrer. Le comité de Londres était bien plus indépendant de l'influence des fabricants que les comités de Manchester. Nombre de ses membres insistèrent pour qu'on votât immédiatement 50.000 livres pour l'émigration ouvrière. D'autres membres s'y opposèrent. Selo'n eux, « une émigration considérable des ouvriers de la plus importante industrie du Lancashire et du Cheshire porterait nécessairement et pour longtemps un grand préjudice à la population de cette région (I) ». Le comité n'arriva pas à prendre une décision.

Aussitôt après les troubles de S taley bridge parut dans le Times une intéressante lettre du fameux socialiste chrétien Kingsley: « Ce qui devait arriver, écrivait Kingsley, est arrivé. Les ouvriers du Lancashire se mettent à considérer le secours comme leur droit et des désordres se produisent. Où en sommes-nous donc? La guerre américaine n'est pas terminée et n'est pas proche de son terme ; nous n'importons pas de coton et le chômage doit encore persister dans le Lancashire pendant quelques années encore. Les fabricants sont disposés à profiter de cette situation pour abaisser les salaires quand le travail reprendra ; aussi s'opposent-ils à l'émigration. Ils ont naturellement ledroit de profiter de l'encombrement du marché du travail et de garderies ouvriers en Angleterre, mais qu'ils le fassent à leurs frais. Ils n'ont pas le droit de le faire aux frais d'autrui. Je prie la société

(1) Manchester Weekly Times, 28 mars 1863.

Tougan-Baranowsky 27

anglaise de signifier une fois pour toutes aux comités de secours qu'elle ne tolérera pas cette attitude, qu'elle ne permettra pas que les souscriptions se tournent contre ceux qui sont appelés à en bénéficier ; qu'elle fera tout pour améliorer la situation du marché de travail dans le Lancashire, en donnant aux ouvriers les moyens d'émigrer aux colonies. . . Si les fabricants ont besoin de travailleurs, ils peuvent les prendre en Islande, comme ils ont déjà souvent fait pour leur plus grand avantage (l) ».

Les désordres continuèrent. En avril se renouvelèrent à Preston, quoiqu'avec moins de gravité, les mêmes scènes qu'à Staleybridge. Cette fois-ci, le mouvement n'était pas dirigé contre un comité de bienfaisance, mais contre l'administration locale de l'assistance publique. Les ouvriers refusèrent d'exécuter le travail prescrit par les autorités, ils organisèrent à travers la ville un cortège de quelques milliers de personnes, pillèrent quelques magasins et bombardèrent de pierres les maisons où habitaient les membres honnis de l'administration. La troupe fut appelée et une collis'on se produisit.

A Stockport et à Wigan, les ouvriers firent aussi quelques tentatives pour provoquer des désordres, mais tout se borna à quelques cortèges de protestation dans les rues de la ville et à quelques vitres brisées. Tout cela montrait que l'effervescence allait toujours croissant parmi les ouvriers. Le Parlement dut finalement diriger son attention de son côté.

Les ouvriers chargèrent de la défense de leurs intérêts au Parlement le député Ferrand, un tory qui s'était énergiquement mis en œuvre pour la loi de dix heures. 27 délégués du Lancashire et du Gheshire se rendirent auprès de Ferrand et lui demandèrent de porter au Parlement la question des mesures d'assistance.

Ferrand promit aux ouvriers de les aider et il tint loya-

(1) Manchester Weekly Times, 4 avril 1863.

lement sa promesse. Le discours tenu par lui le 27 avril pour défendre les ouvriers fut un vrai acte d'accusation contre les fabricants. Ferrand déclara que les ouvriers n'avaient pas de représentants au Parlement et que le Parlement avait, par suite, le devoir de s'occuper de leurs intérêts avec d'autant plus d'attention.

Il rappela tant de faits caractéristiques dans l'histoire du travail industriel en Angleterre. Ce n'était pas la première fois que les ouvriers du Lancashire se montraient disposés à traiter leurs ouvriers en esclaves. Après 1830, la production des manufactures de coton avait pris une extension telle, que le nombre des ouvriers s'était trouvé insuffisant. Qu'avaient fait les fabricants ? Ils s'étaient adressés à l'assistance publique, demandant que les bureaux de bienfaisance envoyassent le trop-plein de population des districts agricoles dans le Lancashire pour en faire des ouvriers de manufactures. Avec le consentement de l'administration, des agents spéciaux furent chargés de cette lâche. A Manchester, un office fut institué auquel étaient transmises les listes de sans-travail des districts agricoles. Les fabricants n'eurent plus qu'à s'adresser à cet office et à faire leur choix. Les ouvriers étaient transportés à Manchester tout comme du bétail. C'était une véritable traite. « Le Parlement aura de la peine à le croire, dit Ferrand, mais je lui donne l'assurance que ce commerce de chair humaine a eu son heure de prospérité : les ouvriers étaient régulièrement vendus aux fabricants, tout comme les esclaves aux planteurs des Etats-Unis, avec cette seule différence que la vente n'avait pas lieu aux enchères. » Et récemment encore, en 1861, à la veille delà famine de coton, une délégation de fabricants était venue à Londres et avait demandé à Villiers l'autorisation de pouvoir employer dans les fabriques du Lancashire les enfants d'indigents. Villiers avait répondu qu'ilpartageait pleinement les vues de la délégation et qu'il ne doutait pas que leur proposition dut rendre de grands services, aussi

bien aux enfants pauvres qu'à l'assistance publique, « Je neveux pas louer outre mesure les ouvriers du Lancasbire, poursuivit Ferrand. A mon avis, ce sont les mêmes gens qu'en 1841, qu'en 1842 et qu'en 1848. Quand une émeute commence, personne ne peut répondre de soi et le gouvernement sait qu'il court le risque d'une émeute... Les ouvriers sont disposés à travailler si on leur donne un salaire suffisant, mais ils ne veulent pas travailler de 4 à 6 beures par jour pour un salaire dérisoire. Ils veulent être traités comme des Anglais... On ne peut pas attendre que des contremaîtres et des ouvriers habiles, qui avaient autrefois des salaires élevés, acceptent de nettoyer les rues, les canaux et les égouts. Ils demandent qu'on les aide à émigrer et j'espère que le noble lord (le premier ministre Palmerston) accueillera favorablement leur demande... Je conseille aux fabricants de l'industrie colonnière d'accepter le bill de la journée de 8 heures... S'ils le font, on pourra sans aucun doute ouvrir beaucoup de manufactures aujourd'hui fermées... Les fabricants prétendent que le pays n'a pas le droit de leur demander la moindre partie de leur capital, de leurs machines, de leurs usines. Mais qu'ils se rappellent qu'ils ont eux-mêmes demandé pendant les dernières années que beaucoup de branches industrielles soient sacrifiées pour eux. Et ils ont obtenu gain de cause. On leur a sacrifié l'industrie de la soie, du ruban et nombre d'industries où l'on travaillait à la main. L'honorable représentant de Hochdale (Gobden) a plusieurs fois assuré à cette place pendant la discussion de la loi sur les céréales qu'il était partisan du droit pour l'ouvrier de disposer de son travail comme bon lui semble. lia dit : «Vous n'ave& pas le droit de lier l'ouvrier. Il a aussi bien droit au libre commerce de son travail que nous avons droit au libre commerce de nos tissus de coton. » Voilà qui est bien. Les ouvriers réclament maintenant pour leur travail ce libre commerce. Ils demandent qu'on leur permette de partir. Or, le Parlement sait qu'ils sont trop pauvres pour partir

sans qu'on les aide. Sans l'aide du Parlement, ils n'ont pas les moyens de pouvoir partir » (1).

Tous ces arguments firent très peu d'impression sur le gouvernement. Il refusa catégoriquement d'aider l'émigration, mais il se déclara prêt à mettre à l'étude un vaste plan de travaux publics, où les chômeurs adultes du Lancashire pourraient avoir de bons salaires. Villiers annonça que le gouvernement allait immédiatement envoyer dans les districts éprouvés un fondé de pouvoir spécial (l'ingénieur Rawlinson), qui examinerait sur place quels travaux on pourrait entreprendre immédiatement; après la réception du rapport, le gouvernement promettait de présenter au Parlement un bill sur les travaux publics.

En effet, dès le mois de juin, le gouvernement présentait une loi qui l'autorisait à ouvrir sur le budget de l'Etat un crédit de 1.200.000 livres (cette somme fut plus tard élevée à 1.830.000 livres), aux autorités municipales des districts de l'industrie cotonnière, pour des travaux publics. Le bill fut adopté sans grande opposition. Gobdenle défendit et combattit l'émigration, déclarant qu'elle aurait des suites funestes pour les ouvriers eux mêmes. (Mais les ouvriers n'étatent-ils pas des hommes faits,, n'étaient-ils pas responsables de leurs actes et n'étaient-ils pas en mesure de décider s'ils devaient émigrer ou non?) Ferrand insista, disant que les travaux publics étaient insuffisants et demandant qu'on organisât l'émigration de 100.000 personnes, c'est-àdire à peu près du quart des chômeurs, ce Les ouvriers euxmêmes, déclara-t-il lors de la deuxième lecture du bill, sont si désireux d'émigrer que, s'il y avait suffisamment de vaisseaux pour l'émigration, toute la population industrielle fuirait de l'autre côté de l'océan. Qui oserait contester ce fait indéniable que les ouvriers veulent émigrer? Or, qui s'oppose à ce désir ? MM. Villiers et Gobden, ces messieurs qui ont été les chefs de la ligue pour l'abrogation des lois sur les céréales et qui aujourd'hui défendent les

(i) Hansard, Parliamentary Debales, vol. CLXX..

intérêts des fabricants, après que ceux-ci ont fait cause commune pour empêcher l'émigration ? Les ouvriers sont las de la faim et de la pauvreté, ils demandent, pour pouvoir émigrer, un seul de ces nombreux millions qu'ils ont, pendant les dernières années, comme le proclamait récemment le ministre des finances (Gladstone), ajouté par leur travail à la richesse du pays. »

Les autres députés conservateurs profitèrent de l'occasion pour repartir en guerre contre les librs-échangistes. Le député Bentinck montra dans un long discours que les promesses des « free-traders » ne s'étaient pas réalisées et que le libre-échange avait fait un cruel fiasco, puisque le Parlement était obligé de délibérer sur la question de l'assistance à la population ouvrière, dont la misère était inouïe. a Les fabricants du Lancashire, s'écria Bentinck, sont contre l'émigration qui, pensent-ils, si l'industrie cotonnière se ranimait, provoquerait un manque d'ouvriers. D'autre part, des gens bien au courant prétendent que l'émigration est pour les ouvriers le seul moyen de salut (l). »

Adderley se prononça également en faveur de l'émigration, mais cette opposition n'empêcha pas l'adoption du projet du gouvernement. Pendant ce temps, tandis qu'on discutait au Parlement la question de l'assistance aux ouvriers du Lancashire, la situation commençait à s'améliorer d'elle-même. Le blocus des Etats du Sud continuait sans doute et le coton américain était, comme auparavant, presque inaccessible aux fabricants anglais; néanmoins, beaucoup reprenaient le travail en remplaçant le coton d'Amérique par du coton de l'Inde, d'Egypte et d'ailleurs, dont l'importation avait fait plus que doubler. La période la plus difficile était passée. Dès l'été de 1863, la moitié environ des ouvriers du coton étaient occupés dans les manufactures. Les travaux publics, qui commencèrent en automne, ne pouvaient jouer un grand rôle dans la diminu-

(1) Hansard, Parliamentary Débutes, vol. CLXX.

tion du chômage, car ils n'occupaient que quelques milliers de personnes. Néanmoins, lenombredes personnesassistées diminua, comme le montrent les chiffres suivants :

Nombre des personnes secourues d'une façon permanente (1)

Janvier 456.786

Février 440.529

Mars . . . 426.411

Avril 364419

Juin 256.230

Septembre 184.625

Décembre 180.900

La famine de coton s'approchait de son terme. 11 est intéressant de constater que les dépenses d'assistance aux chômeurs étaient principalement couvertes par des souscriptions privées. Au 30 juin, le total des souscriptions privées s'élevait à 1.974.203 livres sterling ; or, le surcroît de dépenses nécessitées par l'assistance aux indigents dans les districts de l'industrie cotonnière s'élevait, à la même époque, à environ 625.000 livres sterling. La grande majorité des souscriptions ne provenait pas des districts de l'industrie cotonnière ; dans ces derniers, on avait recueilli en tout 626.433 livres (2).

Les travaux publics furent commencés à un moment où le plus grand besoin en était déjà passé. Ces travaux consistèrent surtout dans le percement et le pavage de nouvelles rues, dans la pose de conduits pour les égouts ou l'adduction de l'eau, dans l'aménagement de promenades, etc. On s'attacha surtout à faire œuvre utile pour les régions en cause, tout en procurant du travail aux chômeurs. Ce fut, semble-t-il, avec un plein succès. De l'aveu de tous, les travaux publics du Lancashire, terminés seulement en 1866, ont été d'une grande utilité pour le

(1) Annual Register, 1863. The Distress in the Gotton Mauufacturing Districts.

(2) Arnold, 403,98.

comté. Les dépenses faites par l'Etat pour ces travaux furent fidèlement remboursées par les communes, auxquelles elles avaient été avancées. En tout, ces travaux occupèrent 8.324 ouvriers, qui, avec leurs familles, représentaient une population de 30.000 à 40.000 personnes.

Le directeur des travaux publics, Rawlinson, s'exprime en ces termes : « Ces travaux ont procuré à quelques milliers de gens pondérés et énergiques une utile occupation. Beaucoup de ces ouvriers ont appris de nouveaux travaux, et ils sont, grâce au travail en plein air, devenus mieux portants et plus forts. Un certain nombre est revenu à ses anciennes occupations, beaucoup ont émigré vers d'autres régions et gagnent leur vie en travaillant en debors des fabriques, d'autres gardent ici leur nouveau métier et ne veulent plus revenir à la manufacture » (1).

Bien que la période aiguë de la famine de coton fût terminée en 1863, le chômage persista encore pendant de longs mois. Pendant l'été de 1864, plus de 100.000 personnes étaient toujours assistées.

11 est très vraisemblable que si, à partir de l'été de 1863, le chômage n'avait pas diminué à la suite de la reprise du travail dans les fabriques, les ouvriers du Lancashire auraient obligé le Parlement à organiser l'émigration sur une vaste échelle. L'opinion publique était en faveur de l'émigration, qu'elle considérait comme le seul moyen de prévenir des troubles graves dans le Lancashire. Le comité de Londres, réuni sous la présidence du lord-maire, finit par accorder 5.000 livres sterling, qui devaient commencer à constituer un fonds spécial d'émigration. Quelques milliers d'ouvriers furent, avec l'aide des agents coloniaux, envoyés dans différentes colonies australiennes. Mais le mouvement n'arriva pas à prendre de grandes proportions, car les fabriques du Lancashire rouvrirent enfin* leurs portes ; les machines furent de nouveau mises en mouvement et les

(1) Report of Robert Rawlinson, 12 juin 1866.

ouvriers y furent de nouveau employés, ce dont ils avaient été si longtemps privés. Les fabricants étaient délivrés de cet affreux cauchemar du départ en masse des ouvriers, qui les avait opprimés pendant de si longs mois, et on revint peu à peu au vieil état de choses. Le nombre des émigrants du Royaume-Uni augmenta très fortement en 1864, comparativement à l'année précédente (en 1863 le nombre total des sujets britanniques émigrés était de 97.763, en 18Ç4, il fut de 192.864), mais cet accroissement ne fut provoqué que dans une bien faible mesure par l'émigration de la population industrielle du Lancashire. En effet, d'après les calculs faits par le comité d'assistance de Manchester, la population ouvrière de l'industrie cotonnière a diminué en 1863, dans le Lancashire, de 33.969 ; sur ce nombre 18.244 personnes ont émigré ou sont allées se fixer dans d'autres régions du royaume et 15.725 ont trouvé une autre occupation sur place. L'accroissement considérable de l'émigration en 1863 s'explique par l'augmentation exceptionnelle de l'émigration irlandaise, comme le montre un rapide coup d'œil sur la nationalité des émigrants embarqués à Liverpool (1).

Mais même l'accroissement insignifiant de l'émigration des ouvriers du coton ne fut pas sans exercer quelque influence sur le marché de travail dans les districts de l'industrie cotonnière. Dès 1865, les fabricants se plaignaient dans maintes régions du manque d'ouvriers et de la nécessité où

(t) Reports of Inspectors of Factories, 31 octobre 1863, p 93.

ils se trouvaient d'élever les salaires. C'est ainsi que l'inspecteur des fabriques Jones écrit à ce moment : « On peut considérer comme la cause principale du manque d'ouvriers (àBolton)l'émigration qui s'est produite lorsde lapanique... Les salaires montent sans que les entrepreneurs puissent rien y faire (1). » A Stockport, le manque d'ouvriers se fit également sentir et les fabricants durent élever les salaires. Il en fut de même à Burnley et ailleurs.

Ainsi, le chômage inouï dans l'histoire de l'Angleterre qu'avait provoqué la famine de coton, n'avait pas empiré pour longtemps la situation de l'ouvrier du Lancashire.

(1) Reports of lnspector of Factories, 30 avril 1865, p. 19-20.

Page 1