A SON CURE
au sujet d'une Diatribe publiée contre l'Évêque de Nevers (i)
WL m'est impossible, mon cher Curé, de faire votre àA commission. La brochure qui pique votre curiosité ^^) ne se trouve plus nulle part. Mais à force de l'entendre citer j'en ai retenu quelques phrases, que je vais transcrire pour vous donner une idée de l'ouvrage ; vous me permettrez seulement d'y joindre mes observations ; car jç ne veux pas que vous puissiez un instant douter de mon indignation contre l'auteur et ses malheureux partisans.
On s'étonne de voir un petit Bourgeois à la tête d'un Diocèse ! comme si les Apôtres avaient été des Rohan, ou des Montmorenci.
Il ne devait pas, dit-on, compter lui-même sur tant d' honneur , après l'aventure de son oncle (2). Pourquoi non, langues de vipères ? les fautes ne sont-elles pas personnelles ?
Son titre seul d'Ex- Jésuite, l'excluait de tout bénéfice à charge d'âmes. On ignore apparemment qu'un Evê-
( 1 ) Algr de Sôguiran.
( [ ) Chassé du Parlement d'Aix pour crime de faux.
que aujourd'hui n'est chargé que de la sienne, qui sou-' vent même ne l'inquiète guères.
Et le Ministre de la Feuille a bien manqué de prudence en ne se méfiant pas de cet esprit d' hypocrisie, d'orgueil, d'ambition, si justement reproché à la Société Proscrite. Quelle injuste prévention ! l'espèce pouvait mériter le sort qu'elle a subi ; mais la plupart des individus n'étaient dignes que de pitié.
Esprit que VEvéque de Nevers n'a que trop développé depuis : une inculpation de ce genre exigeait les preu-ÏÏ ves les plus fortes ; mais la logique de la méchanceté|'. n'est pas si scrupuleuse. Vous en allez juger : voici, i par exemple, sur quoi porte le reproche d'hypocrisie. |j
Une ravaudeuse du Carrefour de Bussy, réparant wn jour le pourpoint de Monseigneur, trouva dans les po- \ ches, je ne sais quelles lettres qui la scandaliser ent hor ri- [ blement. Frappé de ce ton affirmatif , j 'ai voulu question- ' ner la ravaudeuse. Le croiriez-vous, mon cher Curé ? Elle n'avait entendu de sa vie prononcer le nom de ;■, Séguiran. L'anecdote, qu'elle se rappelle très bien, , regarde un certain abbé Foel, qui disait, il y a quel- l ques années, la messe de six heures à Saint-André-des- { Arcs, et le soir, allait endosser les billets que la bonne ^ femme avait eu l'indiscrétion de lire ; et puis, fiez-vous l aux faiseurs de pamphlets (i) ! !
L'accusation d'orgueil n'est pas appuyée sur une base plus solide. Si le Prélat néglige un peu son cousingermain, ce n'est pas qu'il dédaigne le métier de Procureur au Châtelet, comme on voudrait l'insinuer. C'est uniquement parce qu'il n'est appelé dans la Capitale
« (i) J'apprends dans le moment, que Monseigneur se « nommait Foel avant d'avoir fait fortune, et qu'il disait « la messe de six heures à Saint-André-des-Arcs. Mais « le moyen de lui attribuer le reste de l'anecdote sur le « témoignage d'une femme, et de quelle femme ? »
uepour des occupations importantes qui ne lui laisent aucun loisir. Consultez le Mandement par lequel l permet aux Forgerons de son diocèse de manger u beurre, des œufs pendant le Carême de 1787 ; ous y trouverez ces propres termes : « De Paris ù nous sommes retenus pour les « affaires de Etat» (i) ; affaires qui, assurément, doivent passer vaut les affaires de famille.
Le faste et la magnificence sur lesquels on se récrie e sont pas trop conformes aux maximes de l'Evanile, j'en conviens entre nous, mon cher Curé ; mais ce .'est pas une raison pour taxer quelqu'un d'orgueil, au ontraire, rien ne marque peut-être plus de modestie, .a simplicité est la coquetterie du mérite, et rhomm.e ui cherche à distraire l'attention des spectateurs par !e frivoles décorations, ne peut, je crois, confesserplus ngénuement la mince opinion qu'il a de lui-même.
Pour la livrée et les armoiries de Monseigneur, je n'ai )oint approfondi si elles appartiennent en effet à sa amille, ou si son ayeul, qui était Tabellion à Riez, ,vait eu, comme tant d'autres, le secret de s'appro- )rier les titres d'autrui, en abusant de la ressemblance les noms. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que le ^rélat, loin de se targuer de cet héritage, a passé plus le quarante ans, sans songer à en jouir.
On veut aussi que, piqué d'entendre M. de la Rocheoucauld parler du Tiers-Etat avec respect, il se soit ;crié : « Monsieur le Duc, vous vous prosternez devant ;< un haillon (2) ». Mais je le demande à tout homme
( I ) « Bien des gens ont piûtcndu que ces paroles se ! trouvaient dans la fable du Coche cl de la Mouche. Pour ( moi, j'avoue que je ne les y ai jamais vues. »
(2) « Et que le Seigneur lui répondit : « Pourquoi pas, < si ce haillon cache des hommes ]ilus utiles souvent i que ceux qui ont un manteau ducal ou une soutane de i Prélat?»
impartial : est-il vraisemblable qu'un Evêque, et un Evêque né dans l'ordre des Plébéiens, ait tenu un ! pareil propos ? Ne l'aurait-on pas renfermé à Charenton pour le reste de ses jours ?
L'article de l'ambition est encore plus facile à réfuter. Ce petit intrigant, dit-on, aspire au Ministère. Je voudrais bien savoir à qui il en a fait confidence.
Toutes ses actions l'attestent. Oh ! les actions, je les récuse : ce sont des témoins à qui l'on fait dire tout ce que l'on veut !
Voyez, entr' autres, comment il s'est conduit dans la dernière assemblée des Notables ? Eh bien, je vois qu'il a cabale pour faire adopter l'opinion qui lui paraissait la plus raisonnable. Qu'est-ce qu'il y a là-dedans d'ex- j traordinaire ?
Avec quel art il a su ménager les intérêts de ceux qui pouvaient favoriser ses prétentions secrètes ! Point du tout, car il a ouvertement combattu l'avis du généreux Protecteur (i) qui l'avait tiré de son grenier, et qui lui a sauvé le désagrément de n'être qu'un Porte- Dieu.
En rédigeant les motifs des Douze (2) ne semblait-il pas dire aux deux Ordres privilégiés : <<-Je vous sacrifie, gratis, le Tiers-Etat, où j'ai tous mes parents. Que ne devez-vouspas attendre demareconnaissance,sivous obtenez que je sois admis au Conseil ? Calomnie, mon cher Curé. Voilà comme on traite les hommes bienfaisans qui osent s'élever contre les préjugés de la multitude.
Si Monseigneur était réellement dévoré de l'ambition qu'on lui suppose, aurait-il agi comme il a fait ? Ignore-t-il que c'est l'opinion publique qui nomme à
(i) M. l'Archevêque de Navbonne.
(2) D'où lui est venu le sobriquet d'^c^mzms^yaîiJîïr à la^
Douzaine. II faut être Français pour se permettre des;
calembours dans une matière aussi sérieuse. ]
DE GVYOr SAINTE-HÉLÈNE
présent les ministres ? Cependant, il ne s'est point soucié de se la rendre favorable : que dis-je ? il l'a bravée, plutôt que d'abandonner la constitution de la Monarchie, et les formes régulières de 1614. Enfin, et cet argument me paraît sans réplique, si ce défenseur intrépide des bons principes avait eu d'autre but que celui de remplir le devoir de sa conscience, il aurait accaparé les suffrages de son Clergé, afin d'être député aux Etats-Généraux, ce qui l'aurait rapproché delà Cour, lui aurait fourni mille occasions de déployer ses talens, de former un parti redoutable, et de miner sourdement l'homme dont il aurait envié le pouv^oir. Aulieu de s'assurer cette ressource, il a tellement choqué les cerveaux étroits de son Diocèse, qu'un curé à portion congrue, refuserait maintenant de voter en sa faveur, dans la crainte de passer pour traître envers la patrie. Et l'on soutiendra que Monseigneur est ambitieux ! Plaisans raisonneurs, vous vous y connaissez !
Je m'aperçois, an peo tard, mon cher Curé, que ma Lettre passe les bornes ordinaires. Le sujet m'a entraîné plus loin que je ne comptais d'abord. S'il vous intéresse, marquez-le moi. Je vous donnerai la suite ; car il s'en faut bien que mon répertoire soit épuisé.
Agréez, je vous prie, les assurances du respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, mon cher Curé,
Votre très humble et très obéissant serviteur :
Benoit de Sologne.
A Paris, le 12 janvier 1789.
Nota. — Cette Lettre, imprimée sur 4 feuillets in- 12, a été brochée avec les notes manuscrites de Guyot Sainte-Hélène (2^ volume, p. 132), concernant les Evêques de Nevcrs. Dans le blanc qui entoure le libellé de la première page de cette Lettre on lit cette note écrite de la main même de Guyot Sainte-Hélène :
«Cette Lettre m'a été imputée. J'en ay écrit àl'Evêque de Nevers, qui, quoi qu'il ne m'aimât pas, à beaucoup près, me connoissoit assez (d'après l'affaire des Minimes de Nevers que je lui ay fait manquer et où il m'avoit trouvé dix fois luy résistant en face) (i), que je n'étois point homme à l'assassiner sur le grand chemin comme le fait cette Lettre. Ambitieux, il l'étoit, mais il étoit à la tête d'un Diocèse; il falloit au moins respecter sa place : on eût dû le ruiner autrement. Les moyens de cette Lettre sont affreux et ne sont point permis à un honnête homme. J 'avais cent lettres de l'Evêque et du duc de Nevers : elles prouvoicnt leurs caractères dangereux : je les ay brûlées. J'ai cru devoir le taire pour leur sûreté encore plus que pour leur honneur. On m'avoit prié, pressé, tourmenté pour donner des notes sur le compte du Duc de Nivernois (2).
« L'évêque Séguiran est mort quelques jours avant l'ouverture des Etats-Généraux (3). »
( I ) L'autour a dû omettre ces mots : pour savoir, qiu sont nécessaires pour l'intelligence de la phrase.
(2) Note à rapprocher de celle qui se trouve à la suite de la Dédicace que Guyot Ste-Hélène projeta de faire au Duc de Nevers de son commentaire de la Coutume de Nivernois.
(3) Il circula sur la mort de M. de Séguiran les bruits les plus étranges.
D'après les uns il fut assassiné {Les Martyrs delà foi pendant la Révolution française, de l'abbé Guillon, 18 12) ou tué en duel d'après les autres {Annuaire de la Nièvre, 1845). Il est sans doute m.ort d'un refroidissement et d'un excès de fatigue {Archives des Sœurs de la Charité de Nevers).
Guyot Sainte-Hélène, qui n'aimait pas l'évêque, comme on peut le voir, ne se fait pas l'écho de tous ces bruits tendancieux.