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CHAP. I. L'INDUSTRIE ANGLAISE AU \1X? SIECLE

ductivité du travail dans l'industrie du coton en Angleterre (1).

Années

Pioduction annuelle

de fil par ouvrier

(en livres)

Production annuelle

de tis?u par ouvrier

(en livres)

Quantité de coton brut travaillée annuellement dans le Royaume-Uni (en millions de livres)

Cette rapide augmentation de la productivité du travail a amené, comme le montrent les chiures cités, une extension très considérable de la production. Pareils changements se sont produits également dans les autres branches de l'industrie anglaise, dans l'industrie du drap, dans l'industrie du fer, dans l'extraction du charbon, etc. La productivité du travail subit, dans presque toutes les branches industrielles, une ascension rapide, suivie d'un accroissement considérable de la quantité des produits obtenus. Ainsi, d'après Porter, le fer brut produit parl'Angleterre est monté de 442.000 tonnes (1823) à 2.093.000 tonnes (1848). La quantité de houille transportée d'un port de l'Angleterre à l'autre ou à l'étranger, qui était de 4.803.000 tonnes en 1820, était de 11.381.000 tonnes en 1849; l'importation de la laine étrangère pour les manufactures anglaises est montée de 10.023.000 livres (1821) à 76.769.000 livres (1849), etc..

Les progrès accomplis par l'agriculture anglaise à la même époque n'étaient pas si rapides. D'après le calcul de Porter, l'agriculture des Iles Britanniques pouvait, de 1821 à 1830, nourrir environ lo millions d'habitants, et, de 1841 à 1849, de 16 à 17 millions. L'augmentation de la production agricole a été tout à fait insignifiante, tandis que la

1) Ellison, p. 68-69 et appendice n° 4.

production industrielle croissait, comme il a été montré, dans une proportion énorme. Avec cet état de choses, l'exportation était le seul moyen de trouver un écoulement pour la quantité sans cesse croissante des produits de l'industrie anglaise.

Mais ce débouché était peu ouvert à l'Angleterre. Le protectionnisme régnait sur presque tout le continent européen. En France, le tarif de 1816 était en vigueur, qui interdisait, à peu d'exceptions près, l'importation de tous les produits de coton, de laine, de fer et d'acier (sauf des machines, qui supportaient un droit d'entrée relativement faible). En Allemagne, après l'établissement de l'Union douanière (Zollverein), on avaitadopté sans grands changements le tarif prussien, de caractère protecteur mais non prohibitif. Le tarif espagnol se rapprochait du tarif français: il interdisait l'importation des tisous de coton. Le tarif suédois avait également un caractère presque prohibitif. Les tarifs de presque tous les autres états européens avaient en vue la protection de la production nationale.

Ce qui montre combien le commerce anglais était gêné par les tarifs protectionnistes des états européens, c'est que l'Angleterre a, de 1810 à 1850, exporté moins de marchandises en France qu'en Hollande : la valeur de l'exportation britannique pour la France *'-aitde2 millions et demi de livres sterling, tandis que po*. r la Hollande elle dépassait 3 millions de livres. De même, l'exportation en Espagne était inférieure à l'exportation en Portugal (500.000 livres pour l'Espagne, et un million pour le Portugal). Le commerce international afflaait dans le peu de canaux qui lui étaient ouverts et, entre pays voisins qui auraient pu être l'un pour l'autre d'excellents débouchés, ne s'effectuaient que des échanges insignifiants. Le marché européen était hors d'état d'absorber la masse sans cesse croissante des produits anglais. Il ne restait à l'industrie anglaise qu'une issue : s'emparer des débouchés qui lui restaient ouverts, les colonies anglaises, et, en général, les pays hors d'Europe. Ce

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fut particulièrement le cas pour les produits de la branche la plus importante de l'industrie anglaise, qui fournissait à elle seule près de la moitié de l'exportation totale, l'industrie cotonnière.

Le tableau suivant indique le pourcentage dans l'exportation anglaise des produits en coton (1).

Tissus Années

Europe (Turquie non comprise) ... 51 31 25 15

Turquie, Egypte, Afrique 4 9 9 14

Amérique (non compris les Etats-Unis). 22 32 35 27

Etats-Unis 5 12 4 8

Inde-Orientale anglaise 6 13 18 23

Chine, Japon, Java 6 13 4 8

Tous les autres pays 7 5 4 4

Fil de coton

Europe (sauf la Turquie) 96 87 78 79

Turquie 2 2 3 4

Inde-Orientale anglaise 8 14 16

Chine, Japon, Java 8 2 3

Les autres pays 2 3 5 9

Tandis que l'Europe diminuait d'importance en tant que marché pour les produits en coton de l'Angleterre, l'industrie anglaise s'emparait de nouveaux débouchés, l'Inde orientale, l'Egypte et la Chine. En 1820, l'Europe était le principal débouché pour l'Angleterre ; presque tout le fil de coton anglais et plus de la moitié des tissus de coton étaient absorbés par l'Europe. En 1850, l'Europe est, sous le rapport de l'importation des tissus, bien au-dessous de l'Inde orientale, et presque sur la même ligne que la Turquie et l'Afrique.

C'est sur le manque de débouchés pour l'écoulement des marchandises que portent les plaintes habituelles des in-

(i) Ellison, 64.

dustriels anglais de 1830 à 1850. Le mouvement en faveur du libre échange, dont on peut voir le point de départ dans la fameuse pétition présentée en 1820 par les commerçants de Londres, ne fut si vite couronné de succès que parce qu'il était réellement suscité par un besoin pressant, par la nécessité où se trouvait l'industrie anglaise d'étendre ses débouchés à l'extérieur. L'argumentation des Freetraders était surtout faite de la répétition incessante de la même idée : l'industrie anglaise a besoin de débouchés, elle ne peut les trouver que par le développement du commerce extérieur. La suppression des droits d'entrée sur les objets importés en Angleterre doit, — prétendent les libres-échangistes, — favoriser de deux façons l'exportation anglaise. D'abord, ce sera un coup mortel porté au protectionnisme dans le monde entier, car l'Angleterre est le principal boulevard du protectionnisme et sa conversion au libre-échange ne peut faire autrement qu'entraîner les autres pays. Ensuite, la suppression des droits de douane sur les produits agricoles aura pour résultat d'augmenter l'importation de ces produits en Angleterre, — et cela doit amener une augmentation dans l'exportation des produits de l'industrie anglaise, car la base du commerce international, comme de tout commerce, est l'échange des produits. Si l'Angleterre n'admet pas sur son marché les produits des pays agricoles, ceux-ci doivent aussi renoncer à acquérir les objets de fabrication anglaise, puisqu'ils n'ont pas les moyens de les payer.

11 y a dans cette argumentation bien du vrai. Les industriels anglais et leurs idéologues, — les économistes libreéchangistes, — avaient parfaitement raison de prétendre que le droit d'entrée sur les céréales équivalait à un droit de sortie sur les objets de fabrication. Ilaurait sans doute étépossible que quelques pays, important des céréales en Angleterre, n'aient eu aucun besoin des produits anglais. Mais il n'est pas douteux que l'extension de l'importation des produits agricoles en Angleterre n'ait du accroître la «. puissance

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d'achat » des pays agricoles, et, par là, supprimer un important obstacle à l'exportation anglaise.

L'insuffisance d'élasticité du marché extérieur, qui ne pouvait que lentement absorber les produits de l'industrie anglaise, apparaît également, si on compare le changement de la valeur et de la quantité dans l'exportation anglaise de 1830 à 1850 (1).

Valeur réelle île l'exportation

annuelle des produits

du Royaume-Uni (en millions

de- livres stei ling)

Pourcentage de l'augmentation

Valeur officielle des

mêmes produits (en millions de livres sterling)

Pourcentage de l'augmentation

Tandis que l'exportation, sous le rapport de la quantité, augmentait rapidement, l'accroissement de sa valeurn'allait que bien plus lenlement. .Nous pouvons en conclure que l'extension de l'exportation fut suivie d'une baisse considésable des prix, ou plutôt, ne fut obtenue qu'au moyen de cette baisse. Et, en effet, une tendance à la baisse du prix des marchandises a été caractéristique de cette époque. La cause principale de cette tendance était dans le rapide perfectionnement des moyens de production, mais une autre cause agissait concurremment avec celle-là, — la difficulté de trouver un écoulement pour les énormes quantités de produits que jetaient sur le marché les manufactures, avec les nouvelles méthodes perfectionnées de production.

Si le marché extérieur était peu accessible à l'industrie

(l D'après les Tables of the Revenue, Population, Commerce, etc., of the United Kingdom. On appelait alors valeur officielle le prix de la marchandise calculé d'après certaines normes invariables, fixées en 169 i. L'augmentation de la valeur officielle de l'exportation britannique correspond donc à une augmentation de la quantité des marchandises exportées.

anglaise, les besoins du marché intérieur n'étaient guère susceptibles d'un rapide accroissement. J'aurai plu? loin occasion de parler de l'appauvrissement effroyable de la grande majorité de la population anglaise de 1830 à 1830. Cet appauvrissement eut sa cause directe dans le développement de nouvelles fermes économiques et dans leur lutte avec les anciennes formes. La « puissance d'achat » de la classe ouvrière anglaise non seulement n'augmenta pas en raison de l'augmentation de la production, mais elle subit plutôt un recul. Voici à ce sujet, quelques chiffres :

Valeu r moyenne

annuelle <!e>

Prix nioven

tissus de coton

P,ir habitant

Consommation du

• lu sucre à Londres

Années

achetés par le Royaume-Uni

Années

sucre par habitant

^eu livre.-) \ 2)

y compris les droits d'.-rtrée

(en millions de

(par quintal)

livres sterling) (1)

2 £,17 sh.

On peut donc caractériser la situation de l'industrie anglaise de 1830 à 1830 de la façon suivante :

La production prit une rapide extension, grâce à l'accroissement de la productivité du travail, mais, en même temps, l'accès du marché étranger lui était interdit par des barrières douanières, et le marché intérieur souffrait de l'appauvrissement de la classe ouvrière. Ces conditions défavorables n'empêchèrent pas les progrès de la production, mais elles amenèrent une baisse des prix. Le capital s'accumula et l'industrie se développa, mais, comme nous

(1) Dressé d'après les tableaux de G. Mann. The Coiton Trade of Great Britain, Manchester, 1860; ces tableaux se retrouvent dans Ure, The Cotton Manufacture, 11, p. 408.

(2) Dressé d'après le tableau que l'on trouve dans The Economist, 1859, 15 jamier, supplément p. 18.

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le verrons plus loin, ce développement passa par des crises longues et difficiles.

Le triomphe de la machine et la conquête de nouveaux débouchés

A partir de 1850 commence une nouvelle époque dans Tliistoire de l'industrie anglaise. La suppression des lois sur le blé en 1840 fut la première de toute une série de mesures de politique commerciale et de mesures financières, qui eurent pour but d'affranchir complètement le commerce intérieur et extérieur de l'Angleterre de toute tutelle gouvernementale, La réduction ou la suppression complète de l'impôt sur un grand nombre d'objets de consommation, en même temps que la suppression des droits d'entrée sur toutes les matières premières, réduisirent les frais de production des objets fabriqués par l'industrie anglaise, et favorisèrent leur écoulement. L'abaissement du prix du pain et des autres aliments de la classe ouvrière permit à la grande masse de la population anglaise de faire de plus nombreux achats, et l'importation des céréales, fortement accrue depuis l'abolition des lois sur le blé, donna aux consommateurs étrangers les moyens nécessaires pour l'acquisition des marchandises anglaises.

Ainsi la suppression des droits d'entrée sur les céréales et sur les matières premières a déjà étendu les débouchés ouverts aux marchandises anglaises. Mais là ne s'est pas borné l'effet de ces grandes réformes : les autres états, comme l'avaient très bien prévu les libre-échangistes anglais de 1840, furent entraînés par l'exemple de l'Angleterre et se mirent également à réduire les droits d'entrée sur les principaux objets importés chez eux. De 1850 à

18551a plupart des états européens ont revisé leurs tarifs dans un esprit libéral. Les droits de douane sur bon nombre de marchandises exportées par l'Angleterre furent abaissés par la Russie, la Suède, la Norvège, le Danemark, la Hollande, la Sardaigne, la Prusse et d'autres pays. L'Espagne est passée d'un tarif prohibitif à un tarif protecteur, et la France a abaissé ses droits d'entrée sur le fer, l'acier et les produits métallurgiques.

En Angleterre même, on continua les réformes de politique commerciale et d'ordre financier dans le même sens. En 1853, Gladstone a supprimé l'impôt sur le savon, de même que les droits d'importation sur 123 catégories d'objets et abaissé ces mêmes droits sur un grand nombre d'autres marchandises. Les droits sur le thé furent presque réduits de moitié. La guerre de Crimée a obligé le gouvernement anglais à élever l'impôt sur l'alcool et la bière, de même que les droits d'entrée sur quelques produits coloniaux, mais, la paix rétablie, l'Angleterre est revenue dans la voie de la réduction systématique des contributions indirectes.

L'événement le plus important dans le domaine de la politique douanière à cette époque, — non seulement pour l'Angleterre mais pour le monde entier, — fut, à n'en pas douter, le traité de commerce conclu en 1860 entre la France et l'Angleterre.

Ce traité fut un triomphe du libre-échange. Le libreéchange avait conquis le pays qui avait toujours été considéré comme le boulevard du protectionnisme sur le continent européen, la France. Par le traité de 1860, la France s'est engagée à rayer de son tarif toutes les prohibitions et à abaisser les droits d'entrée sur les produits de l'industrie britannique : ces droits ne devaient pas, jusqu'au 10 octobre 1864, dépasser 30 0/0, et, après cette date, 25 0/0 de la valeur. En revanche, l'Angleterre a supprimé, à quelques petites exceptions près, tous les droits d'entrée sur les produits de l'industrie française et fait subir une

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forte réduction à ces droits en ce qui concerne les boissons alcooliques d'origine française.

Bien que ce traité, à n'en considérer que les termes, parût plus avantageux pour la France que pour l'Angleterre, l'industrie anglaise, qui n'avait pas à craindre la concurrence française, y a gagné davantage; les avantages dont profitèrent les producteurs de vin français, furent compensés jusqu'à un certain point par les pertes des fabricants français, pour qui la concurrence anglaise était très dangereuse. On peut évaluer l'importance de ce traité, de même que la réduction précédente des droits de douane français, pour l'industrie britannique, en considérant la progression de l'exportation britannique en France. La valeur des produits exportés en France par le Koyaume-Uni était, de 1841 à 1850, de 2.500.000 livres par an, de 1851 à 1860 de 4.400.000 livres et elle atteignait déjà, de 1801 à 1870, 10.200.000 livres.

De 1840 à 1850, beaucoup de pays de second ordre étaient de meilleurs débouchés pour l'écoulement des produits britanniques que la France ; depuis 1860, la France occupe le cinquième rang au point de vue de l'importance pour l'exportation du Royaume-Uni ; il n'y a avant elle que les Etats-Unis, l'Inde orientale, rAllemague et l'Australie.

Ce traité lut suivi d'autres semblables avec d'autres états européens, la Belgique, l'Italie, l'Union Douanière allemande, l'Autriche et la Suisse. Tl y eut une période de libreéchange, qui, d'ailleurs, n'a pas duré longtemps. En réalité, le commerce extérieur n'était complètement libre qu'en Angleterre, où on avait renoncé à toute protection du travail national et où on n'avait maintenu que quelques impôts fiscaux sur un petit nombre d'objets d'importation; les tarifs des autres puissances européennes ont gardé un caractère plus ou moins protectionniste. Mais, presque partout, les droits protecteurs ont été fortement abaissés et de nombreux gouvernements se sont ouvertement prononcés

en faveur du libre-échange. Seuls, les Etats-Unis sont restés à l'écart du mouvement général. Le tarif américain de 1862 avait un caractère absolument protectionniste.

La réduction des droits de douane a sans doute beaucoup contribué au développement du commerce mondial, dans lequel l'Angleterre joue un rôle prépondérant. Mais, plus grande encore a été, sous ce rapport, l'influence exercée par l'extension des voies ferrées et de la navigation à vapeur. Tant que de vastes régions, et ceci même dans les pays civilisés, n'offraient pas de voies de communication suffisantes, le commerce international, avec ses marchandises à bon marché, ne pouvait prendre de vastes proportions. L'Angleterre envoyait ses marchandises dans le monde entier, mais leur champ d'écoulement était limité très souvent à la région voisine de la cote. C'est ce qui faisait l'insignifiance relative, par exemple, de l'écoulement des produits anglais dans un pays aussi peuplé que l'Jnde orientale. Les marchandises anglaises à bon marché ne pouvaient être transportées à de grandes distances par de mauvais chemins. Vers 1850, on construit rapidement des voies ferrées dans de nombreux pays européens et extraeuropéens. Le monde se rétrécit ; tous les pays se sont pour ainsi dire rapprochés l'un de l'autre ; les régions éloignées du rivage de la mer sont aussi accessibles au commerce mondial que la côte. Le plus lourd impôt, dont soient grevées les marchandises anglaises, les frais d'un lointain transport, est considérablement réduit. On trouve les produits britanniques à l'intérieur des continents. L'exemple de l'Jnde orientale nous montre quelle extension les chemins de fer donnèrent au champ d'écoulement. Vers 1860, la valeur de l'exportation anglaise pour l'Jnde orientale était de 6 à 7 millions de livres. A cette époque, l'Inde orientale commença à construire des voies ferrées avec l'aide du capital anglais, et, quelques années plus tard, la valeur de l'exportation britannique était montée à 17 millions de livres.

CHAI». I. l'iXDUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE 17

Ces deux facteurs, la conversion de l'Angleterre et, à un degré moindre, du reste de l'Europe, du protectionnisme au libre-échange, et le progrès des chemins de fer et de la navigation à vapeur ont élargi considérablement le champ d'écoulement des produits de l'industrie anglaise.

Un troisième facteur a encore agi dans le même sens : la découverte de très riches gisements aurifères en Californie et en Australie. En 1848, un hasard fait découvrir de l'or en Californie et, en 1851, à Victoria, une des colonies australiennes. L'importance de ces découvertes pour le commerce anglais provint tout d'abord du fait, que la Californie et l'Australie devinrent presque immédiatement pour les produits de la fabrication anglaise un débouché bien plus considérable. La nouvelle des richesses fabuleuses que Ton trouvait sur les bords solitaires du Sacramento et de la Murrey attira sur ces rivages des dizaines et des centaines de milliers d'émigrants de toutes les parties du monde. Les déserts de la Californie, où n'avaient erré autrefois que des Indiens sauvages, se trouvaient maintenant peuplés avec une étonnante rapidité. L'Australie était un pays de civilisation plus avancée, mais sa population était tout aussi clairsemée, et ce n'est que lorsqu'un des indigènes, revenu de Californie, eut trouvé, sur le rivage d'une rivière australienne, du sable aurifère, que cette population commença à croître aussi rapidement que celle de la Californie. Or, comme il n'y avait en Californie et en Australie pour ainsi dire pas d'industrie indigène, tous les produits nécessaires à cette population accrue durent être importés d'autres pays. L'Australie était une colonie britannique et il était par suite tout naturel que l'Angleterre devînt son principal fournisseur.

La valeur moyenne de l'exportation des produits britanniques pour l'Australie n'était, pour les dix années de 4842 à 1851, que de 1 million 6 de livres; pour les dix années de 1852 à 1861, elle était déjà de 10 millions 10 de livres. Ainsi, par suite de la découverte de l'or en Australie, Tougan-Raranowsky 2

l'Angleterre a gagné un nouveau débouché, qui, en importance, dépassait celui de la France, de l'Italie et des aulres pays depuis longtemps en relations commerciales avec l'Angleterre, et n'était lui-même dépassé que par celui des Etats-Unis, de l'Allemagne et de l'Inde orientale.

Jl est bien plus difficile de déterminer quelle importance économique l'augmentation de la quantité d'or disponible eut pour l'Angleterre elle-même. L'extraction de l'or s'est extraordinairement accrue de 1850 à 1870. Pendant la première moitié du xixe siècle, on n'a obtenu, dans le monde entier, que 118.487 kilogrammes d'or; tandis que, pendant les dix années de 1830 à 1860, on en obtint 401.138 kilogrammes. Depuis la découverte de l'Amérique, il n'y a eu, à aucun moment, une augmentalion aussi subite et aussi considérable de la quantité des métaux précieux en Europe. Au xvie siècle, l'arrivée de l'argent provenant d'Amérique fut suivie d'une hausse considérable du prix des marchandises ; d'après une opinion répandue, cette hausse aurait été provoquée par la baisse du prix de l'argent. L'augmentation de l'or extrait de 1830 à 1860 n'a-t-elle pas eu d'influence sur l'abaissement de sa valeur et la hausse du prix des marchandises?

Cette influence me parait extrêmement douteuse. Sans doute le prix des marchandises a subi une hausse de 1830 à 1870. D'après le calcul de Jevons que l'on connaît, cette hausse a été d'au moins 10 0/0. Mais il n'y a absolument aucune raison de l'attribuer à l'abaissement de la valeur de l'or.

En même temps que la progression de l'extraction de l'or, d'autres facteurs ont agi dans le même sens sur le prix des marchandises. Par exemple, les guerres qui éclatèrent de 1850 à 1870, après de longues années de paix, devaient naturellement faire monter le prix des marchandises : les prix élevés des céréales, du lin, du chanvre et d'autres marchandises russes en Angleterre, vers 1853, furent une conséquence de la guerre de Crimée et la hausse extraordinaire

CHAI». 1. l'i.NDUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE 19

du prix du coton, de 1860 à 1870, a eu pour cause la guerre civile des Etats-Unis.

De 1830 à 1850, l'industrie anglaise souffrait du nianque de débouchés : le prix des marchandises devait être bas, parce que l'offre dépassait la demande. Depuis 1850 les débouchés pour les produits de l'industrie anglaise se sont extraordinairement étendus, et, par suite, une hausse des prix était inévitable. A côté des fluctuations périodiques des prix que l'on tonnait, il y a sur le marché de longues périodes de hausse et de baisse, la bonne et la mauvaise conjoncture. Le second quart du xixe siècle a été une période de baisse, par suite de la situation défavorable du marché mondial, tandis que la période de 1850 à 1873 a été une période de conjoncture favorable.

L'accroissement de la quantité d'or obtenu en Californie et en Australie ne pouvait avoir une action directe sur le prix des marchandises anglaises qu'en tant qu'il en résultait une augmentation dans la demande de marchandises de la part des pays producteurs d'or. Mais cette augmentation a été minime, relativement à celle qui a résulté de l'extension du libre échange et du perfectionnement des moyens de transport. Le taux élevé de l'escompte à la banque d'Angleterre de 1850 à 1870 montre que l'affluence de l'or en Angleterre ne put influencer le prix des marchandises par la réduction du taux. Je ne conteste assurément pas que l'affluence de l'or en Angleterre n'ait exercé une certaine action sur les prix des marchandises anglaises : sans doute ia hausse a été provoquée par d'autres causes, mais elle n'aurait pas été possible si l'abondance de l'or venu de Californie et d'Australie n'avait fortifié les caisses de la Banque d'Angleterre et si l'or nouveau n'avait été mis en circulation pour satisfaire au besoin toujours croissant de moyens d'échange. (D'après quelques évaluations la quantité de monnaies d'or s'est accrue à ce moment de 20 millions de livres sterling). Si la guerre de Crimée n'a pas eu une action désastreuse pour la situation économique et

financière de l'Angleterre, et est passée sans provoquer de crise financière, c'est que l'Angleterre, en même tempsqu'elle envoyait sur le théâtre de la guerre d'énormes quantités de monnaie, recevait de l'or des pays aurifères. De même, l'écoulement de l'argent monnayé vers l'Orient dans les années qui précédèrent et suivirent 1860, provoqué par l'accroissement de l'importation de produits orientaux en Europe, ne bouleversa pas complètement le marché monétaire européen, uniquement parce qu'il y avait en France d'énormes réserves d'argent, que la France put envoyer en Orient, recevant, en échange de l'argent, de l'or venu d'Angleterre. L'affluence de l'or a donc eu une grandeimportance, mais non point celle qu'on lui attribue ordinairement : elle n'a pas agi directement sur le prix desmarchandises, mais rendu possible une hausse qui correspondait à la situation générale du marché des marchandises. Nous avons vu que, pendant le second quart du xixe siècle^ le montant de l'exportation anglaise, par suite de la baisse des prix provoquée par le manque de débouchés et les progrès de la technique no put croître que lentement. De 1850 à (870, nous avons un autre tableau. De nouveaux débouchés s'ouvrirent à l'industrie anglaise et le montant de l'exportation anglaise se mit à croître rapidement, d'autant plus que les progrès de la technique n'étaient déjà plus aussi rapidos qu'auparavant.

Années

Valeur annuelle moyenne

des produits exportés par le

Royaume-Uni (en millions île livres)

Cargaison annuelle moyenne

des vaisseaux ayant quitté les ports

«lu Royaume-Uni pour l'étranger

et les colonies britanniques

(en millions de tonnes)

Augmentation île

Augmentation de

îl°/o

chap. i. — l'industrie ANGLAISE AU XIXe SIÈCLE 21

L'exportation augmente avec la plus grande rapidité. Tandis que dans la période précédente la quantité des marchandises exportées progressait bien plus rapidement que leur valeur, — qu'en d'autres termes, les prix subissaient une baisse, — maintenant, par contre, la valeur des marchandises exportées progresse bien plus vite que le nombre ■de tonnes de marchandises emportées par les navires qui partent d'Angleterre. C'est une preuve de la hausse des prix, et, de plus, puisque l'Angleterre exporte principalement des objets fabriqués, du ralentissement du progrès technique.

Et, en effet, dans l'industrie du coton, l'ère des découvertes a été close de 1840 à 1850. La production continua à progresser, mais non point, et à beaucoup près, avec la rapidité ancienne. La consommation annuelle de coton monta de 755 millions de livres (1851-1855) à 971 millions (1866-1870). La production du fer brut passa de 2 millions 1 de tonnes (1849) à 4 millions 7 (1861-1870). Dans les autres branches, l'accroissement de la production ne fut pas même si rapide que dans les années de 1830 à 1850. Mais, aussi bien, le prix des produits n'eut aucune tendance à la baisse et l'industrie se développa grâce à la bonne situation du marché des marchandises. Les entrepreneurs réalisèrent de gros gains et purent être pleinement satisfaits de l'expérience du libre-échange. La richesse des •classes possédantes s'accrût si rapidement que Gladstone pouvait, à juste titre, dans son fameux discours sur le budget de 1863, qualifier cet accroissement d' « enivrant ».

Le déclin de la suprématie industrielle anglaise- Mais toute cette prospérité ne devait pas être durable. Vingt années étaient à peine écoulées depuis la conclusion -du fameux traité de commerce de Cobden que certains

22 part. i. — l'histoire des crises

signes faisaient pressentir indubitablement la fin de la suprématie industrielle anglaise. L'année 1875 marque un tournant dans l'histoire de l'industrie britannique. A la période d'essor avait succédé une longue et diflicile période de stagnation. Il n'y avait encore là rien d'extraordinaire :. de même que le flux est nécessairement suivi du reflux, de même, en Angleterre, les atîaires languissent inévitablement après un temps de prospérité. Pourtant, cette fois-ci , lorsque une mauvaise période cessa, pour faire de nouveau place à une autre, les jours heureux de jadis ne revinrent pas pour l'industrie anglaise. Le fabricant anglais dut constater avec étonnement que son ancienne supériorité sur tous ses concurrents passait de plus en plus dans le domaine de la tradition. L'industrie mondiale se développait très vite et précisément dans les pays dont l'Angleterre s'était habituée à considérer les marchés pour ainsi dire comme son apanage. L'Amérique du Nord qui unit à tous les avantages d'un pays jeune et peu peuplé ceux d'une très haute culture et d'une technique qui surpasse de beaucoup celle delà vieille Europe, s'efforçait avec succès de s'affranchir de la dépendance où elle se trouvait par rapport à l'industrie anglaise. Les colonies anglaises, comme le Canada et l'Australie, développaient leur industrie, avec l'aide de droits d'entrée protecteurs. Les pays d'Extrême- Orient, qui absorbaient la majeure partie des produits de l'industrie cotonnière anglaise, se mirent à partir de 1880 à construire leurs propres fabriques. Les filatures de Bombay ne firent pas seulement une sérieuse concurrence au Lancashire sur le marché de l'Inde orientale, mais elles s'emparèrent encore peu à peu de quelques importants marchés étrangers où jusque-là l'Angleterre avait été l'unique maîtresse. C'est ainsi que l'exportation du coton d'Angleterre en Chine et au Japon n'a presque pas augmenté à partir de 1875, alors que l'exportation de l'Inde orientale y progressait si fortement que le coton anglais ne formait plus qu'une minime partie du coton étranger

CHAP. I. L'INDUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE *23

sur les marchés eu question. Le coton de l'Inde orientale a presque complètement conquis le marché japonais et le marché chinois.

Tout à fait défavorah'e a été pour l'Angleterre la dernière orientation de la politique commerciale dans les différents pays. De 1870 à 1890, dans presque tous les pays disposant d'une industrie développée, — à l'exception de la Belgique et de la Hollande, — les tarifs douaniers furent révisés dans un esprit protectionniste. Les Etats-Unis ont par le tarif i\Jac-Kinley, qui n'a été que peu atténué par les réformes douanières postérieures, poussé le protectionnisme à l'extrême. Même quelques colonies anglaises se sont, comme il a été dit, protégées par des droits d'entrée élevés contre les produits de leur propre mère-patrie.

lui 1886, on institua en Angleterre une commission royale pour rechercher les causes de la stagnation des atïaires. La plupart des industriels entendus par la commission se plaignirent de la concurrence étrangère, en général, et de la concurrence allemande, en particulier. D'après ces dépositions les marchandises allemandes, belges et françaises n'avaient pas seulement chassé les produits anglais de nombreux marchés étrangers, mais elles étaient apparues dans une proportion menaçante même en Angleterre. Les fabricants anglais qui jadis avaient défié avec tant de confiance le monde entier et n'avaient sans cesse recherché qu'une chose, la liberté de la concurrence, ne peuvent maintenant pas défendre leur propre marché. Eux, les chevaliers du libre-échange, s'humilient à demander des droits d'entrée protecteurs, pour ne pas succomber devant l'assaut étranger. De 1880 à 1890, commence en Angleterre un mouvement en faveur du protectionnisme. Une minorité dans la commission dont il a été parlé, proposa directement et sans ambages de frapper les objets de fabrication étrangère de droits d'entrée ; la majorité fut moins résolue, mais elle se vit contrainte de faire la déclaration suivante : « En ce qui concerne la production des marchandises, —

lisons-nous dans le rapport officiel de la commission, — les avantages que nous avons sur l'Allemagne, si toutefois ils existent, sont très minimes ; et en ce qui concerne la connaissance du marché mondial, en ce qui concerne l'effort pour s'adapter aux conditions locales et s'établir d'une façon durable parlout où cela est possible, les Allemands commencent même à nous dépasser (\). »

La situation industrielle de l'Angleterre s'est surtout gàte'e dans les dernières dizaines d'années du siècle précédent. Puis, est intervenue une amélioration. On peut s'en rendre compte en consultant les chiffres suivants sur la production de la fonte et de la houille en Angleterre (2).

Années

Production de la

fonte (en millions

de tonnes)

Pourcentage de l'augmentation

Production

de la houille

(en million de

tonnes)

Pourcentage de l'augm ntation

35 Vo

Tout récemment encore l'Angleterre occupait le premier rang pour la production de la fonte, aujourd'hui elle n'occupe plus que le troisième, après les Etats-Unis et l'Allemagne. Voici les chiffres respectifs :

(1) Final Report of the Royal Commission appoinied to bxquire into the Dépression of Tradc and Industry, 1886, p. 20.

(2) D'après les statistiques de V United Kingdom et les suppléments de The Economist.

CHAP. I. L 'INDUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE

Années

Angleterre

EtaU-Unis

Allemagne

France

Russie

Dans l'industrie cotonnière la suprématie anglaise n'est pas encore ébranlée. Mais là encore on voit que l'augmentation, de la production est loin d'être en proportion de celle des autres pays, qui, venant après l'Angleterre, font peu à peu des progrès pour la rejoindre.

Nombre de broches pour la filature du coton {en millions).

Angleterre

Etats-Unis

Allemagne

Russ

En même temps, il est très intéressant de remarquer que l'industrie anglaise se met de plus en plus à travailler non pas pour le consommateur étranger, mais pour le producteur étranger. Car, dans l'exportation anglaise, les différents outils, c'est-à-dire les articles de production prennent la place des articles de consommation.

Dans la première moitié de xixe siècle les différents tissus ont été le principal objet de l'exportation anglaise. Aujourd'hui les produits métallurgiques, les machines et les •charbons prennent dans cette exportation une place de plus en plus grande. Voici quelques statistiques à ce •sujet :

PAUT. I.

L HISTOIRE DES CUISES

Exportation annuelle du Royaume-Uni, {en millions de livres sterling (I).

Années

Tissus de coton

Fer tiavaillé et non

travaillé (y compris

l>:s machinée')

Charbons-

Il y a eu un temps où l'exportation des objets fabriqués en coton avait atteint presque la moitié de l'ensemble de l'exportation. Maintenant les tissus de coton ne constituent pas le quart des marchandises exportées. De ce changement sedégagent deux constatations. D'abord, il y a là une conséquence de la décadence de la suprématie industrielle anglaise, le marché extérieur demande toujours moins à l'Angleterre de tissus et d'autres produits manufacturés allant directement à la consommation : chaque pays s'adresse à sa propre industrie. En même temps cependant, on demande davantage à l'Angleterre des machines, du fer brut etc., qui sont des moyens de production pour l'industrie rapidement développée des concurrents de l'Angleterre. Mais, en second lieu, ce changement, — la considérable augmentation relative de la demande de moyens de production au détriment de la demande d'objets de consommation, — n'est pas du tout particulier à l'Angleterre. Dans tous les pays industriels, nous apparaît le même phénomène ; partout le développement économique obe'it à la même loi fondamentale. L'industrie- minière qui crée pour l'industrie moderne des moyens de production, passe partout de plus en plus au premier plan. Ainsi, parla diminution relative dans l'expor-

(I) D'après les Statistical Abstracts for tlœ United Kingdom.

CHAP. I. i/lIS'DUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE 27

tatioa des produits britanniques immédiatement absorbés par la consommation, se manifeste aussi la loi fondamentale du développement capitaliste : plus la technique progresse, plus les objets de consommation diminuent d'importance en regard des moyens de production.

La consommation humaine joue un rôle de moins en moins considérable relativement à la consommation pro~ duclrice des moyens de production.

Le marché étranger est pour l'Angleterre d'une importance vitale. L'agriculture dans ce pays subit un recul, et ce n'est qu'une partie infime du territoire qui est utilisée pour la culture des céréales. Seul, l'écoulement des objets de fabrication sur le marché extérieur peut procurer à la population anglaise eans cesse croissante les aliments nécessaires que ne produit plus le sol anglais. Tant que l'Angleterre conservait sa suprématie industrielle sur tous les pays, cet état de choses n'avait pour elle rien de dangereux : l'Angleterre était devenue la fabrique du monde entier. De tous côtés elle recevait des matières premières et, après les avoir transformées en objets fabriqués, elle les renvoyait aux quatre coins de l'univers. Mais, tôt ou tard, la suprématie industrielle anglaise devait avoir une fin. En effet, quels avantages a l'Angleterre qui doivent rester fermés aux autres pays? Les principaux avantages dont a bénéficié et bénéficie l'industrie anglaise, sont la richesse colossale de l'Angleterre et l'incomparable habileté technique de l'ouvrier anglais. Mais les capitaux n'émigrent-ils pas encore plus facilement que les ouvriers? Dans les derniers temps, l'émigration des capitaux anglais s'est considérablement accrue. L'habileté technique de l'ouvrier anglais n'est pas non plus pour lui un monopole exclusif. L'ouvrier américain va môme jusqu'à le dépasser et l'ouvrier allemand le rejoint bien vite. Un avantage énorme au profit de l'Angleterre provenait autrefois de l'excellence de ses voies de communication. L'Angleterre est le pays où un réseau de chemins de fer a été le plus tôt créé et c'est une des

2M PART. I. L'HISTOlliE DES CRISES

causes de l'essor de l'industrie anglaise après 1850. Aujourd'hui, les voies ferre'es sont répandues dans le monde entier et ne sont nullement la propriété exclusive de l'Angleterre. Enfin le plus grand avantage naturel de l'Angleterre, sa richesse minérale (charbon et fer) est susceplible d' épuisement. Les avantages de l'Angleterre sur les autres pays ne peuvent donc dans le cours du développement économique mondial que diminuer.

Les pays qui produisent eux-mêmes les matières premières nécessaires à leur industrie ont un avantage énorme que rien ne peut compenser. L'Angleterre importe du coton de l'Inde orientale, le transforme en tissus et exporte de nouveau ceux-ci dans l'Inde orientale. Ces frais de double transport sont une prime naturelle en faveur de l'industrie indienne. Quoi d'étonnant que les fabriques de Bombay deviennent des concurrents de plus en plus dangereux du Lancashire?

Le plus fort concurrent de l'Angleterre, l'Allemagne, ne bat pas seulement les fabricants anglais sur son propre marché, le marché allemand, mais elle arrive à évincer l'Angleterre sur le marché des pays neutres et même sur le marché intérieur anglais. Tous ceux qui savent, vantent l'initiative et l'esprit industriel des fabricants et des commerçants allemands par opposition à l'obstination conservatrice des Anglais. Nombre de marchés ont été perdus pour les Anglais pour ce seul motif, parce qu'ils ne savaient pas s'adapter aux conditions particulières et aux besoins locaux, parce qu'ils ne modifiaient pas le modèle de marchandises devenu courant. Le monopole dont les Anglais ont longtemps joui sur le marché des marchandises leur a nui à eux-mêmes plus qu'à tout autre. Une longue suprématie conduit facilement à la nonchalence, — et c'est ce qui est arrivé en Angleterre. L'Allemagne qui a dû lutter pour conquérir chaque débouché nouveau, s'est créé un merveilleux ensemble d'institutions, ayant pour but de favoriser le commerce et l'industrie. On reconnaît que les consuls aile-

CHAP. I. l'i>DUSTRIE ANGLAISE AU XIXe SIECLE 29

mands sont les meilleurs du monde et il en est de même des commis-voyageurs et des représentants de commerce allemands, des socités allemandes pour le développement du commerce, des écoles commerciales et professionnelles allemandes, etc. Tout cela suffit pleinement à expliquer la prépondérance de l'Allemagne.

Le commerce anglais a reçu aussi d'un autre côté un coup très grave. L'évolution commerciale est en effet caractérisée par le fait que l'intermédiaire, le marchand en gros, est presque partout évincé : le producteur s'abouche directement avec Je marchand en détail et même parfois avec le consommateur. La commission royale de 1886, dont il a déjà été question, a recueilli à ce sujet de nombreux et instructifs documenls. Toute une série de témoins interrogés par la commission ont déclaré unanimement que les relations entre producteurs et consommateurs avaient une tendance à devenir de plus en plus directes (l). Cette tendance est très préjudiciable à l'Angleterre qui, vis-à-vis des autres pays, joue un rôle de négociant.

(1) Voici quelques-unes de ces dépositions : « Depuis ces derniers temps, on s'efforce plus que jamais de se passer d'intermédiaire. A Oldham, nous essayons autant que possible de rentrer en relations directes avec les producteurs de coton d'Amérique. A mon avis, la pratique a montré que les services de l'intermédiaire sont très onéreux; aussi bien leur rôle a été considérablement réduit (Déposition du secrétaire de laCotton Spiners Association. V. Andrew, Second Report on Trade Dépression. Minutes of Evidences. Q. 4358- 4359) : Question : « Vendez- vous vos produits (tissus de cotons) à des négociants (Exportateurs)?» — Réponse: « Nous expédions tout nous-mêmes. Notre bénéfice est si réduit que nous renonçons à l'intermédiaire des négociants et devons chercher à nous passer d'eux. Il y a quelques années, nous vendions tout ce que nous produisions à un négociant. Aujourd'hui, nous l'avons complètement mis de côté et nous exportonsnous-mêmes. (Déposition du fabricant A. Simpson, Q. 5673). Question : « Remarquez-vous un changement dans le mode de distribution des marchandises ?» — Réponse : « Oui, nous en remarquons un. Autrefois, notre maison était le canal qui distribuait les marchandises à ceux qui en avaient besoin. Mais

30 PAKT. 1. L'H18T01RE 1)KS CUISES

L'importance énorme de l'Angleterre dans le commerce mondial provenait de son rôle d'intermédiaire dans le commerce de l'Europe avec l'Orient et les autres pays extraeuropéens qui échangeaient leurs propres matières contre les produits de l'industrie européenne. Le coton d'Amérique, de l'Inde et d'Egypte, le café de l'Inde orientale, du Brésil et de l'Arabie, le thé et la soie de Chine et maints produits des tropiques n'arrivaient généralement en Europe que par des mains anglaises.

Londres et Liverpool étaient les entrepôts d'énormes quantités de marchandises qui passaient en transit par l'Angleterre. La tendance vers la réduction du commerce intermédiaire devait, en première ligne, avoir sa répercussion sur le commerce anglais (1).

La phase la plus récente dans l'évolution de l'industrie

aujourd'hui, fâcheusement pour nous, les relations directes entre producteurs et consommateurs deviennent de plus en plus fréquentes. Beaucoup de commerçants en détail qui auparavant s'adressaient à nous pour avoir les marchandises dont, ils avaient besoin s'abouchent directement avec les producteurs (Déposition du représentant d'une grande maison de vêtements en gros, G. Gribble. Q. 4070). » — Il y a 25 ans, le commerce avec New-York s'effectuait de la manière suivante : l'importateur (américain) achetait des marchandises (toiles) chez le fabricant ou même parfois non point chez celui-ci, mais dans une maison de commission de Manchester ou d'un grand centre... Ensuite venait le marchand en gros, qui achetait la marchandise de l'importateur, et la revendait aux commerçants eu détail... Aujourd'hui, l'importateur est, depuis longtemps déjà, disparu, le négociant en gros disparaît, lui aussi, rapidemment, et les commerçants en détail de New-York reçoivent la marchandise dont ils ont besoin, directement des fabricants (Déposition du fabricant de toile H. Reade. Q. 7038).

(1) Question : « Est-ce que dans les derniers temps une tendance s'est manifestée à se passer le plus possible d'intermédiaire dans les relations commerciales et notre commerce d'entrepùt en a-t-il souffert? » — « Parfaitement, la tendance naturelle des 20 dernières années a poussé à l'éviction de notre intermédiaire et cà l'établissement de relations directes entre le lieu de production et le continent. Le canal de Suez a énormément contribué au développement

CHAP. 1. L1.NDUSTR1E ANGLAISE AU XIXe SIECLE 3t

•anglaise est donc caractérisée par un ralentissement du progrès. L'extension du mode de production capitaliste dans le monde entier a amené un accroissement extraordinaire de la concurrence sur le marché mondial, et l'Angleterre n'a pas réussi à maintenir son ancienne hégémonie industrielle et commerciale.

du commerce direct, de sorte que l'Angleterre n'est déjà plus comme autrefois l'entrepôt des marchandises. » (Third Report on T D. M. of E., déposition de l'armateur Williamson. Q. 11191). Question : « Notre commerce d'entrepôt a-t-il périclité? » — Réponse : « Sans aucun doute, pour beaucoup de marchandises. Prenons par exemple le thé. Autrefois nous voyions beaucoup de polices d'assurance pour le thé transporté de Londres à Saint-Pétersbourg et importé directement de Chine à Londres. Aujourd'hui nous ne voyons, depuis longtemps, déjà, pas une seule police de ce genre : le thé va directement de Chine à Odessa. Prenons encore la soie. Autrefois elle était, sans exception aucune, dirigée d'Orient sur Londres, vendue sur le marché de Londres, et ce n'est que de là qu'une partie en était expédiée sur le continent, •à Lyon ou ailleurs ; tandis que dans les trois ou quatre dernières années, la soie est allée directement à Marseille et à Venise •et s'est dispersée de là sur le continent sans venir chez nous. Ou bien encore prenons le coton. J'ai été la semaine dernière à Liverpool et j'ai entendu des gens se plaindre de ce que les affaires ne marchent pas. On m'a dit qu'une branche commerciale était complètement disparue, celle qui consistait à acheter du coton sur le marché de Liverpool et à l'expédier soit en Russie, soit sur divers ports du continent ; aujourd'hui le coton est apporté directement des pays de production sur le continent » (Déposition de l'armateur W. Price, Q. 10072). Le déclin du commercé d'entrepôt de l'Angleterre est également attesté par les autres armateurs entendus par la commission (Devitt. Q. 10233-89. Caltrans, 11334. Scholefield. Q. 10848 et d'autres).

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