‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 2 sur 243 · Voltaire, Dictionnaire philosophique : Goût · texte numérisé non relu

Voltaire, Dictionnaire philosophique : Goût

H. et M. — Extraits des critiques. 1

léraire. Comme le disait Pascal : « Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont comme ceux qui ont une montre à l'égard des autres. L'un dit : « Il y a deux heures ; » l'autre dit « : 11 n'y a qu'une demi-heure. » Je regarde ma montre ; je dis à l'un : <c Vous vous ennuyez ; » et à l'autre : « Le « temps ne vous dure guère, car il y a une heure et demie*. »

Cette doctrine littéraire qui trace les règles du goût, un instinct supérieur du vrai et du beau la révèle au poète, à l'orateur, avant qu'il y ait des poétiques et des rhétoriques : ce qui conduit parfois les auteurs à se croire au-dessus des règles. De là, chez quelques-uns, un orgueilleux dédain de la critique. « Un génie, a dit un des plus grands poètes de ce siècle, est comme une montagne, qui est à prendre ou à laisser ; il faut l'admirer comme une brute 2. » Voltaire avait trop de bon sens pour aller jusque-là. Lui-même n'avait-il pas critiqué Corneille? Il semble, toutefois, qu'il n'ait reconnu qu'aux auteurs, aux artistes, le titre de connaisseurs et, par suite, le droit de critiquer leurs pairs. Il n'a pas assez de mépris, d'insolence pour ceux qu'il appelle des critiques de profession. N'avaient-ils pas osé s'attaquer à lui ? <c On a vu, dit-il, chez les nations modernes qui cultivent les lettres, des gens qui se sont établis critiques de profession, comme on a créé des languéyeurs de porcs pour examiner si ces animaux qu'on amène au marché ne sont pas malades. Les languéyeurs de la littérature ne trouvent aucun auteur bien sain ; ils rendent compte deux ou trois fois par mois de toutes les maladies régnantes^. » Poète et critique, Th. Gautier n'était pas plus accommodant. « Vous ne vous faites critique, dit-il à un de ses censeurs, qu'après qu'il a été bien constaté que vous ne pouvez être un auteur. » Il assimile cette profession à celle du « garçon de billard », qui ne sert qu'à « noter les coups'* ». Et de nos jours l'auteur des Gueux et des Blasphèmes, malmené par les critiques, se console en les traitant de « chapons ^ »; pour lui, le critique est un impuissant.

Par contre, ceux qui se font juges des ouvrages de l'esprit, armés de théories littéraires, sont portés à considérer le ta-

i. Pascal, Pensées, VIT, 5.

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