CORNEILLE
Ce qui fait la vraie « grandeur » de Corneille, c'est avant tout la « grandeur » de son style, c'en est Tair à la fois de facilité, de force et de solidité. Dans la perversion ou dans la corruption de toutes ses autres qualités, ce que ce robuste vieillard a gardé jusqu'à la fin, c'est le don d'écrire et de penser en vers; et, — il avait raison de le croire, — pour la justesse et la fermeté de la langue, pour la plénitude et l'harmonie un peu rude, ou plutôt un peu archaïque du vers, pour l'ampleur et la majesté de la période, son Sertorius, son Othon, son Attila, ne sont pas indignes d'Horace ou de Cinna, Sans doute, il y est quelquefois obscur, et plus souvent encore emphatique et précieux ; mais, dans la préciosité même et dans l'emphase, par une rencontre presque unique, il aie secret d'être naturel; et son « galimatias », là même où il est inintelligible, est encore d'un grand écrivain. Peu d'épithètes à la rime, peu de chevilles, peu de métaphores et peu de périphrases ; une extraordinaire fécondité d'invention verbale, tous les mots de la langue également dociles à l'appel de l'idée, nulle trace d'effort ; partout le discours le plus direct et le plus agissant, le plus rapide et le plus nerveux, je ne sais quoi de simple et de hardi : c'est l'idéal du style dramatique peut-être ; et, assurément, l'un des modèles qu'il y ait en notre langue de la perfection de l'art d'écrire en vers. Car, dans les vers de Racine, que l'on peut préférer d'ailleurs, on sent l'art et un peu l'étude, quelquefois même l'apprêt, ce qui s'explique lorsqu'on se rappelle qu'il arrêtait d'abord en prose les plans de ses tragédies, dont alors il reliait les mas-
ses par ces oppositions, cette variété et ces dégradations des nuances qui font la magie de son style. La veine de Corneille, moins pure ou, si l'on veut, plus trouble, a quelque chose de plus abondant, de plus véhément, de plus « naturel », en tant que plus inconscient.
Aussi, parmi les légendes qui remplissent encore son histoire, pouvons-nous être assez certains qu'il n'y en a pas de plus fausse, ni surtout qui donne de son style une idée plus contraire à ce qui en fait la principale beauté, que celle qui nous le montre, dans le feu de la composition, soulevant une trappe et demandant à Thomas, qui travaille au-dessous de lui, la rime ou le mot dont il a besoin pour achever son vers. Ceux-là n'ont jamais lu Don Bertrand de Cigarral ou le Comte d*Essex, qui croient que Pierre ait jamais pu devoir quelque chose à Thomas; mais ceux-là jugent bien mal ou bien superficiellement de son style qui n'ont pas senti que les mouvements et les rimes étaient donnés ensemble à l'auteur de Polyeucte et de Rodogune avec les idées et les sentiments. J'ajouterai sur ce point, et pour tâcher de ne rien omettre, que je n'accorde pas que ce style, comme on l'a dit, soit plus oratoire que proprement poétique : tout au plus n'est-il point lyrique, diffère-t-il du style de la méditation ou de l'ode, n'admet-il pas l'intervention de la personne ou du moi du poète. Mais qui ne voit que cela même fait une partie de son mérite, que d'être ainsi destiné pour l'action, rébus agendis, et, conséquemment, de répondre aux exigences ou aux nécessités du drame? Faire des vers d'action, si l'on peut ainsi dire, qui aident le drame à marcher vers son dénouement, qui contiennent au besoin jusqu'à des indications de mise en scène -et qui demeurent des vers, c'est l'une des pures difQcultés du •drame ou de la comédie en vers, et personne ne l'a surmontée, ou pour mieux dire, et sans presque y songer, ne s'en est joué comme Corneille.
Ce qu'il a fait encore, et le premier, c'est de rendre le vers français capable do porter la pensée. Qui donc a dit à ce propos que, fussent-elles dénuées de toute valeur proprement dramatique, ses tragédies, pour la seule beauté des
H. et M. — Extraits des critiques. 13
caduc et faux comme système, je veux dire en tant qu*cxplication de la totalité des choses. II Test au fond et par définition, comme étant une tentative d'interprétation de Tinconnaissable. Il l'est aussi dans sa forme, en tant que logique et lié dans toutes ses parties; et sa beauté môme, en ce sens, est la preuve de sa fausseté. Faisant violence aux faits pour se constituer, sa simplicité le condamne ; et sa logique, dont on semble croire qu'elle ferait sa force, fait au contraire sa faiblesse. »