LES PERSONNAGES DE SHAKESPEARE
Sur ce fond commun se détache un peuple de figures vivantes et distinctes, éclairées d'une lumière intense, avec un relief saisissant. Cette puissance créatrice est le grand don de Shakespeare, et consiste à produire Teffet que voici : chaque phrase prononcée par un personnage nous fait voir, outre l'idée qu'elle renferme, le sentiment qui la cause, les passions qui produisent ce sentiment, l'ensemble des qualités et le caractère dont ces passions dépendent, le tempérament, l'attitude physique, le geste, le regard du personnage, tout cela en une seconde, avec une netteté et une force dont personne n'a approché. Les mots qui frappent nos oreilles ne sont pas la millième partie de ceux que nous écoutons intérieurement ; ils sont comme des étincelles qui s'échappent de distance en distance ; les yeux voient de rares traits de flamme ; l'esprit seul aperçoit le vaste embrasement dont ils sont l'indice et
1. Calderon (lGOl-1687), poète dramatique espagnol, auteur de plus de quatre cents pièces, en partie perdues. Il reste de lui cent vingt comédies ou pièces profanes, sur des sujets tragiques parfois, et cent actes sacramentels ou pièces religieuses. Son imagination féconde et son génie créateur se jouent des règles de J'art et des exigences de Thistoire.
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l'effet. Il y a ici deux drames en un seul, l'un bizarre, saccadé, ëcourté, visible; l'autre conséquent, immense, invisible; celui-ci couvre si bien Tautre, qu'ordinairement on ne croit plus lire des paroles : on entend le grondement de ces voix terribles, on voit des traits contractés, des yeux ardents, des visages pâlis ; on sent les bouillonnements, les furieuses résolutions qui montent au cerveau avec le sang fiévreux, et redescendent dans les nerfs tendus. Cette propriété qu'a chaque phrase de rendre visible un monde de sentiments et de formes vient de ce qu'elle est causée par un monde d'émotions et d'images. Shakespeare, en l'écrivant, a senti tout ce que nous y sentons, et beaucoup d'autres choses. 11 avait la faculté prodigieuse ^ d'apercevoir en un clin d'œil tout son personnage, corps, esprit, passé, présent, dans tous les détails et dans toute la profondeur de son être, avec l'attitude précise et l'expression de physionomie que la situation lui imposait. Il y a tel mot d'Hamlet ou d'Othello qui, pour être expliqué, demanderait trois pages de commentaires; chacune des pensées sous-entendues que découvrirait le commentaire laissait sa trace dans le tour de la phrase, dans l'espèce de la métaphore, dans l'ordre des mots; aujourd'hui, en comptant ces traces, nous devinons les pensées 2. Ces traces innombrables ont été imprimées en une seconde dans l'espace d'une ligne. A la ligne suivante, il y en a autant, imprimées aussi vite et dans le même espace. Vous mesurez la concentration et la vélocité de l'imagination qui crée ainsi.
Ces personnages sont tous de la même famille. Bons ou méchants, grossiers ou délicats, spirituels ou stupides, Shakespeare leur donne à tous un même genre d'esprit, qui est le sien. 11 en fait des gens d'imagination dépourvus de volonté et de raison, machines passionnées, violemment heurtées les unes contre les autres, et qui étalent aux regards ce qu'il y a de plus naturel et de plus abandonné dans l'homme.