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CHAP. I. L INDUSTRIE ANGLAISE AU X1X° SIECLE

encore dans tel autre, non moins souverainement. Chaque branche de production a son histoire, suivant les conditions techniques, économiques et sociales dans lesquelles elle se trouve. Dans tout pays capitaliste, nous voyons les formes les plus différentes de l'industrie coexister, depuis le travail indépendant du producteur isolé jusqu'aux énormes entassements d'ouvriers dans les grandes fabriques capitalistes. L'évolution historique de l'industrie est constituée par l'extension plus considérable de l'un de ces modes, et par un développement plus lent ou même la décadence de l'autre : la physionomie industrielle du pays se trouve parla modifiée dans un sens déterminé.

La production mécanique s'est d'abord emparée d'une branche relativement peu considérable, le filage du coton. Par suite de circonstances techniques, la machine possède dans cette branche d'énormes avantages sur le travail à la main. Le triomphe de la machine dans le filage du coton fut des plus rapides; peu d'années suffirent, après que Arkwright eut, en 1768, fondé à Noltingham la première filature de coton, pour que le lilage à la main disparût complètement en Angleterre. Le filage du coton a été en Angleterre, dès le commencement du xixe siècle, exclusivement un travail de fabrique. L'impression des toiles de coton fut bientôt aussi effectuée parla fabrique; mais, en ce qui concerne le tissage, la lutte entre la grande et la petite production fut très dure et très longue. L'emploi de la machine pour le tissage entraîne des difticulés techniques très grandes. Le métier mécanique de Cartwright, inventé en 1785, était bien loin d'être une machine aussi parfaite que la machine à eau d'Arkwightouque la « Mule » de Cromton. Toute une suite de nouvelles inventions furent nécessaires pour que la machine à tisser devînt pratiquement utilisable. Le type actuel du métier mécanique s'est fixé seulement en 1822 (avec le brevet pris par Sharp et Roberts), et ce n'est qu'à partir de celte date que commence le développement rapide du tissage à la machine.

En 1813, on comptait en Angleterre un nombre lot.il de 2. iOO métiers mécaniques, alors qu'il existait environ 200.000 métiers à la main pour le travail du coton. De 1813 à 1820, le nombre des machines à tisser s'est accru de 11.750. Si nous nous rappelons que ces métiers mécaniques étaient employés presque exclusivement dans l'industrie du coton, et que, dans les autres branches de l'industrie textile, on ne connaissait que le tissage à la main, nous verrons facilement combien peu avancée était jusqu'en 1820 la « révolution industrielle » dans le domaine du tissage.

Si l'on se place au point de vue des masses ouvrières, l'époque la plus « révolutionnaire » ne fut point tant les dernières dizaines d'années du xvnie siècle et les premières du xixe, — c'est l'époque considérée ordinairement comme celle de la « révolution industrielle », — que la période comprise entre 1825 et 1850, où le tissage à la machine ht de sérieux progrès aux dépens du tissage à la main.

La un du xviue siècle fut marquée par des inventions techniques qui devaient amener le bouleversement économique le plus profond. Mais l'utilisation pratique de ces inventions n'a pas du tout été immédiate. Une des branches industrielles les plus importantes parmi celles qui ont pour objet le travail des matières premières, est, à en juger par le nombre des personnes qu'elle occupe, l'industrie du tissage, et, dans ce domaine, avons-nous dit, la machine n'a pénétré que bien plus tard. Jusqu'en 1830, le nombre des tisserands à la main n'a presque pas du tout diminué. A cette époque, le nombre total des tisserands à la main, dans les lies Britanniques, atteignait, d'après les données de la commission parlementaire qui examina leur situation. de 1 83 i à 1835, un million. Puis, la machine commence à supplanter rapidement le tisserand à la main et, vers 1800. le travail à la main a presque disparu dans le tissage du coton. Le tableau suivant résume le mouvement.

CHAP. I. — L INDUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE

Nombre de travailleurs occcupe's au tissage du coton dans les lies Britanniques. (1)

Pendant les années 1819-21 1829-31 1844 46 1859-61

a) Ouvriers de manufacture. 10.000 50.000 150.000 203.000

b) Travailleurs à domicile (Tissage à la main) .... 240.000 225.000 60.000 7 500

Des centaines de mille de tisserands à la main ont dû, de 1830 à 1850, quitter leur métier et entrer dans les fabriques. Ce fut une métamorphose complète de l'une des branches les plus importantes de l'industrie anglaise, une métamorphose qui eut sur la situation de la classe ouvrière une répercussion bien plus grande que le bouleversement survenu vers la fin du xvnr9 siècle dans le filage du coton. Si l'on veut donc assigner à la « révolution industrielle » une période historique précise, il est bien plus juste de la placer dans le second quart du xix° siècle que vers la fin du xvme.

Gela est d'autant plus juste que cette période est celle du changement le plus complet dans le domaine de la locomotion. C'est en 1830 que la première voie ferrée fut inaugurée entre Liverpool et Manchester, et, vers 1850, le réseau des chemins de fer anglais était terminé dans ses traits essentiels. C'est en 1838 que les premiers vaisseaux à vapeur effectuèrent la traversée de Liverpool à New-York. Le tonnage des navires à vapeur appartenant au lloyaume- Uni est monté de 7.243 tonnes (1820) à 173.580 tonnes (1849). C'est en 1840 qu'a été réalisée en Angleterre la réforme postale de Uowlanl Hill, qui inaugurait une ère nouvelle dans le service des postes. Les moyens de loco-

(1) Thomas Ellison, The Coït on Trade of Great Uritaia, Londres, 1886, p. 06. Les chiffres ne sont pour les tisserands à la main qu'approximatifs. D'après d'autres calculs, le nombre des tisserands à la main, non seulement n'aurait pas diminué de 1820 à 1834, mais il aurait même progressé. Voir.E. Baines, History of tke Cott n Manufacture in Great Dritain, Londres, 1835, p. 230.

6 PART. I. — l/llISTOIRE DES CRISES

motion jouent un rôle si prépondérant dans la vie économique que l'on ne saurait s'exagérer l'importance de ces faits. La locomotive et le navire à vapeur ont créé, plus encore que les machines à filer et à tisser, notre organisation économique capitaliste, avec tous ses bons et ses mauvais côtés.

De profonds changements sont intervenus aussi dans l'agriculture. Jusqu'en 1821, le chiffre de la population agricole anglaise avait été croissant. Ainsi, d'après Porter, le nombre des familles occupées par l'agi iculture, dans les lies Britanniques, est monté de 895.998 (1811) à 978. 650(1821). Donc, malgré la clôture des communaux (enclosure o[ commons), la transformation des petites fermes en grandes, et ce qu'on appelle l'élaguement des biens (clearing of estâtes, c'est-à-dire l'expulsion par contrainte des petits fermiers, pour transformer les champs en pâturages et en prairies),la révolution agraire dontparle Arnold Toynbee n'a pas encore atteint, dans les premières dizaines d'années du siècle, la force suffisante pour pousser vers la ville la population des campagnes. Mais, à partir de 1821, il n'est pas un seul recensement dans les lies Britanniques, qui ne permette de constater une diminution absolue delà population agricole. Il est manifeste que c'est depuis cette époque seulement que la ville anglaise l'a emporté d'une manière décisive sur la campagne. Les nouvelles conditions de l'existence et du travail ont amené un lent mais constant dépeuplement des campagnes.

Le second quart du xixe siècle a donc vu de nouvelles formes économiques refouler énergiquement les anciennes. La substitution de la grande production à la petite et de la machine au travail à la main a amené un accroissement énorme de la productivité du travail. S'il faut en croire Th. Ellison, les perfectionnements les plus importants ont été introduits dans le domaine de la filature de 1820 à 1830 et dans le domaine du tissage de 1830 à 18i5. Les données suivantes permettent de juger de l'augmentation de la pro-

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