‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 184 sur 243 · vol. in-12; Hachette et C* éditeurs, Paris · texte numérisé non relu

vol. in-12; Hachette et C* éditeurs, Paris

LEMAITRE (Jules)

M. J. Lemaître est né le 21 avril i8o3, à Vennecy, dans le Loiret. 11 commença ses études au petit séminaire d'Orléans, les continua ù, Paris au petit séminaire deNotre-Dame-des-Champs, et les acheva au lycée Charlemagoe. Élève à l'École normale de 1812 à 1815, professeur de rhétorique au Havre, puis professeur à l'école supérieure d'Alger, maître de conférences à la faculté des lettres de Besançon, cntiu professeur à la faculté des lettres de Grenoble, après avoir consacré à l'Université la première partie de sa carrière , il quitta l'enseigneuicnt pour se donner tout entier aux lettres. Il entra en 1885 à la Revue Bielle^ et un an après au Journal des Débats, où depuis cette époque il est chargé de la critique dramatique.

]M. J. Lemaitre commença par des essais poétiques en 1879, les M€<laiUons;en 1881, les Petites Orientales^ puis Sérénus, En 1882, il donna une Étude sur le théâtre de Dancourt. De 1884 à 1892, il publia un volume de Contes, quatre pièces de théâtre : Révoltée, le Député Leveau, le Mariage blanc , Flipote; un roman, les Rois; enfin, ce qui nous intéresse plus directement, une série d'études et de portraits littéraires, les Contemporains (5 volumes) et les Impressions de théâtre (6 volumes).

On répète volontiers que, dans les articles de critique de M. J. Lemaitre, on ne trouve que « des impressions » et non de véritables jugements littéraires. Il entretient volontiers cette illusion par un excès de sincérité, qui lui fait proposer ses opinions avec une certaine défiance de lui-même, au lieu de les imposer avec une raideur doctorale. On est surtout teuté de douter de son sens critique^ (juaud il parle des œuvres de son temps en homme qui n'y cherche que des jouissances. C'est lui qui nous dit, dans les Contemporains [i. 1er) ; „ Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m*arrive de frémir d'aise, d'être pénétré de plaisir jusqu'aux moelles, tant j'aime cette littérature de la seconde moitié du six» siècle, si inteliigeute, si inquiète, si folle, si morose, si détraquée, si subtile ; tant je l'aime jusque dans ses affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi, et que je fais miens tour à tour. » Ne le croyez pas, il juge ; il juge les écrivains et les œuvres avec justesse et avec sûreté. Et nous ne pouvons que souscrire à cette tioe appréciation de M. Doumic (Revue Bleue) : « Il a des doctrines. Il peut bien les appeler des pré[érences, si le mot lui semble moins pédantesque. Les deux termes sont synonyme*...

Voyons donc quelles sont les préférences de M. Jules Lemaître. Elles ne vont guère aux écrivains étrangers; et quoiqu'il ait parlé en l)ons termes de quelques-uns d'entre eux, et notamment d'Ibsen, il s'est tenu toujours en garde contre nos manies d'exotisme, de tolstoïsme et de wagnérisme. D'ordinaire bien disposé pour les jeunes, il fait exception pour les décadents, les symbolistes, les mallarniistes et les mœtcriinkistes. Ceux-ci n'ont guère trouvé auprès de lui la même sympathie accueillante qu'ils rencontrent auprès de M. Brunetière. Il leur reproche d'être obscurs, ayant un besoin invincible de clarté. 11 en veut à V. rfugo pour ce qu'il y a dans son art d'excessif et de monstrueux... En général il a peu de goût pour ceux qui ne sont que des virtuoses de la forme, du style ou de la couleur. Il prise médiocrement ceux qui ne savent rendre des choses que l'extérieur. H réserve toute sa tendresse pour ceux qui ont mis dans leur œuvre le plus de sentiment, le plus d'utiles réflexions sur le train du monde et sur le cours de la vie. »

Ajoutons un autre trait, non moins caractéristique : étrangère à la critique dilettante qui se joue, et à la critique scolastiquequi classe et définit, la critique de M. J. Lemaître est presque toujours humaine ; en présence du bien et du mal, elle ne reste pas indifférente ; elle a souci de l'àme et de la conscience morale.

Faut-il croire les médisants qui prétendent que, depuis que M. J. Lemaître est devenu lui-môme auteur dramatique justiciable de la critique, la fine plume du critique s'est émoussée?

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