vol. in-!2: librairie Michol-Low
fois lancée, ne s'arrête plus. Ce n'est pas un labeur, c'est un passe-temps. La tâche de l'historien, réduite à ces proportions, n'a plus rien d'épineux, rien qui effraye l'intelligence. On peut chaque matin, avant d'aller respirer l'air des champs ou se reposer sous les ombrages de la forêt, raconter une bataille, une négociation, une lutte parlementaire. On n*a pas besoin de se préparer, on est toujours prêt. On a sous la main tous les matériaux du récit, rassemblés et triés par un esprit patient et plus courageux. La voie est toute frayée, toutes les ronces sont arrachées, il ne s'agit que de marcher. Grâce à l'application de cette méthode, nous voyons se multiplier sous nos yeux les compositions historiques. Enfantées sans effort, lues sans profit, elles ne laissent pas dans la littérature de traces bien profondes, mais elles enrichissent quelquefois l'auteur et le libraire. Le plus coupable dans ces sortes de spéculations, c'est assurément le public. S'il n'encourageait pas de ses applaudissements ces récits écrits à la hâte; s'il n'acceptait pas, comme dignes de confiance, ces amplifications où la pensée tient une place si modeste, les historiens seraient bien obligés d'abandonner l'improvisation pour l'étude des faits. Tant que le public persistera dans sa molle complaisance, les écrivains persisteront dans leur paresse. Je ne saurais donner le nom de travail à ces pages entassées sans choix et sans mesure ; c'est pour moi une oisiveté verbeuse, et rien de plus. Le public n'a pas le droit de se plaindre, puisqu'il consent à lire, puisqu'il a la faiblesse de vanter des livres qui ne lui apprennent rien, ou qui ne laissent dans son esprit que des idées fausses. 11 aurait mauvaise grâce à jeter les hauts cris, le jour où une voix sévère viendrait le détromper. Il ne doit imputer qu'à lui-même sa déception. Qu'il se montre défiant, qu'il soit avare de louanges, et les historiens prendront la peine de l'instruire, avant de lui enseigner ce qu'il veut apprendre; qu'il ferme l'oreille aux récits improvisés, achevés presque aussitôt qu'annoncés, et il pourra compter sur des leçons digues de foi. La seconde méthode dont j'ai parlé ne compte, aujourd'hui, que de rares partisans. La chose n'est pas difficile &
concevoir. Pour aborder directement Télude des documents originaux, il faut renoncer au loisir. Avant d'accepter un témoignage, il est nécessaire de le contrôler par un témoignage contraire, de discuter, d'interroger le caractère et la moralité des témoins, rude besogne qui a de quoi décourager plus d'un esprit. Avant de se mettre à l'œuvre, avant d'écrire la première page, combien de tâtonnements, combien de doutes ! Se frayer un chemin dans ce dédale de documents contradictoires, dégager l'ordre de la confusion, rétablir dans leur vrai jour les faits dénaturés par la passion, quelle tâche ingrate I Et puis, comment et par qui sera récompensé ce travail, qui va dévorer des centaines de journées ? Les juges compétents sont si peu nombreux ! A quoi bon s'épuiser en efforts pour les contenter? Ne vaut-il pas mieux s'adresser à la foule, qui bat des mains pourvu qu'on réussisse à l'amuser? La réponse serait embarrassante, si les applaudissements prodigués par la foule assuraient la durée des œuvres historiques. Heureusement les choses ne se passent pas ainsi : la vraie renommée ne s'obtient pas à si bon marché. Au bout de quelques années, souvent au bout de quelques mois, le roman de l'improvisateur est oublié sans retour. Arrive le jugement des hommes à qui leurs études donnent le droit de parler, dont la voix est écoutée, dont l'autorité n'est contestée par personne ; les lecteurs, désabusés par des preuves sans réplique, abandonnent leur idole aussi facilement qu'ils l'ont encensée, et l'auteur du roman publié sous le nom d'histoire s'étonne du silence qui se fait autour de lui.
Ce n'est pas là, d'ailleurs, la seule raison qui doive ramener les historiens à l'étude des documents originaux : ils trouveront dans la nature même de nos facultés un puissant encouragement. Écrire sans avoir rien à dire de nouveau, de personnel, peut être une bonne spéculation, mais ne saurait jamais donner contentement à une intelligence élevée. Pour peu qu'on ail le goût de la pensée, pour peu qu'on ait en soi le souvenir des œuvres dignes d'admiration, on sait à quoi s'en tenir sur la valeur des pages qu'on vient d'achever ; on ne s'abuse pas facilement sur l'autorité des paroles qu'on
vient d'assembler; on est soi-même un juge impartial et sévère. Si Ton n a rien écrit qui vaille la peine d'être écouté, on ne l'ignore pas. Le succès ne console pas toujours de ce témoignage accablant. On a beau faire, on a beau compter les applaudissements, on n'impose pas silence à celte voix intérieure. Quand la conscience nous dit que le succès n'est pas mérité, la honte nous saisit, et la flatterie la plus assidue ne guérit pas notre plaie. Pour jouir de la louange, pour la savourer librement, sans trouble et sans confusion, il faut trouver en nous-mêmes le sentiment d'une force noblement dépensée. Pour les intelligences élevées, rien ne peut remplacer une telle joie. Une fois connue, elle devient un besoin de tous les instants. Aussi je nourris la ferme espérance qu'il se trouvera toujours, pour les travaux histoririques, des hommes résolus à l'étude des documents originaux ; car leur labeur ne reste pas sans récompense.
[Études liUcraires, Lamartine historien^.)