‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 120 sur 243 · vol. in-i2; Calmann-Lcvv éditeur, Paris · texte numérisé non relu

vol. in-i2; Calmann-Lcvv éditeur, Paris

ques, sans vouloir fixer des différences un peu illusoires, rappelons que le comique est surtout le ridicule qui n*a pas conscience de lui-même, qui regarde en riant ses voisins tandis qu'on les amuse à ses dépens, le vice qui a Tair d'ignorer qu'il est un vice, le travers qui s'étale sans se douter de la moquerie qu'il provoque. Si le poète est de race assez haute et de complexion assez vigoureuse pour donner à ce ridicule, à ce travers, à ce vice, tout leur relief, toute leur carrure; s'il les met en saillie et si cette saillie est assez forte pour que les siècles, en passant, y touchent sans l'effacer, il en fait des types immortels qui bravent les révolutions politiques ou sociales, les vicissitudes des mœurs, les variations de la mode et du goût. Le nom qu'il leur décerne ou qu'il leur inflige sert à baptiser, d'âge en âge, quiconque leur ressemble par quelque endroit. L'avare s'appelle Harpagon; l'hypocrite, Tartuffe; ainsi de suite.

Un autre trait distinctif du comique, c'est que l'auteur s'absorbe et disparaît dans son œuvre. Le personnage signifie avarice, hypocrisie, misanthropie, crédulité, jalousie, pé^ dantisme, prétention nobiliaire, égoisme aimable et mondain, coquetterie diabolique : voilà tout ce que le poète est censé savoir; sa création parle, marche, agit en conséquence; c'est au spectateur à conclure. Le contraste de cette impassibilité de l'auteur, de cette sécurité du personnage avec tout ce qu'il blesse dans le domaine de l'esprit, voilà le comique ; avec tout ce qu'il froisse dans le domaine de la morale, voilà la leçon. Le spectateur jouit de l'un et profite plus ou moins de l'autre. Si l'auteur intervient, si on l'aperçoit ou si on le devine derrière ses acteurs, s'il les souffle assez haut pour que sa voix parvienne jusqu'à mon oreille, si je comprends qu'ils ne parlent et n'agissent que d'après ses opinions et ses passions, adieu la comédie! Nous voilà en plein dans la satire; l'esprit qu'il pourra y mettre, verve, bons mots, sel attique ou gaulois, rien n'y fera. Un homme prodigieusement spirituel peut être prodigieusement plaisant, incisif, mordant, brillant, éblouissant; il ne sera pas, pour cela, un auteur comique; témoin Voltaire, qui a appelé la comédie une œuvre

da démon, et qui, bien qu'aussi démon que personne, n'a jamais pu écrire une comédie passable !

Toutefois gardons-nous de trop d'exigence. Le théâtre moderne, ou, pour être plus juste, le théâtre en général ne nous a pas assez gâtés, assez comblés de chefs-d'œuvre, pour que nous ayons envie de récriminer si nos auteurs contemporains ne nous donnent pas précisément du Molière. Rabattons-nous sur la comédie aristophanesque ou satirique. N'est pas qui veut Aristophane ou Beaumarchais : mais là encore il y a quelques conditions à subir, quelques règles à observer. Si je relis ce qui nous reste du redoutable Athénien, si j'évoque les fantômes d'hier, le monde bizarre où s'agitèrent le fouet et les grelots de la Folle Journée S je n'ai pas besoin d'être bien savant pour me dire qu'il y a là-dessous quelque chose de plus grave que les apparences, de plus grand que les surfaces. Sous cette raillerie ardente se cache un sens profond qu'il faudra connaître pour se rendre compte d'un temps et d'un régime, des hommes et des œuvres. Sous ces ridicules d'un jour il y a les mœurs d'un siècle : sous ces mœurs, des idées; sous ces idées, un monde. Le poète des Nuées et des Grenouilles^ déguisait sous des allégories diaphanes et des symboles ajustés à l'imagination populaire la lutte, le défi de la vieille tradition païenne contre l'idée philosophique qui perçait à jour les voiles du temple et pénétrait le mythe, s'inQltrait dans le dogme, pour les dissoudre. Ses personnalités coupables et meurtrières se sauvaient par la grandeur ; il leur restait cette excuse, qu'elles portaient plus loin et plus haut que le personnage et pouvaient passer pour des messagères de l'Olympe : dénoncer Socrate au nom de Jupiter, c'est méchant, c'est cruel, c'est insensé, c'est affreux, c'est impardonnable; mais dénoncer Déodat^ au nom de Pigault-Lebrun S c'est moins grand.

1. La Folle Journée ou le Mariage âe Figaro, tel est le titre complet de la pièce de Beaumarchais, plus connue seulemeut sous le dernier titre.

2. Les Nuées et les Grenouilles, titres de deux comédies d'Aristophane.

3. Déodat (don de Dieu), nom sous lequel Emile Augier désigne M. VeaUlot dans le Fils de Giboyer. Augier était petit-fils de Pigault-Lebrun.

4. Pigault-Ledrl'n (1753-1835), romancier français dont les œuvres, triviales et peu morales, sont cependant pleines de verve et de gaieté.

Dans un cadre moins antique et moins solennel, la même remarque peut s'appliquer à Beaumarchais. Figaro, Basile, Almaviva, Brid'oison, n'étaient pas des personnages de comédie; car la comédie, je le répète, n'a pas de ces partialités d'auteur, de ces vivacités de pamphlétaire. C'étaient des satires vivantes, fantasques, entremêlées, pour mieux séduire leur public, de philosophie et de volupté, habillées à la mode du jour, mais destinées à survivre même à ce qu'elles bafouaient, à ce qu'elles allaient détruire. On pouvait aisément prévoir qu'à l'époque où le régime qu'elles frappaient serait tombé, elles resteraient encore comm« un chapitre d'histoire, ou, si on le veut absolument, comme un épisode des combats de l'esprit contre la force.

{Nouveaux Samedis, 3® série, la Contagion *.)

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