LE LION AMOUREUX
D'autres ont remarqué que la donnée du Lion amoureux était, au fond, celle de M"<^ de la Seiglière : une jeune fille noble, partagée entre les préjugés de son père et son amour pour un jeune héros des guerres de la Révolution ou de l'Empire. On aurait pu reconnaître aussi dans cette situation celle de bon nombre des héroïnes^ de Waller Scott, Alice Lee, Edith, Diana Vernon, Flora Mac-lvor, séparées par la guerre civile ou les dissidences politiques, de ceux que leur cœur a choisis, et qui servent dans les rangs contraires, sachant qu'elles ne peuvent s'abandonner à leur tendresse sans encourir la malédiction de leur parents, déserter leur ca\ise, trahir toutes les croyances de leur berceau et avoir h rougir d'elles-mêmes. Que dis-je? Chimène, la plus hardie, la plus hasardée de ces nobles filles placées entre leur amour et leur devoir, n'a-t-elle pas à se débattre dans une alternative analogue ou plus terrible encore ? L'homme qu'elle aime est le meurtrier de son père, et il faut que, par l'irrésistible souffle de son génie, le poète nous amène à accepter, sans
i. 20 voL in-12; Calmann-Lévy éditeur, Paris. 2. Pièce de Ponsard (1814-1867), poète dramatique.
horreur et même sans répugnance, le mariage de la fille du comte de Gormas avec le fils de don Diègue. Pour épouser celui qu'elles aiment et qu'elles avaient indéfiniment ajourné, jamais Alice Lee, Edith Bellenden, Diana Vernon, n*ont à faiblir, à changer de drapeau, à fuir un danger, à irriter ou à désoler un père, et, pour me servir d'une expression familière, à retirer leur épingle du jeu, au moment où le jeu peut coûter la vie. Enfin, dans le Cid il n'existe ni guerre civile ni différence d'opinion : il n'y a eu qu'une querelle personnelle. Hodrigue, sauveur de l'Espagne, a le droit de réclamer Chimène comme le prix du combat et de la victoire; et cependant elle hésite encore, elle refuse, et c'est à peine si les derniers vers de la pièce font partager au spectateur les espérances lointaines qu'ils donnent à Rodrigue.
On peut maintenant deviner ce que nous blâmons dans le caractère de la marquise de Maupas, tel qu'il se dessine ou plutôt s'estompe dans la dernière partie du Lion amoureux.
Là encore M. Ponsard avait deux partis à choisir, et nous allons essayer d'indiquer comment nous aurions compris ce personnage.
Une jeune fille noble commence à observer et à réfléchir pendant ces années critiques qui présageaient la fin du vieux monde. Douée d'un grand cœur, d'une intelligence élevée, d'une imagination vaillante, elle ne s'arrête pas, comme ses compagnes, à de futiles et brillantes surfaces. Pure, compatissante, chrétienne, pénétrée des sucs les plus doux de l'Évangile, elle est saisie d'une pitié immense pour les opprimés, les petits et les faibles. Tout ce qui se passe sous ses yeux, cet amoncellement d'abus légués par des siècles d'autorité et de foi à un siècle de désordre moral, la froisse et Tattriste, sans qu'elle puisse s'expliquer cette révolte intérieure contre des choses acceptées et consacrées. Cette société basée sur des iniquités légales l'inquiète comme une énigme avant de l'épouvanter comme un monstre. Elle ne lit pas Rousseau; elle lit en elle-même, et elle ne voudrait pas que le ciel qui se reflète dans ce limpide miroir fût sans cesse troublé par l'injustice et la méchanceté des hommes. Charlotte Corday
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aristocrate et royaliste, elle a sa vocation, elle aussi. Elle ne médite pas la mort d'un scélérat, d'un fou sanguinaire, mais Textinction de ces monstruosités de l'ancien régime qui serviront plus tard de prétextes aux violences et aux scélératesses. Tout à coup, voilà que les rôles se déplacent; les faibles deviennent les forts, les vaincus se changent en victorieux, les opprimés en oppresseurs. Chaque abus est expié par un excès; chaque souffrance infligée par le vieux monde lui est rendue au centuple par le nouveau. Alors un grand trouble se fait dans cette belle âme. Ce qui la froissait, ce qu'elle ne croyait^ plus, ce qu'elle n'aimait pas, elle s'y rattache par honneur, par cet instinct qui attire les cœurs généreux vers les cau-^ ses tombées. Son père, ses proches, son entourage, nul ne se doute de son secret, nul ne devine qu'elle allait se séparer de ce qui la retient à force de péril et de malheur. C'est en ce moment qu'elle rencontre l'homme qu'elle choisirait, si elle était libre. Il n'est pas noble, il combat dans les armées républicaines. Pur de ces crimes révolutionnaires pour lesquels tout pardon serait impossible, il n'en est pas moins au nombre de ceux que les parents, les amis de cette femme regardent comme d'implacables ennemis. Que fera-t-elle? Je n'en sais rien, je ne veux pas le savoir ; c'est au poète à me le dire ; mais, étant donné ce caractère, je suis sûr que la lutte sera digne d'intéresser les esprits d'élite, je suis sûr que cette femme ne se démentira pas, qu'elle s'immolera plutôt que de disserter sur des ruines.
Ce personnage, ainsi compris, vous semble-t-il trop ambitieux? Vous plaît-il de donner plus de place aux sentiments naturels, de nous montrer une femme plus simple qui, sans réQéchir sur les grandes questions d'humanité, de liberté, d'égalité , se soit contentée d'être charitable et bonne pendant les jours d'épreuve, et qui, veuve d'un gentilhomme épousé sans amour, donne son cœur à un officier républicain ? Le point de départ sera différent, mais l'obstacle sera le môme. Cette femme me blessera dans toutes mes délicatesses, elle manquera aux lois mêmes de l'optique théâtrale, si elle capitule trop tôt, si elle se hâte de jeter sa cocarde blanche
aux orties, alors que ces orties sont encore teintes du sang des martyrs de la Terreur, des héros de la Vendée, des victimes de Quiberon. Quiberon I Puisque M. Ponsard a cru pouvoir évoquer ce douloureux souvenir, qu'il nous permette de lui rappeler la position respective de ses personnages au moment où son drame se dénoue. Le comte de Maupas, beaufrère de la marquise, presque son fiancé, vient d'être tué. Le comte d'Ars, péniblement sauvé par un quiproquo de comédie, n'accepte sa grâce que pour aller conspirer encore et combattre le gouvernement qu'il déteste. Royaliste tout d'une pièce, jeté dans le moule des vieillards de Corneille et du Lusignan de Zaîre^, qu'il copie un peu trop, il s'éloigne, frappé au cœur par l'apostasie de sa fille. Vaugris, émigré à la tête légère, mais brave et charmant, est fusillé. Les paysans de la plage donnent le bulletin de la nuit : « Vingt mille hommes noyés ou captifs ! » Le désastre est de la veille; on dirait que la mer va rejeter les cadavres sur la scène : la noblesse de France, si horriblement décimée par la Révolution, laisse sur ce funeste rivage les dernières gouttes de son meilleur sang. Voilà le moment que choisit la marquise pour rompre avec son passé, déclarer qu'elle ne croyait pas à sa cause, dire à son père frémissant de colère et de honte :
Souffrez que, sans pousser plus loin le sacrifice,
De tant de sorts divers j'écoute la leçon,
Et sois tout bonnement heureuse à ma façon !...
Non, la marquise de Maupas, celle que le poète avait char- -gée de représenter les élégances, les grandeurs, les délicatesses de l'aristocratie vaincue, ne devait pas finir ainsi. Celle qui, dans sa belle scène du troisième acte avec Humbert, tenait un si noble langage, qui disait à son amant éperdu :
Oui, l'effort que je veux n'est pas d'un cœur vulgaire. Et tous ne feraient pas ce que vous devez faire ; Mais, vous mettant plus haut que le niveau commun... J'attendais plus de vous qu'on attendrait d'aucun...