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LE MAL LITTÉRAIRE

Ce mal est peut-être éternel dans son essence. Maïs il est visible que, depuis les naïfs aèdes qui amusaient les longues mangeries des âges primitifs, depuis les trouvères à Tânie superficielle et enfantine, depuis les écrivains du xvii® et du xYiii** siècle, même depuis les romantiques et les parnassiens, ce mal a fait chez nous d'étranges et effroyables progrès. Les causes? On en voit tout de suite deux principales. C'est d'abord la vieillesse de la littérature, qui rend l'invention plus difficile en elFet, plus inquiète, plus tourmentée, et qui fait ainsi d'une certaine excitation maladive des nerfs une des conditions de « l'écriture artiste ».

11 y a aussi ce fait que la littérature, plus lucrative de nos jours qu'elle ne l'a jamais été, apparaît de plus en plus comme une profession à laquelle il est avantageux de se vouer exclusivement : et de là le nombre toujours croissant des jeunes

lU.

écrivains, un pullulement prodigieux, une concurrence âpre, amère, enragée.

Le résultat est lamentable.

Autrefois, un écrivain était le plus souvent un honnête homme qui faisait des livres et qui, le reste du temps, vivait comme les autres hommes; et cela d'autant mieux qu'il avait besoin, pour réussir, de se mêler à la société polie de son temps et de se distinguer d'elle le moins possible.

Aujourd'hui, les jeunes littérateurs forment réellement une nouvelle variété de la race humaine. Je les vois marqués d'un pli professionnel plus spécial encore que celui des innocents Trissotins de jadis, — bien plus profond que celui des prêtres, des magistrats, des soldats ou des comédiens, — et beaucoup plus redoutable et plus déplaisant.

A vingt ans, parfois plus tôt, le mal les prend et ne les lâche plus. Ils commencent par croire, — d'une foi étroite et furieuse de fanatiques, — premièrement, que la littérature est la plus noble des occupations humaines et la seule convenable à leur génie ; que les autres métiers, la culture de la terre, l'industrie, les sciences et l'histoire, la politique et le gouvernement des hommes sont de bas emplois et qui ne sauraient tenter que des esprits médiocres ; et, secondement, que c'est eux, au fond, qui ont inventé la littérature. Et alors ils fondent des cénacles à trois, à deux, même à un. Ils renchérissent douloureusement sur des formes littéraires déjà outrées : ils sont plus naturalistes que Zola, plus impressionnistes que les Concourt, plus mystico-macabres que Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly; ils inventent le symbolisme, l'instrumentisme , le décadentisme et la kabbale ; les plus modestes et les plus lucides croient avoir découvert la psychologie, et ils en ont plein la bouche. Ils se tortillent pour dire des choses inouïes. Et, sous prétexte d'exprimer des nuances de sensation et de sentiment qui, si on les presse, s'évanouissent comme des rêves de fiévreux ou se ramènent à des impressions toutes simples et notées depuis des siècles, ils font de la langue française un je ne sais quoi qui n'a plus de nom.

Jadis, à vingt ans, nous savions admirer. Nous étions res-

peclueux des mailres. Nous aimions naïvement les grands classiques; nous aimions Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Miclielet, Taine, Renan. Même d'humbles dramaturges, tels qu*Augier ou Dumas, ne laissaient pas de nous inspirer quelque considération.

Mais rien n'est plus rogue, plus pédant, plus tranchant, plus prompt au dénigrement, que les jeunes gens atteints du mal littéraire. Ces jeunes gens ont des dédains aussi inattendus que leurs admirations, et celles-ci sont aussi rares que ceux-là sont étendus, et aussi agressives qu'ils sont écrasants. Ce sont moroses cervelles de fanatiques qui haïssent et méconnaissent tout ce qui ne leur ressemble pas. Eux qui ne savent rien, qui n'ont même, le plus souvent, aucune connaissance historique de la langue (et il y parait à la barbarie de leur syntaxe et aux impropriétés de leur vocabulaire), ils ont des mépris imbéciles et entêtés pour les plus beaux génies et pour les plus incontestables talents, dès qu'ils ont reconnu ces dons abominables : le bon sens, une vision lucide des choses et l'aisance à la traduire. Lisez là-dessus, pour vous édifier, la plupart des jeunes revues littéraires : elles suent le pédantisme le plus acre et la plus sotte intolérance.

Cela rend leur compagnie peu divertissante ou même étrangement incommode. On est sûr que, quoi qu'on leur dise, ils vous prendront en pitié. On est aussi embarrassé pour leur parler qu'on le serait avec un derviche ou un thug étrangleur.

Même entre eux, ils restent mornes, hargneux, fermés. Les réunions d'hommes de lettres furent charmantes autrefois. Les banquets de ces jeunes gens, môme leurs conversations autour des bocks, sont lugubres. Ces infortunés ne parlent que de littérature. Ils se rassemblent pour déchirer les absents pendant la première heure et pour se déchirer entre eux le reste du temps, — en phrases brèves , bizarres, violentes et obscures. Chacun songe à soi et se défie des autres. « ... Silence ! L'atmosphère est fausse, craintive. » Au fond, ils se réunissent pour s'ennuyer ensemble. « .... Bah! répond un autre, je ne me plais qu'avec les gens qui s'embêtent. »

La Bruyère dit, en parlant de certains financiers : « De telle» gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent. »

Je dirais volontiers de nos jeunes gens : « Ils ne sont ni chrétiens, ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-être des hommes; ce sont des littérateurs, — chacun d'une religion littéraire distincte à laquelle il est seul à croire, et qu'il est seul à comprendre, quand il la comprend. »

J'exa^'ère? Oh! à peine. Il fallait bien forcer un peu les traits pour vous rendre mieux reconnaissable ce monstre, le jeune homme de lettres en cette fin de siècle. S'ils n'en sont peut-être pas tout à fait là, c'est là qu'ils vont, II y en a toujours bien un sur deux qui est fait sur ce modèle ; et c'est fort inquiétant.

Il y a vingt ans, nous récitions en classe ces vers de VArt poétique :

Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies.

Des vuljîaires esprits malignes frénésies.

Un. sublime écrivain n'en peut être infesté ; C'est un vice qui suit la médiocrité...

Et encore :

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi, CuUivezvos amis, soyez homme de foi.

C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre, Il faut savoir encore et converser et vivre.

vieux Boileau,que dirais-tu de ces jeunes gens? Et quelle horrible vanité de sacrifier la vie même et tout ce qui lui donne son prix véritable, à d'inutiles et inintelligibles transcriptions de la vie!

(Article du Figaro sur le Termite de B.o$ny,)

ESCUYLE

L'auteur de VOreslie^, le poète Eschyle, a été lui-même, à ce qu'il semble, un des plus beaux exemplaires de l'huina-

1. L'Ores^/c, trilogie d'EscuYLK, comprenant les tragédies ^ Agamemnon, é&Ê Choéphores, des Euménides.

nité antique. Athénien pur, eumolpide*, né à Eleusis, la ville des mystères, il avait pour frères cet Amynias qui coula le premier vaisseau des Perses, et ce Cynégire qui, ses deux mains coupées, s'accrochait par les dents à la nef ennemie. Lui-môme se battit à Marathon, à Salamine et à Platée. Il mourut en Sicile, exilé (on ne sait pourquoi). Il s'était composé cette épitaphe:

« Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède aux longs cheveux diront s'il fut brave ; ils l'ont bien vu. »

Il oublie de nous apprendre qu'il avait été couronné cinquante-deux fois-. Vous voyez qu'il n'est nullement « homme de lettres ». C'est qu'il est né à une époque de vie complète, de développement intégral et harmonieux de l'être humain. Il ne l'ut point confiné dans une tâche; il n'eut rien du mandarin cloitré dans son cabinet. Il n'écrivait point par métier, mais pour soulager son cœur. On pouvait, dans ce temps-là, avoir du génie, d'abord parce que la production avait quelque chose d'involontaire et d'inspiré, puis parce que les idées et les sentiments n'étaient point ressassés, étaient presque vierges encore.

Eschyle fut initié aux mystères d'Eleusis. Ces mystères recouvraient la philosophie la plus pure. Dans la religion chrétienne, le simple d'esprit et l'homme intelligent, quand ils croient, ne croient pas sans doute tout à fait de la même manière, mais enfin ils croient Tun et l'autre à des dogmes qui excluent toute interprétation individuelle. Les religions antiques, qui n'avaient point de credo, se prêtaient avec une bienfaisante souplesse aux exigences des esprits les plus divers. 11 y avait plus d'une façon de concevoir et d'adorer Zeus, Athéné, lacchos et Perséphone'. Les mystères d'Eleusis

\ . Eitiivtlpiih'!;, (losrendnnts du légendaire Eumolpe, qui serait venu, au xv» siècle .iviint notre oro, de Thrnce en Attique, où il aurait institué les mystères d'Eleusis. 1. 'S «Miiiiolpiiles présidaient, ù co titro, à la célébration des mystères.

t. n.ins «les concours dramatiques.

.\. Noms grecs des divinités que nous désignons d'après rassimilation que les

étaient la religion des âmes tendres et des intelligences épurées. Leurs rites étaient des symboles d'expiation, de purification progressive par l'épreuve et la douleur, de renaissance et d'immortalité. C'est la morale des mystères que les trois tragiques grecs ont mise dans leur théâtre. Et vraiment nous n'avons pas trouvé grand'chose de mieux.

Le grand poète Eschyle fut donc, par surcroît, un sage éminent. VOrestie est un plus riche trésor que le fameux « trésor des Atrides ». Il n'est besoin d'aucune complaisance pour y découvrir tout ce qu'on veut. Qu'y chercheronsnous aujourd'hui? Si vous le voulez, nous démêlerons, dans les trois parties dont VCh^estie se compose, les types des pria cipales espèces de drame, d'aventures ou de fatalité extérieure; enfin, drame philosophique et religieux.

Tout cela s'y trouve, mais n'éclate peut-être pas toujours au premier regard. Le drame s'y débat sous une enveloppe encore à moitié lyrique et épique.

C'est que nous sommes, ici, tout près des origines de la tragédie. Vous n'ignorez pas que le théâtre est le dernier en date des genres littéraires. Les hommes ont commencé par les chants et par le récit*. Ce n'est que sur le tard qu'ils ont songé à représenter directement la vie humaine par l'action et par le dialogue.

Mais cette représentation est, nécessairement, très conventionnelle. Les anciens Grecs prirent leur parti de ces conventions et les firent très larges. Sans doute ils savaient bien que, dans la vie réelle, on ne chante pas en parlant, qu'on ne parle pas en vers, etc. Mais ils savaient aussi que, le théâtre ne pouvant jamais donner l'illusion complète de la réalité, il est puéril de trop rechercher cette illusion. La vérité du fond, la vérité des caractères et des sentiments leur paraissait seule belle et seule intéressante. Ils n'avaient pas compris du tout nos soucis de réalisme. Et, en effet, c'est

Romains avaient faite avec leurs propres dieux: ZeviS (Jupiter) i Àthéné (A/tne7've) ; lacchos [Bacchus) ; Perséphonè [Proserpine).

1. L'épopée, dans presque toutes les littératures, semble avoir précédé le développement des autres genres: Uusière a paru avant le lyrique PraoARE, avant le tragique Eschyle.

nous qui sommes des enfants et des barbares, de tant tenir à une imitation matérielle, qui d'abord est impossible, et qui, si elle était possible, serait assez peu intéressante.

Ce n*est qu'avec la comédie de Ménandre que le théâtre grec deviendra une peinture un peu plus approchée de l'extérieur de la vie. Quant à la tragédie grecque, c'est quelque chose d'intermédiaire entre ce que sera la tragédie française et ce que sera le grand opéra. VOrestie n'est pas encore entièrement dégagée du « dithyrambe » originel. Les chants lyriques et les monologues narratifs en occupent la plus grande part. Mais pourtant, comme j'ai dit, tout le théâtre futur s'y agite, déjà reconnaissable.

{Impressions de théâtre, 4® série*.)

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