Id., satire IX, !:i
qu'elle soit, vit à deux conditions : la première, de plaire à la foule, et la seconde, de plaire aux connaisseurs. Dans toute production qui atteint l'un de ces deux buts, il y a un talent incontestable, à mon avis; mais le vrai talent, seul durable, doit les atteindre tous deux à la fois*. » La critique esthétique reste donc la critique par excellence ; elle ne doit pas abdiquer l'autorité qu'elle exerce en vertu d'ui^ droit légitime. Mais «lie doit étendre son horizon, élargir son code, se dégager des préjugés d'école; elle doit admirer le beau sous toutes ses formes et comprendre enfin que, de même que l'architecture gothique a sa beauté propre, son harmonie et ses proportions au même titre que l'architecture des Grecs, le théâtre de Shakespeare doit avoir les siennes, au même titre que le théâtre de Racine.
Mais la critique esthétique se détruirait elle-même le jour où elle cesserait de défendre les lois essentielles de l'art contre ceux qui prétendent l'affranchir de toute règle, et se prêterait avec une complaisante tolérance à toutes les fantaisies individuelles, de peur d'être accusée de pédantisme ou de pré- Jugé bourgeois par les esthéticiens de Vart pour l'art qui, dénaturant un principe vrai, exagèrent l'indépendance de l'art jusqu'au mépris du bon goût ou de la morale.
La critique moraliste est une application de la théorie platonicienne qui établissait un lien étroit entre le beau et le bien, et voulait que l'éducation préparât les hommes au bien par le spectacle du beau. La Bruyère semble avoir érigé cette théorie en règle de critique lorsqu'il dit : « Quand une lecture vous élève l'esprit, vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez point d'autre règle pour juger de l'ouvrage : il •est bon et fait de main d'ouvrier 2. »
La critique moraliste impose donc aux écrivains l'obligation de rendre les hommes meilleurs. Elle exige que l'épopée, l'ode, la tragédie, la comédie, soient en quelque sorte une morale en action.
« Ce n'est pas assez , dit aussi La Bruyère , que les mœurs -du théâtre ne soient pas mauvaises, il faut encore qu'elles soient décentes et instructives^, » Fénelon croit sérieusement qu'Homère a composé VIliade pour prêcher la concorde aux