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Tai:<e, Essais de critique et d'histoire : M. Aîichelet

des causes extérieures. Or si les écrivains les plus opposés naissent dans le même milieu et le même moment, comme on voit deux frères qui sont nés des mêmes parents et ont reçu la même éducation différer absolument l'un de l'autre, il faut bien reconnaître que l'influence du milieu ne saurait être absolue, ainsi que le prétend certaine école historique. C'est que le même milieu contient des éléments très divers ; et chacun de ceux qui s'y trouvent placés, y apportant sa nature personnelle, choisit de préférence, parmi ces éléments, ceux qui s'accordent avec ses tendances ; en sorte que les influences extérieures ne peuvent créer, mais simplement modifier, cette vertu native que chaque écrivain tire de son propre fonds, et par laquelle il agit sur la société, autant que la société sur lui.

La critique psychologique ne se sépare guère de la critique esthétique, puisque c'est elle qui montre la variété ou la vraisemblance de l'œuvre, qualités sans lesquelles nous n'y prendrions aucun intérêt. Elle s'attache principalement à la peinture des caractères, et fait consister la beauté de l'œuvre dans l'exactitude de cette peinture, son utilité morale dans la connaissance qu'elle nous donne des autres et de nous-mêmes. En effet, si le lecteur ne se reconnaît nullement dans les personnages qu'on liy présente, ils ne peuvent ni le toucher ni l'instruire.

La critique psychologique doit demander d'abord à l'écrivain de reproduire les caractères essentiels de la nature humaine, ce qui en fait le fond persistant à travers les âges ; c'est par là, c'est par ces traits impérissables que les belles œuvres ont une jeunesse que le temps ne peut altérer; qu'Homère, Sophocle et Virgile ne cessent jamais d'être compris et admirés. Ce que nous comprenons, ce que nous admirons en eux, après tant de siècles, dans une civilisation toute différente, ce sont ces sentiments naturels, simples et clairs, qui expriment la vie de tous, plaisent à tous et contiennent des leçons et des exemples intelligibles pour tous.

Elle doit ensuite exiger que l'auteur joigne au caractère général, qui est commun à tous les hommes, le caractère particulier qui distingue chaque individu et forme sa physionomie personnelle : sans cette marque spéciale, nous aurions, au lieu d'un personnage vivant, un type purement abstrait.

Mais il arrive trop souvent que ceux qui excellent à saisir

les traits individuels ne savent pas en dégager le caractère général, et que ceux qui s'attachent à saisir le caractère général perdent de vue les traits particuliers.

La critique psychologique, éclairée par la critique historique, doit enfin demander à Técrivain de compléter la peinture en y ajoutant les traits qui caractérisent l'homme d'une époque, d'une nation, d'une société. En effet, il n'est aucune de ces différences qui ne se traduise par quelque fait appartenant à la nature humaine. Mais il faut distinguer ici entre la vie morale et la vie matérielle : si l'on doit respecter scrupuleusement la vérité historique lorsqu'il s'agit de prêter aux personnages les idées et les sentiments qui ont été les mobiles de leur conduite, cette obligation n'a plus la même importance quand il est question des usages, de l'ameublement, du costume, parce que ces choses ne touchent pas au fond de la nature humaine, et aussi parce que cette sorte d'exactitude, supposant une certaine érudition, n'intéresse que le petit nombre. Certains anachronismes, qui frapperaient les personnes instruites, échappent à la plus grande partie du public, tandis qu'il n'est personne qui accepte pour vrai ce qui est en dehors de la nature humaine.

Lors donc que certains auteurs, sous couleur de fidélité historique, sacrifient la peinture du cœur humain à la reproduction minutieuse des objets extérieurs, la critique psychologique doit condamner cet étalage de couleur locale purement matérielle qui déguise souvent l'inexactitude ou la pauvreté du fond intellectuel et moral.

Mais la critique psychologique doit se montrer surtout sévère pour ces prétendus psychologues qui n'aspirent à rien de moins qu'à renouveler la peinture de l'homme et se flattent d'y découvrir des terres inconnues de leurs devanciers, tandis qu'ils ne nous représentent qu'une nature de convention, dont leur imagination subtilise ou grossit les traits : ceux-ci la défigurant par un excès de raffinement, ceux-là par un excès de trivialité, les uns et les autres ne voyant la réalité qu'à travers leur nature personnelle, affinée ou exubérante. Les premiers, sous prétexte de peindre les nuances les plus fines, les plus délicates de la passion, recherchent curieusement des cas d'exception, rares et singuliers, décrivent avec un art exquis ces excentricités du cœur humain, et présentent des anomalies accidentelles, des crises morbides, de vé-

ritables accès de névrose, comme des états d'àme d'une délicatesse supérieure. Les seconds peignent avec une vigueur et une puissance incomparables l'élan passionné des natures incultes ; mais ils semblent se complaire à grossir et à étaler ce que l'humanité a de plus bas et de plus repoussant; ils nous représentent de préférence l'être humain comme fatalement gouverné par les appétits, et l'instinct bestial comme la loi souveraine de la vie. Et des deux côtés, dans le boudoir comme dans l'atelier, la sensation prend communément la place du sentiment ; grâce à l'art de l'auteur, la sensualité triomphe, élégante ou brutale, mondaine ou populaire; et sous cette étiquette de psychologie, qui fait illusion aux lecteurs et peut-être aux auteurs eux-mêmes, la physiologie prend trop souvent possession du domaine de l'âme, étouffant chez l'homme du monde, comme chez l'homme du peuple, la dignité de l'être libre sous l'aveugle impulsion du tempérament.

Ainsi, la critique esthétique, la critique moraliste, la critique historique et la critique psychologique, comprises dans leur véritable sens et appliquées suivant la juste mesure, ont chacune leur utilité et leur intérêt, puisque chacune d'elles est un des points de vue sous lesquels une œuvre littéraire peut "être envisagée, c'est-à-dire un des aspects de la vie, une des faces de la vérité.

Le critique idéal serait donc celui qui aurait assez de puissance et d'étendue d'esprit pour embrasser à la fois tous ces éléments divers, pour donner à chacun d'eux son rôle et son importance relative et les concilier en les ramenant à leur accord naturel. « Un excellent critique, a dit Voltaire, serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie. Gela est difficile à trouver. »

Nous pouvons, à la rigueur, accepter cette définition, mais en mettant sous les termes dont se sert Voltaire bien plus qu'il n'entendait y mettre, c'est-à-dire, avec l'impartialité la plus haute, le culte du beau et du bien, l'intelligence de l'art, la science du cœur humain et la connaissance approfondie de l'histoire.

C'est que le perfectionnement des méthodes et le progrès de la science ont rendu notre siècle plus exigeant pour ceux qui jugent les ouvrages des autres, à mesure que la critique, qui n'est autre chose que l'esprit d'examen, a pris dans le

monde une place plus importante. Ces « critiques de profession », que Voltaire traitait avec tant de mépris, sont aujourd'hui pour la plupart des hommes qui se sont préparés par de fortes études littéraires, historiques, philosophiques, à la lâche délicate d'apprécier les productions de l'esprit et de servir de guides à l'opinion. Aussi n'en est-il guère, parmi ceux que le public distingue, qui ne joigne à la qualité dominante qui lui est propre, telle ou telle des autres qualités que l'on a décrites, réunissant en lui, à un degré plus ou moins éminent, plusieurs des parties du critique, et se rapprochant ainsi, plus ou moins, de l'idéal que nous avons essayé de tracer. M. Saint-Marc GJrardin, qui est surtout un moraliste cherchant dans la peinture des passions humaines des leçons morales pour la jeutiesse, ne se fail-il pas psychologue pour analyser et décrire ces passions, historien pour les comparer chez les différents peuples et aux différents âges de l'humanité? M. Sainte-Beuve, qui excelle à démêler, à retrouver dans la physionomie d'un auteur le caractère de son talent et de ses écrits, n'est-il pas, en même temps, un juge clairvoyant de la beauté des ouvrages ? Si M. Taine représente avec puissance l'école historique , lorsqu'il suit chez les écrivains l'influence et les modifications de la race à travers les âges, n'est-il pas psychologue lorsqu'il ramène les qualités diverses d'un auteur à la faculté maîtresse qui les résume ? M. Anatole France ne sait-il pas se plier, avec une rare souplesse d'esprit, à la variété infinie des talents et des œuvres, sans jamais absoudre ceux qui ont perdu le culte du beau et le respect du bien ? Si M. Faguet excelle à présenter sous toutes ses faces le talent et l'œuvre d'un écrivain, ne démêle-t-il pas en même temps, avec une rare pénétration, les influences multiples et complexes auxquelles il a été soumis, et ne nous fait-il pas saisir le rapport de ses qualités et de ses défauts avec le mouvement général et les tendances de son temps ? Si M. Jules Lemaître apprécie la valeur d'un livre, d'une pièce de théâtre, en fin connaisseur, n'a-t-il pas aussi l'art d'analyser le cœur humain, de dépeindre au vit* la physionomie de l'auteur, et n'y a-t-il pas en lui un fond de délicatesse morale qu'alarme tout ce qui peut blesser la conscience? Enfin si M. Brunetière est un des maîtres de la critique esthétique par la sûreté avec laquelle il sait définir et juger les œuvres des genres les plus différents et assigner à chacune

la place qu'elle mérite, n'éclaire-t-il pas la critique littéraire par la philosophie et par Thistoire, lorsqu'il nous fait suivre de siècle en siècle la filiation des idées et la transformation des genres, comme il vient de le faire pour le poème dramatique, dans une suite de conférences que l'on peut discuter, sans doute, mais qui témoignent assurément d'une variété de connaissances, d'une puissance et d'une étendue d'esprit peu communes ?

C'est ainsi que, dans notre siècle, qui est le siècle par excellence de la critique, ceux qui la représentent avec le plus d'éclat, et je voudrais pouvoir les nommer tous, embrassent à la fois plusieurs des formes qu'elle peut revêtir, complétant Tune par l'autre, mais les combinant diversement et suivant des proportions différentes, selon le tour de leur esprit. Et c'est cette diversité, ce sont ces différences qui constituent l'originalité et la variété que nous trouvons dans l'œuvre de chacun d'eux, et ce qui la rend attrayante autant qu'instructive pour les diverses classes de lecteurs.

Adolphe Hatzfeld.

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