‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 118 sur 243 · vol. in-12; Calmann-Lévy, éditeur; Paris · texte numérisé non relu

vol. in-12; Calmann-Lévy, éditeur; Paris

i. Trcbi.f.t( 1607- 1770), médiocre littérateur que Voltaire s'est plu à ridiculiser. Il a laissé des Essais de littrraturfi nt de morale.

son La Fontaine, celui-là avec son Molière, cel autre avec son Pascal, ce quatrième avec sa Sévigné. La littérature n'a plus (le pays; elle a des marges, sur lesquelles chacun écrit le procès-verbal de ses petites trouvailles. Vous connaissiez les grands hommes par le seul côté où il importe de les connaître, leurs ouvrages, et, parmi leurs ouvrages, leurs chefsd'œuvre. Erreur! l'essentiel est de savoir de quelle couleur était l'habit de Molière et à quel chiffre s'élevaient ses comptes de ménage; l'important est de réparer les torts de la postérité qui s'obstine à procéder par triage, et de fureter dans tous les coins jusqu'à ce que l'on ait mis la main sur quelque autographe inédit, sur quelque production apocryphe, sur les scories et les rognures de ces belles œuvres et de ces glorieux esprits. Triste méthode, qui appauvrit du même coup la littérature passée et la littérature présente : car, d'une part, ces annexions n'ajoutent rien — au contraire — à la valeur des trésors véritables; elles ressemblent à ces pays pauvres qui, incorporés à un riche empire, lui imposent leur pauvreté et lui prennent sa richesse; d'autre part, je le répète, elles nous accoutument à vivre des miettes de festins magnifiques, mais réchauffés ou refroidis, au lieu de ne demander qu'à nous-mêmes le pain et le vin de chaque jour.

Non, les littératures fécondes et créatrices ne sont pas celles qui ramassent les coquilles d'œufs trouvées, qui regrattent les terrains fatigués par la herse et la charrue. Il y a une fable de La Fontaine dont l'application est chimérique et a dû bien souvent faire sourire les agriculteurs. Un vieux laboureur, avant de mourir, déclare à ses enfants qu'il leur laisse un trésor dans une de ses terres, sans préciser l'endroit. Les voilà tournant et retournant le sol dans tous les sens. Le trésor n'existe pas; mais le terrain, ainsi travaillé de fond en comble, devient dix fois plus fertile. La fable est jolie, mais la morale est fausse. Cette terrre n'a rien pu produire, parce qu'à force de la remuer et de la fouiller on oublie de la cultiver et de l'ensemencer. C'est l'image exacte des littératures atteintes de monomanie rétrospective, qui

passent leur temps à piocher leur héritage sans y semer le moindre de ces grains de mil qui feraient bien mieux leur affaire.

Voyez les grands siècles littéraires : ils prennent bien moins de souci de ce qui s'est écrit avant eux ou de ce qui s'écrit chez le voisin. Ils vivifient tout et n'exhument rien; ils cueillent et ne collectionnent pas : ils n'ont pas besoin d*infuser dans leurs veines quelques gouttes d'un vieux sang, «le greffer sur leurs souches vigoureuses quelques rejetons d'un vieil arbre. C'est à eux-mêmes qu'ils demandent leur sève, leur principe de fécondité et de force ; ils regardent devant eux, et ne se retournent pas en arrière ; ils savent que c'est, depuis la femme de Loth, le moyen d'être changé en statue de sel, moins le sel; ou bien, s'ils s'inspirent de leurs devanciers, ils n'en veulent qu'à leurs grandeurs, et se les assimilent en y imprimant leur propre originalité. Corneille fait sien le Cid espagnol* ; Racine fait sienne VIphigénie grecque 2; Fénelon s'inocule toutes les grâces virgiliennes; mais ni les uns ni les autres n'attachent un vif intérêt à savoir si Guilhem de Castro était brun ou blond, si Euripide était grand ou petit, si Virgile était gras ou maigre.

(y ouveaux Samedis, 1'° série, La Rochefoucauld^,)

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