DEUXIÈME PARTIE
« Si, lors de la convocation où l'on nous a si mal reçus, vous aviez, mes Enfans, cruFleurimond Bondon ; si après vous être enfuis avec moi, vous ne fussiez pas restés les bras croisés comme des aumailles mis en four-
rière, jamais l'arrêt dudit jour 2 mars n'eût eu son exécution entière ; vous y eussiez flanqué une bonne opposition et le Duché se fut trouvé à cul.
« On ne vous écoutera pas, me faisiez-vous ! » « Bon ! Le Roi écoute tout le monde, vous répon- « dois-je. » Mais on ne voulut pas alors suivre mes avis, de sorte que je fus obligé de mettre la bride sur le col à la fortune ; et, en vous recommandant à tous les saints et saintes du Paradis, de m'en rapporter à la providence.
« Vraiment, si vous vous étiez avisés d'écrire à Sa Majesté par la poste et de lui dire : « Sire, nous pre- « nous la liberté de vous écrire ces lignes pour nous « informer de l'état de votre santé et vous dire, etc. » ; je crois bien que çauroit été autant de peine perdue ; mais si vous m'aviez député, moi, comme je le voulois, attendu que face de chrétien fait vertu, je vous aurois, sur-le-champ, mis soixante lieues derrière mes talons et, arrivé au château de Versailles, j'aurois tant fait de queue et de teste que j'aurois trouvé ma propice pour parler au Roy et je luy aurois dit, sans autre faconde, que celle de ma nature et le cœur sur la main :
« Grand -Aubergiste de tous les cœurs français (i) sans en excepter im seul. Monarque que nous adorons tous parce que vous le méritez encore plus que cela ne vous est dû par l'élévation de votre poste, qui est entre le ciel et la terre, le corps des habitans de Mouësse, prosterné aux pieds de Votre digne Majesté en la personne de Fleurimond Bondon, que vous voyez icy céans, en toute humblesse et componction, vous représente très respectueusement que jamais Roi n'a
(i) Expression à rapprocher de celle employée par Jacques-François de Sainte-Marie dans ses Lettres de
eu pour le bonheur de ses peuples de vues aussi bienfaisantes que les vôtres ; mais, Sire, si barbe bien étiivée est à demy faite, ça ne suffit pas ; encore faut-il faire l'autre moitié, et comme un bon avertj^ en vaut deux, permettez que je vous informe que l'on va estropier à Nevers tout ce que vous voulez faire de bien dans votre royaume.
« Si la justice du Seigneur nous convoque, comme le veut un arrêt de votre Conseil que vous ne connoissez probablement pas et non pas votre bailliage royal de Nivernois séant à Saint-Pierre-le-Moûtier, autant vaut que Votre Majesté ne mette pas la main à la pâte. Nos cahiers. Sire, seront immanquablement bâtis de façon qu'il n'y aura pas un mot de nos plaintes qui y soit couché, et les Etats-Généraux n'y trouvant que des choses banales nous croiront des François simplement malheureux com.me les autres, tandis que tant s'en faut qu'au contraire.
« Que Votre Majesté m.édicamente donc elle-même et au plus tôt cette affaire qui déjà tourne au bésaigre (i). Autrement, il ne faut pas espérer. Sire, que nous cessions d'être traités comme de francs-taupins (2), que nous remontions jamais sur notre bête, ny que Noël que l'on chante tant, arrive jamais pour nous.
« C'est pour cela que quoique vous faisiez {sic), je remets dans les mains de Votre majestueuse grandeur, ce petit mémoire in-folio que j'ay fait écrire sous les charniers des saints Innocens.
« Comme nous y avons (débondé) sur le principal, vous y verrez en gros de quoi retourne la triomphe (s/ c).
« Je crains, Sire, de vous déranger, Dieu vous gard'; notre père, sûrs que Vous songez très continuellement
(i) Bésaigre, bisaigre, qui va se gâter.
(2) Gens de guerre étrangers dont on faisait peu de cas.
à VOS enfans, il n'y a place presque que pour vous dans leurs litanies.
« Dans le mémoire remis à Sa Majesté, il y auroit eu escrit en teste : Liste générale de certaines plaintes des habitans de Mouesse, paroisse de Saint -Lazare, près Nevers en Nivernois, à l'endroit de Monseigneur le Duc de Nivernois, notre très redoutable et très honoré Seigneur et ses gens, le tout par articles, remis au Roi, en main propre, par son très humble et très obéissant serviteur et très fidèle sujet, Fleurimond Bondon, député desdits habitans pour cette affaire.
« Ensuite on y auroit lu :
« Item et premièrement d'abord, vous sera posé sous les yeux. Sire, qu'un gouverneur de Nivernois est une cinquième roue à un carrosse et cela est si tellement vrai, que depuis vingt ans en ça que Monseigneur le duc de Nivernois nous gouverne à ce qu'on dit, on ne l'a encore apperçû qu'une seule fois dans les chemins de la Province, lors qu'il vint voir à la mort de son père, ce que c'étoit que son héritage. Stapendant ce gouvernement emporte avec lui de bons gros appointemens qui doivent faire un bon gros defecit dans le coffre de Votre Majesté et ce défecit nous le comblons à force de misères. Voilà déjà, Sire, une bonne réforme à faire. Votre boursicot s'en portera mieux et nous aussi. Et vogue la galère, toujours pêche qui en prend un.
« Item et deuxièmement, vous sera ramenteu (i), Sire, que, dans tous les cas, les gouverneurs des Provinces n'ont été inventés parles Majestés de vos chers Pères que pour brider la puissance des Seigneurs foirains, défendre vos sujets et recevoir leurs plaintes à rencontre desdits Seigneurs; par quoiqu'im Seigneur
(i ) Du verbe ranientevoir, se rappeler, o 96 o
DE GUYOT SAIXTE-HÉLÈNE
quelconque ne peut être gouverneur de la province où est située sa seigneurie parce que c'est li\Ter le troupeau au loup.
« Jugez, Votre Majesté, jugez combien votre Royaume est sens dessus dessous, sens devant derrière, puis qu'aujourd'huy notre Seigneur étant notre Gouverneur, il faut que nous nous plaignions à celui dont nous avons à nous plaindre, et que vous n'avez pas à vous un seul officier dans le Duché qui ait l'œil sur cequi s'y passe. Aussy, outre que, sur le pied où les choses y sont, ça sent le gouvernement féodal à pleine gorge, c'est qu'on vous y prend, tout comme à nous, tout ce que l'on peut. Et voilà, Sire, un mal auquel il faut promptement mettre un emplâtre de pierre infernale, dans le cas où Votre Majesté persisterait à nous faire gouverner.
« Item et troisièmement, chacun le sien, le diable n'y a rien. Stapendant, Sire, en vertu de lettres patentes, surprises soit à Votre Majesté, soit à vos cayons. Monseigneur perçoit des droits sur la rivière de Loire. A propos de quoy ? C'est ce que ny lui ny ses gens ne peuvent nous dire et quand on en trouveroit la raison, je ne vous en assurerois pas moins que ny Votre Majesté, ny vos cayons, n'avez pu aliéner sous quelque prétexte que ce soit, vos droits sur une rivière royale, parce que ces droits apartiennent à votre couronne qui seule peut les posséder et en jouir ; aussy nous espérons. Sire, que d'après cecy, vous les reprendrez pour d'autant diminuer les impôts que Monseigneur ne paye sûrement pas comme il devroit, lors que nous les payons sûrement plus que nous ne pouvons .
« Item et quatrièmement. Il faut absolument être Roy de France pour en ce Royaume faire des jurandes et y établir des communautés d'artisans. Stapendant, il n'est plus question de Votre Majesté en Nivcrnois
à cet égard. Ce droit qui tient à votre couronne, Sire, encore plus que la chair aux os puis qu'il est de son essence, de manière qu'il en est une partie sans laquelle la Royauté ne seroit pas parfaite, ce droit vous y avez vous-même renoncé, comme si cela vous eut été possible, et vous en avez gratifié Monseigneur de Nivernois. Vous n'en savez probablement rien, mais ça n'en est pas moins exactement vrai.
« Nous savons bien que pour en être arrivé jusques là, Monseigneur aura parlé de ses vieux papiers et de sa possession, mais qu'est-ce que c'est que ça ? Ça fait pitié : tenez, Sire, ces papiers et cette possession que le Parlement a toujours interrompue à coups d'arrêts qu'il seroit trop long de vous réciter, Monseigneur les doit aux mitrons et sabrenas de ses bonnes villes de Nevers et de Clamecy (i).
« Anciennement, ces pauvres gens trembloient à ce qu'il paroît devant leur seigneur d'alors, tout autant que nous ferions devant le nôtre d'aprésent si nous le voyions. Ils s'avisèrent de demander des lettres de jurandes à ceux d'alors ; et crac ceux-cy prirent l'occasion par les cheveux ; et, par un abus énorme, ne manquèrent pas de les leur accorder, Ainsy ce sont les boulangers et les savetiers de Nevers et de Clamecy 'qui, par leur fait, vous ont ôté votre droit royal pour le conférer à Monseigneur, et ça passeroit plus longtems ?
« Oh ! si vous ne revenez pas sur vos pas. Sire, Monseigneur battera bientôt monnoye parce qu'il l'a battue, il prendra la garde des Eglises, parce qu'il l'a eue, il fera la guerre, il fera la paix parce qu'il les a faites, il amortira parce qu'il a amorty, il fera grâce, rémission, bâtira des châteaux, des forteresses et des villes, accor-
(i ) Mitrons, ouvriers boulangers. — Sabrenas, personne qui travaille vite et grossièrement.
dera foires et marchés, légitimera, naturalisera, s'appliquera le droit d'aubaine et par là-dessus annoblira, parce qu'avec ses vieux papiers il prétend avoir fait jadis de tout cela, gardant le silence sur les condamnations qu'il a essuyées à cet égard, les défenses qui luy ont été faites et les amendes prononcées contre lui dont il doit avoir quittance.
« Comme le tems passé n'est plus et que Dieu nous préserve de le revoir, vu qu'en France il y avoit alors autant de Rois que de Seigneurs, Votre Majesté est très humblement suppliée de reprendre son droit de jurande dont le produit bouchera toujours un trou et empêchera toujours d'autant que, si nous tirons le Diable par la queue, ladite queue dudit Diable ne nous vienne à la main.
« Item et cinquièmement. Il en est de même. Sire, à l'égard des offices royaux. Sera remembré à Votre Majesté que, depuis plus de cent ans, de père en fils. Monseigneur plaidoit en Votre Conseil contre vos notaires royaux résidans à Nevers. Il prétendoit nommer à leurs offices et en percevoir les droits casuels ; mais à bon chat, bon rat : vos notaires lui ripostoient que, comme les offices seigneuriaux apartenoient en entier aux Seigneurs avec toute leur pertintaille, il devoit en être de mesme des offices royaux qui, en tout et pour tout, dévoient appartenir au Roi ; et il falloit bien. Sire, que cette raison fut assommante puisque quelque puissance qu'ayent toujours eu nos Seigneurs les Ducs de Nevers clans vos Conseils, ils n'ont jamais osé faire juger ce procès, peur d'accident.
« Mais, comme tout chemin mène à Rome et que le plus long est souvent le plus sûr, il est arrivé que si vos anciens notaires ont tenu bon, ceux qui les ont remplacés à l'heure qu il est ont fait flecfaniits gemia. et sur-le-champ pour levatc est sortie en 1775 une tran-
saction faite à votre préjudice, entre Monseigneur et vos notaires de Nevers, suivant laquelle il ne peut plus y avoir de notaires royaux à Nevers qu'autant qu'il prendra des patentes de Monseigneur.
« Comme Votre Majesté a patenté cette opération, cela fait, Sire, au jour d'aujourd'huy, que l'on vous a fait renoncer au droit d'avoir des officiers qui ne tiennent leur état que de vous, qui ne soient qu'à vous et qui n'existent que par vous : que contre toutes les ordonnances on vous a fait permettre que l'on fût tout à la fois officier royal et officier seigneurial : que l'on vous a fait confondre vos droits royaux avec ceux d'un seigneur dans la personne de ces notaires qui, à moitié royaux et à moitié seigneuriaux, ont finy , par être des amphibies ou espèces d'animaux semblables à ceux qui ne sont ni chair ni poisson ; que vous ne pouvez plus avoir de notaires royaux à Nevers si Monseigneur n'y consent ; qu'enfin, en authorisant Monseigneur à percevoir les droits casuels des offices royaux, vous vous privez d'un revenu assez considérable et tout cela sans motif comme sans raison. Par quoi, abus à réformer ; et cet abus est d'autant plus de conséquence que, si on le joint à une multitude d'autres qui existent et qui rendent les gens de votre domaine tout ébaubis, on ne connoîtra bientôt plus Votre Majesté dans le Nivernois oîi l'on saura seulement que Monseigneur vous en fait jusqu'à présent la foi et hommage, quand c'est le cas.
« Item et sixièmement, est-ce qu'en 1773 on n'a pas engagé Votre Majesté à donner à Monseigneur la ferme des huit sols pour livre dans son Duché ? Mais, Sire, outre qu'une ferme ne va pas à Monseigneur, outre que ce n'est autre chose qu'une manière, un viroleau, un détour pris pour, petit à petit, vous faire disparaître de dessus l'orion du Nivernois, et accoutumer un peu plus le manant à toujours trouver partout
DE GUYOT SAINTE-HÉLkNE
le droit de Monseigneur, c'est qu'il en reçoit peut-être trente fois autant que les 800 livres qu'il vous en paye chacun an.
« Voilà, Sire, voilà coinme autour de Votre Majesté il pleut dans toutes les ccuelles, tandis que la vôtre reste à sec. Jarnicoton (i) ! Si convenances vainquent loi ce ne doit pas être au préjudice de vos malheureux sujets et vous savez cela mieux que nous, Votre Majesté. Cessez donc ce bail à ferme, nous vous en supplions et cela est d'autant plus juste que votre revenu augmentant, il faudra bien que notre misère diminue.
Item et septièmement. Monseigneur, depuis l'autre moisson, a imaginé de titulerson bailliage seigneurial de Nevers de Bailliage provincial de Nivernais ; et, Sire, ça ne vaut rien, c'est im abus considérable et ça parle tout seul.
«D'abord voilà une titulation de nouvelle fabrique. Ce n'est pas vous qui l'avez inventée, pour le coup vous ne l'avez pas autorisée, on n'a pas daigné vous la faire autoriser. Elle n'est donc pas de recette.
« Ensuite, comment auroit-il été possible de vous la faire autoriser? Un bailliage provincial, m'est avis, est celui qui justicie toute une province sans exception ; mais, loin que le bailliage seigneurial de Nevers justicie tout le Nivernois, c'est que Votre Majesté, par son bailliage royal de Saint-Pierre-le-Moûtier justicie, dans les principaux cas, la totalité de cette province ; c'est que Votre Majesté dans les cas ordinaires, en justicie à peu près la moitié, puisque s'il y a vingt villes en Nivernois, dix vous appartiennent en toute justice et que, tout compté, tout rabattu, votre territoire est pour le moins aussy grand que celuy du Duché, quoi-
(i) Jarnicoton, sorte de jurement assez semblable à cchii de Jarnidicu qu'on emploie dans certaines provinces.
que le bailliage ducal domine sur uii plus grand nombre de justices et de fiefs.
« Il ne faut pas, Votre Majesté, souffrir davantage cette étiquette de provincial au bailliage seigneurial de Nevers, puisqu'il n'a pas le pied fait pour ça quoique ça put lui rendre la jambe mieux faite ; puisque si cette étiquette peut convenir à quelque siège en Nivernois, c'est sans contredit au siège royal établi à Saint- Pierre-le-Moûtier.
« Aboutons à cela que vous devez d'autant moins souffrir cette situation que c'est une tache d'huile qui s'aggrandira et qui n'a été faite que pour s'aggrandir.
« Item et huitièmement. Comme l'appétit vient en mangeant, c'est que Monseigneur, non content de tituler sa justice provinciale, prétend par là-dessus qu'il a le droit de changer à gogo l'administration de la justice et police de ses bonnes villes, et défenses à Votre Majesté, Sire, d'en faire davantage. Ce n'est pas là une histoire, car c'est moulé partout sous la date du 4 septembre 1780 et c'est Monseigneur qui l'a fait mouler lui-même, par quoi, quoi que ça n'eût pas été chalemé (i), publié, tambouriné, trompette, ça n'en est pas moins vrai et Fleurimond Bondon n'en est pas moins foitable (2).
« Vraiment, si Monseigneur faisoit ça uniquement pour soulager Votre Majesté, son principe. Sire, vaudroit de l'or ; mais non contrestant (3) seroit toujours question de savoir si tout bon que seroit le principe, on pourroit en user sans vous en dire quatre mots et vous, Sire, en faire écrire au moins deux lignes ; mais comme il le fait miiquement parce qu'il veut en avoir le droit, ho ! c'est trop violent. Ouest -ce que votre autorité
(i) Chalemé ou chalumé, crié, publié.
(2) Foitable, passible du fouet.
(3) Signifie : nonobstant, malgré...
dcviendroit parmi nous autres Nivernois ? Bientôt ça nous feroit deux législateurs pour un. Stapendant nous ne devons avoir qu'un Dieu, un Roi et une Loi ; stapendant il ne faut qu'un prédicateur dans une chaire et c'est à vous seul à l'occuper. Occupez-la donc, Sire, et ne souffrez pas qu'un autre y monte, mesme en votre absence, dussiez-vous le faire jetter par dessus la balustrade ; autrement, je vous le dis et vous le dénonce. Sire, voilà le gouvernement féodal tout craché qui arrive au grand galop dans le Nivernois, et à ce que vous savez tout aussy bien que nous et peut-être mieux ça signifie qu'autant de Seigneurs, autant de Rois : que nous n'aurons plus le bonheur d'avoir aucun rapport avec Votre Majesté ; que nous n'aurons plus l'honneur de lui donner notre sang, notre vie et notre argent ; qu'il nous sera même défendu de l'aimer qu'avec l'agrément, sous la permission, de la manière et autant de tems qu'il plaira à Monseigneur ; et comme ce n'est là, Sire, ny votre compte ny le nôtre, nous supplions Votre Majesté de médiciner ça.
« Item et neuvièmement. Suivant une autre patente que Monseigneur a encore lui-même fait imprimer et mouler dans la date du 24 juillet 1780, Monseigneur déclare qu'il permet à son bailliage seigneurial de Nevcrs, d'user avec franchise du privilège qu'il a de lui faire des représentations sur l'administration de la justice, et il faudroit bien être mauclerc (i)si on n'en induisoit pas que voilà les fondemens d'un Parlementeau tout jettes à Nevers, Votre Majesté n'ayant déjà presque plus rien à voir clans ce paj's en ce qui regarde les droits royaux, sevrée de ce qui regarde la ri\nère, les jurandes, les offices et la justice, si vous
( 1 ) îMaiiclerc, mauvais clerc que l'on tenait pour bête stupide.
voulez, Sire, qu'il vous y reste au moins l'appeau (i) des jugemens, depêchez-vous d'enrayer tout ça, car petit à petit l'oiseau fait son nid, maille à maille se fait l'aubergeon et voilà déjà du tems qu'on travaille à tout ça.
« Item et dixièmement. Un autre abus règne dans les justices de Monseigneur et nous devons, Sire, en informer Votre Majesté pour qu'une bonne fois elle y mette fin.
« Nous avons de bons juges, ah ! de bien bons juges, Dieumercy! au moins tout le monde le dit (2) et je le signerois de mon sang ; voyez-vous, Sire. Leur conscience est à eux, ça ne la vend pas comme la viande sur le banc, ça ne vous feroit pas ce qu'on apelle la plus petite injustice pour un mont d'or. C'est beau. Votre Majesté, peut-être que c'est rare, mais tant pis ! Hé bien, ça ne plaît pas toujours aux limiers de la seigneurie ; ces limiers aboyent comme des enragés. Que fait-on alors ? nos braves juges sont dénoncés à Monseigneur comme ses ennemis, comme ne valant pas les quatre fers d'un chien, au moins comme n'étant bons ny à rôtir ny à bouillir ; et zeste, un beau matin arrive par la poste une pancarte qui dit : Tant tenu, tant payé et je te casse, signé « Le Duc de Nivernais » ; et plus bas : « Par Monseigneur : Fistamherg ■>> ; et encore plus bas : « Visaye : Doloret » ; ce qui fait qu'à la face de tout le pays stupéfait et consterné tout à la fois, voilà nos juges déposés comme des gredins, quoiqu'ils soient les plus honnêtes gens du monde.
« Monseigneur dira bien. Sire, il dira bien qu'il a ce droit-là; que des arrêts l'ont jugé (3). Nous savons tout
(i) Appeau, mis pour appel.
(2) Mot surchargé, l'auteur ayant commencé par écrire : cr. probablement croit.
(3) Voir dans les lettres de J.-F. Sainte-Marie l'arrêt
ça. Mais comment se fait -il qu'il puisse déposséder, uniquement parce que cela lui plaît, des juges qui lui payent un plein sac de droits pour se racheter de cette avanie ! ça n'est pas juste, aussi ne le faites-vous pas. Votre Majesté, sur vos terres, quoique les provisions que vous donnez, portent comme celles de Monseigneur le tant qu'il nous plaira qui est le mot sur lequel il appuyé la susdite avance.
« D'un autre côté, il faut avouer que si c'est fort embarrassant pour ces juges, ça ne l'est pas moins pour nous. En effet, Sire, si ayant toujours leur bonnet de nuit dans leurs poches, ils craignent à chaque pas qu'ils font, de s'entendre dire : «A bas du siège, à bas la robbe, tu n'as plus d'état, cherches-en un autre, quoique tu ayes cinquante ou soixante ans, que tu sois dans l'impossibilité d'en trouver, il me plaît de te faire mourir de faim et mépriser pour te récompenser des services que depuis trente ans tu as rendus à mes justiciables. » Nous, nous avons toujours peur de leur voir substituer de ces ostrogoths qui méprisent des règles qu'ils ne lisent pas et tenant qu'il vaut mieux être marteau qu'enclume, s'entendront comme larrons en foire avec les susdits limiers, nous jugeront sur l'étiquette du sac quand il s'agira de l'intérêt de laseigneurie et nous feront toujours payer les pots sans s'inquiéter qui les aura cassés.
« Item et unzièmement. Monseigneur, depuis son joyeux avènement au Duché a mis sur pied une légion d'officiers de toute nature jusqu'alors inconnus et presque tous ailevains (i) ; c'est une inondation dans le Nivernois, où défenses sont faites de faire un pas,
de 1696 interdisant aux officiers du bailliage de demander désormais la fusion de leurs charges avec celles des officiers du Duché.
(i) Ailevains, ailcvans ou ailcvins, enfants trouvés.
tant petit soit-il, sans en rencontrer plus ou moins des grands, des petits, des moyens et de tous les étages dans votre chemin.
« Nous nous plaignons, Sire, de cette nouveauté préjudiciable à la province dans laquelle, à vous parler net et franchement, autant vaudroit avoir envoyé une armée de sauterelles en garnison.
« Monseigneur dira bien que c'est lui qui paye tous ces gens-là, mais si c'est vrai, il n'y paroit pas et ça ne suffit pas.
« Tout le monde sait que multiplication d'officiers est oppression du peuple. C'est pas moi qui l'invente, ça se disoit déjà du temps de M. Plante qui faisoit des comédies au tems jadis : Multitudo imper atorwn curiani perdidit.
« Personne n'ignore que tout saint de cet acabit veut sa chandelle ; qu'autrement il devient raboteux, coriace, rigri (i), saugrenu, haineux, sarrazin, loupgaroû, satenas (2) ; qu'avec lui il n'y a qu'horion, reguignade, mal-encontre et méchef ; qu'il fait par état du pis qu'il peut et qu'il est de ces bœufs dont parle un certain vieux poëte assez connu, à qui on étoit obligé de mettre du foin aux cornes : Fœnum hahet, in cornu, ce qui veut dire aujourd'huy : « Il met du foin dans « ses bottes, prenez garde àluy, prenez garde à vous ! »
« D'ailleurs, ça vous a des mains au bout des bras et l'on conçoit du reste que c'est d'autant mieux pour s'en servir qu'avec des estomacs d'autruche, on n'engraisse pas quand on avale que des malédictions si on ne se pourvoit pas d'ailleurs.
« Délivrez-nous donc, Sire, de toute cette race-là, il est tems, il est plus que tems, si Votre Majesté veut que nous conservions la peau et les os qui nous
(i) Rigri, sot, vilain.
(2) Ou Satanas, nom donné par plaisanterie à Satan.
DE GUYOT SAINTE-HÉlJiNE
restent. Il n'y a que vous, Sire, qui puissiez extirper cette engeance malfaisante, mais dépêchez-vous, Sire, dépêchez-vous ; nous ne pouvons trop vous le répéter, parce que qui a bû boira, parce que qui a pris un veau entreprend sur-le-champ de prendre un bœuf, et surtout ne craignez de toucher et d'appuyer là-dessus puisque suivant ce que dit im grand homme (i) qui s'y connoissoit bien et dont vous avez sûrement entendu parler : Asinus esuriens fusteni negligit, ce qui veut dire, — car, mes enfans, vous n'entendez pas le latin et c'est peut-être tant mieux pour votre repos : notre père Adam ne l'entendoit pas davantage et ne s'en portoit que mieux, aussi cela vous a vécu!... — ce qui veut dire que le bâton ne fait pas peur à ces gens-là qui sont capables de s'en faire un m.oyen pour vivre. C'est entendu, n'est-ce pas ?
« Item et douzièmem.ent. Suivant le droit de Cisteyeaux et qui pis est suivant ime belle et bonne charte de l'année 1231, dont l'original est à l'Hôtel de ville, si on ne l'y a pas pris, mais qui, en tout cas, est moulépartout, bien congrcé, bien assenti, bien sermenté par tous les précurseurs de Monseigneur ; sauf ceux de sa famille, les habitans de Nevers ont droit d'élire leurs prud'hommes ou officiers municipaux. Hé bien ! Sire; Monseigneur ne veut pas de ça. Malgré la ligence (2) respective qu'il y a à cet égard, laquelle devroit être sempiternelle. Monseigneur a changé cette vieillerie, et quoique Monseigneur son cher père, eût commencé par se faire condamner à votre Conseil, il a tant tourné, tant viré qu'à force d'arrêts de ce mesme Conseil et de lettres patentes il
(i) En marge, en face la ligne figure le mot : Aristote. (2) Ou ligancc, ligeance, leyence, état de celui qui est lié à son seigneur.
est même venu à bout de nous donner notre maire et ce n'est pas le Pérou.
« Cette bonté en avant, Votre Majesté ne doute pas que Monseigneur donne la préférence à ses officiers : ainsy fait-il ; aussi notre maire actuel est-il le gendre de son ancien receveur, de sorte que non seulement Monseigneur sait tout ce qui se passe à l'Hôtel de ville, mais qu'on ne s'y assemble qu'à lêche-doigt, qu'on ne délibère que sur ce qui plaît à Monseigneur, et que si vous ne parlez pas comme il lui convient : crac, vous voilà sur le papier rouge ; et c'est comme autant de condamné aux galères, parce que vous devenez le jacquemart (i) de ces Messieurs qui ne cherchent que playes et bosses et vous en font quand ils n'en trouvent point.
« Item et treizièm.ement. Comme la susdite ville de Nevers, d'après la susdite charte, a des droits à soutenir continuellemxent et jour et nuit contre mondit Seigneur, m'est avis, Sire, que les officiers de celui -cy ne peuvent pas être les officiers de celle-là. Je me fonde sur ce qu'il est écrit qu'on ne peut servir deux maîtres et qu'on ne peut être avocat pour et contre.
«Outre ça jeremarqueque, dans ce qui com.pose ordinairement le gouvernement de notre ville, et surtout quand il y a quelque bon coup à tirer contre elle, il se trouve toujours foison de gens du Duché parmi les officiers municipaux qui, joints au susdit maire doivent nécessairement emporter la balance et faire baisser pavillon à la susdite pauvre ville qui se trouve sans défense, à moins qu'on ne leur suppose une grâce particulière qui leur arriveroit justement à point de la part du père Eternel.
«Mais comme les miracles. Sire, n'ont pas grandem.ent lieu, surtout en fait d'administration municipale ;
( I ) Exposé à la risée des autres, o io8 o
( oinme il y paroît particulièrement chez nous ; aussy l'âne du commun y est presque tout débâté et ça fait que nous supplions Votre Majesté de nous remettre dans notre susdite chartre [sic). Quoique ça soit un peu tard, vaut mieux tard que jamais.
« Item et quatorzièmement, tout le monde dit que Monseigneur devoit une rente de 8.000 livres à notre Hôtel-Dieu de Nevers, avec les arrérages depuis douze ou quinze ans, lorsqu'il fit un procès au susdit Hôtel- Dieu.
« On ajoute que feu Monseigneur, notre dernier Evêque, à qui Dieu pardoint et qui, par parenthèse nous faisoit l'honneur de nous tout prendre pour avoir le plaisir de nous faire l'aumône ; que feu Monseigneur notre Evêque, chef de l'administration du susdit Hôtel-Dieu, prit ce procès en grippe, et jura son gros juron de l'accommoder : que pour y parvenir il trouva la tournurne d'une transaction qui remit à Monseigneur le Duc et les arrérages échus et le principal de la susdite rente de 8.000 livres. Par quoi Monseigneur, content comme un bienheureux, céda à notre susdit Hôtel-Dieu tous ses droits éventuels sur les maison et église des Minimes dont par ses prédécesseurs il est le tondeur (i) {sic) ; et, quoique pour racheter son Duché de 8.000 livres de rente. Monseigneur n'ait pas comme on le voit cédé grand'chose, puisque ce n'étoit que de l'éventualité pour du certain, tout cela a été inrotulé (2) en la Cour du Parlement qui ne voyant pas d'opposans et ne se trouvant pas autrement instruite ne pouvoit guères faire autrement.
« Mais l'histoire i^apporte encore qu'en vertu de ses pouvoirs apostoliques, mondit seigneur l'Evêque que Dieu absoille, a voulu donner lieu aux droits éventuels
( I ) Mis pour foi/daieur.
(2) C'est-à-dire inscrit au rôle.
susdits et chasser ces pauvres révérends Pères Minimes qui, ne songeant pas du tout à déménager mangeoient tranquillem.ent leur huile, et lui ont fait perdre la sienne.
« Monseigneur l'Evêque, Sire, alla vous trouver, se fournit avec Vous ou sans Vous d'une géronnée (i) d'arrêts de votre Conseil, et qui pis est, voyez-vous, d'ordres, de lettres de cachet signées de vous pour le décampement de ces religieux, il revint, leur fit signifier toutes ces écritures, les traita comme des nègres, mais malgré tout ça les Révérends s'étant trouvés têtus comme des mules, n'ont pas branlé. Si on en a fait sortir par un ordre que vous ne connoissez pas, quoique vous l'ayez signé, vite on en a fourré un autre à sa place, de manière qu'il n'y a pas eu d'éventualité ; que Monseigneur notre Evêquen'a fait que de l'eau toute claire et que même il y est mort à la peine pour quoi on l'a enterré bien solennellem.ent et nous en sommes débarrassés.
« Comme cette transaction, Sire, ne flaire pas comme baume, elle mérite votre attention. Cependant faites vérifier ces faits que je vous garantis relativement aux Pères Minimes dont je connoissois le serveur de messes. Et puis ça a fait un bruit !... l'Evêque a été d'une colère... les Minimes d'une résistance! Enfin les scellés ont été mis chez eux jusques sur le bon Dieu et on en a fait inventaire qui n'a servi à rien.
« Item et quinzièmement. Les murs et fossés de la ville de Nevers appartiennent aux habitans, tant parce que chez nous toute terre est franche si le Seigneur n'a titre, que parce que ce sont les habitans qui les ont faits et bâtis. Hé bien. Monseigneur, par lui et par Monseigneur son cher père s'en est encore emparé ; il les a vendiis, affermés, baillés à cens, et si nous en pre-
(i) Géronnée ou gironée, c'est-à-dire quantité, o iio o
nions une pierre, une motte de terre, on ne parleroit pas moins que de nous imprimer les épaules et nous envoyer ensuite faucher le grand pré ; cela s'entend, et certes, Sire, nul ne s'y frotte.
« Cependant les murs et fortifications des villes appartiennent à Votre Majesté, tout le monde le dit ; demandez plus tôt aux gens de votre domaine que ceux du Duché font appeller par les petits enfans chercheurs de têtes de loup pour les dégoûter.
« Prenez donc, Sire, nos murs et nos fossés et jouissez-en si vous ne voulez pas les faire restituer à notre commune ; leur produit diminuera d'autant les impôts dont nous sommes surchargés au point que nous en avons par-dessus les bretelles.
« Item et seizièmement. Quant aux Quemunes de notre susdite ville de Nevers, elles étoient jadis immenses, suivant la nature du pays livré au bétail et suivant nos chroniques ; mais nous ne les connaissons plus que par le nom des Pâtureaux que l'on n'a pu leur arracher. Monseigneur les a baillées à cens ou les afferme à notre nez et à notre barbe et il ne nous est plus permis d'avoir à nous, révérence très humble parler, ny une vache, ny un criquet (i), ny un bourû (2), ny une bourique, ny son suivant, ny une bigue (3), ny son biquet.
« Nous nous sommes vus. Sire, nous nous sommes vus avoir de tout ça, et avec tout ça on vivotoit, mais à l'heure qu'il est, c'est razé. Si nous en avions, ça s'échapperoit à quelqu'heure, ça iroit tout droit (comme de droit et de coutume) broussiller à nos susdits pâtureaux et sur-le-champ, comme de dessous
(i) Criquet, sauterelle.
(2) Bourrée, âne, bourri([ue, ânesse, termes encore usités en Nivernais.
(^) Bigue, nom vulgaire de la chèvre en Nivernais.
terre, sortiroit une figure qui crieroit : « Haro sur toi et sur ta beste ! » et nous serions pris comme trabuchet ; puis la fourrière, puis le clain (i), puis la procédure, et voilà ma bête mangée en un tour de main à la requête de Monseigneur ou de son fermier.
« Comme jamaisonnes'enretire lesbragues nettes {2) c'est pour ça que nous avons renoncé aux chetels (3) qui faisoient la richesse du pays ; que la province également maltraitée par les petits seigneurs qui croient ne pouvoir mieux faire que d'imiter Monseigneur le Duc qui leur donne l'exemple, en a presque partout fait autant et que c'est comme si on nous avoit à tous tordu le col.
« Au nom de Dieu ! Sire, faites-nous rendre nos pâtureaux ; ils nous sont si nécessaires, il y avoit si longtems qu'ils nous appartenoient ! Votre Majesté sent que qui perd son bien perd son sang, et que qui perd son sang n'est plus capable de rien.
« Item et dix-septièmement. Si Monseigneur a pris nos quemunes, il a aussi mis fin à l'accoutumance où nous étions de prendre dans ses forêts voisines bois pour nous chauffer quoique ce soit encore écrit dans la susdite charte de 1231.
« On ne dit pas que nous puissions mettre en capilotade les bois de Monseigneur, ça seroit déplacé ; mais nous disons que si Saint -Pierre se chauffoit aux dépens de qui il apartenoit, sans que de ce il eut charte, à plus forte raison pouvons-nous en user de même, lorsque de ce nous avons charte, qu'il n'est pas possible de contester, suivant ce qu'en disoit Pilate, quod gripsi, gripsi.
( I ) C'est-à-dire la saisie.
(2) Brague, partie de la culotte qui fermait autrefois ce vêtement par-devant.
(3) Mis pour cheptels.
DE GIJYOT SAINTE-HÉLÈNE
« C'est convenu, faut que ça soit. Il n'y a dans le marché que ce qu'on y met, par quoi les auteurs de Monseigneur étant convenus de nous donner du bois, c'est une injustice qu'il nous fait lors qu'il nous en refuse.
« Item et dix-huitièmement. Il en est de même de la pêche. La même charte nous en donne le droit et Monseigneur a affermé toutes les rivières. Si vous péchez, à l'instant le diable est aux vaches : n'eussiezvous pris qu'un goujon, tout le duché se met sur pied comme s'il s'agissoit d'une baleine, et vous êtes, à ce qu'on dit, encore bienheureux si on ne vous fait qu'un procès qui vous balaye tout. C'est un grand crèvecœur. Sire, de ne pouvoir pêcher quand on en a le droit.
« Item et dix -neuvièmement, qui terre a, guerre a ; ça été comme ça de tous les tems ; mais la guerre qu'en Nivernois on nous fait exactement, c'est d'abord au vis-à-vis du franc-alleu.
« Vous connaissez ça. Sire, ce qu'il y a d'extraordinaire là-dedans, c'est que les écrituriers de Monseigneur ne savent absolument ce qu'ils disent sur ce point ; ils ne sont même pas d'accord avec eux-mêmes. Icy ils font mouler que notre coutume est allodiale ; quinze jours après ils font mouler qu'elle ne l'est pas ; ça veut dire qu'en Nivernois, toute propriété émane et n'ém.ane pas de Monseigneur.
« Cependant il faut que la porte soit ouverte ou fermée, et iln'est pas possible de tergiverser ainsy du blanc au noir. N'importe, malgré cela, ça vous fait le gros dos, en conséquence, ça exige qu'on lui donne de l'encensoir par le nez et cane veut pas que l'on crie quand ça nous écorche !
« Ho ! maître Gonin est mort et le monde n'est plus grue (i). Je dis donc, Sire, sous votre respect que qui
( I ) Grue, c'est-à-dire niais, qui se laisse facilement tromper.
dit oui et non ne mérite dans tous les cas, pas plus la confiance de Monseigneur que la nôtre ; que pour la nôtre on leur en ratisse (i) comme de juste ; mais pue ça fait toujours des procès auxquels il faut nécessairement que vous coupiez une bonne fois la broche, puisque nous n'en sommes jamais bons marchands, de quelque façon que ça tourne.
« Item et vingtièmement. Après le franc-alleu vient la prescription du cens et c'est là un tuyauiem. Il n'y a pas de singeries que les susdits limiers ne fassent en Nivernois pour empêcher cette prescription, qui va toute seule d'après la coutmne. On trompe le pauvre ignorant, on intimide celui qui sait lire ; tantôt un escadron de Seigneurs, des plus hauts huioés, se joint à Monseigneur et l'on vous publie, sous leur nom qui fait déjà trembler, un grand écrit pour gourrer (2) le public, en imposer aux juges et attrapper tout le monde ; tantôt il n'y a qu'un des Seigneurs qui plaide contre un manant ; et pendant que ce manant n'a que son bon droit, sans aide et pas le sol, le reste de l'escadron seigneurial court comme des lévriers et tuë ses chevaux pour solliciter comme les mille. Quel tripot ! ah ! quel tripot.
« Emmy (3) de ces alheures (4) et de tout ce galimathias. Votre Majesté apperçoit bien que le cens doit se prescrire ; aussy, Sire, malgré vent et marée et tous ces alibiforains (5), Votre Parlement dans une assemblée générale et universelle de tous ses membres l'a-t-il. déclaré prescriptible à deux voix près. Il n'y
(i) Ratisse, c'est-à-dire : on leur enlève une partie.
(2) C'est-à-dire attraper, frauder, voler, tromper duper, filouter.
(3) Au milieu de...
(4) Alheures, signifie choses diverses.
(5) EcJiappaioires, fausses excuses.
avait chez lui qu'une idée à cet égard, et ça est constant puisque ces deux voix s'en sont vantées.
« Pas moins, Sire, ça nous donne toujours bien du tintoin, parce qu'enfin faut, chaque fois, que la gueule du juge en pette et que la gueule du juge ne pette pas pour rien ; que, d'ailleurs, tel Seigneur peut dépenser en procédure dix mille écus sans s'en appercevoir, tandis que nous sommes au bout de notre rollet (i), dès les premières écritures. Car au bout du compte, soit que j'aye prescrit ou non, et la paille et le bled, et les houzes et les houziaux (2) n'y ont pas moins passé et je n'en suis pas moins ruiné par les seuls faux-frais, pour avoir voulu aprendre si j'avois tort ou raison et si le cens étoit figue ou raisin. C'est ce qui fait que l'on cale, que l'on fait capot en abandonnant ses droits ; mais ça autorise lesdits limiers de la seigneurie à nous persécuter de plus en plus.
« Item et vingt unièmement. Après les protestations sur le cens, les susdits limiers, pour faire plus promptement leur orges, ont inventé les déclarations sèches à raison de trois livres pour chaque article d'héritage, et c'est là. Sire, une manière d'impôt qui sera le dernier coup de grâce que l'on pourra nous donner au nom de Monseigneur, le dernier tour de pressoir que nous serons capables d'en recevoir.
« Croiriez-vous, Sire (je vous demande pardon), mais croiriez-vous que ces déclarations sèches, n'ont jamais eu lieu parce qu'elles répugnent à l'esprit et à la lettre de la coutume et que comme tout le monde y résistoit les susdits limiers sont parvenus à escamotter au Parlement un arrêt qui les a autorisés à les exiger.
« Croiriez-vous ? Non, Votre Majesté ne le croira
( 1 ) Rollci, petit rouleau, c'cst-à-dircùbout de ressources. (2) C'est-à-dire les ouches.
jamais ; c'est cependant bien vrai, bien démontré. Ils se sont fait une partie adverse, ils luy ont dit : « laissetoi condamner et nous payerons tous les frais; qu'est-ce que ça te fait, on te donnera quittance du tout et tu nous feras plaisir. » La partie adverse, mauvaise citoyenne a mordu à la grappe, a consenty à tout, et, le Parlement ne la voyant pas se défendre contre les limiers a cru que ceux-cy avoient raison, et l'a condamnée, croyant bien fermement faire justice.
« C'est pas tout, Sire, on a opposé ensuite cet arrêt à la province comme faisant loi, et la province ne savoit plus qu'en dire, lorsque tout à coup la mèche s'est découverte par le refus que les limiers ont fait de donner quittance à cette partie averse (i) {sic) qui a jette les hauts cris et éveillé tout le monde. Or, cet arrêt ainsi fabriqué n'est pas le seul. Par quoi, faut. Sire, sans barguigner (2) tandis que vous y serez les casser tous, comme n'étant pas l'ouvrage du Parlement ou que si le Parlement les a vraiment rendus, c'est qu'il ne pouvoit faire autrement, notre faux frère ayant mis ventre à terre et le Parlement ne s'en doutant pas.
« Item et vingt deuxièmement, nous ne vous parlerons pas. Sire, pour ne pas abuser de vos momens, de mille autres petites misères que nous souffrons et qui ne sont pas dignes de vous être récitées, comme d'vme multitude de menus procès que l'on nous suscite et sur lesquels il faut journellement que nous nous rendions à composition, faute de munitions, sans quoi on ne feroit qu'une bouchée de nos pauvres petits patrimoines ; de mille petites chicanes qu'il faut bien dissimuler, puisque tout n'est pas paix et aise en ce monde ; mais Votre Majesté pourra juger par le trait suivant de la manière douce et honnête avec laquelle les susdits
(i) Partie adverse.
(2) C'est-à-dire sans hésiter.
limiers nous traitent, et si les tables actuelles de la loi nivernaise, sous le gouvernement de Monseigneur, ne sont pas réduites à ces huit mots : « Raflé de tout, « vilain soit compté pour rien ».
« Il a fait un hyver des plus serrés, nous en étions tous arraulis. Comme le giljier en tomboit roide mort le long des chemins nous avons tous cru pouvoir, en conscience, le ramasser, pour l'apporter au marché et nous en procurer une petite ressource pour avoir du pain à nos petits enfans. Hé ! bien, Sire, le croiriezvous encore ? à la requête de Monseigneur, poursuites et diligences des susdits limiers, on nous a ôté ce gibier avec toutes nos espérances.
« En vain nous avons crié, soutenu comme c'étoit vrai, que ce gibier n'avoit pas été trouvé sur les terres de Monseigneur, ny de dessus celles de notre défunt prélat (à qui Dieu fasse paix et miséricorde, car il nous bénissoit gros mais vouloit aussy tout avoir) ; en vain nous avons voulu prouver que ce gibier avoit été trouvé sur les terres des chanoines et autres seigneurs des environs ; pour toute réponse, on nous a durement frotté le nez de nos lièvres et de nos lapins, et, sans percontation (i) ny enqueste, on nous a montré le chemin de la géole ce qui nous a rendus tout pantois (2) et fait faire motus (3) crainte du carcan (4) dont on parloit autour de nous. D'après ce fait, je tire l'échelle, Sire, et ne m'aviseroi pas de vous importuner davantage sur ces histoires.
« Je crois bien que Monseigneur dira à Votre Majesté qu'il ne sait pas tout ça, mais la main sur le
(i) Sans faire raconter entièrement.
(2) Pantois, timides, hésitants.
(3) Motus, silence.
(4) Carcan, collier de fer, fixant le condamné au poteau peine subie par le condamné.
pect (i) peut-il se dissimuler qu'on le lui remonte tous les jours tant qu'on peut ; que l'on n'en a point de réponse ou qu'il vous renvoyé à qui ? à ces susdits limiers qu'il croit de préférence à tout.
« Et s'il ne le sait pas, m'est avis que c'est sa faute ; depuis le tems que l'on crie, il auroit dû venir y voir, puisqu'il est notre Seigneur, puisqu'il est notre Gouverneur ; puisqu'on le paye pour nous donner protection et sauvegarde, il doit comme tout le monde faire son m.étier ou y renoncer. Le mal qu'on nous fait, dans tous les cas, se fait en son nom, c'est pour nous comme s'il le faisoit lui-même, suivant ce qui est écrit : pêche qui n'empêche quand il peut.
« Voilà, Sire, ce dont nous avons singulièrement à nous plaindre, sans pour ce rabattre une obole du respect que nous devons à Monseigneur ; tout ce que nous lui avons demandé et demandons, ce n'est que d'enchaîner ses limiers qui ne se contentent pas d'aboyer après nous. Après Votre Majesté, nous sommes et serons toujours tout à lui.
« Comme vous sentez très bien, Sire, qu'il n'y aura pas moyen de faire coucher dans les Cahiers du Bailliage de Nevers tout ce quastru, attendu la pondérance de Monseigneur et de tous ses gens ; que si cela arrivoit, contre toute apparence, il n'en résulteroit pas moins qu'un beau jour, sous quelque prétexte, nous nous ferions coffrer, les officiers de justice se feroient déposer et tout s'en ressentiroit ; assembleznous donc. Votre Majesté, par-devant Votre bailliage royal de Nivernois séant à Saint -Pierre-le-Moûtier. C'est de votre sagesse, c'est de votre justice, c'est de notre sûreté et de toute nécessité, tant pour vous que pour nous.
(i) Le pect ou la poitrine.
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DE GUYOT SAIXTE-HÉLÈNE
« Vous voyez, Sire, notre déconvenue ; que Votre Majesté soit notre réconfort et notre reclain(i). Voilà qui est déblayé et dit. Liberté etpain cuit. Nous n'avons plus que nos cœurs et nos vies, tels qu'ils sont, ils sont à vous. Au reste, s'il y a encore chez nous quelque chose pour votre service, parlez, Sire, nous sommes avec tout le respect et la fidélité possibles,
« Vos très humbles et très obeissans serviteurs et sujets : les manans et habitans de Mouësse, faubourg de Ne vers, représentés par Fleur imond Bondon.
« Signé : Fleurimond Bondox. »
Ah ! Petauts, mes amis, mes Enfans, si vous vous étiez ainsy conduits, je suis persuadé que le Roi, se voyant ainsy extraordinairement harangué, fût surle-champ entré dans une juste colère, eût mandé son arrêt dudit jour 2 mars, et l'eût, que sait -on ? au moins mis dans sa poche et qu'il en eût commandé un autre conforme à vos vœux, d'après lequel nous eussions enterré la S5magogue avec honneur.
Mais tout cela ne pouvant plus avoir lieu, que feronsnous maintenant pour venir à bout de faire passer en main propre, aux Etats-Généraux, les articles que je viens de vous exposer, tout en disant que j'aurois eu l'honneur de les remettre à Sa Majesté.
Ouï, mes Enfans, que ferons-nous ? Hic opiis Hoc labores, voilà le chien-dent. C'est ce que je soumets à la prudence de votre décision. Délibérez à l'instant, songez que le tems presse et que si vous continuez de faire les moutons, les loups continueront de vous manger.
Arrêté unanimement que la parole de Fleurimond Bondon est bien dite, qu'elle est approuvée, authenti-
(1) C'est-à-dire notre recours.
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quée par l'assemblée qui l'a claquée avec applaudissement ; en conséquence que Fleurimond Bondon la couchera par écrit aux dépens des assistans qui bourcilleront (i) à l'effet de la faire imprimer et mouler à cette fin que nombre suffisant d'exemplaires soit par le premier courier de la poste addressé et envoyé à Monsieur Vyau de Baudreuille, lieutenant général et l'un des députés du Tiers-Etat du Bailliage royal de Nivernois séant à Saint-Pierre-le-Moûtier, avec lettre de supplication très humble à mondit sieur de Baudreuille, laquelle sera composée et écrite par ledit Fleurimond Bondon, tendante à l'engager à communiquer la sus dite parole en son entier à nos Seigneurs les Etats- Généraux pour, par eux, aviser et faire droit sur les plaintes et doléances y contenues, dont au surplus on offre de faire preuve.
La présente délibération n'est pas prise par-devant notaires, attendu que tous les notaires royaux de Nevers, étant actuellement notaires au Duché, ont (2) refusé le service et n'ont voulu marcher.
Signé par tout le monde, sauf les ignares et non lettrés au nombre de 82, pour lesquels 34 assistans signataires se sont portés forts et se portent forts.
Fait au cimetière de Saint -Lazare, le trois may 1789. Suivent les signatures, et délivré par moy, chargé de l'original et comme conforme à icelui.
Signé : Fleurimond Bondon.
(i) C'est-à-dire : paieront.
(2) Le texte primitif portait : M'ont : Vin a été biffée postérieu re ment.
DE GTJYOT SAINTE-HÉLÈNE