DES TRAGÉDIES DE SHAKESPEARE
Shakespeare n'a point imité les anciens ; il ne s'est point nourri, comme Racine, des tragédies grecques. Il a fait une pièce sur un sujet grec, Troîde et Cresside, et les mœurs d'Ho-
mère n'y sont point observées. Il est bien plus admirable dans ses tragédies sur des sujets romains. Mais l'histoire, mais les Vies de Plutarque, que Shakespeare paraît avoir lues avec le plus grand soin, ne sont point une étude purement littéraire ; on peut y observer l'homme presque vivant. Lorsqu'on se pénètre uniquement des modèles de l'art dramatique dans l'antiquité, lorsqu'on imite l'imitation, on a moins d'originalité ; on n'a pas ce génie qui peint d'après nature, ce génie immédiat, si je puis m'exprimer ainsi, qui caractérise particulièrement Shakespeare. Depuis les Grecs jusqu'à lui, nous voyons toutes les littératures dériver les unes des autres, en partant de la même source. Shakespeare commence une littérature nouvelle : il est empreint, sans doute, de l'esprit et de la couleur générale des poésies du Nord ; mais c'est lui qui a donné à la littérature des Anglais son impulsion, et à leur art dramatique son caractère.
Une nation devenue libre, dont les passions ont été fortement agitées par les horreurs des guerres civiles, est beaucoup plus susceptible de l'émotion excitée par Shakespeare que de celle causée par Racine. Le malheur, alors qu'il pèse longtemps sur les peuples, leur donne un caractère que la prospérité même qui succède ne peut point effacer. Shakespeare, égalé quelquefois depuis par des auteurs anglais et allemands, est l'écrivain qui a peint le premier la douleur morale au plus haut degré ; l'amertume de souffrance dont il donne l'idée pourrait presque passer pour une invention, si la nature ne s'y reconnaissait pas.
Les anciens croyaient au fatalisme qui frappe comme la foudre et renverse comme elle. Les modernes, et surtout Shakespeare, trouvent de plus profondes sources d'émotions dans la nécessité philosophique. Elle se compose du souvenir de tant de malheurs irréparables, de tant d'efforts inutiles, de tant d'espérances trompées ! Les anciens habitaient un monde trop nouveau, possédaient encore trop peu d'histoires, étaient trop avides d'avenir, pour que le malheur qu'ils peignaient fût jamais aussi déchirant que dans les pièces anglaises.
La terreur de la mort, sentiment dont les anciens, par religion ou par stoïcisme, ont rarement développé les effets, Shaliespeare Fa représentée sous tous les aspects. Il fait sentir cette impression redoutable, ce frisson glacé qu'éprouve rhomme alors que, plein de vie, il apprend qu'il va périr. Dans les tragédies de Shakespeare, l'enfance et la vieillesse, le crime et la vertu, reçoivent la mort et expriment tous les mouvements naturels à cette situation. Quel attendrissement n'éprouve-t-on pas lorsqu'on entend les plaintes d'Arthur, jeune enfant dévoué à la mort par l'ordre du roi Jean, ou lorsque l'assassin Tirrel vient raconter à Richard III le paisible sommeil des enfants d'Edouard ! Quand on peint un héros prêt à perdre l'existence, le souvenir de ce qu'il a fait, la grandeur de son caractère, captivent tout l'intérêt; mais lorsqu'on représente des hommes d'une âme faible et d'une destinée sans gloire, tels que Henri VI, Richard II, le roi LearJ condamnés à périr, le grand débat de la nature entre i'existence et le néant absorbe seul l'attention des spectateurs. Shakespeare a su peindre avec génie ce mélange de mouvements physiques et de réflexions morales qu'inspire l'approche de la mort, alors que des passions enivrantes n'enlèvent pas rhomme à lui-même.
Un sentiment aussi que Shakespeare seul a su rendre théâtral, c'est la pitié, sans aucun mélange d'admiration pour celui qui souffre *, la pitié pour un être insignifiant ^ et quelquefois même méprisable ^, 11 faut un talent infini pour transporter ce sentiment de la vie au théâtre , en lui conservant Coûte sa force; mais quand on y est parvenu, l'effet qu'il produit est d'une plus grande vérité que tout autre : ce n'est pas au grand homme, c'est à l'homme que Ton s'intéresse ; l'on n'est point alors ému par des sentiments qui sont quelquefois de convention tragique, mais par une impression tellement rapprochée des impressions de la vie que l'illusion en -est plus grande.